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LE LUTIN DE CHINY

Peut-on aimer ce qu’on ne connaît pas?

Ghérardi.

Marthe Koelberg était une bonne femme qui aimait Dieu" et son prochain. Quoiqu’elle ne fût pas riche, elle ne manquait jamais ri’assisten les pauvres; et sur les petits profits de son mari, honnête marchand forain qui trafiquait en Allemagne, en Flandre et en Champagne, elle mettait toujours de côté la dîme des malheureux. Aussi sa maison prospérait. Guy, son époux, déjà un peu vieux, avait acheté son affranchissement du seigneur de Chiny;car ils demeuraient dans cette bourgade, arrosée par la Semoi. Us n’avaient qu’une fille, qui était un parti d’autant meilleur qu’avec un peu d’argent Berthe avait le cœur le plus doux, l’âme la plus belle, l’esprit le mieux fait de tout le pays de Luxembourg. Elle comptait dixhuit ans. Sans être très-jolie, elle avait cette grâce pleine d’attraits, celle fraîcheur ravissante, que donnent la vertu et la sérénité de l’âme.

Or, un beau jour du mois de novembre de l’année 1296, Berthe et sa mère se trouvaient en proie à une surprise dont elles ne pouvaient se rendre compte. Il avait fait un temps sombre tout le jour; elles en avaient passé la plus grande partie à rentrer leur lessive, qui séchait dans la grange ; et se croyant irès-attardées, elles allaient, selon leur usage, soigner la vache et la chèvre, rentrer les poules et mettre tout en ordre dans la cour. Mais leur besogne se trouvait faite; le râlelier de la vache était garni, ainsi que la mangeoire des chèvres : une majn empressée avait mis de la litière fraîche ; les poules étaient rentrées et le hachoir fermé.

Marthe et sa fille, n’ayant vu entrer personne, ne savaient à qui attribuer tant de complaisance. Elles visitèrent tous les réduits, tous les greniers, sans rien découvrir. Après avoir fait le signe de la croix, elles rentrèrent au legis, où leur étonnement redoubla ; tout le linge était plié, et le modeste souper qu’elles avaient mis d ns le four du poêle était servi avec une propreté recherchée. Berthe commença à trembler, en songeant qu’il y avait là du prodige. Mur? lha ne sc munirait pas plus rassurée.

Sur ces entrefaites cl fort heureusement pour les calmer, on frappa à la porte, dont le verrou de bois était poussé. La jeune fille reconnut la voix, de son père ; elle courut ouvrir. C’était Guy en effet, qui revenait de l’autre côté du Rhin, avec son petit cheval, le fidèle compagnon de ses courses; car Tik, c’est le nom qu’on donnait à l’animal, portait toujours dans deux caisses de bois blanc les marchandises de son maître, et quelquefois le bourgeois de Chiny au milieu.

Dès que le marchand forain l’eut déchargé, Tik, qui connaissait sa maison, se rendit tout droit à l’auge du puits où il trouva de l’eau. Après avoir bu, il entra dans l’écurie, se mit au râtelier, et mangea d’un air trèsempressé une rasière d’avoine qu’il rencontra sous sa dent.

La nuit s’épaississait, Berthe et sa mère, ayant embrassé le bon marchand, lui contèrent leur aventure; et comme Guy paraissait s’en réjouir, la jeune fille, un peu rassurée, alluma un éclat de sapin résineux dans unegrosse lanterne de ferà petitstrous ; elle alla avec son père à l’écurie pour soigner le cheval. Tout encore était fait; Tik proprement étrillé, enfoncé dans la litière, hennissait de plaisir en expédiant son avoine, A son tour Guy fut stupéfait. — Voilà qui est particulier, dit-il ; et il retourna auprès de sa- femme, précédé de Berthe qui de nouveau avait peur.

— Nous avons ici un lutin,- dit-il, en s’asseyant gravement sur une escabelle.

— Un lutin, s’écria Marthe; je m’en doutais'.

— Mais, est-ce qu’il y a vraiment des lutins, mon père? demanda Berthe.

— Assurément, répondu le marchand avec confiance; et celui qui nous visite ne me paraît pas méchant,

— Ohl mon Dieu, s'écria la j< ur.e fille, je ne vais plus pouvoir dormir.

