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RÉPONSE

« La sacrée pénitencerie, après une mûre délibération, se croit en droit de répondre que l'usage du magnétisme, dans les cas mentionnés par la précédente consultation, n’est pas chose licite.

« A Rome, dans la sacrée pénitencerie, le Lr juillet 1841.

« C. Castra cane, M. P. — Ph. Pomella, secrétaire de la sacrée pénitencerie. »

« Vu pour copie conforme à l’original ; Fribourg, le 26 juillet 1841.

« Par ordre: J. Perroulaz, secrétaire de l’archevêché.

« Pour les catholiques dévoués, ajoute l’écrivain distingué à oui nous empruntons ces réflexions, 1 arrêt de la sacrée pénitencerie est un jugement sans appel qui n’a nu! besoin d’explications ni de commentaires. 11 n’en est pas ainsi en dehors des fidèles. La multitude des faibles d’esprit, dont les superstitions magnétiques dépravent le cœur en égarant l’imagination, s’est récriée contre une interdiction qu’elle ne comprend pas ou qu’elle comprend mal ; les intéressés qui font leur profit de la crédulité du vulgaire l’ont repoussée avec une feinte colère ou des semblants de dédain; enfin les débris clairsemés de la vieille phalange voltairienne ont rabâché à celte occasion les reproches surannés de fanatisme, obscurantisme et despotisme à l’adresse de la cour de Rome.

« Nous n’aurions rien à gagner à relever les injures que quelques impies invétérés opposent, faute de bons arguments, à la sage résolution de la sacrée pénitencerie. Mais les âmes honnêtes, que l’amour du merveilleux, le feu caché des passions, le désir même de soulager les maux du prochain, détournent, quoique à regret, de se conformer à cette décision, ont besoin de savoir pourquoi et comment elle exige de leur part une pleine et entière soumission, ne serait-ce que pour leur ôter tout prétexte d’un coupable entraînement. Examinons dans celte vue ce qu’il faut entendre par somnambulisme magnétique, et sous quelles conditions on procure ce somnambulisme. La haute prévoyance de la défense formelle de la sacrée pénitencerie jaillira toute seule de la naïve interprétation des circonstances principales d’un si élrange sommeil.

« Mesmer ne connaissait pas ou n’a pas mentionné le somnambulisme magnétique.

Ses pratiques ordinaires se réduisaient à traiter les maladies au moyen de crises accompagnées fréquemment de convulsion^.

Rien de plus prestigieux que les opérations de Mesmer. C était, autour d’un baquet, dans un appartement éclairé d’un demi-]our, que les malades allaient se soumettre aux influences magnétiques. Le baquet consistait dans une petite cuve de diverses figures, fermée par un couvercle à deux pièces ; au fond se plaçaient des bouteilles en rayons convergents, le goulot dirigé vers le cenlre de la cuve ; d’autres bouteilles disposées sur celles-ci, mais en rayons divergents, étaient

remplies d’eau comme les premières, bouchées el magnétisées également. La cuve recevait de l'eau, de manière à recouvrir les lits de bouteilles ; on y mêlait quelquefois 1 diverses substances, telles que du verre pilé, de la limaille de 1er, etc.; d’autres fois Mesmer ne se servait que de baquets à sec. Le couvercle du baquet livrait passage à des baguettes de fer mobiles et d’une longueur suffisante pour être dirigées vers diverses régions du corps des malades. De l’une de ces liges, ou d’un anneau scellé au couvercle du baquet, partait en outre une corde très-longue, destinée à toucher les parties souffrantes, ou à entourer le corps des malades sans la nouer. Les malades se formaient en cercle, en tenant chacun celte corde, et en appuyant le pouce droit sur le pouce gauche de son voisin, il fallait de plus que tous les individus composant la chaîne se rapprochassent les uns des autres, au point de se loucher avec les pieds et les genoux. Au milieu de cet appareil, apparaissait tout à coup Mesmer vêtu d’un habit de soie, d’une couleur agréable, tenant en main une baguette qu’il promenait d’un air d’autorité au-de sus de la tête des magnétisés. Nous tenions à reproduire, au moins en abrégé, les traits principaux du spectacle magnétique, dont le premier magnétiseur avoué avait soin de s’environner, afin de mettre le lecteur en mesure de juger qui avait plus de part aux effets tant vantés du magnétisme animal de la fin dudix-huitième siècle, ou des jongleries de Mesmer, ou de l’imagination de malades irritables, ou de la sotte crédulité des mesméristes bien intentionnés. Les jongleries de Mesmer couvraient pourtant une puissance réelle; car il est certain, comme nous l’expliquerons plus tard, que son regard, ses gestes, ses paroles, ses attouchements obtenaient maintes fois des résultats surprenants et des cures vraiment prodigieuses.

« Le somnambulisme magnétique ne fut découvert que p 1 r le marquis de Puységur. Lui seul commença à se servir de cet état pour traiter les maladies, soit chez les somnambules mêmes, soit chez les autres personnes. Alors s’ouvrit une nouvelle source de fraudes que la foi des magnétiseurs était incapable de dévoiler, et qui en imposait, à plus forte raison, à la masse du public, beaucoup de magnétisés feignaient de succomber au sommeil magnétique, tout en restant très-éveillés, voyaient à leur aise, en apparence les yeux fermés, répondaient aux questions qui leur étaient adressées, obéissaient en un mot au moindre mouvement du magnétiseur abusé. C’était bien autre chose, ce qui ne manquait pas d’arriver, quand le magnétiseur el le somnambule, aidés de quelques compères avisés, se concertaient derrière les coulisses, et s’appliquaient de leur mieux, par cupidité ou par une vanité puérile, à mystifier les spectateurs.

« Le magnétisme d’aujourd’hui a renoncé sans retour aux pompes des séances du mes-

mérisme. Il n’a plus recours au baquet, à la chaîne mystérieuse, à la baguette magique, aux accords enivrants de la musique; ces ressorts trop usés lui paraissent hors de service; il déclare même, au mépris de la parole du maître, qui leur attribuait toute sa puissance magnétique, que de semblables ressources transforment le magnétisme en scènes de tréteaux, en jongleries de place publique; qu’elles sont d’ailleurs insignifiantes et superflues. Soa influence à lui, il la lient du magnétisme même. Elle gît dans la seule volonté, volonté absolue et ferme. C’est par la volonté qu’il éteint la sensibilité ou qu’il l’exalte, qu’il donne ou ôte le mouvement, qu’il commande le sommeil ou la veille ; toutefois le somnambulisme est son principal agent. Or, voici comment il le procure.

