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tribus, pour les punir d’avoir assassiné l’un de ses serviteurs, et qu’elles se réfugièrent à Hydra, puis àChoubouna, et enfin à Kaliesinde. En 1812, c’était là en effet leur quartier général , d’où M. Halhed les débusqua.
a S’il fallait en croire l’orthodoxie thug, une transgression commise parles hérétiques septentrionaux aurait été cause de tous leurs malheurs et entraîné la décadence de celte religion, que les Anglais poursuivent aujourd’hui. Une dame riche et puissante nommée Kâlibîbie allait à Hyderabad, visiter la tombe d’un frère de Soulaboud-Khan. Elle portait une robe de tissu d’or qui tenta la cupidité de quelques thugs ; ces derniers l’assassinèrent : depuis celte époque, tout a été mal pour eux : et la déesse les a servis avec beaucoup moins de zèle.
« Le thug orthodoxe considère la pitié comme un crime irrémissible quand l’augure commande le meurtre. Un juge adressa la question suivante à Dourga, thug musulman :
« — Je suppose que vous ayez consulté l’oracle et qu’il soit excellent, mais que le voyageur que vous vous proposez d’étrangler soit pauvre, et que la pitié vous touche, que ferez-vous? le laisserez-vous aller?
« — Le laisser aller ! jamais 1 II n’est pas permis de résister à l’oracle 1 Une désobéissance criminelle nous exposerait à être abandonnés à jamais. Il faut toujours obéir. J’en ai vu des exemples mémorables. L’oracle était bon; mais le voyageur semblait pauvre. Quand on ouvrit les poches, on trouva que l’oracle avait dit vrai, et qu’elles étaient convenablement remplies.
« Si l’on réfléchit que le culte de Devi, déesse hindoue, est la base de l’association, on s’étonnera de trouver un si grand nombre de musulmans parmi les thugs. C’est une des singularités de cette affiliation sans exemple. La déesse du sang, la femme deSiva a triom- ' phé du Dieu unique des roahométans et de Mahomet, son prophète. En vain l’islamisme proscrit l’adoration des divinités secondaires , le culte des mages , l’adoration des saints, pour faire planer au-dessus du inonde le seul Allah, universel, impérissable. Les musulmans thugs ont oublié leur foi se- ^ ère.
« — N’êtes-vous pas musulman, demanda le juge au thugSahib?
« — Oui, comme la plupart des thugs de ma province.
« —Le Koran est votre loi?
« — Oui !
« — Vous vous conformez à ses préceptes, quant aux mariages, aux héritages , aux prières, aux repas? Vous croyez au paradis promis par Mahomet?
« — Oui.
« — Le Koran fait-il mention de la déesse I>evi, Kalie ou Bhowanie?
« — Non, nulle part.
« Ici un autre thug musulman s’avança et dit :
« — Bohwanie n’est autre que la propre fille de Mahomet, Falima, femme d’Ali. Celle Fatima s’est servie du mouchoir sacré pour
étrangler le grand démon Roukoul Bigdana: elle a pris le nom de Devi.
« Celte assertion fut suivie d’une longue discussion théologique. Les officiers mahométans niaient l’identité de Bhowanie et de la douce Falima : les thugs affirmaient cette identité. Mais il demeura convenu qu’un bon musulman peut se conformer au code de Bhowanie, et lui sacrifier des hommes, sans offenser Mahomet et sans renier Allah !
« — N’est-elle pas la déesse universelle, demanda Féringie? Le monde entier ne reconnaît-il pas Devi, déesse de la destruction ?
« — Non pas, répondit un colonel de l’armée anglaise; en Europe nous ne la connaissons nullement.
« — Un bon disciple deMahomet ne la connaît pas davantage, interrompit un officier mahométan.
« — Vous vous trompez, dit Féringie; les mahométans adorent Devi ; et ce qui le prouve, c’est que, pendant la peste, les femmes des plus notables habitants de Joubelpore tombaient à genoux avec leurs enfants devant la déesse.
« — Les plus grands princes et nawabs du Dekan, continua Nazir, se prosternent fréquemment aux pieds de Devi, pour lui demander la santé de leurs proches.
« — Croit-on, en général, que vous, thugs, vous êtes sous la protection spéciale de Devi ?