— Au contraire, reprit le bon homme.

C’est un gardien et un bon serviteur qui nous vient en aide, si nous ne l’offensons pas.

— Mais, dit encore Berthe, comment peuton offenser un être qu’on ne voit point?

— C’est égal ; les lutins demandent des soins. Et puis d’ailleurs il se montrera.

— Et comment est-ce fait, mon père, un lutin ?

— C’est très-bien fait, mon enfant. Ordinairement ils sont petits. Us ont trois pieds de haut ; ils portent un petit b >nnet pointu et une jaquette verte. Mais voilà le souper; j’ai faim, meitons-nous à table joyeusement, et, tout en buvant un coup de bière, je vais vous conter l’histoire d’un lutin qui hantait, il n’y a pas longtemps, le palais de monseigneur l’évêque, prince d’Hildesheim en basse Saxe.

La bonne famille se mit à table ; Berthe se rapprocha de sa mère, qui comme elle se disposait à écouter ; et bientôt le marchand reprit :

Le lutin se nommait Hccdekin, comme

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qui dirait l’esprit au bonnet, à cause de son bonnet pointu, ainsi que je vous disais.

— Il se montrait donc, mon père ?

— Certainement, sachant que monseigneur l’évêque d’Hildesheim était un homme utile et charitable, il résolut de s’attacher à lui.

— Mais les lutins ne sont donc pas desdémons? interrompit Marthe.

— Ceux-là ne sont peut-être pas des démons. Il y a des savanls qui disent que ce sont les âmes des enfants qui ont été tués ou noyés, ou qui sont morts par accident funeste. Hccdekin était beau à voir. Quand il se montrait, il portait un pourpoint de couleurs diverses. 11 était très-poli. Seulement les domestiques du prince évêque lui reprochaient de ne pas saluer. Ils ignoraient que les lutins ne ïe peuvent pas.

— Et pourquoi donc? demanda vivement Berthe.

— Parce qu’ils ont presque tous une barre d’acier dans le dos, répliqua Guy. (Il exprimât les croyances du temps.)

— Comme on apprend de belles choses dans les voyages 1 s’écria Marthe.

— Dans le commencement, poursuivit le narrateur, le lutin d’Hildesheim se montra complaisant à l’excès, il portait de l’eau dans la cuisine, il allaitchercher de la bière, il nettoyait l’écurie, soignait les chevaux, tournait la broche, sans se laisser voir; et quand il paraissait, c’était pour donner de sages avis aux conseillers de l’évêque, ou pour faire connaître au prince ce qu’on méditait contre lui dans les pays les plus éloignés. Tout allait bien ; on l’avait deviné dès le premier jour; on le soignait, et tout prospérait autour de lui. Car le bétail se porte bien et la maison s’enrichit partout où se plaît le bon lutin.

— Mais, mon père, que faut-il faire pour le contenter?

— Ohl c’est bien simple, mon enfant. Ces bons serviteurs n’exigent pas trop. Il suffit de leur mettre tous les jours, à la même heure et à la même place, un petit ragoût bien apprêté. Avec cela, on est sûr que tout l’ouvrage de la maison sera fait. Mais ils n’aiment pas la curiosité. Si on n’a pas l'attention‘de s'éloigner du lieu où ils viennent prendre leur repas, si on cherche à les voir, on court le risque de les perdre. C’est ce qui arriva chez monseigneur le prince évêque d’Hildesheim. On avait chargé un marmiton de porter tous les soirs le petit plat du lutin dans un office où personne n’allait la nuit; le marmiton se cacha sous la table et voulut voir manger Hecdekin. Le lutin ne vint pas; il ne parut point le lendemain, et tous les domestiques, qui avaient pris l’habitude de ne plus rien faire, furent obligés de se remettre au travail.

— Est-ce que le lutin resta fâché?

— Non pas ; on gronda sévèrement le marmiton, et le cuisinier se chargea luimcme de porter désormais tous les jours le plat de l’esprit au retrait. Hecdekin revint, oubliant loui, pendant encore une année,

— Et après?