« Le magnétiseur se place en face de son sujet, le touchant par le plus de points possibles, notamment par les pieds el les genoux ; il lui lient pendant quelque temps les pouces dans ses mains en le regardant fixement et appliquant énergiquement sa volonté au dessein de l’endormir ; bientôt après il promène ses mains de haut en bas sur tout le corps de ce sujet, les imposant de temps en temps pendant quelques minutes au-dessus de sa tête; puis il recommence les mouvements déjà décrits, et qu’on appelle passes. La volonté du magnétiseur ne cesse pas un seul instant de rester tendue vers le dessein d’endormir son sujet, ce qui arrive au bout de quelques moments, d’un quart d’heure ou davantage, plus ou moins, selon les dispositions du magnétiseur et du magnétisé. Celui-ci éprouve d’abord des clignotements, bâille, se délire et cède enfin au sommeil. Le sommeil obtenu, le somnambule se trouve entièrement à la merci du magnétiseur ; il répond à des questions ; il voit à son ordre dans son propre corps, dans celui des personnes en rapport avec lui ; il dit la nature de leurs maladies, les organes qu’elles occupent; il en prédit l’issue, il eu détermine la marche, la méthode curative, les moyens de traitement.

« Ce n’est pas tout. Le somnambule peut voir el entendre autrement que par les yeux et les oreilles; il voit et entend aussi à travers les murs les plus épais ; il obéit à la volonté du magnétiseur, quoiqu’elle ne se manifeste par aucune expression; sa lucidité franchit quelquefois les distances, et lui permet de voir ce que font et disent, à plusieurs lieues et à plusieurs journées au loin, les personnes en rapport avec lui, rapport qui s’établit non-seulement par le contact immédiat, mais encore par le simple attouchement d’un objet appartenant à ces personnes, tels qu’une boucie de cheveux, une bague, une lettre.

« Le sommeil du somnambule dure autant que le veut le magnétiseur. 11 y met un terme en le soumettant plus ou moins longtemps à des passes de bas en haut et de dedans en dehors, en sens inverse des passes précédentes, en appliquant pour lors la force

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de sa volonté au dessein d’obtenir le réveil. Les passes décrites ne sont nécessaires qu’à l’égard de quelques sujets. Les plus dociles s’endorment ou se réveillent sans l’entremise de ces gestes, au premier signe ou par la seule volonté mentale du magnétiseur.

« Certes, le magnétisme moderne ne pouvait mieux faire que de rejeter tout l’attirail des expériences de Mesmer et de s’en tenir aux épreuves bien plus décisives de ses somnambules. Les cérémonies du mesmérisme trahissaient trop clairement ses accointances avec les tours d’adresse des joueurs de gobelets ; au lieu que le somnambulisme dissimule davantage les supercheries et prend souvent pour première dupe le magnétiseur même. Nous en connaissons beaucoup de ce genre, que de prétendus somnambules ont leurrés à leur profit deux ou trois ans de suite et jusqu’à douze ans et plus, rendant des oracles, voyant à distance, prédisant l’avenir, donnant des consultations médicales, guérissant les maladies à coup sûr, tout cela pendant un sommeil simulé, dont le pauvre magnétiseur trop prévenu de son influence n’aurait jamais suspecté la réalité.

« On ne saurait imaginer l’habileté des artifices à l’usage journalier de la plupart des somnambules, personnages très-déliés, fort peu scrupuleux dans le choix de leurs ressources, et encore moins soucieux des conséquences de leurs stratagèmes. Ils sont tels, ces artifices détestables, qu’ils parviennent a aejouer toutes les combinaisons de la science, et qu’après les avoir dûment convaincus d’impostures, on est souvent réduit à chercher comment ils nous ont trompés. Les preuves de cette assertion ne sont pas difficiles à trouver. Nous en devons quelques-unes à nos lecteurs. Elles leur tiendront lieu des autres et suffiront à les mettre en garde contre des tentatives beaucoup plus communes et beaucoup plus grossières. Les faits que nous allons citer ont toute l’authenticité requise; ils sont d’ailleurs de date très- fraîche , condition précieuse, parce qu’elle est destinée à montrer que le magnétisme actuel, de même que l’ancien mesmérisme, ne se fait pas faute de charlatanisme.

« Tout le monde a connu de réputation mademoiselle Pigeaire. Cette jeune fille , âgée de douze ans, endormie par l’influence de sa mère ou de son père, jouissait pendant son sommeil de la faculté de lire les yeux fermés et recouverts d’un bandeau de soie noire parfaitement opaque ; la structure et l’application du bandeau ne laissaient aucun doute qu’il n’interceptât exactement l’exercice ordinaire de la vue. Quarante personnes, la plupart médecins de la plus haute renommée , s’étaient assurées plusieurs fois de la vision de la jeune tille, les yeux couverts parce bandeau. On allait jusqu’à dire qu’elle avait pu lire dans un livre enfermé dans une boîte.

«Précédéed’une réputation de clairvoyance

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si prononcée, la jeune fille arrive à Paris où elle est soumise à de nombreuses épreuves en présence d’une commission de l'académie de médecine. Le bandeau qu’on appliquait sur les yeux de la jeune fille se composait d’un morceau de toile, d’une couche épaisse de coton, de trois couches de velours; le tout ayant une largeur de quatre travers de doigts et plusieurs pouces d’épaisseur. Le résultat de cette enquête, dont il serait trop long de décrire toutes les particularités, n’a pas justifié les espérances des magnétiseurs. Les commissaires en ont conclu au contraire que la supercherie de la jeune fi. le était plus claire que sa clairvoyance magnétique; que celle-ci lirait avec le secours des yeux et de quelques faibles rayons de lumière que les mouvements incessants des muscles de la face laissaient pénétrer à travers le bandeau ; qu’à force d’habitude enfin elle lisait à une faible lumière comme un chat voit dans l’obscurité (1).

« Ainsi ia supercherie et la fraude se glissent, on n’en saurait douter, dans les épreuves les plus décisives de l’action du magnétisme animal, soit que les artifices proviennent du magnétiseur seul ou assisté de compères, soit qu’ils proviennent des somnambules en connivence avec le magnétiseur, soit enfin que les somnambules trompent à la fois, et les magnétiseurs eux-mêmes, et les spectateurs. La sacrée pénitencerie a donc bien fait d’interdire des pratiques très-accessibles à l’imposture.

« Mais tout n’est pas illusion dans les résultats des pratiques magnétiques. Mesmer a obtenu des effets prodigieux et des guérisons incontestables; les magnétiseurs d’aujourd’hui produisenlà leurtourdes phénomènes non moins étranges : ils fascinent en effet les personnes magnétisées, les soumettent réellement à l’empire de leur volonté , les endorment d’un sommeil surnaturel, leur transmettent pendant le sommeil des facultés dont elles ne sont pas douées, incompatibles à beaucoup d’égards avec l’exercice régulier de nos sens et de notre intelligence, les appliquent à déterminer i«t à guérir les maladies, leur infusent, en un mot, une manière d’être extraordinaire et incompréhensible. Que penser d’un si singulier pouvoir ; à quel titre se recommande-t-il ; et quelle en est l’origine?

