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LA REMORQUE DU DIABLE

Connaissez-vous le Saint-Marcan , qui fit en sept jours la traversée de Terre-Neuve à Granville?

— Sept jours du banc de Terre-Neuve à Granville 1 c’est une belle tournée ; la corvette la Diligente, notre plus fine voilière, ne l’aurait pas faite en sept semaines, surtout si comme le Saint-Marcan elle avait eu à lutter contre une mer affreuse et une brise cnrabinée de vent d’est. — Et pourtant le Saint-Marcan n’est pas ta lié pour la marche ; c’est un gros brick, bien solide, peu coquet, étalant avec complaisance un large arrière aux formes callipyges : jamais il n’avait dép ssé six nœuds, son journal en fait foi. 11 fut bien parlé dans Granville de celte miraculeuse traversée, quelques-uns l’admirèrent ; beaucoup en furent surpris ; d’aucuns, et c’étaient les plus vieux , gardaient à cet égard un silence significatif; ou hochaient la tête d’un air mystérieux. Mais pourquoi le capitaine n’aimait-i! pas qu’on entamât un sujet si flatteur pour lui? Aux félicitations il se taisait; aux questions il répondait avec brusquerie; d’où lui venait donc cette tristesse inusitée 1 quelle était la cause de celte réserve taciturne ? N’avail-il pas bien vendu son beau chargement de morue? et huit jours après son arrivée, le branle des cloches n’annonçait-il pas le mariage du capitaine Jean Jouin avec la fraîche Marie Grainbeau?...

La saison de la pêche tirait vers sa fin, déjà bon nombre de navires bien chargés avaient quitté le banc de Terre-Neuve, les plus tardifs se préparaient à débarquer à leur tour, et le Saint-Marcan n’avait pas encore salé un seul baril de morue. C’était un sort, rien ne lui réussissait. Depuis qu’il était sur le fond il n’avait pas perdu .un instant ; ses flottes, bien allongées, attestaient sa vigilance; ses chaloupes n’étaient point paresseuses, et tandis que les navires qui l’entouraient faisaient une pêche abondante, lui ne prenait pas un morillon. 11 avait beau virer de bord, changer la panne, quitter un mouillage pour un autre, le malheur lui donnait lâchasse, le poisson semblait le fuir. Et pourtant ses aius étaient bien aqués, iliaque jour ses boîtes étaient soigneusement rafraîchies ; le saleur jurait ses grands saints que le navire était charmé; l’équipage ne jurait plus, il faisait des vœux. Le capitaine Jean Jouin, l’esprit fort de Granville, n’envoyait pas une chaloupé sans faire un signe de croix; peine inutile ; il eut la

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douleur de voir le dernier do ses compagnons pousser le hourra de départ, et faire voile pour la France sans avoir pu saler encore un baril de morue.

Et voyez comme cela se rencontrait mal pour ce pauvre Jean Jouin ; c’était son premier voyage de capitaine, sa réputation en dépendait et son mariage aussi 1

— Dieu de Dieu 1 s’écriait-il quand la chaloupe ramenait à bord les lignes toujours désertes, Dieu de Dieul pour un rien je vendrais mon âme !

L’extrême bonheur touche souvent à l’extrême infortune; c’est vieux, mais c’est juste; voyez Polycrate... Jean Jouin l’éprouva. Il y avait dix jours que la dernière voile avait disparu à l’orient, quand la chance tourna. Les chaloupes revenaient chargées à couler bas, le pont du Saint- Marc an ployait sous le poids du poisson, le salenr n’y pouvait suffire, les tonneliers se multipliaient , on travaillait le jour, on travaillait la nuit ; la joie reparut à bord ; la saison ne serait pas perdue ; on était en retard ; mais qu’importe! on serait favorisé pour le retour; Ibs marins sont si confiants 1 Si l’espérance était bannie de la terre, on la retrouverait à bord d’un navire.