— Oh I il y a des fautes qu’ils pardonnent moins que la curiosité. Ils sont très-susceptibles et très-réguliers. Ainsi ils se fâchent quand on les néglige. Un jour le cuisinier fut de noce; il ne pensa pas au lutin et ne lui porta point son ragoût. Le lendemain,au iieu de trouver sa cuisine parée, ses fourneaux allumés, ses casseroles brillantes, tout était en désordre, il lui fallut se mettre à la besogne sans assistance ; et pour surcroît, (outes sorics d’accidents semblèrent se conjurer contre lui. A chaque instant il se brûlait les doigt s, il laissait tomber un plat, il cassait une assiette, il répandait les sauces ; il gâta son dîner et fut grondé. Sa mauvaise humeur s’augmenta encore lorsqu’il entendit autour de lui des éclats de rire moqueurs ; c’était le lutin qui se vengeait.

— Ah 1 quelle histoire, mon père.

— Le cuisinier prit mal la leçon ; il se fâcha ; il porta an lutin un mauvais ragoût. Le lendemain malin, comme il venait reprendre son plat, le lutin, qui n’avait pu le manger, le lui jeta au visage ; et depuis ce jour on ne le revit plus à Hiîdesheim.

— Mon Dieu! si c’était ce même lutin qui vient ici?

— Ce n’est pas impossible.

— Oh ! j’en prendrai so n et je ne l’oublierai pas.

— Je croirais plutôt, dit Marthe, en paraissant sortir d’une profonde rêverie, que le lutin qui nous assiste est le vrai lutin de Chiny, dont on n’a plus de nouvelles depuis plus de cent ans. Mais mon père m’en a parlé. C’était un très-bon lutin : c’est lui qui prévint la comiesse de Hainaut, lorsqu’elle revenait du pèlerinage de la terre sainte, que le mauvais seigneur de Chiny voulait l’arrêter et l’enfermer dans son château; il la conduisit par des chemins inconnus jusqu’à l’abbaye de Saint-Hubert, où elie se trouva en sûreté.

— Tant mieux, si c’est celui-là, reprit le marchand.

— D’ailleurs, mon père, il y a si loin d'ici jusqu’à Hiîdesheim 1

— Les distances ne sont rien pour les esprits, mon enfant. Nous le verrons peutêtre un jour ; et s’il nous prend en affection, nous le connaîtrons. Mais n’oublions pas son souper.

Berthe monta dans le grenier une petite table qu’elle couvrit d une serviette ; elle y plaça, entre deux assiettes, un morceau de gâteau aux œufs, une trae.che de jambon cuit au four, une tartine au beurre; eile mit à côté une lasse de lait et un grand verre de bière. Le lendemain matin, tout était mangé, et le verre de bière était bu. Toute la famille fut ravie ; cl pendant un an, les merveilles du premier jour se répétèrent sans qu’on vît l’esprit.. 11 u’avait laissé deviner sa présence que par quelques soupirs , que Berthe seule avait entendus.

Guy faisait tons les mois un voyage. A chaque retour il s’afiligeait davantage de ne pouvoir pas (*>nnaîirc son boa serviteur. Un

jour qu’il voulait aller acheler à Gand quelques pièces de drap pour la foire de Cologne, il gémissait de n’être pas assez riche pour agrandir son commerce.

— Si j’avais seulement six marcs d’or, disait-il, je chargerais un bateau. Je ferais d’un seul coup suffisante fortune ; nous le marierions, mon enfant.

Berthe rougit ; l'innocente fille n’y avait pas encore songé.

Le lendemain, entre les deux plats du lutin, elle trouva les six marcs d’or. La surprise de Guy fut extrême.

— Eh 1 mon Dieu, dit Berthe, si je demandais une chaîne d’or, le boa lutin me la donnerait donc?

Elle l’eut quelques jours après. Elle en fut si émerveillée, qu’elle n’osait plus, de peur d’être indiscrète , exprimer un désir tout haut.

Quand le marchand revint, il avait effectivement gagné une grande somme. Comme il était modeste, il mit des bornes à son ambition et résolut de se reposer dans sa douce aisance.

