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LA CHASSE AUX SORCIÈRES

Le vieux John Podgers vivait à Windsor, sous le règne de Jacques 1er. C’était alors une ville originale que Windsor ; c’était aussi un curieux personnageque John. Windsor et lui se convenaient et ne se quittaient guère. Gros et court et doué d’un vaste appétit, tel éta t John. Mangeur et dormeur, il faisait deux parts de son temps, s’endormant dès qu’il avait mangé, et mangeant dès qu’il s'éveillait. Quoi qu’il en soit; la ville rendait hommage à sa prudence. Ce n’était pas tout à fait un homme très-vif; mais c’était un hommesolideet qui gardait en réserve, disaiton, plus d’esprit qu’il n’en montrait. Cette opinion était fortifiée par l'habitude qu’il avait de hocher la tète avec gravité lorsqu’on lui demandait son avis, et de ne jamais se prononcer avec une clarté qui eût pu le compromettre.

John Podgers semblait donc le plus heureux des hommes. Mais, hélas 1 en dépit de son apathie, une inquiétude continuelle troub’ait son repos. Dans ce temps-là une foule de vieilles femmes, vulgairement connues sous le nom de sorcières, causaient à Windsor maints désordres et tourmentaient les bonnes gens par de rudes malices. Le roi, qui avait peu de sympathie pour elles, prit la peine de rédiger un édit où il indiquait divers moyens ingénieux de faire tourner leurs maléfices à leur confusion. Grâce à cet édit, il nese passait guèrede jouroùquelquesorcière ne fût pendue, noyée ou brûlée dans quelque lieu des trois royaumes. La plupart des livres qui se publiaient alors traitaient de cette matière, et répandaient sur les sorcières et leurs victimes d’effrayantes rumeurs. La petite ville de Windsor n’échappa point à la contagion. Les habitants célébrèrent la fête du roi Jacques en brûlant une sorcière, et ils envoyèrent à la cour quelques-uns de ses restes, avec une respectueuse adresse qui exprimait leurs sentiments de fidélité. Le roi daigna répondre aux bourgeois de Windsor. Il ieur traça des règles pour découvrir les sorcières ; et parmi les charmes puissants qu’il leur recommanda contre elles, il désigna surtout les fers à cheval, à cause de leur forme cabalistique. Plusieurs en conséquence crurent qu’ils mettraient leurs fils à l’abri de tout maléfice en les plaçant comme apprentis chez des maréchaux-ferrants, profession qui devint fort estimée. Au milieu de cette perturbation, on remarqua que John Podgers ho.chait la tête plus que par le passé. Il achetait tous les livres qu’on publiait contre la sorcellerie. Il s’instruisit à fond dans la science des charmes et des exorcismes. 11 ne rêva plus que vieilles femmes courant la nuit à cheval sur un manche à balai ; ces images l'absorbèrent tout entier; et comme il n’était pas embarrassé par le nombre de ses idées, celle-ci régna sans rivales dans sa tête. Dès

lors il s'appliqua à dresser dans les rues ce qu’on pourrait appeler des pièges à sorcières et à en épier l'effet. Les engins dont il se servait consistaient en brins de paille placés en croix au milieu du chemin, ou en petits lambeaux de quelque couverture de Bible, sur lesquels il mettait une pincée de sel. Il assurait queces exorcismes possédaient une vertu souveraine. S’il arrivait à une vieille femme de trébucher en passant sur ces objets, John Podgers soudain arrêtait la coupable et appelait du secours. La sorcière découverte ainsi était entraînée et jetée à l’eau. La chasse opiniâtre qu’il ne cessait de faire à des êtres aussi malfaisants et la manière sommaire dont il les expédiait, lui acquirent une réputation extraordinaire. Une seule personne n’avait pas foi en son pouvoir : c’était sou propre neveu, étourdi de vingt ans, qui plaignait son oncle, tout en lui lisant les livres de littérature satanique.