En huit jours le brick eut son plein. Il appareilla le soir même. Jamais hourras ne furent poussés avec plus de ferveur; la mer en frém t, et la corvette de station chercha pendant deux jours, croyant avoir entendu des coups de canon de détresse. Le lendemain matin ils avaient débanqué. Le temps se soutint beau toute la journée, le soir il mollit; la nuit calme plat : ils espérèrent. Le lendemain, une faible brise d’est s’éleva, c’était vent debout; ils jurèrent. Peu à peu la brise fraîchit, l’horizon prit une apparence menaçante : de gros nuages gris, poussés avec rapidité , obscurcirent le ciel ; la mer gros it, le Saint-Marcan fatiguait : ils mirent à la cape. Plus de doute, c’était un coup de vent. Le premier jour ils avaient juré ; le second, ils prièrent ; le troisième, ils invoquèrent saint Marcan; saint Marcan n’entendit point. Vœux et prières furent emporés par la tempête.

Depuis six jours ils étaient dans cetle cruelle position, et rien n’annonçait la fin du mauvais temps. La nuit était venue, et jetait à travers l’ouragan les teinles lugubres de son obscurité; le ciel, devenu invisible, cto it voilé par une brume épaisse qui, chargée d'eau salée, brûlait leurs yeux appesantis par la fatigue; la mer, déployant ses énormes lames, tourmentait, roulait, ballottait dans tous les sens le bâliment fragile, et le menaçait, à chaque instant, d’une dissolution immédiate. Livré sans défense à sa fureur, à moitié désemparé, le brick offrait le spectacle d’un fort vigoureusement canonné et dont chaque boulet emporte une pièce. L’équipage, entièrement démoralisé, s’était groupé auprès du couronnement, et, dans un engourdissement apaihique, attendait. Mais qui pourrait peindre le désespoir de Jean Jouiu? Depuis le commencement de

la tourmente, ses yeux ne s’étalent pas fermés, il n’avait pas mangé; il n’en avait pas eu l’idée! debout près du gouvernail, serrant fortement dans ses doigts contractés la corde dont le bout entourait son corps, ses regards n’avaient pds quitté l’horizon, aucun ordre n’était sorti de sa bouche. Chaque fois que maître Calé venait lui annoncer quelque nouvelle avarie : « C’est bon, » disait-il, et il retombait dans son morne silence. C’est qu’aussi ce retard lui enlevait tout reste d’espoir. 11 arriverait longtemps après les autres , sa cargaison n’aurait aucune valeur, il perdrait son commandement; pas de mariage; et il aimait tant cetle bonne Marie Grainbeau !

Donc il était nuit, et la tempête était dans toute sa force, quand Jacques Grou, le tonnelier, mettant une ^hique neuve dans sa bouche, s’approcha de maître Calé, qui se tenait près du couronnement derrière le capitaine.

— Eh bien ! maître, lui dit-il, en serrant précieusement sa boîte à tabac, qu’est-ce que vous dites de ce temps-!à?

— Je dis que c’est un chien de temps, où on y voit clair comme dans un four.

— Et qui n’est pas fini encore, voyezvous, il a pris avec la lune, il ne finira qu’avec.

— Que le diable t’emporte 1 dit Jean Jouin qui l’entendit.

— Merci, capitaine; mais pourtant ce n’est pas bien de parler du diable quand on ne voit pas qui est-ce qui peut vous écouter.

— Et quand on entend celte musique-là, murmura le saleur.

— Et quand, à tout moment on peut masquer son perroquet de touque, ajouta Jacques Grou.

— Et quand... Oh! voyez donc là-haut, capitaine !...

Jean Jouin jeta les yeux vers l’endroit que lui montrait le saleur : une légère flamme bleuâtre voltigeait autour du mât et des vergues, et se jouait à travers les cordages.— Le feu Saint-Elme 1 dit-il, et il retomba dans son apathie.

— Le feu de Saint-Nicolas ! dirent les deux, matelots.

— Bon Dieu du ciel 1 ajouta Jacques Grou, nous sommes flambés; je me suis laisse dire que lorsque la Sophie a sombré sous voiles...

La chute du petit mal de hune l’interrompit. Les deux matelots se regardèrent, eu jetant un coup d’œil sur le capitaine, qui restait immobile.