Deux jours après qu’il eut formé cette résolution, Berthe trouva entre les deux plats un parchemin écrit. Personne dans la maison ne savait lire, pas même son père; car en ce temps-là les transactions de commerce se faisaient encore généralement par témoins. Guy porta le parchemin au curé de Chiny. Il contenait ces mots ; « Je me ferai connaître, si Berthe consent à m’épouser. »

Ce fut pour le bon curé lui-même un grand étonnement qu’une telle proposition. Alors , pas plus qu’aujourd’hui , on n’avait des idées bien nettes sur les lutins. Il écrivit une série de questions qu’on proposa à l’esprit :

— Etes-vous chrétien ? avez-vous reçu le baptême? comment êtes-vous fait? êtes-vous méchant ? eic.

Le lutin répondit qu’il était chrétien, qu’il avait reçu le baptême, qu’il était laid, mais bon, riche, et qu’il aimait Berthe. La perplexité augmenta.

Un seul mot effrayait Berthe. Le lutin disait qu’il était laid; il fallait qu’il le fût beaucoup. A part cette disgrâce, elle s’était sentie touchée par scs soupirs; elle l’aimait. Après huit jours d’hésitations et de combats, elle répondit qu’elle consentait à épouser le lutin, si son salut ne courait en cela aucun danger; et le lutin parut. C’était le jeui e seigneur de Chiny, qui n’était pas plus lutin que vous, mais qui était adroit. Maître d’une fortune considérable, aimable et bien fait, il avait fait le vœu de n’épouser qu’une femme qui l’àimerail pour lui-même, sans ambition et sans entraînement matériel.

Celte tradition du Luxembourg se termine, comme toutes les bonnes vieilles histoires de nos pères, par uu mariage où tout le monde fut heureux.

LA RUE DE l’esprit.

La rue de l’Esprit à Bruxelles a porté son nom avec des nuances diverses ; et plusieurs traditions s’y rattachent. On la trouve no;n-

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niée dans quelques occasions rue de la Maison-à-1 Esprit. C’est à noire avis une désignation estropiée. Dans quelques ouvrages, elle s’appelle rue de l’Esprit-Saint ou rue du Saint-Esprit , ce qui s’explique par ce fait qu'il y avait dans cette rue une maison où l’on faisait, sous le patronage du Saint- Esprit, des distributions aux pauvres.

Mais voici d’autres histoires , qui ont un peu l’air de contes, et que l’on donne pour appuyer la prétention au nom de rue de la Maison-à-l’Esprit. M. de Vaddère d’Anderlecht , sortant de l’église de la Chapelle à Bruxelles, le soir de la Toussaint de l’année 1660, à la nuit déjà noire, entendit , en traversant le cimetière, une voix qui disait aux morts : « Dormez en paix , bonnes gens , dormez dans le cercueil ; l’Eglise prie pour vous. » M. de Vaddère s’arrêta transi de peur.

La même voix s’étant fait entendre encore, il crut distinguer sous ses pieds d’autres sons, et parmi eux la voix d’une femme ensevelie depuis peu de jours , qui disait : Je ne puis dormir, car i’ai laissé un enfant sans appui.

L’habitant d’Ànderlecht reconnut à l’organe une jeune femme de la rue de l’Esprit, qui, disait-on , revenait à minuit tous les jours. Mais vous voyez, comme nous l’avons remarqué, que celle histoire est un conte. 11 est même probable que vous ferez pareil jugement de l’autre.

On rapporte donc aussi que, dans l'année 1720, époque plus rapprochée de nous, un comédien ilamand, qui habitait celte rue , perdit son grand-père, qu’il n’avait jamais vu, et qui lui laissait par testament toutes ses bardes, toas ses meubles. Le comédien, peu flatté d’un legs si médiocre, vendit tout, à l’exception d’une culotte de panne rouge, dont il avait besoin pour un rôle-caricature. Il mil cette culotte, le soir même, joua fort bien dans sa société, et en se couchant jeta sur une chaise la culotte de panne rouge dont la forme bizarre avait fait rire. Aussitôt que sa lumière fut éteinte, il entendit un léger bruit et vit collé sur sa porte un vie: 1lard coiffé d’un bonnet de laine, vêtu d’une longue robe à fleurs jaunes, et tenant à la main une petite lampe qui éclairait faiblement.

Le comédien soupçonna son grand-père.

C’était en effet l’esprit du vieillard ; il prit la culotte, la retourna avec lenteur dans tous les sens, poussa un soupir et disparut sans dire un mot, dans la muraille. Le comédien était glacé d’effroi.