« Une fille de la campagne, bien épaisse et bien lourde, qui avait subi une seule fois le sommeil magnétique, refusant de se laisser magnétiser dans une autre occasion, le magnétiseur dirigea sur elle, à son insu, sa ferme volonté de l’endormir. Peu d’instants après, la pauvre Güe tomba en somnambulisme. On enleva toutes les lumières de l’appartement, et dans l’obscurité profonde de la nuit, le magnétiseur appliqua sa montre sur le front de la somnambule, avec toutes les précautions requises pour qu’elle ne fût pas même aperçue de la patiente. —

(1) Relisez cependant l’anecdote anglaise qui précède, et qui permet de croire que l’académie des sciences, dan* l'affaire de Mlle. Pigeaire, a pu être trop absolue.,

Qu’avez-vous sur le front? demande le magnétiseur. — Une montre, répond après un peu de réflexion la pauvre fille. — Voyezvous l’heure? — La grande aiguille est sur le 6 et la petite après le 7, répond encore la somnambule après une forte concentration. En effet, l’heure de la montre vérifiée dans l’appartement voisin qui était éclairé, il fut reconnu qu’elle marquai' sept heures et demie. Rentré dans l’appartement non éclairé, on fit tourner plusieurs fois au hasard les aiguilles de la montre, puis on l’appliqua, toujours avec les mêmes précautions, sur l’occiput de la somnambule. Interrogée alors sur l’heure de la montre, elle resta longtemps concentrée, et dit enfin : « La plus grande aiguille est sur le 5 ; la plus petite est entre le 3 et le k, mais plus près du 3. La montre vérifiée comme précédemment marquait en effet 3 heures 25 minutes. Plusieurs assistants répétèrent les mêmes expériences en plaçant leur montre sur l’estomac de la somnambule ; toujours celle-ci rencontra juste.

« Ces exemples de transposition des sens chez les magnétisés ne sont pas rares : il serait facile d'en alléguer une fou le d’au 1res aussi peu suspects que le précédent. Nous n’ignorons pas que la plupart des médecins modernes ne veulent pas entendre parler de cette transposition des sens ; mais ils ne la nient que par des considérations fondées exclusivement sur leurs doctrines matérialistes. Nous aurons plus tard occasion de les combattre sur ce triste terrain; pour le moment, déduisons des faits incontestables analogues à celui dont il est question, que le magnétisme peut contraindre la volonté de ceux qui ont déjà subi son action et les forcer à s’endormir en les influençant à distance ; que la puissance magnétique peut communiquer la faculté de voir, saus l’intervention de la lumière et par divers points du corps, à l’exclusion des yeux. Voici encore un autre fait. Il a l’avantage de rassembler presque tous les phénomènes du magnétisme animal.

« Une jeune fille de vingt-quatre ans, réputée sourde de naissance, fut mise en somnambulisme, dès la première séance, et elle fil preuve d’une grande lucidité dès la seconde. À la troisième, elle entendit parfaitement dans son sommeil magnétique , lors même qu’on lui parlait à voix très-basse, quoiqu’elle n’entendît pas du tout ni de l’une ni de l’autre oreille, à moins qu’on ne parlât très-haut, pendant l’état de veille. Dans la séance suivante, elle vit distinctement l’intérieur de son oreille et en donna une description anatomique très-exacte. Elle affirma qu’elle n’était point sourde de naissance, que sa surdité provenait des coups de pistolet et de fusil qu’on avait tirés en signe de réjouissance auprès de la femme qui la portait à l’église le jour de son baptême. Elle assura que l’action magnétique produirait spécialement sa guérison ;.qu’elle guérirait au mois d’octobre suivant (on était en février), si elle était magnétisée par son magnétiseur actuel jusqu’à cette époque ; mais

elle ajouta qu’elle prévoyait que l’ennui de son éloignement de sa mère la ferait partir avant ce temps; qu’elle n’en guérirait pas moins pour cela, seulement plus tard. Endormie, ce qui avait lieu presque tous les jours, elle fixait elle-même la durée de son sommeil, précisait le moment de son réveil, qui avait lieu exactement à la minute annoncée, bien qu’on cherchât à l’induire en erreur, en indiquant des heures fausses à la pendule de l’appartement. Pendant son sommeil, elle se prescrivait et prenait des médicaments contre sa surdité, entre autres trois grains d’émétique un jour et vingt-quatre grains d’ipécacuana un autre jour : les médicaments opéraient comme à l’ordinaire, sans que son état de somnambulisme se troublât aucunement.

« Pendant les premières séances de somnambulisme, sa lucidité ne s’étuit concentrée que sur elle-même ; mais dans les séances suivantes, elle se prit à tout ce qui l’entourait. Ainsi elle découvrit chez son père une inflammation latente du pylore dont il ne se doutait point ; elle la décrivit fort bien, et prescrivit un traitement fort rationnel. Son attention se porta ensuite sur sa cousine, atteinte d'une irritation de l’estomac. Elle prenait quelquefois les symptômes qu’éprouvaient des personnes se trouvant dans la même pièce; elle annonçait l’arrivée de quelques autres quand elles étaient encore loin de sa chambre; elle nomma t les médicaments qu’elle prescrivait par leur nom, et les lisait chez tel ou tel pharmacien qu’elle indiquait, sur le bocal ou la boîte qui les contenait. En attendant, sa surdité diminuait chaque jour davantage.

« A mesure qu’elle guérissait, son somnambulisme devenait de plus en plus lucide. Dormant à Paris, elle voyait sa mère à Arcissur-Aube , décrivait son occupation dans lo moment, son attitude, ses pensées intimes, précisait, en entrant dans les plus grands détails, le moindre changement que sa mère y apportait; prédisait pour une heure, un jour, plusieurs jours plus tard, la visite de telle ou telle personne à sa mère, leur entretien, la venue de telle ou telle leltre, l’effet que sa mère en ressentirait immédiatement, ses réflexions ultérieures. On prenait note de ce qu’elle prétendait voir ; et des lettres d’Ârcissur-Aube, écrites par sa inèieà son mari, lui racontaient ce qu’il savait déjà par sa fille; elle vit un jour sa mère souffrante,, et elle dicta pour elle une consultation, qui arrivait à Arcis-sur-Aube au moment où le père, à Paris, recevait la première nouvelle de la maladie de sa femme.

«C’était presque toujours spontanément que la somnambule se transportait auprès de sa mère à Arcis-sur-Aube; mais le magnétiseur l’y envoyait quelquefois aussi pendant son sommeil, pour agir favorablement sur sa maladie. Alors elle semblait vivre avec sa mère qu’elle avait quittée pour la première fois de sa vie, et elle était heureuse. Le magnétiseur pouvait faire, en outre, par sa volonté, qu’elle conservât le sou-

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venir de celte vue chérie après son réveil, cl ce doux souvenir, qui durait alors assez longtemps, exerçait une influence salutaire sur tout son être; il pouvait faire aussi qu’à son réveil elle continuât d’avoir conscience que c’était elle-même qui s’était prescrit tel ou tel médicament.