Les voisins s’assemblaient le soir sous le petit porche de la maison de John, et prêtaient une oreille attentive aux histoires effrayantes que Will Marks lisait tout haut. Un soir d’été, Will Marks, assis au milieu d’un groupe d’auditeurs, et tous ses traits exprimant une gravité comique, lisait, avec maints ornements de sa façon , l’histoire véridique u’un gentleman du Northamplonshire, devenu la proie des sorciers et du diable. John Podgers s’était placé en face du lecteur, toute sa contenance annonçant l’horreur dont il était pénétré; les autres assistants, le cou tendu, la bouche béante, écoutaient en tremblant et en souhaitant de trembler encore plus. Par intervalles, maître Will faisait une pause. Il promenait sur l’assemblée un regard dont il s’efforcait de cacher la raillerie malicieuse. Cependant le soleil s’était couché; tout à coup Will s’interrompit et ses auditeurs levèrent la tête au bruit du trot d’un cheval : un cavalier s’arrêta devant le porche et demanda où demeurait Jean Podgers.

— Ici même, crièrent une douzaine de voix.

Le cavalier, descendant de cheval, s’approcha de John d’un air empressé.

— D’où viens-tu? demanda John brusquement.

— De Kingston, monsieur.

— Et quelle affaire l’amène ici?

— Une affaire importante; une affaire de sorcellerie.

A ce mot de sorcellerie, chacun regarda le messager avec consternation, Will seul resta calme.

Le messager répéta sa réponse d’un ton encore plus solennel; puis il raconta comment, depuis plusieurs nuits, les habitants de Kingston étaient réveillés par les cris affreux que poussaient les sorcières autour du gibet de la ville; comment des voyageurs lesavaient distinctement aperçues; comment trois vieilles femmes des environs étaient véhémentement soupçonnées

Ici les assistants frissonnèrent. John Podgers hocha la tête d’un air qui parut singulièrement significatif. Le messager continua

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Un conseil avait éfé tenu, dit-il; les magistrats avaient été d’avis que, pour constater l’identité de ces créatures, quelqu’un veillerait auprès du gibet. Mais il ne s’était présenté aucun Iiomrne de bonne volonté, et on l’avait dépêché \ers John Podgers, comme vers un personnage de renom, qui bravait les sortilèges et les maléfices.

John reçut cette communication avec un air digne, il répondit en peu de mots qu’il serail heureux de pouvoir rendre service aux habitants deKingston ; mais que son penchant à s’endormir l’en rendait incapable. — Cependant, a joui a-t-il, il y a ici un homme qui passe sa vie à fabriquer des fers à cheval, et qui, par conséquent, n’a rien à craindre du pouvoir des sorcières. Je ne doute pas, d’après sa réputation de courage, qu’il ne se fasse un plaisir de me remplacer. — Le maréchal-ferrant interpellé remercia John Podgers de l’opinion flatteuse qu’il avait conçue de sa bravoure. — Mais pour ce qui regarde l’affaire en question, dit-il, je suis forcé de me récuser. Je ne m’appartiens pas; l’idée de me savoir engagé dans une aventure ferait mourir ma femme. Tous les gens mariés applaudirent, en déclarant aussi qu’ils se devaient à leur famille. Will, qui était garçon et qui s’était permis de rire plus d’une fois de la croyance aux sorcières, attira alors tous les regards; chacun chuchotait : — Pourquoi ne pas s’adresser à Will? — Le jeune homme se hâta de dire qu’il était prêt, et que dans cinq minutes il serait en selle, si personne ne lui disputait la gloire de se dévouer pour la ville de Kingston. Et sans attendre de réponse, il courut préparer son cheval.