Mais dès que la chambre fut retombée dans les épaisses ténèbres , la culotte de panne rouge se mil à danser, fouettant les rideaux, battant les murs , cassant les vitres et renversant tout ce qui se trouvait sur son passage- — Ab! s’écria le comédien, que vais-je devenir ?

• Au même instant, la culotte courut à lui et le souffleta rudement. Ce fut envain qu’il cacha sa tête sous la couverture. Il lui fallut quitter la place ; il descendit chez un de s; s camaiades, qui s’arma d’une lampe et vint

visiter les lieux. Mais lorsqu’il parut dans la chambre, tout était rentré dans l’ordre ; la culotte gisait paisible sur la flèche du lit. — Mon cher, dit le camarade en souriant, vous avez fait un mauvais rêve.

Or la rue de l’Esprit portait son nom avant celte aventure, trop stupide pour le lui donner.

AMIXGAÏLT ET AJÎIT.

Légende groënlanduise , traduite de l'anglais par Letourneur.

Quand on se peint l’habitant des horribles climats du Nord, enfermé entre nne terre aride et nue et un ciel toujours rigoureux , on croirait qu’il est impossible à ces infortunés de s’arrêter sur d’autres idées que celles de leurs besoins et de leur misère , et que le soin continuel d’échapper à la mort , dont le froid et la faim les menacent à chaque instant, ne peut laisser place dans leurs cœurs pour d’autres passions. On croirait qu’ils emploient tous les instants d’un été rapide à amasser des provisions, et la longue nuit de l’h.ver à soupirer après le retour de l’été.

Cependant la science même a pénétré dans ces ténébreux recoins du momie, et ces demeures de la détresse ont nourri des savants. La Laponie et les bords de la mer Glaciale ont leurs historiens, leurs critiques et leurs poêles. L’amour aussi a étendu son empire partout où l’on trouve des hommes ; et il règne peut-être avec autant de pouvoir soua la hutte du Groënlendais que sous les dômes de soie des sultans de l’Orient.

Dans un de ces vastes souterrains où les familles du Groenland se rassemblent l’hiver, retraites qu’on peut appeler leurs cités et leurs villages, il se trouva un jeune homme et une jeune tille de deux cantons différents, d’une beauté si peu commune dans ces contrées, que les autres habitants leur donnèrent les noms d’Amingaïlt et d’Ajut, sur la ressemblance qu’ils leur supposaient avec leurs ancêtres du même nom, qu ils croient être devenus jadis, par une double métamorphose, l’un le soleil, et l’autre la lune.

Amingaïlt entendit d’abord vanlcr la beauté d’Ajut sans en être ému : à force pourtant de la voir, il sentit qu’elle faisait impression sur son cœur. Il ne larda pas à le témoigner, et il invita la jeune fille avec ses parents à une fête, où il servit devant Ajut la queue d’une baleine. Ajut parut peu sens b’e à celte galanterie ; cependant depuis ce moment en ne la vit plus paraître que sous une fourrure de peau de renne blanche ; elle devint plus attentive à rafraîchir les couleurs dont elle peignait son front et ses mains, à orner ses bras de corail et de coquillages. On remarqua même que les tresses de ses cheveux étaient tressées avec plus d’art et de soin. L’élégance et le b<.n goût de sa parure firent tant d’effet sur le cœur d’Amingaïlt, qu’il ne put résister plus longtemps au désir de se déclarer. II composa un poème à la louange d’Ajut. Il lui disait ; k Quelle était aussi belle que !e saui©

du printemps ; que le thym des montagnes exhalait un parfum moins doux que son haleine; que ses doigts avaient la blancheur des dents du veau marin ; que son .sourire était aussi gracieux que le premier instant de la fonte des glaces ; qu’il la suivrait partout, dût-elle traverser toutes les montagnes de neiges , et chercher un abri dans les cavernes des cannibales de l’Orient; qu’il l’arracherait des bras du sombre génie des rochers, et des flots du torrent d’Huscusa. » Il finissait par celte imprécation, que quiconque tenterait d’empêcher leur mariage, pût être enseveli dans la neige avec son arc et ses flèches, et que, dans la région des âmes (1), son crâne ne servît à d’autres usages qu’à recueillir les gouttes qui tomberaient des lampes étoilées.