— Il faut qu il ait l’âme chevillée dans le ventre, dit Jacques Grou.

Et vraiment le pauvre brick offrait un triste tableau : ses mâts de hune pendant sous le vent, retenus par quelques manœuvres, suivaient les mouvements du roulis et frappaient les flancs du navire avec une foi ce qui faisait craquer la membrure. 11 fallait toute la solidité de sa construction bretonne pour qu’il pût résister à d'aussi

C9i DICTIONNAIRE DES

violentes secousses ; ei pourrait-il résister longtemps?

La tempête semblait redoubler de violence, le vent rugissait avec fureur, la mer déchaînée envahissait de toutes parts et battait en brèche la frêle machine. Les matelots, réveillés par l’imminence du danger, s’étaient levés, et, les yeux fixés sur le capitaine, faisaient des signes de croix.

— Grand saint Jacques , s’écria tout à coup Jacques Grou , si nous nous tirons de là, je fais vœu...

— Grïjnd saint Nicolas, dit à son tour la saîeur...

— Grand diable, interrompit Jean Jouin, si tu veux me donner la remorque, je fais vœu de t’envoyer un grelin.

— Navire I cria une voix, navire derrière nous! toutes les têtes se tournèrent vers le point indiqué, toutes restèrent immobiles, les regards fixés sur l’objet effrayant qui s’avancait vers eus.

Malgré l’obscurité de la nuit et l’épaisseur de la brume, on voyait distinctement un beau navire courant toutes voiles dehors contre le vent et la mer. Mais ce qu’on ne pouvait concevoir ; ce qui fit dresser les cheveux sur la tête des plus hardis, il courait contre le vent et la mer, brassé carré, les bonnettes tribord et bâbord. Une lueur vague qui flottait autour de lui rendait visibles toutes les parties d’une mâture élancée et d’un gréement en bon état. Ses voiles, gracieusement arrondies, semblaient céder à la douce impulsion d’une brise légère. Sa guibre sculptée ne refoulait pas avec force devant lui la mer furieuse qui n’allait pas en grondant tournoyer à son gouvernail, insensible à la tourmente qui faisait rage autour de lui ; droit, tranquille, majestueux, i! glissait rapidement sur ia cime des vag.ues qui semblaient le respecter et ne conservaient aucune trace de son passage.

Mais personne ne se montrait sur le pont, personne à son gouvernail ; il glissait comme une ombre et s’approchait silencieusement.

Bjentôt il passa bord à bord du Saint- Marçan. Alors une voix éclatante au milieu du fracas de la tempête fit entendre ces mois : « Amarre à bord 1 » et le bout d’un grelin tomba sur le pont du Sainl-Marcan.

— Tourne à la bille 1 cria Jean Jouin sortant de son engourdissement.

Mais pas un ne bougea; tous étaient frappés de s; u peur.

— Quand ce serait lui! dit-il, et il s’élança devant.

Ce furent scs dernières paroles ; il resta immobile, une main appuyée sur la bitte, et l’autre tenant le bout du cordage qu’il venait d’amarrer.

Qui pourrait dire ce qui se passa pendant ce te nuit terrible à bord du Saint-Marcan ? Gomment le bon brick résisla-t-il aux efforts inouïs qu’il eut à soutenir... Le soleil venait de se lèver a Granville, le ciel pur annonçait un beau jour, la mer commençait a monter, quand le garde du roc signa'aun navire à la vue. & « « un

Le vent était bon, il terrissait rapidement, et bientôt à ses mâts de perroquet à flèches, on reconnut dans le navire signalé le Saint- Marcan, capitaine Jean Jouin.

Dès qu’il fut dans le port, le pont fut encombré d’une foule de curieux. . Les uns félicitaient le capitaine d’étre arrivé le premier, les autres le louaient du bon état de son navire, s’enquéraient des bâtiments qu’il avait laissés derrière lui. À toutes ces questions, Jean Jouin répondit par une autre question ; il demanda le quantième du mois.

II y avait six jours qu’ii avait débanqué, •

Et voilà comme le Saint-Marcan fit en sept jours la traversée du banc de Terre- Neuve à Granville.

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