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LE VAISSEAU MERVEILLEUX

Ballade flamande, traduite par M. A. Van Hasselt.

Revêtu de la robe du pèlerin, et la tête nue elles pieds nus, où vas-tu, voyageur, où vas-tu marchant toujours, priant toujours? Rien ne peut donc t’arrêter, ni le sourire des jeunes filles qui, à ton passage, se sentent prises pour toi d’amour et de pitié, ni l'hospitalité des belles châtelaines dont les manoirs crénelés s’ouvrent à tout voyageur,

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mais ne s’ouvriront jamais à aucun voyageur avec plus de plaisir qu’à loi? Rien de tout cela ne peu» donc t’arrêter? Revêtu de la robe du pèlerin, et la tête nue et les pieds nus, où vas-tu , vovageur, où vas-tu marchant toujours, priant toujours?

Le visage amaigri et les pieds déchirés par les ronces et les cailloux , il va le jour tout entier. Sa soif, il l’étanche à la source qui coule le long de la route. Sa faim, il l’apaise en mangeant les fruits qui croissent au bord du chemin. Et la nuit il couche sur la dure. Il traverse ainsi les villes et les villages, les campagnes et les forêts , les plaines et les montagnes. Il franchit ainsi les fleuves elles rivières. Et chaque fois qu’une église se présente sur son passage, il s’agenouille sur le seuil et prie en se frappant le front sur la pierre. Personne ne sait d’où il vient, ni quelle langue il parle. On voit seulement qu’il marche vers le Nord, toujours vers le Nord.

Une marque rouge est imprimée sur son front, une marque rouge que rien ne peut effacer, ni l’eau pure des sources, ni l’eau consacrée par L’Eglise pour les bap êmes. Seraitce le juif-errant, le juif que le Christ chargea de sa malédiction en montant au Calvaire? Non; car il s’arrête et plie le genou quand la cloche sonne l’Angelus. Non, car les petits enfants sourient en le voyant, parce que leurs mères disent : — Voilà un saint qui passe. Non; car il porte un rosaire , auquel pend une croix d’argent et l’image de la sainte Vierge avec l’enfant Jésus.

Que la tempête se démène dans l’air, quela pluie tombe à flots pressés, ou que la grêle hache les blés des champs, que le soleil brûle les feuilles aux branches des arbres, ou que les vents soufflent à déraciner les chênes, il va sans s’arrêter. Deux figures, visibles pour lui seul, ne le quittent jamais. Le jour elles marchent à côté de lui. La nuit elles veillent pendant qu’il dort. L’une est vêtue en blanc et porte sur la tête une auréole lumineuse ; l’autre est vêtue de noir et a les regards obscurcis d’un perpétuel nuage de deuil. Ces deux hommes lui disent des choses que nul mortel n’entend ni ne pourrait comprendre s’il les entendait.

— Arrête 1 arrête 1 lui dit l’homme noir. Que la vie ait au moins un charme pour toi 1 Laisse ton cœur s’épanouir comme une rose de mai aux baisers d’une femme. J’en ai de si belles dans mon royaume, que le plaisir court dans les veines de celui qui les regarde : des blondes aux yeux azurés comme ces fleurs que le printemps sème sur les bords des lacs; des brunes aux yeux noirs et brillants comme le jais qui étincelle au soleil. — Marche 1 marche 1 lui dit l’homme blanc. Le salut t’appelle là-bas, le salut et l’éternel bonheur. La porte du ciel attend ta venue pour ouvrir ses battants d’or, et les anges apprêtent leurs ailes aériennes , pour venir au-devant de toi et te sourire avec leur doux sourire. Et il marche toujours vers le Nord.

— Arrête! arrêtel lui dit l’homme noir.

Que le bruit des banquets réveille la joie

dans ton âme! Sous les lambris étincelants de mes palais, la table des festins est toujours dressée. Les chansons y retentissent toujours comme des échos qui ne s’endorment jamais, et toujours y résonne le choc des coupes où fume le vin couronné de roses. — Marche! marche ! lui dit l’homme blanc.

Une place t’est réservée au banque! où siègent les saints et les archanges. Le chœur des séraphins y sème, au souffle embaumé du vent, l’harmonie de ces musiques auxquelles Dieu lui-même se réjouit et que la poésie des hommes n’a pas même rêvées. » Ainsi ses deux compagnons lui parlent tour à tour, et il marche vers le Nord.

Quand la terre manque à ses pieds et qu’il est parvenu au bord de la mer, voilà que, dans une chaloupe amarrée au rivage, un homme lui fit signe et l’appela, disant: «Nous t’attendons! » El il comprit que c’était le signe promis par le vieux moine, et il entra dans la chaloupe qui prit le large aussitôt, s’avançant vers un navire prêt à lever l’ancre et à jeter scs voiles au vent. Il monta sur le navire dont la poupe arrondie portait un nom de démon, écrit en lettres brunes. Mais à peine fut-il debout sur le tillac, que les voiles s’ouvrirent à grand bruit comme de> ailes, et que tout fut enlevé comme la feuille sèche d’un arbre, enlevé par l’ouragan d’automne.

Et maintenant il est seul sur le navire maudit, seul avec l’homme blanc et l’homme noir. Tous deux sont assis à une table, silencieux et roulant sans cesse devant eux des dés faits avec des os ramassés dans une liuildeNoël.sous les bras d’un gibet. El lui les regarde et ne sait pas que c’est son âme qu’ils jouent, son âme qui, au jour du jugement dernier, doit appartenir au démon ou à Dieu. Depuis six siècles il les regarde jouer ainsi. Depuis six siècles le vais-eau maudit laboure ainsi les vagues de l’Océan, entraîné sans relâche par le souille de la tempête. Quand il passe avec ses voiles gonflées et ses cordages qui sifflent, l’ours blanc du Nord croit que c’est un tourbillon qui arrive, et il hurle en se cachant dans les crevasses des glaçons.

Que la tempête se déchaîne ou que le calme règne, l’été et l’hiver, le jour et la nuit, il cingle toujours à travers les ravins des flots, sans que les vergues se brisent ou que les antennes se rompent sous les assauts mulli pliés des vents. El cependant il n’a ni pilote, ni capitaine, ni matelots pour le conduire. Rien qu’un fanal qui le guide, et ce f inal est un volcan. Enveloppé des plis d’un brouillard.il se montre souvent aux pêcheurs des îles du Nord , et ils ionl le signe de la croix quand il apparaît. Les marins dont les proues sillonnent l’Occan boréal le pressentent de loin, et, avant même de voir ses mâts penchés, ils se détournent avec effroi de son passage, en disant : — Voilà le vaisseau maudit qui arrive!

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