L’ode fut applaudie , et l’on s’attendait qn’Ajut céderait bientôt à une si noble recherche. Mais elle avait de la fierté; elle voulut attendre que le jeune homme lui eût fait la cour dans les formes, et qu’il eût subi quelques épreuves. Avant donc qu’elle accueillît sa demande , le soleil reparut , les glaces se fondirent; la saison du travail rappela tous les habitants à leurs occupations.

Depuis quelque temps Amingaïlt et Ajut n’allaient plus que dans le même bateau et partageaient leur pêche ensemble. Amingaïlt, sous les yeux d’Ajut, saisissait toutes les occasions de signaler son courage ; il attaquait lesjchcvaux de mer sur les glaçons ; il poursuivait les veaux marins au milieu des flots; il s’élancait sur le dos de la baleine expirante, lorsqu’elle luttait encore contre les derniers assauts de la mort. 11 amassait en abondance les provisions nécessaires pour passer l’hiver sans besoins; il faisait sécher au soleil les œufs et la chair des poissons ; il tendait des pièges aux renards et aux rennes ; il apprêtait leurs peaux pour en faire des vêtements ; il apportait à Ajut les œufs que les oiseaux avaient déposés dans le creux des rochers, et semait dans sa lente les fleurs qu’il pouvait rencontrer.

Le temps de la pêche vint; mais une tempête chassa les poissons vers une plage éloignée, avant qu’Amingaïll eût complété ses provisions. Il pria Ajut de lui accorder sa main, afin de pouvoir l’accompagner sur les côtes où la nécessité le forçait de suivre le poisson. Ajut ne crut pas qu’il eût encore assez lait, et le remit au retour de l’hiver, lui donnant rendez-vous alors dans la caverne où ils s’éiaient rencontrés. Alors elle promettait d’être son épouse.

O jeune fille! belle comme le soleil lorsqu’il brille dans l’onde , réfléchissez , dit Amingaïlt, à ce que vous exigez de moi. Que savez-vous si je reviendrai jamais de celle pèche lointaine? Il ne faut qu'une gelée soudaine et des frimas imprévus pour me fermer à jamais le retour. Alors il me faudra

passer seul la longue nuit de l’hiver. Nous ne vivons pas , songez-y , dans ces contrées fabuleuses , dont les étrangerss menteurs nous font des descriptions si séduisantes, où l’année se partage entre des jours rapide-; et de courtes nuits ; où la même demeure sert pour l’hiver et pour l’été ; où les habitants se réunissent dans des maisons qui s’élèvent étages sur étages au-dessus de la terre; où ils vivent agréablement ensemble , passent les années avec des troupeaux d’animaux doux et paisibles qui paissent le gazon autour d’eux; où ils peuvent en tout temps aller d’un lieu à l’autre par des chemins bordés d’arbres, et franchir les eaux sur des routes élevées au-dessus de leur étendue ; où ils trouvent pour voyager aux contrées éloignées, des édifices placés de distance eu distance, qui les guident et les empêchent de s’égarer longtemps. Ici, au milieu même de nos étés, il nous est impossible de traverser nos montagnes, que couvrent des neiges qui ne s’écoulent jamais. Le seul moyen que nous ayons de gagner des lieux un peu éloignés, c’est de côtoyer dans nos bateaux les bords de la mer. Considérez, ma chère Ajut, qu’au bout de quelques jours d’été et de quelques nuits d’hiver (2) , la vie de l’homme est à son terme. La nuit de l’hiver est le temps du repos et de la gaîté, de nos plaisirs et de nos fêles. Mais quel plaisir me donnera la lumière de ma lampe, le goût délicieux de mes poissons, et la douceur de leur huile, si je ne vois Ajut me sourire?

Toute l’éloquence d’Amingaïlt ne persuada point Ajut. Sa fierté fut inexorable ; il fallut la quitter. Ils se séparèrent donc avec les promesses répétées de se rejoindre avant la nuit de l’hiver.