John Podgers, devenu pensif, suivit son neveu, afin d’essayer quelques remontrances, qui restèrent inutiles. Pour lui, cette affaire l'intimidait; il avait cent fois affronté les sorcières à la face du soleil, mais jamais pendant la nuit; or, c’était partout dans les ténèbres qu’elles accomplissaient leurs plus redoutables enchantements. La circonstance du gibet n’était pas non plus faite pour rassurer. Enfin le vétéran ne voulait pas risquer une réputation acquise par tant de dangers. Mais il témoigna à son neveu plus d’intérét qu’il ne lui en avait jamais montré, il lui donna les conseils que lui suggérait sa vieille expérience; Will, en ce moment, se grandissait àsesyeux de toulle courage quelui-même ne se sentait pas. Au bout de quelques minutes, Will reparut couvert d’un ample manteau et armé d’une longue rapière. — Maintenant, camarade, dit-il en s’adressant au messager, monlrez-moi le chemin. Adieu, mes maîtres; adieu, mon oncle. Je présenterai vos compliments aux sorcières de Kingston. — Will et son compagnon s’éloignèrent au grand trot de leurs chevaux.

Les bourgeois deKingston étaient déjà plongés dans leur premier sommeil , lorsque Will et son guide arrivèrent aux portes delà ville et se dirigèrent vers une maison où les principaux magistrats tenaient conseil. Quand ils virent entrer à la place de John, qu ils attendaient, un jeune homme bien fait,

mais dont l’extérieur n’avait rien d’imposant, leur désappointement fut extrême. Us l’acceptèrent pourtant faute de mieux. Les instructions qu’ils lui donnèrent consistaient à se cacher près du gibel, auquel était attaché le corps d’un malfaiteur inconnu, que des agents du gouvernement , munis d’ordres secrets, avaient exécuté l’avant-veillc ; à se montrer soudainement au milieu des sorcières et à les charger à grands coups d’épée. Les prudents magistrats avaient calculé que les meurtrissures et les estafilades feraient reconnaître le lendemain celles des vieillesfemmes de la ville qui auraient couru le sabbat pendant la nuit. Will loua très-fort celte invention. Il fit son profit des conseils et des recommandations; mais il profita encore bien plus d’un bon souper qui lui fut offert. Il attendit devant une bonne table onze heures et demie; alors d’un pas insouciant il suivit les magistrats au lieu où il devait se placer en embuscade.

Il faisait une nuit sombre et menaçante; de gros nuages noirs étaient suspendus dans les airs et interceptaient la faible clarté des étoiles. Par intervalles, le roulement du tonnerre se mêlait aux sifflements d’un vent impétueux. Will, qui était sorti le dernier, se trouva, on ne sait comment, en tête de la petite troupe. Enveloppés de leurs manteaux et l’oreille tendue, les dignes bourgeois se serraient autour du hardi jeune homme. Ils marchaient sur ses talons et semblaient chercher un abri derrière sa personne. A la fin, ils s’arrêtèrent.

Une lande aride et désolée s’étendait devant eux ; une ligne noire se dessinait dans les airs à quelque distance. C’était le gibet. Will reçut ses dernières instructions; après quoi ses conducteurs prirent congé de lui à la hâte. Il fut même tenté de croire qu’ils s’enfuyaient à toutes jambes; mais on sait que les illusions sont filles de la nuit. 11 se dirigea résolument vers l’objet funèbre et reconnut avec satisfaction que les bras de la machine n’étaient chargés d’aucunedépouille humaine, et que nul être vivant ne se trouvait au pied. Qu’était devenu le corps du supplicié? Will ne s’occupa point d’expliquer ce mystère. On n’entendait d’autre bruit que le grincement des chaînes de fer, lorsque le souffle du vent les balançait dans le vide. Le jeune homme étudiait la disposition du terrain ; et s’étant assuré que personne n’était caché dans les environs, il s’établit au pied même du gibet, choisissant le côté qui était tourné vers la ville, d’abord parce qu’il se mettait ainsi à l’abri du vent, ensuite parce qu’il pouvait apercevoir de là plus facilement les visiteurs qu’il attendait et qui. viendraient sans doute dans cette direction. Il attendit ainsi, le corps enveloppé dans son manteau, la main droite libre et prête à saisir son épée.