« — Beaucoup le pensent : les princes n’osent pas nous poursuivre. Le prince ou nawab Dolhi Khan recevait les présents d’un chef thug, nommé Boura Sahib Gemadar, qui commandait à plusieurs centaines de thugs. Si ce dernier voulait renoncer à sa profession, on lui offrait des domaines considérables, des fonctions importantes etl’exemption de l’impôt. Le hasard voulut que de* officiers de justice, envoyés à la recherche d’un autre coupable , s’emparassent de Boura Sahib : on l’attacha à la bouche d’un canon et on le fit sauter. Le nawab, qui en fut instruit, témoigna la plus vive douleur; il joignit les mains en disant : « Dieu l’a « voulu, mais ce n’est moi qui l’ai faitl »
«Ainsi, les gouvernements indigènes, considérant le thuggisme comme une profession nécessaire et consacrée, reconnaissent les thugs membres de l’Etat, et leur assurent des droits en leur imposant des redevances. « Une taxe de 2k à 28 roupies est prélevée sur chacune des maisons habitées par les thugs (ainsi s’exprime un document officiel) ; en quelques mains que se trouve la direction du principal établissement thug, situé à la jonction du Choumboul et de la Djoumna , on exigera cet impôt, qui a été soldé par les thugs depuis un temps immémorial, et que les amils ou percepteurs de chaque village doivent verser dans les caisses du gouvernement. » Le thug qui fait son devoir et tue en respectant les augures n’inspire aucune horreur : c’est un genre de vie, un rôle nécessaire, une route tracée. Devi est puissante ; persécuter ses sectateurs, c’est
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impiété. D’ailleurs le thug est affable. Séducteur de grande route, il gagne son argent lestement et le dépense de même; citoyen très-considéré, il jouit de l'estime et même de l'affection générale. Tant qu’il n’enfonce pas le poignard dans le sein des hommes de sa caste, qu’il épargne les habitants de son village, non-seulement on le laisse tranquille, mais on l’estime. Enfant chéri de celle déesse vénérée, dont le corps est, dit-on, enseveli à Calcutta , et dont le temple , qui s’é-^ lève dans la même ville, offre un perpétuel' théâtre de miracles, il est élu de Dieu. Lorsque les cérémonies religieuses de cette divinité atroce attirent le concours des Européens qui n’en connaissent pas le but, lorsque les solennités du Dourga-Pourana sont honorées de la présence des autorités anglaises, les Hindous ne doivent-ils pas croire que nous partageons ce culte de sang? Dans ces occasions, un hymne célèbre, qui contient les vers suivants, fait retentir les airs :
« O déesse noire, grande divinité de Cal- « culta, tes promesses ne sont jamais vai- « nés; toi dont le nom favori est Koun-Kalie «(la mangeuse d’hommes), loi qui bois « sans cesse le sang des démons et des mor- « tels I »
« Les dévots qui embrassent son culte peuvent avoir toutes les autres vertus; on n’est méprisable parmi eux que si l’on s’enivre, si l’on vole autrement que dans l’exercice de sa profession, si l’on néglige le jeûne ou la prière. M. Maclead , qui a fait beaucoup de thugs prisonniers, parle d’eux avec intérêt :
« Bhimmie, dit-il, est un homme vénérable qui n’a nullement l’air destiné au gibet. Quant à la famille Laëk, je la vois de près depuis longtemps, et je ne lui connais aucun vice. L’autre jour Laëk le père , ayant appris que ses parents venaient d’être pendus, répéta les vers suivants d’un poëte sanscrit :
« J’étais autrefois une perle, et je dormais paisiblement dans le sein de l’Océan profond; aujourd’hui me voilà captif; la pauvre perle est enchaînée, percée d’un trou, suspendue à un fil, ballottée et misérable. » Dourga, dont la physionomie annonce une bienveillance naturelle, semblerait capable du suicide plutôt que de meurtre. » A ces attestations de Maclead, se joignent celles de beaucoup d’officiers anglais. « Makime le thug, dit l’un de ces officiers, est un des hommes les meilleurs que j’aie connus. Fiez-vous à lui dans toutes les circonstances, une seule exceptée, celle qui le place en face du voyageur condamné par la déesse. » Pour les thugs, le voyageur n'est qu’une proie; c’est un faisan, un cerf, un lièvre qu’il s’agit d’atteindre à force d’adresse.
« Entre le meurtre et l’action qu’ils commettent, il y a, selon eux, des abîmes. La vie humaine leur est livrée en holocauste par Devi ; ils ont un dictionnaire à eux, que l’on vient de publier à Calcutta sous le litre de lturnasina. Ainsi toute leur organisation s’éclaire peu à peu. Mais le grand réseau d’assassinats qui couvre le pays ne s’est dévoilé que par degré. Le magistrat de Chislour,
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M. Wright, MM. Halhed et StockweH , dans ‘ l’Inde septentrionale, crurent avoir beaucoup fait pour la tranquillité publique lorsqu’ils eurent dispersé plusieurs bandes de thugs; mais les bandes éparses ne tardèrent pas à se réunir. On les tuait, ils renouvelaient leurs cadres par de nouvelles recrues ; enfin le gouverneur général, épouvanté, prit des mesures pour extirper le fléau. Le centre des opérations fut placé à Jouhelpore, et le capitaine Slecman fui chargé de Sa poursuite des brigands. Bientôt une foule de prisonniers furent détenus à Joubelpore; de nombreux interrogatoires et des confessions de toute espèce, la confrontation des témoins, les aveux naïfs de la plupart des chefs révélèrent l’organisation que nous avons décrite.
