C67 DICTIONNAIRE DES
« — La même chose lui arriverait s’il tuait un thug?
« — Oui, certes.
« — Et les formalités accomplies, vous ne craignez rien ?
« — Jamais.
« — Mais les fantômes de ceux que vous avez assassinés ne viennent-ils pas vous persécuter pendant le sommeil?
« — Cela est impossible.
« — On prétend que les spectres des assassinés viennent s’asseoir au chevet des assassins? Vous échappez à celte punition ?
« — Sans doute! Ceux qui meurent sous notre lacet ne sont pas tués par nous, mais par Devi.
« Quelle argumentation détruirait une croyance pareille, devenue la vie d’une race entière? Tout ce que les hommes respectent, toutes les idées de morale et de piété se trouvent mêlées à leurs pensées d’assassinat et de destruction. Huit ou dix mille hommes, qui se croient des saints, ne pensent qu’à égorger! Trouver une bonne victime, un augure favorable, une bourse bien garnie, c’est leur rêve, que souvent ils réalisent. Les bandes de thugs , composées de cinquante à cent hommes , traversent l’Inde dans tous les sens, et quelquefois expédient une trentaine de victimes dans une soirée. C’est un pays sans communication : les routes sont à peine tracées, les villes ont peu de rapports commerciaux entre elles ; on est heureux de se réunir en caravanes et de se diriger vers un même point. En général, on porte ou l’on envoie beaucoup de métaux précieux d’un lieu à l’autre; le voyageur part avant le lever du soleil pour éviter la grande chaleur. 11 est à pied, ou monté sur un petit poney : point d’auberges: on s’arrête sous un arbre, dans un lieu frais, dans le creux d’une vallée; on prépare soi-même ses aliments et l’on s’endort. Chacun aime à rencontrer quelque autre voyageur à qui parler, un compagnon de pèlerinage, au milieu des steppes déserts, des ravins profonds, des vastes solitudes qu’il s’agit de parcourir. Surtout on est charmé de s’adjoindre à une caravane; et souvent, chose étrange, elle n’est composée que de meurtriers. Toutes ces circonstances ont favorisé le développement du système des thugs, et rendu vraiment effroyable cette grande organisation du meurtre. Une armée entière s’est consacrée à cette profession, dont elle croit retrouver les vestiges sculptés dans les plus vieux temples de la Péninsule.
* — N’avez-vous pas assuré(demandait-on à beringie, l’un des plus célèbres thugs) que les sculptures des caveaux sacrés d’Eilore représentent fidèlement les opérations de ce que vous appelez votre métier?
(< — Oui. Elles y sont toutes, l’une après l’autre; l’une représente le mode de strangulation ; l’autre, l’ensevelissement des cadavres; une troisième, la manière dont il faut consulter les augures. Il n’y a pas dans le thuggisme un seul acte dont les sculptures anciennes n'oiïreul le modèle.
« — Quelles sont, selon vous, les opérations représentées dans ces caveaux ?
« — Je les ai toutes détaillées ; j’ai vu le sotha ou le séducteur causer avec la victime, pour lui arracher ses secrets, gagner sa confiance et s’insinuer dans son affection. Plus loin , l’homme chargé de la strangulation jette le lacet sur le cou de celui qui doit tomber victime, pendant que le choumsie ou teneur de pieds l’empêche de bouger
« — Mais sont-ce là les seules sculptures de ce genre que vous ayez remarquées?
« — J’enaivudeux autres qui faisaientsuile aux premières : l'enlèvement du cadavre par les loughas , et la manière dont il faut creuser la fosse avec la pioche sacrée. Tout cela est d’une fidélité parfaite, et nous ne pratiquons pas autrement.
« — Quels ont été, selon vous, les auteurs de ces sculptures?
« — Les dieux. Une maind’homme n’aurait rien créé de tel ; et il nous est défendu de révéler les secrets de la caste.
« Au xvie siècle, le thuggisme existait déjà. Le voyageur Thévenot parle de voleurs de grands chemins, les plus adroits du monde, dit-il, et qui lancent sur le voyageur un lacet préparé avec tant d’habileté, qu’ils l’étranglent en un clin d’œil et sans que ce dernier s’aperçoive de leur intention. Il raconte aussi que des femmes envoyées à la découverte du voyageur se tenaient sur son passage, tout échevelées, fondant en larmes, poussant de longs sanglots, essayaient d'attendrir le malheureux et saisissaient le moment favorable pour l’étrangler à loisir. Le thuggisme dédaigne aujourd’hui ces ressources; tout se passe avec plus de simplicité et d’habileté. A peine entendrait-on parler des thugs, si les cadavres qu’ils ensevelissent par centaines dans les puits, dans le lit des rivières, à l’ombre des forêls, ne venaient révéler leur puissance et la silencieuse vigueur de leur association.
« Us se divisent en thugs du nord et thugs du midi. Ces derniers, les thugs orthodoxes, méprisent leurs confrères du nord, qui n’ont nas maintenu la pureté de la tradition. Le thug véritablement dévot ne doit point assassiner de femme, de quelque rang ou de quelque âge qu’elle puisse être; tout fakir, barde, musicien, danseur, balayeur, marchand d’huile, blanchisseur, serrurier, charpentier, meneur de vaches, est respecté par le thuggisme orthodoxe. On épargne aussi les mutilés, les lépreux et les porteurs d’eau du Gange lorsque leurs cruches sont pleines; quand elles sont vides, on lue le porteur sans remords. Chacune de ces amnisties se rattache à un sentiment religieux qui couvre d’une vénération spéciale les professions dont nous avons parlé. Les thugs du midi ne manquent jamais à ces diverses prescriptions; quant à ceux du nord, qui ne sont , selon leurs adversaires, que les descendants avilis des sept tribus musulmanes, jadis stationnées à Dehly, ils ont introduit dans leur système un relâchement funeste. La iradilion rapporte qu’un empereur de Dehly chassa ces