Will Marks était un garçon intrépide; cependant, lorsque l'humidité de la nuit eut rafraîchi son sang, après qu’il fut resté immobile deux longues heures sur ce théâtre de morts violentes, il commença à repasser

SOR

dans son esprit tout ce que l’on racontait des sorcières et de leurs courses nocturnes. Ces images lugubres, qu’il ne pouvait plus écarter, le troublèr nt peu à peu. Ses jeux plongeaient dans l’obscurité pour en interroger les profondeurs ; son oreille saisissait tous les bruits que le vent lui apportait des divers points de l’horizon. Il aurait voulu marcher pour réveiller la circulation de son sang; une vague appréhension le retenait cloué à ce poteau qui soutenait un gibet, et dont il s’était fait un rempart. Bientôt l’orage éclata dans toute sa fureur; et des rafales de pluie, fouettées avec violence par le vent, ajoutèrent leurs ténèbres aux ombres déjà si épaisses de la nuit. Tout à coup Will Marks entendit une voix étouffée qui murmurait à son oreille : — Grand Dieu I il est tombé à terre; et le voilà debout comme s’il était en vie.

Le jeune homme aussitôt, écartant son manteau et tirant son épée, saisit par sa robe une femme, qui tomba presque défaillante à ses pieds. Une autre femme, vêtue de noir comme celle qu’il arrêtait, se tenait immobile devant lui et le regardait d’un air elïaré.

— Qui êtes-vous? cria Will, en se remettant un peu de la surprise où l’avait jeté celte apparition inattendue, que venez-vous faire ici ?

— Qui êtes-vous vous-même? demanda celle des deux femmes qui était restée debout; comment troublez-vous de votre présence ce lieu funèbre? qu’avez-vous fait du corps ?

— Du corps? balbutia Will, inquiet de la tournure que prenait cet entretien.

— Oui, qu’est devenu le corps qui chargeait ce gibet? répéta la femme d’une voix plus ferme. Vous ne portez pas la livrée des agents de la police et vous n’êtes pas un des nôtres. Pourquoi vous trouvez-vous ici?

— Pourquoi je me trouve ici , répondit le jeune homme en se remettant assez vite d’un moment de frayeur, j’ai presque honte de le dire. Qu’il vous suffise de savoir que je ne suis ni un espion ni un homme malintentionné. Si je ne me trompe, c’est vous qu’on a entendues gémir et vous lamenter ici la nuit dernière.

— C’est nous en effet. L’infortunée que voilà pleure un mari , et moi je pleure un frère. La loi de sang qui a frappé celui que nous avons perdu ne fait pas de notre douleur un crime.

— Quelque affaire de rébellion , pensa Will , quelque attaque contre les sujets du roi. Poltrons de magistrats!

Il s’efforça alors de distinguer les traits des deux femmes, et malgré l’obscurité il y réussit. Celle à qui il parlait accusait déjà un certain âge; mais l’autre lui parut jeune. Toutes deux portaient des habits de deuil ; leurs cheveux, trempés par la pluie, flottaient épars sur leurs épaules; leur extérieur était elui de l’accablement. 11 se sentit ému de ompassion.

— Ecoutez, reprit-il après un moment de silence, je ne suis qu’un bourgeois de Windsor. J’étais venu ici pour défendre ce gibet

SOR

contre les esprits et les sorcières, sottises dont je suis honteux à présent. Mais si je puis vous être de quelque secours, parlez et comptez sur ma discrétion et mon dévouaient.

Ce gibet, demanda encore la plus âgée des deux femmes, en cherchant à ranimer sa compagne, comment ne porte-t-il plus les restes de...?

— Je l’ignore. Tout ce que je sais, c’est que, quand je suis venu il y a deux heures, il était comme vous le voyez. D’après vos questions, il paraît que le corps a été enlevé cette nuit même , avant mon arrivée et à l’insu des bourgeois de la ville. Cela est étrange en effet. Réfléchissez. N’avez-vous pas des amis qui aient pu exécuter cette entreprise ?