En octobre 1835, on avait mis la main sur 1562 thugs, tous coupables à peu près au même titre, parmi lesquels les plus criminels ou les plus influents, au nombre de 382, fu- . rent pendus , et 382 autres exportés ou condamnés à la prison perpétuelle.
« D’épouvantables tragédiesavaient signalé la vie de ces thugs ; cinq cents recrues chargées d’escorter une somme considérable qu’on envoyait à Gawilgour furent étranglées dans une seule nuit par une troupe do mille thugs habillés en cypayes. Dans le langage thug, ces grands coups de main portent une désignation spéciale; on se les rappelle avec orgueil ; l’affaire des cinq cents, celle de cent hommes tués sont célèbres. Le chalisrouh (affaire des quarante), et le soutrouh (affaire des soixante), brillent d’un éclat particulier. Laissons le chef Dourga raconter l’affaire des soixante.
« Nous savions, dit-il, que le fils du commandant de la forteresse de Gawilgour, nommé Ghaian-Sing, devait se rendre avec sa suite dans la province d’Aoude pour y lever des troupes, et qu’il portait de l’argent avec lui. Sa Iroupese composait de cinquantedeux hommes, de sept femmes et d’un petit enfant brahmane de quatre ans. Les thugs , apprenant cette expédition, députèrent à joubelpore quelques-uns do leurs membres les plus habiles, et nous commençâmes nos opérations. D’abord on essaya de diviser et d’éparpiller l’escorte sur des routes différentes ; mais la chose fut impossible. Aucun ne voulait quitter Ghaian-Sing. Nous finîmes par réunir nos bandes , résolus à conduire les victimes par des roules inconnues etdéserles, et à saisir la première occasion de nous défaire d’eux tous.
« A Schora, nous leur persuadâmes de quitter la grande roule et de passer par Choumdie, en traversant de grandes plaines désertes, couvertes de buissons, de bruyères et de forêts. Ils nous crurent aisément; leur confiance était gagnée. Arrivés à Simarie , nous n’avions pas encore trouvé le lieu propice que nous cherchions; quelques-uns de nos gens furent envoyés à la découverte et nous rapportèrent que non loin de là se trouvait un endroit favorable, isolé, sauvage et sans habitation. Nous invitâmes les voyageurs à partir après minuit, et l’on'se mit en
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marche; deux Ihugs servaient d’acolytes à chacun des voyageurs , et nous avions soin d’entretenir constamment la conversation avec eux. Nous prîmes les augures qui furent excellents. Le signal donné, chacun de nous lança le mouchoir chargé du nœud coulant, en commençant par l'arrière-garde et terminant par l’avant-garde. Tous furent étranglés, à l’exception de l’enfant. L’aurore naissait, le temps nous manquait pour ensevelir les cadavres; nous les déposâmes temporairement sur le rivage du lleuve, en les couvrant de sable. Nous emmenâmes l’enfant à Chitterkole. Le lendemain, quand nous voulûmes procéder aux funérailles, les eaux de fleuve avaient emporté les corps.
;< — Que devint l’enfant?
« — Notre frère Mongoul-.Ylahkoui l’éleva et lui apprit le thuggisme : l’année dernière on l’a pendu à Sangor. »
« Les opérations des thugs se modifient au Bengale; les nombreuses rivières et 1rs cours d’eau dont le pays est sillonné transportent la scène du drame sur les barques et les chaloupes. Le thug entre en conversation avec le voyageur, le caple, le séduit, devient maître de sa confiance et lui conseille de monter sur une nacelle dont le maître et les passagers sont membres de l’association. Au moment convenu, le voyageur est étranglé, son corps jeté à l’eau; cinq ou six de ces chaloupes se suivent, et, si vous avez échappé à l’une, vous n’echapperez pas à la seconde. Laissons parler encore un adepte.