« Le magnétiseur changeait pour elle l’eau en vin, en lait, <n un liquide quelconque; la somnambule ignorait que cette transmutation fût opérée ; cependant elle ne manquait pas d’éprouver les impressions du genre de transformation ; mais avec Cette particularité rare qu’elle conservait l’indépendance de sa raison à côté de la pleine soumission de sa volonté. On l’entendait dire, en effet, à son magnétiseur, en prenant le liquide transformé : « cela a le goût du lait, du vin, etc., et cela en a la couleur parce que vous le voulez ; mais je vois bien que ce n’est que de l’eau, et cependant je ne puis faire, même en le voulant, que ce ne soit pas du lait, du vin, etc., quand je le bois. » Le magnétiseur opérait aussi pour elle la transmutation des liquides, lors même qu’elle était éveillée; il pouvait encore lui faire voir dans cet état Arcis-sur-Aube qu’il n’avait jamais vu; il fit grossir indéfiniment à ses yeux une miette de pain dont il éleva lentement le volume.

<c La jeune fille s’ennuyant à Paris, elle le quitta le 29 mars. Au moment de son départ, elle fut mise en rapport avec son père pour qu’il pût la magnétiser et l’endormir Le magnétiseur leur donna une plaque de verre magnétisée par lui, qui, appliquée sur l’estomac ou le front de la jeune fille endormie par son père à Arcis-sur-Aube, lui permettait de dire, sans jamais se tromper, ce que son magnétiseur faisait à Paris. De retour à Paris vers la mi-septembre, elle annonça, dans la dernière séance de somnambulisme, qu’elle guérirait au printemps suivant, mais qu’elle ne dirait qu’alors ce qu’elle devait faire. Au commencement du mois d’avril de l’autre année, six mois environ après le second départ de la jeune fille pour Arcis-sur- Aube, son père vint annoncer tout joyeux à son magnétiseur, à Paiis, qu’elle était complètement guérie.

« Celte histoire remarquable , dont j’ai supprimé beaucoup d’aulres particularités de peur de la Irop allonger, se présente à nos yeux avec toutes les conditions exigibles pour la crédibilité d’un fait. Elle n’est pas seiile d’ailleurs, dans la science; nous l’avons choisie de préférence, comme une des plus authentiques et des plus complètes. Les réflexions qu'elle suggère en découlent d’elles-mêmes; on y voit quel empire un magnétiseur peut prendre sur ses magnétisés, empire si absolu, qu’ils perdent, à dire vrai, la possession d’eux-mêmes; qu’ils agissent, parlent et pensent conformément aux volontés de leurs magnétiseurs, et qu’alors même, ce qui est très-rare, ils conservent la conscience de leur dépendance, ils paraissent n’avoir aucun moyen de s’y soustraire, ou plutôt ils se sentent forcés de la subir. Un autre fait constaté par cette histoire, é’est

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que la dépendance des magnétisés survit quelquefois, au moins à divers égards, après la cessalion du sommeil magnétique ; car on se souvient qu’ici le magnétiseur prolongeait quelques illusions de son sujet jusque dans l’état de veille, lui laissait la réminiscence de ce qu’elle avait fait et dit pendant son étal de somnambulisme, lui faisait voir Arcis-sur-Aube, continuait la transmutation des liquides, grossissait à sa vue les dimensionsdecertains objets, la retenait, enun mot, sous sa puissance.

« L’histoire de celle somnambule rassemble , en outre, comme nous l’avons déjà remarqué, la presque totalité des effets de l’influence magnétique. Elle atteste la faculté acquise par les magnétisés de voir dans leur propre corps, d’y découvrir les lésions dont il peut être affecté, de les décrire avec une exactitude parfaite, d’en prévoir la durée, les phases, les vicissitudes, d'en fixer précisément le terme, d’en assigner les méthodes curatives, de voir aussi dans le corps des autres personnes et d’y apercevoir également les lésions existantes, le caractère, le progrès et l’issue de ces lésions, de découvrir si elles sont guérissables ou non, de quoi elles dépendent et quels en sont les remèdes.

« Ce n’est pas assez de pénétrer à travers leurs organes ou les organes des personnes présentes; notre magnétisée se transportait encore d’clle-même ou à l’ordre du magnétiseur, à Arcis-sur-Aube auprès de sa mère; elle voyait tout ce que celte mère disait et faisait, et jusqu’à ce qu’elle pensait, nonseulement au moment même, mais ce qu’elle penserait ultérieurement ; elle la voyait souffrante, savait la nature de sa souffrance, lui dictait une consultation qui arrivait citez celle-ci au moment où le père, à Paris, recevait la première nouvelle de .la maladie de sa femme. De retour à Arcis-sur-Aube, la jeune somnambule pouvait voir réciproquement ce que son magnétiseur faisait et disait à Paris, combien il avait de malades eu consultation. A l’ordre du magnétiseur l’eau se changeait pour elle en lait, en vis ou en tout autre liquide, et ces transmutations s’opéraient en dépit de sa volonté, survivant même à l’heure de son réveil.

a Nous n’ignorons pas tout ce que cos faits vont soulever de doutes et de témoignages d’incrédulité; cependant, ils n’en sont pas moins tels que nous les avons rappdrtés, sans qu’on puisse découvrir la moindre trace de supercherie ou de prévention. 11 y a plus, les préventions et la supercherie n'étaient pas possibles dans les circonstances do leur observation, et force est bien de les croire, quelque merveilleux qu’ils se présentent, à moins d’avoir le parti pris de nier les faits les plus avérés. Quant à nous, qui devons les admettre en conscience, il ne nous reste plus qu’à les interpréter. Les faits de cet ordre se produisent en général chez des individus d’une complexion délicate et mobile, spécialement chez des femmes nerveuses ou des hommes irritables, surtout

boire do l’eau trouble, chagrin*. Bois. Etre peint sur bois dénote longue vie. Boudin. Faire du boudin, présage de peines ; manger du boudin, visite inattendue. Brigands. On e*t sûr dé perdre quelques parents ou une partie de sa fortune si on songe qu’on est attaqué par des brigands.

Cervelas. Manger des cervelas , bonne santé. Champignons , signe d’une vie longue,

ar contraste , sans doute. Chanter. Un

omme qui chante, espérance; une femme qui chante, pleurs et gémissements. Charbons éteints, mort; charbons allumés, embûches; manger des charbons, pertes et revers. Chat-huant , funérailles. Cheveux arrachés, pertes d’amis. Corbeau qui vole, péril de mort. Couronne. Une couronne d’or sur la tête présage des honneurs ; une couronne d’argent, bonne sauté; une couronne de verdure, dignités; une couronne d’os de morts annonce la mort. Cygnes noirs, tracas de ménagé.

Dents. Chute de dents, présage de mort. Dindon. Voir ou posséder des dindons, folie de parents ou d’amis.

Enterrement. Si quelqu’un rêve qu’on l’enterre vivant, il peut s’attendre à une longue misère. Aller à l’enterrement de quelqu’un, heureux mariage. Etoiles. Voir des étoiles tomber du ciel, chutes, déplaisirs et revers.