Les deux femmes commencèrent à s’entretenir à voix basse. Will les entendait gémir et sangloter. — Si c’étaient des bohémiennes? se demanda-t-il. Les gens de celte race se secourent mutuellement. Mais le corps enlevé du gibet ! que diront les magistrats de Kingston ? — La plus jeune des deux femmes se rapprochant alors :

— Vous nous avez offert votre aide, ditelle d’une voix douce et plaintive

— Et je vous l’offre de nouveau , répondit Will avec résolution.

— Vous êtes prêt à nous accompagner?

— Partout où il vous plaira de me conduire. Au diable les sorcières et les complots, et les fous qui m’ont placé en sentinelle 1

— Eh bien 1 suivez-nous donc, brave jeune homme.

Will, s’enveloppant de son manteau, marcha aussitét sur les traces des deux femmes.

Après qu’il eut fait un mille environ dans l’obscurité, il se trouva, précédé de ses deux guides, devant une gorge sur laquelle plusieurs grands arbres étendaient leurs rameaux. Un homme s’y tenait caché avec trois chevaux de selle. 11 se concerta quelques instants avec les deux femmes, offrit son cheval à Will, qui ne fil pas difficulté de l’accepter, et regarda partir ses compagnons au galop de leurs chevaux avec leur nouveau conducteur. Puis cet homme s’éloigna lui-même dans une direction opposée.

Will et les deux dames ne s’arrêtèrent qu’auprès de Putney, devant une grande maison isolée. Us laissèrent leurs chevaux à un domestique qui semblait placé là pour les attendre, et ils entrèrent, en suivant un passage étroit, dans une petite chambre où Will fut laissé seul un moment. 11 réfléchit à sa situation, lancé dans une aventure dont le commencement du moins était fort singulier; et il songea qu’il valait mieux servir de protecteur à deux femmes malheureuses que de trembler auprès d’un gibet.

Pendant qu’il faisait mille conjectures sur ses taciturnes protégées, il se sentit un peu troublé en voyant entrer un homme dont le visage était couvert d’un masque noir. Il se tint sur ses gardes, examinant avec soin le personnage, qui paraissait avoir de quarante à cinquante ans, et dont l’extérieur annonçait une vigueur peu commune. Scs habits étaient

riches, élégants, mais souillés par la houe el la pluie. On voyait à ses éperons qu’il venait aussi de voyager à cheval. Ce fut lui qui rompit le silence.

— Vous êtes jeune et entreprenant, dit-il au neveu de John Podgers, el vous aimeriez sans doute à faire fortune.

— Je n’y ai pas encore songé, répliqua Will. Mais que voulez-vous en conclure?

— Que l’occasion de vous enrichir se présente à vous.

— Eh bien ! je ne la repousserai pas. Mais il faut savoir de quoi il s’agit.

Le jeune homme commença à croire qu’il se trouvait engagé avec des fraudeurs.

— Apprenez d’abord, reprit l’homme masqué, que vous avez été attiré ici de peur que vous n’allassiez raconter trop tôt votre histoire à ceux qui vous avaient placé en sentinelle.

— Ah! comme les dignes bourgeois de Kingston seront ébahis ce matin I s'écria Will. La précaution est excellente! Mais apprenez à votre tour que vous n’en aviez pas besoin, et que je sais me taire quand il le faut.

— C’est parfait. Maintenant, écoulez. Vous ne vous trompiez pas en conjecturant que le corps avait été enlevé du gibet avant votre arrivée..-. II est dans cette maison.

— D.ins celle maison? répéta Will, commençant à s’alarmer.

— Oui, reprit l’interlocuteur; et il s’agit de le transporter plus loin. Celui qui s’en < tait chargé manque à la promesse qu’il nous avait faite. Etes-vous homme à le remplacer?

L’aventure prenait un caractère grave.

Mais il était difficile de reculer. Cependant Will ne put s empêcher de porter autour de lui un oeil défiant. — Vous êtes à ma discrétion, lui dit tranquillement l’homme masqué, qui semblait lire ses pensées dans ses yeux. Choisissez donc de transporter le corps dont il s’agit, par des moyens que je vous indiquerai, jusque dans l’église de Sainl-Dunstan à Londres (et ce service sera richement récompensé) , ou de... Mais vous saurez , quand il le faudra, l’alternative.