Amingaïlt, quoique affligé, voulut laisser à sa fiancée plus d’un gage de son affection. A son départ il lui fit présent de la dépouibe de sept faons, du duvet de cinq cygnes,- de onze veaux marins ; il lui donna encore un grand chaudron de cuivre, qu’il avait acheté d’un vaisseau étranger pour une moitié de b ileine ; il y ajouta deux cornes de licornes de mer, trois lampes de marbre et dix vases d’huile.

Ajut fut si éblouie de la richesse de ces dons, qu’elle voulut accompagner le jeune homme jusqu’au bord de la mer. Lorsqu’elle le vit entrer dans son bateau, elle éleva la voix, et fit tout haut des vœux qu’il pouvait entendre, priant le ciel de le ramener chargé de peaux et d’huile, conjurant les sirènes et les monstres de la mer de ne pas l’entraîner au fond de leurs abîmes, et l’esprit malfaisant des rochers de ne pas l’emprisonner , dans ses cavernes.

Elle resta quelque temps à suivre des yeux le bateau que les flots entraînèrent loin d’elle. Ensuite elle quitta le rivage, et regagna sa cabane à pas lents, triste el silen-

(1) La région dos Urnes est le paradis des Groénlandais. I.<- soleil, disent-ils, ne s’y couche jamais; l’huile s'y coutervs toujours fraîche; les provisions y sont toujours chau-

des. Telle est pour ces peuples la félicilé de ta vie future.

(2) L’été dans ccs contrées est uu jour de six mois; nue nuit de six iuo:s est l’hiver.

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cieusc. Depuis ce moment, elle mit de côté la fourrure de renne blanche ; négligea sa chevelure qu’elle laissa floltor à l’abandon, et ne se mêla plus aux jeux des jeunes filles. Elle tâcha de se distraire de ses pensées en s’appliquant aux ouvrages de son sexe, en ramassant de la mousse pour l’hiver, en séchant du gazon et des herbes pour fourrer les boites de son mari. Des peaux dont il lui avait fait présent, elle fit un habit de pécheur, un petit bateau cl une tente, et mit tout son art dans ces ouvrages destinés à Amingaïlt.

Tandis qu’elle occupait ses mains, elle charmait son travail par des chansons où elle exprimait ses vœux pour lui : « Puissent ses mains élre plus fortes que les griffes de l’ours, ses pieds plus légers que les pieds du renne 1 puisse sa flèche ne manquer j «mais son but, et son bateau ne faire jamais eau ! puisse-t-il ne jamais tomber sur les glaçons, ou s’évanouir dans les flots 1 que le veau marin vienne de lui-même se prendre à son harpon, et què la baleine blessée de son dard s’agite en vain dans les vagues 1 »

Les grands bateaux dont se servent les Groénlandais pour transporter leur famille, sont toujours conduits par les femmes; ce sont elles qui rainent ; nul homme ne voudrait s’abaisœr à toute espèce de travail qui ne demande ni adresse ni courage. Amingaïlt se trouvait obligé de r imer seul, et cette occupation oisive, n'employant que ses mains, laissait sa tête en proie à mille pensées. Mais il s’affermissait en se promettant d’employer les semaines de son absence à faire les provisions d’une nuit d’abondance. Il calma son agitation, et il exprima dans des. vers sauvages ses espérances, ses chagrins et ses craintes.

« O vie fragile et incertaine 1 les malheureux mortels peuvent-ils trouver quelque chose qui te ressemble mieux que le glaçon qui flotte sur l'ctendue des mers? Il paraît une montagne, il brille dans l’éloignement; mais bientôt il est battu des vents et de la tempête, le soleil le dissout, les rochers le brisent en éclats.

« Qu’esl-ce que le plaisir, sinon un rapide éclair, une aurore fugitive, qui brille au nord ? elle se joue un moment dans les airs, et réjouit l’œil du voyageur trompé ; O Ajul 1 pourquoi mes yeux se sont-ils arrêtés sur

toi ? Pourquoi t’ai je invitée à ma fête?