Fantôme blanc, joie et honneurs; fantôme noir, peines et chagrins. Femme. Voir une femme, infirmité; une femme blanche, heureux événement; une femme noire, maladie; plusieurs femmes, caquet. Fèves. Manger des fèves, querelles et procès. Filets. Voir des ti têts, présage de pluie, Flambeau allumé, récompense ; flambeau éteint, emprisonnement. Fricassées, caquets de femmes.

Gibet. Songer qu’on est condamné à être pendu, heureux succès. Grenouilles, indiscrétions et babils.

Hannetons , importunités. Homme vêtu de blanc, bonheur; vêtu de noir, malheur; homme assassiné, sûreté.

Insensé. Si quelqu’un songe qu’il est devenu insensé, il recevra des bienfaits de .sou prince.

Jeu. Gain au jeu, perte d’amis.

Lait, boire du lait, amitié. Lapins blancs, succès; lapins noirs, revers; manger du lapin, bonne santé; tuer un lapin, tromperie et perle. Lard. Manger du lard, victoire. Limaçon , charges honorables. Linge blanc , mariage; linge sale, mort. Lune. Voir la lune, retard dans les affaires; la lune pâle, peines; la lune obscure, tourments.

Manger à terre, emportements. Médecine.

Prendre médecine, misère; donner médecine à quelqu’un, profit. Meurtre. Voir un meurtre, sûreté. Miroir, trahison. Moustaches.

(t) H y a des gens qui ne croient à rien et qui mettent ^ ia loierie sur lu siguilicaiion des songes. Mais qui peut leur envoyer des songes, s’il n'y a pas de Dieu?... Comuteut songent-ils quand leur corps t st assoupi, s'ils n’out pouil d àme ! Deux savetiers s'euirelenaieul sous l’empiro de matières de religion. L’un prétendait qu'on avait eu ruifton de rétablir lu culic; l’aulte, au coulruiie, .qu'on

Songer qu’on a de grandes moustaches , augmentation de richesses.

Navets , vaines espérances. Nuées , discorde.

OEufs blancs, bonheur; œufs cassés, malheur. Oies. Qui voit des oies en songe peut s’attendre à être honoré des princes. Ossements, traverses et peines inévitables.

Palmier, palmes, succès et honneurs.

Paon. L’homme qui voit un paon aura de beaux enfants. Perroquet, indiscrétion, secret révélé.

Quenouille, pauvreté.

Bats, ennemis cachés. Roses, bonheur et plaisirs.

Sauter dans l’eau , persécutions. Scor pions, lézards, chenilles, scolopendres, etc., malheurs et trahisons. Soufflet donné, paix et union entre le mari et la femme. Soufre, présage d’empoisonnement.

Tempête, outrage et grand péril. Tête blanche, joie ; tête tondue, tromperie; tête chevelue, dignité ; tête coupée, infirmité ; tête coiffée d’un agneau, heureux présage. Tour* lerelles , accord des gens mariés , mariage pour les célibataires.

Vendanger, santé et richesses. Violette , succès. Violon. Entendre jouer du violon et des autres instruments de musique, concorde et bonne intelligence entre le mari et la femme, etc., etc.

Telles sont les extravagances que débitent, avec étendue et complaisance, les interprètes des songes; et l’on sait combien ils trouvent de gens qui les croient! Le inonde fourmille de petits esprits qui, pour avoir entendu dire que les grands hommes étaient au-dessus de la superstition, croient se mettre à leur niveau en refusant à l’âme sou immortalité et à Dieu son pouvoir, et qui n’en sont pas moins les serviles esclaves des plus absurdes préjugés. On voit tous les jours d’ignorants esprits forts, de petits sophistes populaires, qui ne parlent que d’uu ton railleur des saintes Ecritures , et qui passent les premières heures du jour à chercher l’explication d’un songe insignifiant, comme ils passent les moments du soir à interroger les caries sur leurs plus minces projets (lj. 11 y a des songes, au reste, qui ont beaucoup embarrassé ceux qui ne veulent rien voir d’inexplicable. Nous ne pouvons passer sous silence le fameux songo des deux Arcadiens. Il est rapporté par Valère-Maxime et par Cicéron. Deux Arcadiens , voyageant ensemble , arrivèrent à Megare. L’un se rendit chez un ami qu’il avait en cet e ville, l’autre alla loger à l’auberge. Après que le premier fut couché, il vit en songe son compagnon, qui le suppliait de venir le tirer des mains de l’aubergiste, par qui ses jours étaient menacés.

avait eu tort. — Mais, dit le premier, je vois bien que tu n’es pas foncé dans la poliiiquerie; ce n'est pas pour moi qu'on a remis Dieu dans ses fouctions, ce n’est pas pour lui non plus ; c'esl pour le peuple, f.es deux savetiers, avec tout leur esprit, se faisaient tirer les cartes et se racontaient Ictus songes.

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Cette vision l’éveille en sursaut; il s’habille à la hâte, sort et se dirige vers l’auberge où était sou ami. Chemin faisant, il rélïéchit sur sa démarche, la trouve ridicule, condamne sa légèreté à agir ainsi sur la foi d’un songe; et après un moment d’incertilude, il retourne sur ses pas et se remet au lit. Mais à peine a-t-il de nouveau fermé l'œil, que son ami se présente de nouveau à son imagination, non tel qu’il l’avait vu d’abord, mais mourant, mais souillé de sang, couvert de blessures, et lui adressant ce discours : — Ami ingrat, puisque tu as négligé de me secourir vivant, ne refuse pas au moins de venger ma mort. J’ai succombé sous les coups du perfide aubergiste ; et I our cacher les traces de son crime, il a enseveli mon corps, coupé en morceaux, dans un tombereau plein de fumier, qu’il conduit à la porte de la ville. Le songeur, troublé de cette nouvelle vision, plus effrayante que la première, épouvanté par le discours de son ami, sc lève derechef, vole à la porte de la ville et y trouve le tombereau désigné, dans lequel il reconnaît les tristes restes de son compagnon de voyage. 11 arrête aussitôt l’assassin et le livre à la justice. Cette aventure étonnante peut pourtant s’expliquer.

Les deux amis étaient fort liés et naturellement inquiets l’un pour l’autre; l’auberge pouvait avoir un mauvais renom : dès lors, le premier songe n’a rien d’extraordinaire. Le second en est la conséquence dans l’imagination agitée du premier des deux voyageurs. Les détails du tombereau sont plus forts ; il peut se faire qu’ils soient un effet des pressentiments, ou d'une anecdote du temps, ou une rencontre du hasard. Mais il y a des choses qui sont plus inexplicables encore et qu’on ne peut pourtant contester.

