OH S Y- MALCOLM LE MARAUDEUR
Johny-Malcolm , de Lochmarsum, était bien le plus hardi maraudeur de tout le Border environnant, et il met ait à dépouiller les fermiers tant de grâce, de promptitude et d’adresse, qu’on l’offrait pour modèle inimitable à tous c ux qui se sentaient du goût pour cette dangereuse carrière. Chaque fois que sa mère, vieille habitante des montagnes, lui criait du fond de son taudis : Johny 1 Johny I la marmite se renverse ! — Johny
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se levait, leste comme un chevreuil, peignait ses cheveux blonds avec un peigne de cuivre qu’il tenait de sa sœur de lait, passait sa jaque de cuir, jetait sur ses épaules le plaid à larges carreaux rouges, et liait sous le menton les cordons de sa toque. Puis il mettail une belle plume blanche, laçait ses bottines éperonnées, ceignait sa large épée, sa dague effilée dans son fourreau de cuir, et ses pistolets chargés à double balle. Il amenait devant la porte son cheval noir, hennissant, et parlait vile, afin que nul ne pût savoir dans quel troupeau il allait choisir des génisses et des béliers , dans quel manoir il allait chercher de l’argent et des habits.
Le soir , les jeunes hommes du Border se groupaient inquiets autour de la demeure de Johny. Mary venait d’y entrer, pour apprendre à sa mère comment, surpris par un laird puissant, il avait combattu avec vaillance, frappé plus d’un coup mortel, résisté jusqu’à l’épuisement de ses forces ; mais ii était pris, on lui avait enlevé son épée et garrotté les mains, on lui avait ôté sa toque etson plaid, ses bottines fauves et son poignard; et nupieds, nu-têle, il gémissait dans un cachot. Mary pleurait en racontant tout cela; la vieille femme ne pleura pas. Seulement elle dit avec amertume :
— Après Johny, après mon fils, qui m’amènera une génisse tous les mois, et un beau cheval chaque année?
Le cachot dans lequel était Johny n’avait de porte qu’une pierre qui se levait dans le cintre, de fenêtre qu’une baie de quatre doigts allant eri s’élargissant vers Pexiérieur, de lit qu’un oeu de paille à moitié pourrie, sur laquelle s’étendait, il y a deux jours, un maraudeur pendu hier.
Johny s’y étendait maintenant , pendant qu’on lui dressait une potence neuve; et il maugréait énergiquement le laird damné qui était venu troubler ses affaires. Il avait froid, ii avait faim, il avait soif, et, ce qui était bien plus triste encore, il pensait à sa mère. Il inclina la lêle sur sa poitrine, essuya deux grosses larmes qui filtraient le long de ses joues ; puis il se leva d’un bond et s’écria :
— Je donnerais ma main au Spunkie, si je pouvais sortir d’ici.
Au même instant, une figure inconnue se colla contre la baie étroite, et vint intercepter le seul rayon de lumière qui se glissait dans le cachot. Johny ferma les yeux, se retourna effrayé , et pensa défaillir quand il entendit le Spunkie chanter sur un air singulier :
Du fond de ma sombre tourelle J o protège tout maraudeur,
El jamais sa voix ne m'appelle Sans que j’accoure avec ardeur.
Mais, tu l'as dit, pour récompense Ta main se livre à ma merci.
Beau montagnard, l'heure s’avance:
Allons, veux-tu sortir d’ici?
La voix se lut un instant. Johny ne répondait pas, il s’était appuyé le front contre le mur humide ; une lutte intéiieore s’ôtait élevée en lui cuire la peur de mourir et la peur du Spunkie. Cependant la figure de cclui-oi
devenait moins apparente ; son regard, d’abord étincelant , était vague maintenant et mélancolique. 11 reprit plus lentement et comme à regret :
Déjà sur la verte colline S’élève le l'ata! poteau,
Le vieux laird sourit et s’incline Du haut des murs de son château.
Il veut voir marcher au supplice Un fils des clans de Comerci :
Beau montaguard, la corde est lisse.
Allons, veux-tu sortir d’ici?
Johny avait vu pendre déjà plusieurs de ses camarades qu’un malheur pareil au sien avait fait tomber entre les mains de l’inexorable laird. 11 avait vu de près leur contenance morne et désespérée , les contorsions horriblesde leur visage, quand l’échelle avait cessé de les soutenir et que le bourreau tombait de tout son poids sur leurs épaules. D’épouvantables pensées tourbillonnaient dans sa télé; une invincible terreur faisait claquer ses dents et crisper scs nerfs; il ne savait s’il rêvait ou si toute cette atroce perspective serait bientôt pour lui une réalité. — Puis c’était une autre crainte, aussi fiévreuse, aussi insupportable : des gouffres s’ouvraient sous ses pieds; il errait au milieu d’une foule d’êtres plus monstrueux les uns que les autres, qui lui ricanaient au visage, qui l’entraînaient dans leur valse fantastique, dans leurs évolutions infernales, qui lui criaient à chaque seconde : A nous ta main, à nous ton âme!