« Les plus habiles d’entre nous, escortés d’un domestique qui porte leurs bagages, suivent ordinairement la rive d’un fleuve en se dirigeant vers l’endroit où leur bateau se trouve amarré : le voyageur se présente; le thug semble harassé; bientôt le voyageur convient qu’il serait plus agréable de monter en bateau et de se laisser mollement porter par les ondes. Du désir à l’acte il n’y a pas loin; on aperçoit une chaloupe et son patron, l’on marchande; les stipulations sont arrêtées; on monte, le voyageur périt. Si le premier thug que le voyageur a rencontré excite sa défiance, un second arrive, semble partager ses sentiments, approuve sa prudence, l’encourage dans sa réserve, l’aide même à se débarrasser du premier acteur du drame et le dirige vers une seconde chaloupe meurtrière. De nombreuses familles se livrent à ce commerce. Les thugs de la plaine ne comptent que trente familles de Moutrhies et deux cents hommes de Lodehas; mais, parmi les thugs des rivières, les familles Srules des fioungohs comptent quelques milliers d’individus. »
«Un chef célèbre parmi les thugs de rivières, Djaïpôle, tenait constamment deux chaloupes prêles à tous les endroits où les voyageurs s’embarquent, il avait soin de laisser entre elles trois ou quatre milles de distance. « Djhaouliekhan, chargé de battre la campagne, nous en amena deux (raconte un thug) qui montèrent sur notre embarcation. Djaïpôle commandait en personne; le limonier remplissait les fonctions d’observateur ( Bi~
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koûrie). Quatre hommes qui tiraient à la cordelle et faisaient remonter la barque appartenaient à notre bande, ainsi que les sept hommes assis dans la chaloupe. Ce'te barquo couverte avait deux fenêtres ouvrant sur l’eau. Bieniôl Djaïpôle s’écrie dans la langue des ihugs ou dialecte ramasie : que les Bôras (thugs) se séparent des Bîtous (voyageurs) ! Nous obéîmes. La chaloupe marcha pendant un coss. Le limonier donna le signal de l’exécution : Boujna Kôe Pawn Doe, « livrez le gage du fils de ma sœur, » paroles sacramentelles qui furent suivies de la strangulation immédiate. Nous brisâmes, comme c’est la coutume, l’épine dorsale des victimes pour piévenir touie résurrection, puis nous glissâmes les cadavres à travers les fenêtres, et ils tombèrent dans l’eau. L’ordre autrefois était de poignarder les voyageurs sous les aisselles, méthode maladroite qui pouvait laisser des traces de sang sur la barque et dans les eaux. Nous y avons renoncé. »
« Ainsi tous les sentiments naturels, toutes les pensées d’humanité s’effacent et s’éteignent. On cile des exemples < ffroyables de cet endurcissement : Neuoùallsing, djemadar ou colonel au service du Nizam, homme respectable, mutilé d’un bras, et qui par conséquent (selon les thugs orthodoxes du midi) devait être épargné par les assassins , eut le malheur de tomber entre les mains des thugs du nord. La question de savoir s’il périrait fut débattue vivement dans le sein même de l’honorable société, dont une fraction réclamait la mise en vigueur de toutes les traditions anciennes et religieuses. Pendant le voyage, certains membres de la caravane eurent des démêlés avec la douane; d’autres furent arrêtés comme incendiaires, d’autres enfin comme voleurs : il est vrai qu’ils faisaient la contrebande des soieries. Le djemadar eut la bonté de les protéger. Ses deux jeunes filles, l’une de douze et l’autre de treize ans, s’assirent, lorsque les officiers de justice vinrent visiter les ballots, sur les sacs remplis des soieries prohibées qui appartenaient aux thugs. Arrêtés et jetés en prison, le djemadar répondit pour eux. Comblés de scs faveurs , sauvés pariui, iis voyagèrent avec lui et ses filles pendant l’espace de deux cents milles, et ne discutèrent entre eux que sur un point : non pour savoir si la reconnaissance leur défendait d’attenter à ses jours, « mais si Devi leur permettait de tuer un manchot. » Les orthodoxes se séparèrent des héréiiques, et le malheureux djemadar fut étranglé avec ses filles!
« Les ihugs de rivière n’exercent guère que sur des voyageurs isolés ; les autres expédient des familles tout entières.
