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LE JEUNE CISELEUR DE DORDRECHT

(Vous verrez ici qu’un songe n’est pas toujours un mensonge. E. Lenoble.)

Voici une légende qui a fait quelque bruit autrefois. Elle a fort embarrassé ceux qui veulent tout expliquer par les simples raisonnements naturels. On la trouve sommairement rapportée dans le livre des Histoires mémorables de Simon Goulard, et avec plus de détails dans divers récits hollandais contemporains. Elle a inspiré des poèmes et des complaintes. Musœus, plus récemment, en a fait le sujet de V Amour muet, l’un do ses contes populaires. Toutefois comme il a dénaturé les faits et la tradition, à la manière des conteurs allemands, nous rétablirons le tout dans sa naïveté primitive.

11 y avait en Hollande, au milieu du xvi* siècle, un jeune ciseleur renommé qui s’appelait Frans Backer. Melchior Backer, son père, l’avait élevé, et il le surpassait déjà dans l’arl alors très-eslimé de la ciselure, il habitait Dordrecht, sa patrie, ville importante et riche. Toutes les églises de Dordrecht, qui alors n’avait pas encore perdu sa foi, possédaient de lui ou de son père des vases précieux, de beaux ornements et des

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reliefs estimés. Il ciselait les armes des chevaliers, et vivait dans une splendeur honorable. Son père faisait en Allemagne des voyages fréquents. La réforme vint, et M<dchior fut tué un jour, dans une des batailles que soulevaient partout les nouvelles doctrines. Son vieux sang catholique s’était ému ; et il n’avait pu se défendre de prendre parti pour les fidèles enfants de l’Eglise. Frans, qui aimait son père, pleura amèrement sa mort, maudit la réforme, et de la vie de jeune homme quelque peu dissipée qu’il avait menée jusqu’alors, pensa qu’il lui fallait dorénavant entrer dans les bornes d’une conduile réglée, gouverner sa maison avec sagesse et ne plus compter après Dieu que sur lui-même. Ayant toujours vécu dans l’aisance, il avait pensé qu’il trouverait la caisse de son père bien garnie. Mais lorsqu’il l’ouvrit, il reconnut qu’elle était vide. Il n’en travailla qu’avec plus de courage, ne sortant qu’une heure chaque soir de sa petite maison de Gravenslraat, dessinant et ciselant sans relâche, et ne prenant de repos que les jours de dimanches et de fêtes.

Après qu’il eut passé l’année du deuil, il se maria sagement, épousant une honnête jeune fille, pieuse et bonne, fidèle catholique, et qu’il savait capable de bien conduire sa maison. Les travaux de la ville lui suffisant, il ne voyagea point, se trouvant heureux de l’état de ses affaires. Au bout de quatre ans de mariage, il lui était venu trois jolis enfants. Mais alors la réforme triompha dans les Pays-Bas; et, comme elle faisait la guerre tout à la fois à la religion et aux arts, il pressentit rapidement qu’après lui avoir enlevé son père, l’hérésie allait encore lui ravir son travail. En effet, les églises furent saccagées, les tableaux brûlés, les sculptures et les ciselures brisées: on ferma les sanctuaires, et, à côté des ministres de la religion qu’on poursuivait avec fureur, les artistes durent se taire et se cacher. Les réformateurs n’avaient besoin ni d’art ni de poésie ; ils ne parlaient que de la raison, et Dieu sait l’usage qu’ils en tirent. Les travaux cessèrent donc pour le pauvre Frans. Dans ces jours de détresse, aucun seigneur ne faisait plus ciseler la poignée de son épée ni la garde de son poignard. Quant aux chefs des gueux, ils n’avaient pas besoin de recourir aux artistes, ils trouvaient tout ce qu’ils pouvaient souhaiter dans les pillages des villes et des monastères, et, s’ils détruisaient ce qui ne leur était pas d’un usage immédiat, ils savaient conserver les bonnes armes et les objets de prix dont ils s’enrichissaient sans bruit.

Frans se vit, plus promptement qu’il ne pensait, au bout de ses avances; et bientôt , comme dit Simon Goulard, il ne sut plus de quel côté se tourner pour vivre.