Permettez-moi, demanda Will, dont toutes les idées étaient de nouveau confondues, permettez-moi de vous adresser d’abord une petite question.

— Aucune. Vous voudriez apprendre quel était celui dont les restes vous seront confiés : cela ne vous regarde pas. Ne cherchez pas à le savoir; je vous le répète, ne le cherchez pas. C est un homme qui a péri sur un gibet comme tous ceux que la loi ou la politique condamnent. Que cela vous suffise.

Le mystère d’une telle affaire en montre assez le danger. Quelle sera la récompense?

— Deux mille guinées. Il n’y a pas de danger bien grand, pour vous surtout en qui l’on ne saurait découvrir le partisan d’une malheureuse cause. Cependant il y en a.

-—Et si je refuse, dit Will, relevant la tête cl fixant ses yeux perçants sur les yeux qui

le considéraient à travers le masque, quelle sera l’alternative?

— Réfléchissez d’abord, avant de refuser.

C'était l’époque des entreprises hasardeuses. Les ressources bornées de la police favorisaient alors l'esprit aventureux. Will avait entendu parler de conspirations, de révo’les sarglantes; il n'eût voulu pour rien au monde devenir sciemment le complice d’on crime de lèse-majesté. Mais ici il était obligé de s’avouer à lui-même qu’il ne savait rien. — Deux mille guinées, pensa-t-il; avec celte somme j’épouserai Alix. Allons, allons, il était écrit que j’aurais la compagnie de ce pendu.

Lorsqu’il eut fait connaître au cavalier masqué sa résolution, celui-ci lui apprit qu’une voiture couverte avait déjà été préparée ; que le moment de son départ serait calculé de manière à ce qu’il arrivât au pont de Londres dans la soirée et qu’il traversât la cité au milieu de la nuit. Des gens apostés devaient recevoir le cercueil et le descendre immédiatement sous les dalles de l’église. Si quelques questions lui étaient adressées dans le trajet, il répondrait aux curieux que le corps était celui d’un homme qui s’était noyé dans la Tamise. En un mot, Will Marks reçut des indications si complètes el si précises, que le succès lui sembla assuré.

En ce moment un autre cavalier, également masqué, vint joindre ses recommandations à celles du premier; et la plus jeune des deux dames, celle dont les larmes avaient produit quelque impression sur Will Marks, acheva de le décider par ses prières. 11 ne songea donc plus qu’aux moyens de gagner la récompense qui lui était offerte.

Le lendemain, à l’heure où l’obscurité descendait sur la ville de Londres, une voiture s’avançait lentement à travers les rues de la Cité. Will, déguisé avec soin, tenait la bride du cheval et marchait d’un pas tranquille. Personne n’eût soupçonné, en le voyant, un homme parvenu au moment le plus critique d’une entreprise dangereuse. 11 était huit heures du soir. Une heure plus tard les rues devenaient désertes, el l’on ne pouvait plus s’y hasarder sans un péril extrême. Il n'élait bruit que de meurtres et do vols à main armée. Déjà on avait fermé les boutiques du pont. Will franchit sans accident le passage périlleux; et il poursuivait péniblement sa marche, arrêté par un tapageur pris de vin qui prétendait monter de force dans sa voiture, par des bourgeois curieux qui voulaient savoir quelle marchandise il transportait si tard, par des gardes de la Cité, dont il fallait repousser les investigations au moyen d’histoires vraisemblables. A travers mille obstacles il gagna heureusement Fleel-street , et distingua enfin la masse sombre de l’édifice qui était le ternie de son voyage.

Toutes les précautions qu'on lui avait annoncées étaient prises. A peineeut-il conduit sa voiture au pied des hautes murailles, que quatre hommes parurent tout à coup à ses côtés, en enlevèrent le cercueil, et le porlè-

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