« L’apprentissage des thugs se fait méthodiquement. Les novices se nomment kouboulas : ce sont ceux qui n’ont pas encore pénétré dans les mystères du métier. Les bourkas sont les grands adeptes. 11 est permis à un bourka d’instruire , d'élever et de discipliner tous ceux qui lui semblent propres à augmenter la confrérie. On n’arrive que par degré au rang de bourka. D’abord vous êle-s
employé comme espion : on vous envoie en reconnaissance ; puis on devient fossoyeur , ensuite chournsie ou « teneur de mains et de pieds pendant la strangulation; » et enfin bourthod ou étrangleur. Le novice qui prétend devenir bourthod se place sous le patronage spécial d’un vieux tiiug qui devient son gourou (précepteur sacré), et qui l’accepte pour cheyla (disciple). On attend 1 arrivée de quelque voyageur dont la constitution soit peu robuste, et dont l’assassinat offre peu de danger. Pendant qu’il dort, le gourou, le cheyla, et quatre ou cinq des plus honorés de la troupe se dirigent vers un champ voisin, s’arrêtent au milieu du champ, se tournent vers le point de l’horizon opposé à la route que la troupe a suivie, et le gourou invoque la grande déesse :
« O Kalie (la noire), Kounkalie (mangeuse d’hommes), Bhoudkalie (la noire et la dévorante). — O Kalie! Mahakalie (la grande noire), Calcutta-Walie (divinité de Calcutta), si ta volonté est que le voyageur qui est entre nos mains soit tué par son esclave que voici, donne-nous le thibaoû (oracle favorable) 1 »
« On attend une demi-heure : le premier thibaoû décide si le voyageur sera tué; le second, si le nouvel adepte sera le sacrificateur. Le thibaoû doit se faire entendre à droite. Le pilhaoû , oracle défavorable , a lieu à gauche. Voici quelques détails donnés par les thugs eux-mêmes, sur le sens de ces oracles, qui offrent beaucoup de nuances à observer.
.« Quand on arrive dans un lieu de station et que le pilhaoû se fait entendre à gauche, il faut le quitter au plus vite ; si c’est le thibaoû de droite, on s’arrête. Au moment du départ, c’est précisément le contraire ; alors si le bon augure se fait entendre immédiatement après le mauvais augure , on prend courage , on continue ta route.
«Les prêtres de la secte comptent aussi parmi leurs augures les plus vénérés le bouraôk ou oracle des loups, le tchirrayak ou oracle de hibou, le dauhîe ou oracle du lièvre; entin le dounterour, oracle de l’âne. Le hurlement ou lamentation du loup ( tchimmame ) sultit pour détourner le thug d’une entreprise. Ces animaux traversent-ils la route de droite à gauche? c’est bon signe; de gauche à droite ? mauvais signe. Pendant le jour, si le loup hurle, on décampe. De minuit jusqu’à l’aurore, l’oracle est moins mauvais; et du soir à minuit, il n’a pas de signification. Si le hibou pousse son cri funèbre, on renonce à toute expédition. Le soir même où un grand village habité par des thugs fut attaqué et mis à feu et à sang par l’officier anglais Halhed, le célèbre pronosticateur Joudaï entendit plusieurs fois le cri lugubre et sourd du hibou. « L’appel du lièvre t si important, disait un thug ; quand nous avons méprisé cet oracle, la déesse nous a délaissés; cet animal timide est venu ensuite boire l’eau du ciel dans le crâne de nos gens égorgés. Lorsque le général Dovelon nous poursuivait, un lièvre traversa la route devant nous. L’animal
criait; nous néglige.âmes l’orac'e. Le lendemain, dix-sept d’entre nous furent pris.»
« Mais au-dessus de tous les oracles, ils estiment celui de l’âne. Soupoukher ou ekadounrou, dounterou; « un âne, en fait d’oracle, disent-ils, vaut un millier d’oiseaux. » Le capitaine Sleeman, qui a recueilli le vocabulaire du dialecte thug, et qui s’est fait donner tous les oracles par les chefs prisonniers, porte témoignage de la haute importance que les thugs du nord et du midi attachent aux augures. L’oracle est la voix de Devi.
« Une fois les oracles pris, on répèle une prière à Devi, puis on retourne au camp ; le gourou prend un mouchoir, se tourne vers l’occident , noue une pièce d’or ou d’argent, et procède à la fabrication du nœud coulant classique (gour-knat) , « lien scientifique, » que l’on n’a le droit de former qu’après avoir reçu les ordres sacrés. Le disciple ou cheyla le saisit avec respect dans sa main droile, et se dirige vers la victime accompagné du chournsie (teneur de mains). On éveille le voyageur sous un prétexte; et, au moment où le chef donne le signal , l’élève fait son coup d’essai , aidé comme à l’ordinaire par le chournsie. L’œuvre accomplie, il s’agenouille devant le gourou, touche les pieds du maître de ses deux mains étendues, délie le mouchoir, en tire la pièce d’or, et la remet comme offrande ( nouzour ), avec tout l’argent qu’il possède, au gourou, qui emploie celte somme à l’achat de sucre, de pâtisseries et d’autres friandises. Ainsi se prépare le touponie, fêle ou sacrifice qui ne peut avoir lieu qu’à l’ombre de certains arbres, du manguier, du figuier, du nîme; mais jamais sous le néomja, le sirésa ou le baboûle. Les bourthods, ou slrangulateurs; prennent place autour d’un tapis, elle nouvel adepte reçoit sa part du sucre consacré.