Une nuit qu’il s’était endormi, après avoir longuement pesé les misères de sa situation présente, il fit ce songe singulier, qui donnerait à sa légende un certain air de mystère, si elle n’était pas attestée par de nombreux témoignages. Il rêva donc que, se promenant seul hors de la ville de Dordrecht, dans les

abords de la porte de Cologne, il rencontrait un étranger à la mine bienveillante qu’il n’avait jamais vu. Etait-ce son bon ange? Cet étranger l’aborda : — Je sais, Frans, lui ditil, le mauvais état de vos affaires. Si vous voulez suivre mon avis, je crois qu’il vous procurera le moyen de sortir des embarras où vous êtes. Allez à Kemper; vous trouverez dans celte ville la fin de toutes vos peines.

L’étranger disparut sans spécifier autre chose , et Frans s'éveilla en sursaut. Vivement ému de son rêve, quoiqu’il ne lui accordât qu’une foi douteuse, il ne voulut pas avoir à se reprocher la négligence d’un avis qui pouvait être une planche de salut.

D’ailleurs il n’avait rien à faire. Ainsi , dès qu’il fit jour, sans oser encore confier à sa femme qu’il se mettait en route poussé par un songe, il prélexta vaguement l’espoir de quelques demandes, et partit courageusement.

11 ne fut pas plutôt arrivé à Kemper que, refroidi par la fatigue du voyage, il commença à penser que sa course pouvait bien être une folie. Il était \enu dans un pays où il ne connaissait personne, où il n’était pas connu. 11 se promena jusqu’au soir dans Kemper sans que qui que ce fût prît attention à lui, sans dire ni recevoir une parole.

— Je suis le jouet de mon imagina lion , se dit-il enfin; et je mérite ce qui m’arrive.

Comme ii se disposait, l’air irisie et la mine longue, à découvrir quelque gîte, un bonhomme enfin s’arrêta devant lui, parut touché de son inquiétude, et lui demanda ce qu’il cherchait et quelle pouvait être la cause du chagrin qui paraissait sur son visage?

— Mon étourderie, répondit Frans; et je dois m’en punir en en rougissant devant vous.

Alors il raconta ingénument son rêve. Le vieillard en rit de tout son cœur.

— Oh! c’est très-réjouissant, dit-il; oh bien 1 mon brave jeune homme, vous êtes plus léger que moi! Mais s’il fallait tenir compte de toutes les idées qui nous passent par la tête , s’il fallait écouter les songes , je devrais voyager aussi ; car moi aussi j’ai fait un rêve superbe. Dans ce rêve on m’a conseillé, si je voulais rétablir mes affaires que la réforme n’a pas arrangées, d'aller à Dordrecht; on m’a déclaré que je trouverais là, dans le Gravenslraat, une maison de pierres à laquelle on monte par quatre marches dont deux sont rompues, derrière cette maison un jardin de forme irrégulière; au fond de ce jardin, entre deux poiriers, un églantier à fleurs blanches, au pied duquel je pourrais déterrer un bon trésor. Vous voyez que le songe est bien détaillé, très-précis , fort engageant. Un autre y courrait; mais moi, pas si bête! Aller, sur la foi d’un rêve, à Dordrecht où je n’ai jamais mis le pied ! ah I ah I ah I

Le bonhomme pouvait rire et parler tout a son gré. Frans n’avait garde de l’interrompre. Frappé de stupéfaction, il reconna.ssail, dans tous les détails que donnait si exacte-

incnt ce vieillard, qui n’avait jamais mis le pied à Dordrecht, sa propre maison et son propre jardin, seuls biens que son père lui eût laissés. Il fut assez maître de lui pour ne pas faire paraître ce qui se passait en ce moment dans son cœur; il remercia le bonhomme de ses conseils, lui promit d’être plus sensé à l’avenir et de se conformer à sa manière de voir. Il passa, dans une mauvaise auberge, une nuit très-agitée, et retourna à Dordrecht le lendemain matin, avec l’empressement que le lecteur se figure. Il n’eut pas plutôt mis le pied dans sa maison, qu’il courut au jardin, creusa sous l’églantier, et y trouva dans une petite caisse cinquante mille florins en or que son père y avait cachés, et qu’une mort imprévue l’avait empêché de lui révéler.

Ce ne fut qu’en cet instant que, se voyant hors de peine, il raconta à sa femme toute sa bizarre aventure. Les récits du temps ajoutent que, revenu si merveilleusement à l’aisance, il n’oublia pas le bonhomme de Kemper, et que tout le reste de la vie de ce vieillard, laquelle se prolongea encore dix ans, il lui lit passer chaque année une petite pension qui adoucit ses derniers jours.