Quand il revint à lui, quand il se retourna, le Spunkie avait disparu; un rayon du soleil couchant dorait les bords grisâtres du soupirail.
Deux heures après, la foule se pressait autour d’une potence neuve, dressée sur une élévation toute verdissante sous les fenêtres de l’une des tours du château. Là haut se trouvaient le laird, son épouse et ses deux filles, qui venaient, comme à une fêle, voir mourir Johny.
Johny s’avançait, la tête nue, les mains liées derrière le dos, escorté par un peloton d’archers; car on le craignait, même sans armes et garrotté. La foule lui crachait des injures et lui jetait de la boue : celui-ci lui redemandait une belle vache; celui-là les plus laineuses brebis du canton ; cet autre un bon cheval, ou un taureau superbe, ou un plaid tout neuf, ou une toque du meilleur drap gris. Johny marchait et ne répondait rien ; il était comme tous ceux que l’on mène pendre.
Comme il montait l’élévation, il entendit une voix lui glisser à l’oreille :
Beau montagnard, l’heure s’avance,
Allons, veux-iu sortir il ici ?
L crut que c’était une dernière plaisanterie du bourreau , qui cheminait après lui , riant, se frottant les mains, relevant ses manches , et jetant à la cohue de grossiers bons mots qui faisaient rire aux éclats. 11 leva la tête, vit les archers qui l'entouraient en silence, et le bourreau qui lui souriait d’un air goguenard. Au même instant, il entendit encore :
Beau mont . gnaril , la corde est lisse,
Allons, veux-tu sertir d’ici ?
Cette fois, il était sûr que le Spunkie seul pouvait lui avoir parlé; celte fois aussi il se hâta de répondre .
— Oui, oui, je veux sortir d’ici.
Le Spunkie reprit :
— J’aurai ta main ?
— Tu l’auras, reprit Johny, sans hésiter.
On s’arrêtait au pied de l’échelle : une immense exclamation saluait le palienî. Celui-ci avait repris une altitude si fière, si dédaigneuse, que le bourreau, interdit, eut besoin de plus d’une minute pour arranger son nœud coulant. Cependant il monta à l’échelle ; Johny le suivit lestement et riant tout de bon : le bourreau le crut fou. Mais au moment qu’il passait le nœud au cou de Johny, celui-ci s’éclipsa tout à coup; un éclat de rire surnaturel flt trembler le vieux laird ; et à la place du maraudeur on vit un mannequin de paille, qui se tenait debout comme un homme.
Johny , transporté avec la rapidité de la pensée sur les hauteurs de Lochmarsum, s’assit auprès d’une fontaine, et le Spunkie, reployant ses ailes, se tint debout devant lui. Le maraudeur était dévoré de soif, il but à longs traits; puis il releva la manche de sa jaque et tendit la main à son libérateur. Celui-ci se prit à sourire :
— Je vois ce que tu veux, dit-il, mais ce n’est pas ainsi que je l'entends.
— Et comment donc? demanda Johny devenu plus familier.
— Ecoute, fit le Spunkie. Je t’aime parce que tu manies bravement une lame d’Edimbourg. Je le protégerai : lu seras vainqueur dans toutes les rencontres où tu tireras l’épée, lu réussiras dans toutes les courses, quelque audacieuses qu’elles soient. Seulement lu ne feras jamais quartier, et j'aurai pendant une demi-heure ta main droite armée à ma disposition ?
— C’est bien, dit Johny.
— Tu retrouveras chez la mère tes armes et Ion cheval, continua l’esprit.
Le Spunkie disparut, Johny descendit la montagne.
Arrivé chez lui , il dit bonjour à sa mère ébahie , gagna sa pelite chambre et se jeia sur son lit de peaux, non pour dormir, mais pour élre seul , pour se remettre des émotions de la journée, et surtout pour penser à Mary, la blonde jeune fille de la vallée.
Six mois s’écoulèrent, six mois de courses, pleins de combats et de butin conquis. Vingt fois , dans ses excursions téméraires, Johny avait eu à lutter contre une fou e d’assai lants ; toujours son épée lui avait élé fidèle , toujours il s’en était tiré avec gloire, laissant le seniier de retraite souillé par le sang de ses ennemis. Scrupuleux à remplir sa promesse, quand la blessure lui semblait trop peu profonde, il sondait de nouveau la poitrine du mourant. Son plaid était criblé de coups qui n’avaient pu l’atteindre, et déjà il commençait à ne plus trouver qui nom* baltre. On se rappelait avec terreur la ma-
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