Cependant sois fidèle ; souviens-toi d’Amingaïlt, et quand il reiourncra vers toi, reçoisle avec lesourire. Je vais poursuivre lerenne et dompter la baleine ; je sens que rien ne pourra résister à la force de mon bras ; je serai invincible comme les frimas pénétrants de la nuit, infatigable comme le soleil d’été. Dans quelques semaines lu- me verras revenir heureux et riche , je régalerai tes parents des poissons les plus délicats : le renard et le lièvre te fourniront leurs fourrures ; le cuir impénétrable du bœuf marin te servira d’abri contre le froid ; la graisse de la baleine éclairera la demeure. »

Amingaïlt consolait ses chagrins, et s’animait au travail par ces idées flatteuses. Bientôt il reconnut de loin une baleine à l’agitation des flots écumants. Il saute dans son bateau de. pêche, distribue à ses compagnons leurs différents emplois, manie la rame et le harpon avec un courage et une adresse incroyables ; et partageant son temps entre IA chasse et la pêche, il suspend les tourments de l’absence.

Cependant Aj ut, occupée à faire sécher des peaux au soleil, malgré le négligé de sa parure, atlira sur sa beauté les regards de Norgsuk , au moment qu’il revenait de a chasse. Norgsuk était sorti d’une des plus riches familles du pays ; son père, le plus habile pêcheur du Groenland, avait péri en poursuivant de trop près une baleine monstrueuse. Sa fortune était grande ; il avait quatre hommes à son service, deux bateaux de femmes, quatre-vingt-dix cuves d’huile dans sa demeure, vingt-cinq veaux marins enterrés dans la neige pour ses provisions.

Dès qu’il eut vu Ajul, il jeta à ses pieds la peau d’un renne qu’il venait de prendre, et lui fit présent d’une branche de corail. Ajut refusa ses dons. Se voyant rebuté, Norgsuk eut recours à un stratagème. Il savait qu’Ajut devait consulter un anguckkok (1) sur ie bonheur de son mariage. 11 s’adressa au sorcier, et par un présent de deux veaux marins et d’une chaudière de marbre, il en tira la promesse de déclarer à Ajut, quand elle viendrait le consulter, que son fiancé était dans la région des âmes. Ajut en effet vint bientôt après, apportant au devin un habit qu’elle avait fait elle-même. Après lui avoir remis son présent, elle lui demanda quels étaient les • événements que l’avenir lui réservait, avec promesse d’une plus riche récompense au retour d’Amingaïlt, si sa prédiction répondait à ses désirs. Le devin savait son métier: en recevant les deux offrandes, il voulait en attirer d’autres ; il dit à la jeune fille qu’Amingaïll avait déjà empli deux bateaux, et qu’il reviendrait bientôt la trouver, riche de provisions ; il lui recommanda en même temps de tenir cette prédiction secrète.

Norgsuk, qui croyait avoir été servi autrement, renouvela ses propositions -a\ ce plus d’assurance ; mais trouvant Ajul inflexible, il s’adressa à ses parents ; il n’épargna ni les dons, ni les promesses. Le stérile Groenland produit encore assez de richesse pour corrompre la vertu d un pau\re habitant. Les parents d’Ajut oublièrent le mér.le et les présents d’Amingaïlt, et destinèrent leur fille à Norgsuk. Ajut employa tout pour les fléchir, prières, raisons, pleurs, mais voyant que les richesses du rival de son fiancé étaient plus fortes, elle s'enfuit dans les montagnes, d se retira dans une grotte où elle vivait de graines sauvages et des oiseaux ou des lièvres qu’elle pouvait attraper dans ses filets. Souvent elle se rendait sur le rivage de la mer, afin que son fiancé pût la

(!) Sorcier lapon. Voyez le mol Angcekkck.

trouver là à son retour. Enfiu elle découvre sur les flots le grand bateau dans lequel Amingaïlt était parti: elle le voit s’approcher lentement chargé de provisions, et raser la côte. Elle court; les bateliers, la voyant, s’approchent et lui apprennent qu’Amingaïlt , après la pêche finie, ne pouvant supporter la lenteur du grand bateau de charge, les avait devancés dans son léger bateau de pêche, et qu’ils étaient surpris de ne le pas trouver arrivé le premier.

A cette nouvelle, Ajut, désespérée, trouvant un bateau de pèche tout prêt, s’y jette sans hésiter et s’élance, disant qu’elle allait chercher Amingaïlt. Elle disparut bientôt ; et jamais depuis on n’eut de ses nouvelles, ni de celles d’Amingaïlt.

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