SORCIERS, gens qui, avec le secours des puissances infernales , peuvent opérer des choses surnaturelles , en conséquence d’un pacte fait avec le diable. Ce n’étaient en général que des imposteurs, des charlatans, des fourbes, des maniaques, des fous, des hypocondres ou des vauriens qui, désespérant de se donner quelque importance par leur propre mérite , se rendaient remarquables par les terreurs qu’ils inspiraient. Chez tous les peuples , on trouve des sorciers : on les appelle magiciens , lorsqu’ils opèrent des prodiges , et devins , lorsqu’ils devinent les choses cachées. Il y. avait à Paris, du temps de Charles IX, trente mille sorciers, qu’on chassa de la ville. On en comptait plus de cent mille en France, sous le roi Henri 111. Chaque ville, chaque bourg, chaque village, chaque hameau, avait les siens , et de nos jours en France , où la presse combat les choses religieuses, au lieu d’éclairer les esprits grossiers, il y a encore la moitié des villages où l’on croit aux sorciers. On les poursuivit sous Henri IV et sous Louis Xlll ; le nombre de ces misérables ne commença a diminuer que sous Louis XIV. L’Angleterre n’en était pas moins infestée. Le roi Jacques 1er, qui leur faisait la chasse très-durement, écrivit contre eux un gros livre, sans éclairer la question. Un fait est constant, c’est que presque tous les sorciers sont des bandits qui prennent un masque diabolique pour faire le mal ; c’est que la plupart de leurs sortilèges sont des empoisonnements , et leurs sabbats d’affreuses orgies. Ces sorciers étaient encore des restes de bandes hérétiques , conduits d’aberrations en aberrations à l’adoration toute crue du démon. Les sorciers sont coupables de quinze crimes , dit Bodin : 1° ils

(l) Springer condamna à mort une sorci're qoi avait

renient Dieu ; 2° ils le blasphèment ; 3° ils adorent le diable ; 4° ils lui vouent leurs enfants ; 5° ils les lui sacrifient souvent, avant qu’ils soient baptisés (1) ; 6° ils les consacrent à Satan, dès le ventre de leur mère; 7° ils lui promettent d’altirer lous ceux qu'ils pourront à son service; 8° ils jurent par le nom du diable, et s’en font honneur; 9° ils ne respectent plus aucune loi, et commettent des incestes ; 10" ils tuent les personnes, les font bouillir et les mangent; 11° ils se nourrissent de chair humaine et même de pendus ; 12° ils font mourir les gens par le poison et les sortilèges ; 13“ ils font crever le bétail ; \k° ils font périr les fruits, et causent la stérilité; 15° ils se font en tout les esclaves du diable. On s’est moqué de ce passage de Bodin , il est pourtant vrai presque en tout. Sandoval , dans son Histoire de Charles Quint , raconie que deux jeunes filles , l une de onze ans et l’auire de neuf, s’accusèrent elles-mêmes, comme sorcières , devant les membres du conseil royal de Navarre ; elles avouèrent qu’elles s’étaient fait recevoir dans la secte des sorciers, et s’engagèrent à découvrir toutes les femmes qui en étaient, si on consentait à leur faire grâce. Les juges l’ayant promis, ces deux enfants déclarèrent qu’en voyant l’œil gauche d’une personne, elles pourraient dire si elle était sorcière ou non ; elles indiquèrent l’endroit où l’on devait trouver un grand nombre de ces femmes, et où elles tenaient leurs assemblées. Le conseil chargea un commissaire de se transporter sur les lieux avec les deux enfants, escortés de cinquante cavaliers. En arrivant dans chaque bourg ou village, il devait enfermer les deux jeunes filles dans deux maisons séparées, et faire conduire devant elles les femmes suspectes de magie, afin d’éprouver le moyen qu’elles avaient indiqué. Il résulta de l’expérience que celles de ces femmes qui avaient été signalées par les deux filles comme sorcières l’étaient réellement. Lorsqu’elles se virent en prison, elles déclarèrent qu’elles étaient plus de cent cinquante ; que quand une femme se présentait pour être reçue dans leur société, on lui faisait renier Jésus-Christ et sa religion. Le jour où celte cérémonie avait lieu, on voyait paraître au milieu d’un cercle un bouc noir qui en faisait plusieurs fois le tour. A peine avait-il fait entendre sa voix rauque, que toutes les sorcières accouraient et se mettaient à danser; après cela, elles venaient toutes baiser le bouc au derrière, et faisaient ensuite un repas avec du pain , du vin et du fromage.