« C’est une grande affaire que le touponie. Les thugs prétendent qu’une fois qu’on en a goûté, il est impossible de ne pas s’attacher éternellement à la secte du ihuggisme. « Il nous arrive bien quelquefois , disait un chef célèbre, d’éprouver de la pitié; elle est naturelle à tous les hommes. Mais la miraculeuse influence du sucre consacré par le touponie nous métamorphose complètement :
elle agirait sur une brute. Quant à moi , je n’aurais pas besoin d’être thug pour vivre ; ma mère était riche, j’ai eu de belles places; on m’aimait partout où je me présentais. Eh bien 1 toutes les fois que j’ai essayé de quitter le thuggisme , je ne l’ai pas pu : j’ai été rappelé par un irrésistible penchant. Dieu me ferait vivre cent années, que je ne pourrais embrasser aucune autre profession. Mon père, dès ma plus tendre enfance, m’a fait goûter le sucre faial, et je crois qu’avec toutes les richesses du monde et la faculté de choisir entre tous les métiers , un thug préférerait toujours l’occupation commaudée par Devi. »
« En effet, cette carrière d’indolence et d’entreprises , de voyages et de repos, de jouissances et d’avemures, exerce sur ses sectateurs un véritable prestige ; il n’y a pas
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d’exemple d’un thug qui ait déserté sa profession. Ceux qui échappent à la vengeance des lois retournent bientôt, après avoir vu pendre leurs complices, à leurs occupations favorites.
« Pendant ce grand repas du louponie , la pioche sacrée, instrument singulièrement vénéré, est placée sur une nappe à côté du sucre bénit. On ne peut avoir droit au sucre, une fois consacré par la prière , que si l’on a étranglé un voyageur de sa propre main, et si l’on est de condilion libre. La consécration se fait de la manière suivante. Le chef le plus estimé s’assied , la face tournée vers l’orient. A droite et à gauche se rangent les thugs les plus considérés , en nombre pair. Avant la prière, on met de côté des morceaux de sucre destinés à ceux qui n’ont pas encore tué leur homme. Puis le chef pratique un trou dans la terre, y dépose un peu de sucre, joint les mains, les élève vers le ciel , y fixe ses regards , et, dirigeant vers la déesse toutes ses pensées, s’écrie :
« Grande déesse, loi qui procuras jadis à Djoura Naïk et à Khodouk Bounwarie un lacs et soixante roupies , nous l’adressons notre prière, exauce nos vœux ! »
« Tous les thugs se joignent de cœur aux intentions de celui qui prononce cette prière. Il répand un peu d’eau sur la pioche, distribue le sucre à ses frères qui étendent leurs mains vers lui , et donne le signal convenu pour la strangulation. A ce signal , tous les thugs, dans un profond silence, mangent leur sucre, en ayant bien soin de ne pas en laisser tomber un seul fragment sur la terre, ce qui serait un très-mauvais signe. Ce serait bien pis s’il se passait quelque chose d’indécent ou d’irrespectueux pendant la cérémonie, si les thugs se prenaient de querelle, ou si un chien, un âne, un cheval, touchaient au sucre: ils se regarderaient alors comme frappés d’une complète défaveur. Quand un thug s’intéresse à un enfant, il a soin de lui donner de très-bonne heure un peu de ce sucre.
« Vous rencontrez des thugs sur toutes les routes et sous tous les déguisements ; par bandes de dix à douze hommes, quelquefois isolés; habillés en cipayes , en pèlerins , en marchands, ou en princes environnés de leurs nombreux serviteurs : ces derniers sont des thugs. Leurs groupes se réunissent de temps à autre , et forment des aimées de trois à quatre cents hommes. Quand le danger approche et qu’ils savent qu’on les poursuit, ils se séparent et se répandent à travers le pays; ils ont des lieux de rendez-vous et des stations bien connues. Le thug le plus expérimenté, le plus propre , le moins adonné à l’ivrognerie et le plus soigneux, porte l'instrument sacré ou la pioche à creuser les fosses. On regarde celte pioche comme un présent de la divinité. Les thugs ont pour elle la vénération du soldat pour son drapeau : on jure par elle. Dans les campements , on prend soin de l’enterrer en dirigeant sa
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pointe du côté vers lequel doit se diriger l’armée. Les thugs croient que si la déesse veut leur faire prendre une autre direction, elle déplacera elle-même la pointe de la pioche sacrée. Dans le Dekkan, où le thuggisme a conservé son ancienne vigueur, ils sont même persuadés que, pour observer tous les rites, on devrait jeter la pioche dans un puits, d’où elle sortirait d’elle-même au moment où il faudrait s’en servir, lis ne doutent pas que Devi ne punisse tous les profanes qui toucheraient à la pioche... »
THURIFUMIE, divination par la fumée de l’encens.