Alexander ab Alexandro raconte, chap. 11 du premier livre de ses Jours Géniaux , qu’un sien fidèle serviteur, homme sincère et vertueux, couché dans son lit, dormant profondément, commença à se plaindre, soupirer et lamenter si fort , qu’il éveilla tous ceux de la maison. Son maître, après l’avoir éveillé , lui demanda la cause de son cri. Le serviteur répondit : — Ces plaintes que vous avez entendues ne sont point vaines; car lorsque je m’agitais ainsi, il me semblait que je voyais le corps mort de ma mère passer devant mes yeux, par des gens qui la portaient en terre. On fit attention à l’heure, au jour, à la saison où celle vision était advenue, pour savoir si elle annoncerait quelque désastre au garçon : et l’on fut tout étonné d’apprendre la mort de celte femme quelques jours après. S’étant informé des jour et heure, on trouva qu’elle était morte le même jour et à la même heure qu’elle s’était présentée morte à son fils. Voy. Rambouillet.

Saint Augustin, sur la Genèse, raconte l’histoire d’un frénétique qui revient un peu à ce songe. Quelques-uns étant dans la maison de ce frénétique, ils entrèrent en propos

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d’une femme qu’ils connaissaient, laquelle était vivante et faisait bonne chère, sans aucune appréhension de mal. Le frénétique leur ait : — Comment parlez-vous de celte femme? Elle est morte; je l’ai vue pass' r comme on la portait en terre. El un ou deux jours après, la prédiction fut confirmée (1). Voy. Cassius, Hymera, Amilcar, Décii s, etc.

Voici un songe plus singulier, publié par le Metropolitan Magazine.

« Mon grand-père avait un frère aîné dont il ne parlait jamais que dans les termes de la plus haute estime. J’avais connu ce parent dans mon enfance; mais, parvenu à un âge plus avancé, ma mémoire ne me retraçait guère à son sujet que deux circonstances bien propres en effet à laisser une impression plus durable sur l’esprit d’un enfant. Ces circonstances se rattachaient au jour où il m’avait fait présent d’une belle montre d’argent, et à celui où il m’avait raconté un événement singulier qui lui était arrivé dans sa jeunesse. Ce récit, toutefois, n’était resté dans mon esprit que d’une manière bien confuse, et je le considérais moins comme un fait réel que comme un de ces contes merveilleux dont on se plaît à bercer l’enfance. 11 arriva cependant que me trouvant, il y a une douzaine d’années, réuni à mon grand-père, qui vécut jusqu’à la plus extrême vieillesse, je l’interrogeai sur ce souvenir de mon premier âge, en lui demandant si le récit de mon grand-oncle avait quelque fondement réel. Sa réponse alfirmative ayant excité ma curiosité, je le priai de me rappeler toutes les circonstances de l’événement, si sa mémoire en avait conservé la trace, ce qu’il fit dans les termes suivants :

« Quoiqu’un laps de temps assez considérable se soit écoulé depuis que l’événement arrivé au frère dont vous me parlez a eu lieu , il n’est pas sorti de ma mémoire. De la même manière que votre oncle vous l’a raconté, il me l’a raconté à moi quand l’événement était encore récent, et qu’il commençait à se répandre dans le public. A cette époque, je venais de sortir du collège, et toutes les fois que je l’ai entretenu depuis de cette singulière aventure, il n’a jamais varié dans les circonstances matérielles de son récit. Votre oncle, comme vous ne l’ignorez pas, était un négociant aisé, jouissant de la réputation la plus honorable; mais associé d’abord dans une fabrique importante : c’est à cette époque de sa vie que se rapporte l’événement qu’il vous a raconté. Comme le plus jeune membre de la société dont il faisait partie, chaque année il faisait une tournée dans plusieurs comtés de l’Aqgleterre, et sa femme, par partie de p 1 a i sir, l’accompagnait ordinairement dans ses voyages. Il advint qu’à la chute d’un jour d’été, étant arrivé pour la première fois de sa vie dans une petite ville du comté de Suffolk, il descendit avec sa femme à l'hôte] du Commerce, situé sur la place de la ville.

(I) Eoistuau , Visions prodigieuses.

Fatigué du voyage, et désirant vaquer le lendemain matin de bonne heure à ses affaires, il se fit servir promptement à souper pour se livrer ensuite au repos. Retiré dans sa chambre, il ne tarda pas à se mettre au lit et à jouir d’un profond sommeil, et ce fut pendant ce sommeil qu’il eut un songe, qui, bien que fort peu extraordinaire en lui-même, le devint par les événements étranges dont il fut suivi, et par sa singulière coïncidence avec ces événements.

« Il rêva donc qu’il était descendu au même hôtel vers le milieu du jour, et qu’au lieu d’y entrer pour se reposer, il était allé se promener dans la ville pour en visiter les curiosités. Il arriva au bout de la principale rue, et au moment où il se détournait pour entrer dans une autre, qui paraissait conduire hors la ville, il se trouva devant l’église paroissiale. Après s’être arrêté un moment pour en examiner l’architecture, il poursuivit son chemin par cette seconde rue, jusqu’à ce qu’elle le menât sur la grande roule à l’autre bout de la ville, opposé à celui par lequel il y avait pénétré. Il continua sa promenade jusqu’à ce qu’il eût atteint un sentier; là il se sentit entraîné par une forte impulsion à s’engager dans l’étroit chemin qui se présentait à lui. Il céda à ce mouvement, et se trouva bientôt devant une chaumière d’un aspect misérable et désolé. Il entra dans le jardin, où il fut frappé de la vue d’un puits; il y jeta les yeux, et vit (spectacle affreux) quelque chose qui ressemblait à un squelette humain.

« Lorsqu’il se réveilla, il s’efforça d’écarter le souvenir pénible de ce rêve, en se retraçant à l’esprit les différentes affaires qu’il avait à traiter dans la ville. Quoiqu’il fût de très-bonne heure, sa chambre était éclairée par les rayons brillants d'un soleil d’été ; il se leva, dans le dessein de faire un tour de promenade et de respirer la fraîcheur matinale avant l’heure des aff, lires. 11 sortit donc ; mais à peine avait-il tra\ersé la place qu’il fut frappé de la forme de tous les objets qui l’environnaient. La rue dans laquelle il se trouvait, les maisons de cette rue, tout cela ne lui paraissait pas entièrement étranger, et plus il s’attachait à considérer ce qui l’entourait, plus le tableau qu’il avait sous les yeux semblait lui rappeler le souvenir confus d’une scène à peu près semblable. Assurément, se dit-il à lui-même, il y a quelque chose de singulier dans tout ceci. C’est la première fois que je viens dans celte ville, et cependant elle réveille en moi des impressions antérieures.