Après que le festin était fini , chaque sorcière s’e ivolail dans les airs, pour se rendro aux lieux où elle voulait faire du mal. D’après leur propre confession , elles avaient empoisonné trois ou quatre personnes, pour obéir aux ordres de Satan , qui les introduisait dans les maisons, en leur en ouvrant les portes et les fenêtres, qu’il avait soin de refermer quand le maléfice avait eu son effet.

lit mourir quarante et un petits enfants.

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Toutes les nuits qui précédaient les grandes fêtes de l’année , elles avaient des assemblées générales, où elles faisaient des abominations et des impiétés. Lorsqu’elles assistaient à la messe, elles voyaient l'hostie noire ; mais si elles avaient déjà formé le propos de renoncer à leurs pratiques diaboliques, elles la voyaient blanche. Sandoval ajoute que le commissaire, voulant s’assurer de la vérité des faits par sa propre expérience, fit prendre une vieille sorcière, et lui promit sa grâce , à condition qu’elle ferait devant lui toutes ses opérations de sorcellerie. La vieille, ayant accepté la proposition , demanda la boîte d’onguent qu’on avait trouvée sur elle, et monta dans une tour, avec le commissaire et un grand nombre de personnes. Elle se plaça devant une fenêtre , et se frotta d’onguent la paume de la main gauche, le poignet, le nœud du coude, le dessous du bras, l’aine et le côté gauche ; ensuite elle cria d’une voix forte : Es-lulà? Tous les spectateurs entendirent dans les airs une voix qui répondit : Oui , me voici. La sorcière se mit alors à descendre le long de la tour, la tête en bas , se servant de ses pieds et de ses mains à la manière des lézards. Arrivée au milieu de la hauteur, elle prit son vol dans les airs, devant les assistants, qui ne cessèrent de la voir que lorsqu’elle eut dépassé l’horizon. Dans l’étonnement où ce prodige avait plongé tout le monde, le commissaire fit publier qu’il donnerait une somme d’argent considérable à quiconque lui ramènerait la sorcière. On la lui présenta au bout de deux jours, qu’elle fut arrêtée par des bergers. Le commissaire lui demanda pourquoi elle n’avait pas volé assez loin pour échapper à ceux qui la cherchaient. A quoi elle répondit que son maître n’avait voulu la transporter qu’à la distance de trois lieues , et qu’il l’avait laissée dans le champ où les bergers l’avaient rencontrée.

Ce récit singulier, dû pourtant à un écrivain grave, n est pas facile à expliquer. Le juge ordinaire ayant prononcé sur l’affaire des cent cinquante sorcières, ni l’onguent ni le diable ne purent leur donner des ailes pour éviter le châtiment de deux cents coups de fouet et de plusieurs années de prison qu’on leur fit subir. Boguet, qui avait tant de zèle pour l’extinction de la sorcellerie, a mis à la fin de son Discours des sorciers une instruction pour un juge en fait de sorcellerie. Celle pièce curieuse, publiée en 1601, est divisée en quatre-vingt-onze articles. On la connaît plus généralement sous le titre de Code des sorciers. En voici le précis : Le juge du ressort instruit l’affaire et la juge, sans suivre en cas pareil les formes ordinaires. La présomption de sorcellerie suffit pour faire arrêter le suspect; l’interrogatoire doit suivre l’arrestation , parce que le diable assiste les sorciers en prison. Le juge doit faire attention à la contenance de l’accusé , voir s’il ne jette point de larmes , s’il regarde à terre, s’il barbotle à part, s’il blasphème ; tout cela est indice. Souvent la honte empêche le sorcier d’avouer; c’est pourquoi il