THYM1AMATA , parfums d’encens qu’on employait chez les anciens pour délivrer ceux qui étaient possédés de quelque mauvais esprit.
THYRÉE (Pierre), jésuite, auteur d’un livre sur les démoniaques, les maisons infestées et les frayeurs nocturbes (1).
T1BALANG, fantômes que les naturels des Philippines croient voir sur la cime de certains vieux arbres, dans lesquels ils sont persuadés que les âmes de leurs ancêtres ont leur résidence. Ils se les figurent d’une taille gigantesque; de longs cheveux, de petits pieds , des ailes très-étendues et le corps peint.
TIBERE. Cet empereur romain voyait clair dans les ténèbres, selon Cardan , qui avait ia même propriété. Voy. Trasulle.
TiCHO -BRAHÉ , asuonome suédois. Il croyait que sa journée serait malheureuse, et s’en retournait promptementsi,en sortant de son logis, la première personne qu’il rencontrait était une vieille, ou si un lièvre traversait son chemin.
TIGRE (Le granu). Voy. LièvRE.
TINTEMENT. Lorsque nous sentons une chaleur à la joue, dit Brown, ou que l’o-> reille nous tinte, nous disons ordinairement que quelqu’un parle de nous. Ce tintement d’oreille passait chez nos pères pour un trèsmauvais augure.
TlPHAINE. Nos anciennes chroniques soupçonnaient de féerie ou de commerce avec les fées toutes les femmes dans l'histoire desquelles ils trouvaient du merveilleux. La Pucelle d’Orléans lut accusée d’avoir eu commerce avec les fées auprès d’une fontaine de son pays, que l’on appelleencore la fontaine des Fées ou des Dames. L’ancienne chronique de Duguesclin dit que dame Tiphaine, femme de ce héros, était regardée comme une fée, parce qu’elle était fort adroite, et qu’elle prédisait à son mari tout ce qui devait lui arriver.
T1ROMANCIE, divination par le fromage.
On la pratiquait de diverses manières que nous ne connaissons pas.
TITANIA, reine des fées. Voy. Oberox.
TITUS. On trouve raconté dans un vieux recueil de traditions juives, que Titus prétendit avoir vaincu le dieu des Juifs à Jérusalem. Alors une voix terrible se fit entendre, qui dit : Malheureux, c’est la plus pe-
(t) Dæmoniaci, cum locis infeslis el terrieul .mentis noc.urnis.
GSO
liio tîe mes créatures qui triomphera de toi. F,n effet, un moucheron se giissa dans le nez de l’empereur et parvint jusqu’à son cerveau. Là, pendant sept années, il se nourrit de cervelle d’empereur, sans qu’aucun médecin pût le déloger. Titus mourut après d’horribles souffrances. On ouvrit sa tête pour voir quel était ce mal contre lequel avaient échoué tous les efforts de la médecine, et on trouva le moucheron, mais fort engraissé. Il était devenu de la taille d’un pigeon. 11 avait des pattes de fer et une bouche de cuivre (1).
TOIA, nom sous lequel les habitants de la Floride adorentle diable, c’est-à-dire l’auteur du mal.
TOMBEAUX. Chez plusieurs nations idolâtres de l’antiquité, l’usage était d’aller dormir sur les tombeaux, afin d’avoir des rêves de la part des morts, de les évoquer en quelque sorte et de les interroger. Voy. Morts.
TO.VITEGQBBE, le vieux du grenier, lutin. Voy. Diable.