« Dans ce moment, il avait atteint l’encoignure d’une nouvelle rue. il regarde, et l’église qui lui avait apparu en songe est devant lui. Alors le souvenir de son rêve lui revient clairement à la pensée, et il s’arrête frappé de cette coïncidence extraordinaire. Il avance encore, et chaque pas qu’il fait lui montre des objets semblables à ceux qu’il a vus pendant son sommeil. «Est-ce un rêve, ou l’affreux tableau que j’ai vu celle nuit va-t-il se présenter devant moi, se dit-il inléricore-

ment, non sans éprouver un léger mouvement de terreur?» Il se sentit alors comme entraîné par une puissance supérieure; et, cédant à celte impulsion, il marcha précipitamment jusqu’à ce qu’il eût atteint le fatal sentier. La nature déployait alors toute sa beauté; mais mon pauvre frère n’était guère en situation de s’arrêter à la contemplation de ce riche paysage ; il était loin d'être superstitieux, et cependant, comme i! l’a souvent répété, il lui semblait qu’il était sous l’influence d’un charme. Ainsi qu’il s’y attendait, il trouva, en faisant quelques pas dans le sentier, la chaumière qu’il avait vue en songe, et son aspect triste et misérable, qui se liait dans sa pensée avec la réalité d’un mystère affreux, lui fit éprouver d’abord un mouvement involontaire de répulsion.

Ayant surmonté ce premier sentiment do frayeur, il entra dans le jardin et y chercha le puits qui devait confirmer ses appréhensions; mais il ne le trouva pas, et ce fut le seul objet dont la présence manqua pour l’accomplissement de sa vision prophétique.

« En s’en retournant à son hôtel, mille pensées étranges assaillirent son esprit. Il ne pouvait se résoudre à abandonner une aventure si singulièrement commencée, el le résultat de ses méditations fut qu’il devait chercher à pénétrer le mystère qui la couvrait.

« Pendant qu’ils étaient à déjeuner, sa femme ayant observé en lui une préoccupation extraordinaire lui en demanda la cause et il la lui fit connaître. Elle lui suggéra l’idée de faire venir leur hôte et de lui demander s’il pourrait leur fournir quelques informations sur la cabane et ses habitants. Celui-ci s’étant présenté à leur invitation, parut d’abord surpris des questions qui lui furent adressées el de l’intérêt que semblait exciter dans des étrangers une chaumière de si triste apparence. Il répondit cependant qu’il la croyait habitée par un vieillard et sa fille, mais que le genre de vie de ces deux individus et leur caractère insociable étaient tels qu’il y avait peu de personnes dans la ville qui les connussent ou s’en inquiétassent. Ce rapport servit plutôt à stimuler la curiosité de mon frère qu’à l’éteindre, et il résolut de se rendre, après son déjeuner, chez le magistrat pour lui demander son avis sur cette affaire. Il trouva le juge au moment où il sortait pour se rendre à la cour de justice, et lui demanda avec instance un moment d’audience ; celui-ci consentit à l’entendre, lut témoignant toutefois le désir que la conférence fût courte , parce qu’en ce moment même il était attendu pour une affaire importante. Mon frère lui fit donc en peu de. mots le récit de l’événement singulier qui le préoccupait, en lui faisant remarquer surtout qu’il se croyait engagé à en approfondir le mystère. Le magistrat, auquel le nom de mon frère n’était point inconnu , l’écouta avec attention et parut frappé de la singularité de l’aventure ; il lui répondit qu’il regrettait beaucoup de ne pouvoir assis'er personnellement à une perqu sition , mais

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qu’il pouvait donner commission à deux constables de l’accompagner dans toutes les recherches qu’il jugerait à propos de faire. Mon frère s’empressa d’accepter cette proposition, et après avoir remercié le juge de l’attention qu’il avait bien voulu lui prêter, il partit accompagné des deux officiers de police auxquels le magistrat donna préalablement ses instructions.

« Ils se trouvèrent bientôt en vue de la chaumière, et se disposèrent à y pénétrer en traversant la pièce de terre qui l’entourait ; mais là ils furent arrêtés par le vieillard, qui leur demanda d’un ton brusque où ils allaient. Les constables lui ayant justifié de leurs ordres, il leur répondit sans la moindre apparence d’émotion , qu’ils pouvaient se livrer à toutes les perquisitions qui leur conviendraient. Ils pénétrèrent donc dans l’intérieur de la maison, où tout portait l’empreinte de la plus profonde misère ; ils en visitèrent avec soin toutes les parties, mais ils n’aperçurent rien d’une nature suspecte, et tous leurs efforts furent également inutiles pour découvrir dans le jardin la plus légère trace d’un puits. Les constables, au grand désappointement de mon frère, se disposaient à abandonner des recherches dont l’inutilité leur paraissait démontrée, quand ils virent qu’un groupe de peuple, dont leur apparition avait sans doute excité la curiosité, les avait suivis et considérait avec attention les recherches auxquelles ils se livraient pour découvrir un puits. Tout à coup une femme âgée, sortant de ce groupe, s’écrie : « Un puiis 1 un puits 1 il y en avait un ici il y a quarante ans ; je me le rappelle fort bien, car nous étions encore enfants, la fille de Gildfer et moi ; nous prenions plaisir à y jeter des pierres et à écouter le bruit qu’elles faisaient en tombant. — Où était la place de ce puits? dit vivement mon frère. — Où? si mes souvenirs sont fidèles, vous êtes précisément sur son ouverture dans ce moment. » Aidés de celte information inattendue, les constables s’occupèrent de leurs recherches avec une nouvelle ardeur, et les spectateurs se mettant de la partie, le terrain fut bientôt déblajé, et l’on aperçut quelques planches et un ouvrage de maçonnerie en briques. On se procura une pioche, et après avoir écarté ces obstacles, on vit en effet distinctement l’ouverture d’un puits. On s’empressa d’envoyer chercher à la ville l’appareil nécessaire pour le sonder, et quand tout fut disposé pour cette opération, un silence profond régna au milieu de la foule qui s’accroissait à chaque instant. La corde et les grapins furent descendus, et l’on n’amena plusieurs foisque d’insignifiants débris, mais enfin l’on sentit quelque chose de^plus lourd s’attacher à la sonde, et l’on souleva un coffre d’assez grande dimension, que son état d’humidité et de vétusté paraissait devoir faire tomber en morceaux. On le brisa facilement, et un spectacle d’étonnement et d’horreur vint frapper les assistants, le coffre renfermait un squelette d’enfant.

« Ou se figurerait difficilement quelles fu-

rent les sensations de mon frère qu and il vit ses pressentiments se réaliser ainsi. Les constables commencèrent par s’assurer du vieillard, qui, malgré ses 80 ans , fil une résistance obstinée. On trouva sa fille, âgée de près de GO ans, cachée dans un grenier et blottie derrière un amas de fagots ; on les conduisit devant le magistrat auquel mon frère s’élait adressé le matin. Le vieillard conserva son air sombre et farouche, et l’on ne put en tirer aucun aveu , mais il n’en fut pas de meme de sa fille qui, vaincue par ses remords et le sentiment de sa situation . avoua que l'enfant provenait d’un double crime qu’elle avait commis. Pour cacher au monde le malheureux fruit de sa honte, ils avaient pris dès sa naissance la résolution de s’en défaire, et ils avaient bienlôt mis à exécution ce meurtre, en prenant toutes les précautions pour qu’il resiât enseveli dans le plus profond mystère ; ils n’avaient rien trouvé de mieux pour cela que de renfermer le cadavre dans un coffre et de jeter le tout dans le puits de la maison, dont, pour plus de sûreté , ils avaient soigneusement bouché l’ouverture. La révélation d’un crime si odieux faite par un étranger avec des circonstances si extraordinaires et après que quarante années se furent écoulées depuis sa consommation, cette révélation fut considérée comme un exemple frappant de l'intervention divine, et fit une profonde sensation parmi les habitants de la ville. Les coupables furent livrés aux tribunaux, condamnés et exécutés dans le chef-lieu du comté, peu de mois après, et mon frère, que ses affaires appelèrent plusieurs fois dans la même ville depuis cette époque , y reçut constamment l’accueil le plus distingué tant de la part des magistrats que de toutes les classes de la population. »

Dans la Quotidienne, M. G. B. en traduisant ce fait, qui peut bien n’être pas exact, en a changé les lieux , altéré les mœurs et atténué les faits. Mais il cite à l’appui du mystérieux qu’on ne peut nier dans quelques songes, d’autres faits surprenants.