est bon que le juge soit seul , et que le greffier soit caché pour écrire les réponses. Si le sorcier a devant lui un compagnon du sabbat, il se trouble. On doit le raser, afin de mettre à découvert le sort de laciturmté. il faut le visiter avec un chirurgien, pour chercher les marques. Si l’accusé n’avoue pas, il faut le mettre dans une dure prison, et avoir gens affidés qui tirent de lui la vérité. 11 y a des juges qui veulent qu’on promette le pardon , et qui ne laissent pas de passer à l’exécution ; mais c^lte coutume me paraît barbare. Le juge duil éviter la torture, elle ne fait rien sur le sorcier; néanmoins il est permis d’en user. Si le prévenu se trouve saisi de graisses, si le bruit public l’accuse de sorcellerie, ce sont de grandes présomptions qu’il est sorcier. Les indices légers sont les variations dans les réponses, les yeux fixés en terre, le regard effaré. Les indices graves sont la naissance , comme si , par exemple, le prévenu est enfant de sorcier , s’il est marqué , s’il blasphème. Le fils , en tels cas , est admis à déposer contre son père. Les témoins reprochables doivent être entendus comme les autres : on doit aussi entendre les enfants. Les variations , dans les réponses du témoin , ne peuvent faire présumer en faveur de l’innocence du prévenu , si tout l’accuse d’être sorcier. La peine est le supplice du feu : on doit étrangler les sorciers et les brûler après ; les loups-garous doivent être brûlés vifs. On condamne justement sur des conjectures et présomptions ; mais alors on ne brûle pas , on pend. Le juge doit assister aux exécutions , suivi de son greffier, pour recueillir Ier dépositions... Ce chef-d’œuvre de jurisprudence et d’humanité, ouvrage d’un avocat, reçut dans le temps les suffrages des barreaux français. Boguet le dédia à Daniel Komanez , avocat à Salins.

Notre siècle, comme nous l’avons remarqué, n’est pas encore exempt de sorciers. 11 y en a dans tous les villages. On en trouve à Paris même, où le magicien Moreau faisait merveilles il y a vingt ans. Mais souvent on a pris pour sorciers des gens qui ne l’étaient pas. Mademoiselle Lorimier, à qui les arts doivent quelques tableaux remarquables, se trouvant à Saint-Flour en 1811 avec une autre dame artiste, prenait, de la plaine, le plan de la ville, située sur un rocher. Elle dessinait et faisait des gestes d’aplomb avec son crayon. Les paysans, qui voient encore partout la sorcellerie, jetèrent des pierres aux deux dames, les arrêièrent et les conduisirent chez le maire, les pre-{ nant pour des sorcières qui faisaient des sorts et des charmes. Vers 1778, les Auvergnats prirent pour des sorciers les ingénieurs qui levaient le plan de la province, et les accablèrent de pierres. Le tribunal correctionnel de Marseille eut à prononcer, en 1820, sur une cause de sorcellerie. Une demoiselle, abandonnée par un homme qui devait l’épouser, recourut à un docteur qui passait pour sorcier , lui demandant s’il aurait un secret pour ramener un infidèle et uuire à une rivale. Le nécromancien commença

par se faire donner de l’argent, puis une poule noire , puis un cœur de bœuf, puis des clous. Il fallait que la poule, le cœur et les clous, fussent volés ; pour l’argent il pouvait être légitimement acquis, le sorcier se chargeait du reste. Mais il arriva que, n'ayant pu rendre à la plaignante le cœur de son amant, celle-ci voulut au moins que son argent lui fût restitué ; de là le procès, dont le dénoûrnent a été ce qu’il devait être : le sorcier a été condamné à l’amende et à deux mois de prison comme escroc.

Voici encore ce qu’on écrivait de Valognes en 1841 . On jugera des sorciers passés par les sorciers présents, sous le rapport de l’intérêt qu’ils sont dignes d’inspirer : « Notre tribunal correctionnel vient d’avoir à juger des sorciers de Brix. Les prévenus, au nombre de sept, se trouvent rangés dans l'ordre suivant: Anne-Marie, femme de Leblond, dit le Mar-~ quis, âgée de soixante-quinze ans ( figure d’Alropos ou d’une sorcière de Macbeth) ; Leblond, son mari, âgé de soixanle-onze ans ; Charles Lemonnier, maçon, âgé de vingt-six ans ; Drouet, maçon, âgé de quarante-quatre ans; Thérèse Leblond, dite la Marquise , âgée de quarante-huit ans (teint fiévreux ou animé par la colère) ; Jeanne Leblond, sa sœur, également surnommée la Marquise, âgée de trente-quatre ans , femme de Lemonnier, et Lemonnier, mari de la précédente, équarrisseur, âgé de trente-trois ans, né à Amfreville, tous demeurant à Brix. Divers délits d’escroquerie à l’aide de manœuvres frauduleuses leur sont imputés; les témoins, dont bon nombre figurent parmi les dupes qu’ils onl failes, comparaissent successivement et reçoivent une ovation particulière à chaque aveu de leur crédulité. Les époux Halley, dit Morbois, et leur frère et beau-frère Jacques Legouche , des Moitiersen-Bauptois , se croyaient ensorcelés , et même encore ils ne savent trop aujourd’hui s’ils ne l’ont pas été. Or il n’était bruit à dix lieues à la ronde que des Marquis de Brix. On alla donc les supplier d’user de leur pouvoir en faveur de braves gens dont la maison, remplie de myriades de sorciers, n'était plus habitable. Le vieux Marquis se met aussitôt en route avec sa fille Thérèse, et commande des tisanes. Mais il en faut bientôt de plus actives, et la société, composée de ses deux filles et des frères Lemonnier, qui se sont entremis dans la guérison , apportent des bouteilles tellement puissantes que toute la famille les a vues danser dans le panier qui les contenait. Il faut en effet de bien grands remèdes pour lever le sort que le curé, le vicaire et le bedeau de la paroisse onl jeté sur eux, au dire des Marquises. Il faut en outre du temps et de l’argent. Deux ans se passent en opérations, et avec le temps s’écoule l’argent. Mais enfin une si longue attente, de si nombreux sacrifices auront un terme , et ce terme, c’est la nuit de Pâques tleuries, dans laquelle le grand-maître sorcier viendra débarrasser les époux Halley des maléfices qu’ils endurent. Ce qui avait été promis a