TONDAL. Un soldat nommé Tondal, à la suite d’une vision ou d’un songe, raconte qu’il avait été conduit par un ange dans les enfers. Il avait vu et senti les tourments qu’on y éprouve. L’ange le conduisit, dit-il, en un grand pays ténébreux , couvert de charbons ardents. Le ciel de ce pays était une immense plaque de fer brûlant, qui avait neuf pieds d’épaisseur. Il vit d’abord le supplice de plusieurs âmes qu’on metiait dans des vases bien fermés et qu’on faisait fondre. Après cela il arriva auprès d’une montagne chargée de neige et de glaçons sur le flanc droit, couverte de flammes et de soufre bouillant sur le flanc gauche. Les âmes qui s’y trouvaient passaient alternativement des bains chauds aux bains glacés, et sortaient de la neige pour entrer dans la chaudière. Les démons de cette montagne avaient des fourches de fer et des tridents rougis au feu, avec lesquels ils emportaient les âmes d’un lieu à un autre. Tondal vit ensuite une multitude de pécheurs plongés jusqu’au cou dans un lac de poix et de soufre. Un peu plus loin il se trouva devant une bête terrible, d’une grandeur extraordinaire. Cette bête se nommait VAchéron (2), elle vomissait des flammes et puait considérablement. On entendait dans son ventre des cris et des hurlements il hommes et de femmes. L’ange, qui avait sans doute ordre de donner à Tondal une leçon, se relira à l’écart sans qu’il s’en aperçût, et le laissa seul devant la bête. Aussitôt une meute de démons se précipita sur lui, le saisit et le jeta dans la gueule de la grosse bête, qui l’avala comme une lentille, il est impossible d’exprimer, dit-il, tout ce qu’il souffrit dans le ventre de ce monstre. Il s’y trouva dans une compagnie extrêmement triste, composée d’hommes, de chiens, d’ours, de lions, de serpents et d’une foule d’autres animaux inconnus, qui mordaient cruellement et qui n’épargnèrent point le passager.
(1) Alph. Karr, Voyage amour de mon jarJiu, lett. it.
(2) Uuu; Acliærou appell.ibutur...
(3) Dionysii Cariliusiani, arl.4d. — Ilæc prolixius descri-
11 éprouva les horreurs du froid, la puanteur du soufre brûlé ainsi que d’autres désagréments.
L’ange vint le tirer de là et lui dit : — Tu viens d’expier les petites fautes d’habitude; mais tu as autrefois volé une vache à un paysan, ton compère : la voilà, cette vache. Tu vas la conduire de l’autre côté du lac qui est devant nous. Tondal vit donc une vache indomptée à quelques pas de lui; il se trouvait sur le bord d’un élang bourbeux qui agitait ses flots avec fracas. On ne pouvait le traverser que sur un pont si élroil, qu’un homme en occupait toute la largeur avec ses pieds. — Hélas 1 dit en pleurant le pauvre soldat, comment pourrai-je traverser avec une vache ce pont où je n’oserais me hasarder seul?
— Il le faut, répliqua l’ange.
Tondal, après bien des peines , saisit la vache par les cornes et s'efforça de la conduire au pont. Mais il fut obligé de la traîner, car lorsque la vache était debout , en disposition de faire un pas, le soldat tombait de sa hauteur; et quand le soldat se relevait, la vache s’abatlait à son tour. Ce fut avec bien des peines que l’homme et la vache arrivèrent au milieu du pont. Alors Tondal se trouva nez à nez avec un autre homme qui passait le pont comme lui : il était chargé de gerbes qu’il était condamné à porter sur l’autre bord du lac. Il pria le soldat de .lui laisser le passage; Tondal le conjura de ne pas l’empêcher de finirune péniteneequi lui avait déjà donné tant de peines. Mais personne ne voulut reculer. Après qu’ils se furent disputés assez longtemps, ils s’aperçurent tous deux, à leur grande surprise, qu’ils avaient traversé le pont tout entier sans faire un pas. L’ange conduisit alors Tondal dans d’autres lieux non moins horribles, et le ramena ensuite daus son lit. Après celte vision, il se leva et se conduisit mieux depuis (3).
TONNKRRE. Le tonnerre a été adoré eu qualité de dieu. Les Egyptiens le regardaient comme le symbole de la voix éloignée, parce que de tous les bruits c’est celui qui se fait entendre le plus loin. Lorsqu’il tonne, les Chingulais se persuadent que le ciel veut leur infliger un châtiment, et que les âmes des méchants sont chargées de diriger les coups pour les tourmenter et les punir de leurs pèches. En Bretagne on a l’usage, quand il tonne, de mettre un morceau de fer dans m nid des poules qui couvent (4), comme préservatif du tonnerre. Voy. Cloches, Evangile de Saint-Jean , etc.
Le Journal d’Indre-et-Loire a publié en juin 1841 les détails suivants sur l’effet du coup de tonnerre dont M. Gatian deClérambault, juge à Tours, faillit être victime : « M. Gatian, le meunier et le domestique, qui mesuraient du blé devant lui dans le grenier, furent les premiers atteints par la foudre. Le tonnerre descendit ensuite dans une
buntur in libello qui visio To ulali nuucupalnr.
(4j Cambry, Voyage dans le Eiuistère, t. II, p. IG-