« Nous empruntons celui-ci, dit-il, à un écrit récent d’un docteur en médecine :

« Une mère était inquiète sur la santé de son enfant en nourrice , elle rêve qu’il a é é enterré vivant. Celte horrible idée la réveille: le fait était trop affreux pourqu’elle n’en vérifiât pas l’exactitude; elle se lève, elle s’habille avec précipitation ; elle se met en route; il lui fallait se rendre dans un département voisin; elle arrive au moment où la terre venait de recouvrir les restes de son fils. Celte mère désolée insiste pour qu’on rouvre la fosse, elle l’exige; elle fait retirer le cercueil, elle en brise les planches, elle emporte l’enfant dans ses bras, il respirait encore. Les soins maternels le rendirent promptement à l’existence.

« La vérité de cette anecdote nous a été garantie, l’on nous a montré l’enfant si miraculeusement sauvé ; c’est aujourd’hui un homme d’un âge mûr et dans une position brillante; nous pourrions le nommer....

« Voici un autre fait, bien connu en Ecosse. Un propriétaire, logé à quelques milles d’Edimbourg, était venu à la ville ; au milieu de la nuit, dormant sur un lit d’auberge , il vientà rèverqu’un incendiedélruitsa maison, qu’un de ses enfants esl au milieu des flammes. Telle est l’impression que fait sur lui cette image, qu'il se lève aussitôt, selle, bride son cheval, retourne au galop chez lui. il trouve son domicile en feu ; il arrive à temps pour sauver sa petite tille âgée de dix. mois, oubliée dans une chambre que l’élément destructeur n’avait pas encore envahie; mais il s’en fallait de peu.

« Le jésuite Malvenda, l’auteur d’un des meilleurs commentaires qu’il y ait sur la Bible, vit une nuit , en dormant , un homme qui lui annonça qu’il mourrait bientôt, et qui appuyaen même temps sa main contre sa poitrine; peu de temps après, on ensevelissait Malvenda; il avaitsuccombé à une inflammation pulmonaire. C’est, entr’aulres écrivains, le sceptique Bayle qui rapporte ce fait, trop avéré pour que l’apôtre du pyrrhonisme le révoque en doute. Direz-vous que tant de traits authentiques, populaires, traditionnels , ne peuvent être admis sans discussion? Eh bienl nous vous citerons les rêves du plus illustre des chimistes modernes , du savant le plus froidement investigateur. Sir Humphrey Davy raconte une circonstance étrange , arrivée à lui-même. Il était en Angleterre , lorsqu’il rêva une nuit qu’il se trouvait malade en Italie, il habitait une chambre dont l'ameublement exotique le frappa, il était soigné par une jeune fille dont les traits, suaves et purs , se gravèrent dans sa mémoire. Quelques années s’écoulent; Davy voyage en Italie, il y tombe malade; il se revoit dans celte même chambre qu'il avait rêvée : la jeune personne qui lui avait apparu lui est rendue trait pour trait. Comment expliquer par les seules causes physiques ce fait irrécusable de certitude, lorsque l’on connaît la droiture et l’éminente intelligence de sir Davy ? »

Dion Chrysostome parle d’un certain Egyptien, joueur de luth, qui songea une nuit qu’il jouait de son luth aux oreilles d’un âne, il ne lit pas d’abord grandes réflexions sur un tel songe, mais quelque temps après, Antiochus, roi de Syrie, étant venu à Memphis pour voir son neveu Plolomée, ce prince fit venir le joueur de luth, pour amuser Antiochus, Le roi de Syrie n’aimait pas la musqué; il écoula d’un air distrait et ordonna au musicien de se retirer. L’artiste alors se rappela lesonge qu’il availfait,etne put s’empêcher de dire en sortant: — J'avais bien rêvé que je jouerais devant un âne. Antiochus l’enlemlit par malheur, commanda qu’on le liât, et lui fit donner les élrivières. Depuis ce moment le musicien perdit l’habitude de rêver, eu du moins de se vanter de ses rêves.

Ou raconte sur la mort de l’acleur Champmeslé une anecdoie plus extraordinaire. 11 avait perdu sa femme et sa mère. Frappé d uii songe où il avait vu sa mère et sa femme lui faire signe du doigt de veuir les trou-

ver, il était allé chez les cordeliers demander deux messes des morts, l’une pour sa mère, l’autre pour sa femme. L’honoraire de ces messes était alors de dix sous. Champmeslé ayant donné au sacristain une pièce de trente sons, le religieux était embarrassé pour lui rendre les dix sous restants. — Gardez tout, dit l’acteur, et faites dire sur-le-champ une troisième messe des morts ; elle sera pour moi. En effet, il mourut subitement le même jour.

On conte d’un tailleur cette facétie, qui no paraît pas être un fait réel, mais peut-être quelque apologue. Etant tombé dangereusement malade, il eut un rêve surprenant. 11 voy ait flotter dans les airs un drapeau d’une grandeur immense, composé de tous les morceaux de différentes étoffes qu’il avait volés à ses pratiques et qu’il avait mis de côté à son profit. L’ange de la mort portait ce drapeau d’une main ; de l’autre il menaçait le tailleur peu délicat de sa massue de fer. A son réveil, le tailleur effrayé fit vœu d’ê.tre à l’avenir plus honnête, en cas qu’il guérît. Il ne tarda pas à recouvrer la santé. Comme il se défiait de lui-même, il recommanda à l’un de ses garçons de lui rappeler le drapeau, toutes les fois qu’il taillerait un habit; pendant quelque temps, il fut assez docile à la voix de son garçon, mais un seigneur i’ayant envoyé chercherpour lui faire un pourpoint d’une étoffe très-riche, sa vertu, mise à une épreuve trop forte, fit naufrage. En vain son garçon voulut, à plusieurs reprises, lui rappeler le drapeau : — Tu m’ennuies, avec ton drapeau, lui dit-il; il n’y avait point d’étoffe comme celle-ci dans celui que j’ai vu en songe, ei j’ai remarqué aussi qu’il y manquait le morceau que je prends et qui le complète.

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