lieu; non pas précisément la guérison, mais l’arrivée de plusieurs membres de la compagnie de Brix. Que s’est-il passé dans la maison ? c’est ce que des voisins assignés ne peuvent nous dire, parce qu’ils n’ont osé ni regarder ni entendre. Un seul rapporte avoir ouï, lorsque les sorciers sont repartis, une voix s’écrier : — Il faut qu’ils soient plu9 bétes que le cheval qui nous traîne ! D’autres racontent la ruine de cette maison qui date des fréquents voyages de la compagnie. Les Halley et les Legouche étaient dans une parfaite aisance avant qu’il fût question de les désensorceler. Leurs meubles, leurs bestiaux, leur jardin, leur peu de terre, ils ont tout vendu ; leurs hardes, parce qu’elles étaient ensorcelées comme leur personne, ils les ont données ; ils onl arraché jusqu’à leur plant de pommiers pour en faire un peu d’argent et rassasier l’hydre insatiable qui les dévorait; 2,000 fr., tel est peut-être 1 • chiffre des sommes que l’accusation reproche aux prévenus d’avoir escroquées à ces pauvres gens. Cependant ceux-ci avouent à peine 250 fr. qu’ils auraient pu remettre pour prix de médicaments qui les ont, disent-ils, radicalement guéris. Ils ne confessent aucuns détails, n’accusent personne, Iis rendent grâce au contraire du bien qu'on leur a fait. Les malheureux tremblent encore en présence de ceux qu’ils ont appelés auprès d’eux, et dont le regard semble toujours les fasciner! Un nommé Henri Lejuez, de Floltemanville-Hague (arrondissement de Cherbourg), vient ensuite raconter avec la même bonne foi et le même air de simplicité les tours subtils de magic dont il a été victime. Chevaux et porcs, chez lui tout mourait; ce n’était point naturel ; mais aux grands maux les grands remèdes. Il se mil donc en recherche de les trouver, Un jour, dit-il, que j’étais à l’assemblée de Vasteville, je trouvai un homme qui me dit que je ferais bien d’aller à Brix, chez un nommé le Marquis. J’y allai ; or, quand je lui eus dit mon affaire et, qu’il eut lu deux pages dans un livre que sa femme alla lui chercher dans l’armoire, il me répondit : — Ce sont des jaloux ; mais je vais vous butter ça ; baillezmoi 5 fr. 50 c. pour deux bouteilles de drogues, et je ferai mourir le malfaiteur. — Nenni, que je lui dis, je n’en demande pas tant ; domplez-le seulement de façon qu’il ne me fasse plus de mal , c’en est assez. Quinze jours après, j’y retournai, et j’apportai vingtcinq kilogrammes de farine, deux pièces de 5 fr., et environ deux kilogrammes de filasse que sa bonne femme m’avait demandés. H n’y avait point d’amendement chez mes avers, et je le lui dis en le priant de travailler comme il faut l’homme q ;i m’en voulait. En* Gn, après un autre vor/age que je fis encore, il fut convenu que sa fille Thérèse viendrait à la maison. Elle y vint donc et fit sa rnagio avec une poule qu’on happa sans lui ôter une plume du corps. Sur le coup elle la saignit, et quand elle eut ramassé son sang dans un petit pot avec le cœur, elle le fit porter à la porte de l’homme que nous soup*

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