‹ Dictionnaire des sciences occultesChapitre 167 sur 222 · VA · texte numérisé non relu

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extrême; la chaloupe où je me trouvais n’était plus à gouverner. Je tenais fermement embrassé mon vieux compagnon d’infortune; nous nous jurâmes de ne pas nous séparer. Le jour commença à poindre; mais, aux premiers rayons de l’aurore, le vent saisit notre frêle embarcation, et nous roulâmes dans la mer. Je ne revis plus un seul des hommes de l’équigage. Tout avait disparu; quand je revins à moi, je me reirouvai dans les bras de mon vieux serviteur qui s’était sauvé sur la chaloupe renversée et m’avait entraîné avec lui. La tempête cependant s’élait entièrement calmée. Nous ne voyions plus rien autour de nous, plus rien du navire péri. Riais, à quelque distance de nous, flottait un autre vaisseau vers lequel le courant des flots nous poussait. A mesure que nous en approchions, je reconnus pius distinctement ce vaisseau : c’était le même qui avait passé à côté de nous durant la nui! et qui avait fait pâlir le capitaine. Un frisson étrange me saisit à la vue de ce bâtiment. Cette singulière parole : « Voiià la mort qui cingle là-bas, » parole qui s’était pourtant si bien réalisée, et plus encore l'aspect désolé de ce pont où rien ne se montrait, bien que nos voix appelassent de toutes leurs forces, tout cela me remplit d’une inexplicable terreur. Pourtant c’était notre unique moyen de salut. C’est pourquoi nous louâmes le prophète qui nous avait si iniracuieusementgardés.

Au tribord du navire pendait un long câble. Nous nagions de toutes nos forces pour l’atteindre: nous y réussîmes enfin. J’appelai à grands cris pour que l’on nous aidât à monter. Personne ne répondit; un silence profond sur le tillac, un silence de mort. Nous grimpâmes le long du câble, moi le premier, car j’étais le plus jeune. Mais quelle épouvante me saisit! Quel horrible spectacle s'offrit à mes regards , quand je mis le pied sur le pont! Tout était couvert de sang; vingt à trente cadavres épars devant moi ; au grand mât un homme se tenait debout, richement vêtu ei le sabre à la main, le visage couvert d’une pâleur effrayante et le front percé d'un énorme clou qui l’attachait au bois : il était mort aussi. La terreur m’avait paralysé; je ne respirais qu’avec peine. Mon compagnon cependant m’avait rejoint.

Lui aussi fut frappé d’épouvante à ce hideux spectacle. Nous étions restés quelques minutes ainsi, immobiles et implorant le prophète par une prière silencieuse que nous récitions en nous-mêmes ; et, fortifiés ainsi, nous nous hasardâmes à aller plus loin. A chaque pas nous regardions avec effroi autour de nous, craignant de rencontrer quelque chose de plus horrible encore ; mais plus rien; rien de vivant; rien que nous et la large mer dont les flots ondoyaient gaiement au soleil. Nous parlions à voix basse, comme si nous craignions que nos voix n’eussenteu le pouvoir de réveiller les morts et de faire se retourner vers nous les yeux éteints du capitaine cloué au mât.

Nous étions parvenus à un escalier qui

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descendait dans l’intérieur du navire; involontairement nous fîmes halte tous deux en nous regardant et sans que l’un de nous osât dire sa pensée à l’autre.

— O maître 1 dit mon compagnon , il s’est passé quelque chose d’horrible ici. Cependant, quand même le navire serait là-bas plein d’assassins , j’aimerais mieux me rendre à discrétion que rester plus iongteinps parmi les morts.

Je pensais comme lui ; nous prîmes courage et nous descendîmes l’escalier, mais là, comme sur le tillac, il y avait un profond et morne silence qu’interrompait seulement le bruit de nos pas. Nous étions parvenus devant la porte de la salle du capitaine. Je mis l’oreille contre la porte : toujours le même silence. J’ouvris, et nous entrâmes. Là. un grand désordre, un péic-mêie de toutes choses, des armes, des vêtements, des flacons, des verses, les débris d’un banquet, une table servie. Nous allâmes ainsi de chambre en chambre; partout le môme spectacle. Puis, dans l’entrepont, une riche cargaison desoie, de perles, de gomme, de parfums.

Nous nous restaurâmes à la table servie encore dans la chambre du capitaine et remontâmes sur le tillac dont nous résolûmes de laver le sang après avoir jeté les cadavres dans la mer. Un frisson inexplicable nous saisit tous deux quand nous trouvâmes qu’il était impossible de les remuer. Us étaient comme attachés au plancher par un lien invisible; pour les enlever, il eût fallu les détacher avec les planches, et nous n’avions pas à la main les instruments nécessaires. Le capitaine était aussi immobile, et n us ne pûmes tirer de sa main le sabre qu’elle tenait comme un étau de fer.

Nous passâmes la journée tout entière au milieu de cette hideuse compagnie de morts. Quand le soir fut revenu, je permis au vieux Ibrahim de se coucher : moi je voulus passer la nuit sur le iillac pour voir s’il ne se présenterait pas quelque moyen de salut. La lune était montée au ciel : d’après la position des étoiles, je jugeai qu’il pouvait être onze heures. Alors je fus pris d’un sommeil invincible; je ne tardai pas à m’endormir derrière une barrique renversée sur le pont. Cependant c’était plutôt un engourdissement qu’un sommeil : car j’entendais distinctement le clapottement des flots qui battaient les flancs du navire et le frisson des voiles qui s’ouvraient et se gonflaient au vent. Tout à coup je crus ouïr des voix et des pas d’hommes sur le tillac. Je voulus me lever pour voir ce que c’était; une force invisible tenait mes membres enchaînés, et il ne me fut pas possible d’ouvrir les yeux. Les voix devinrent de pius en plus distinctes ; c’était comme si le joyeux équipage allait et venait autour de moi. Parfois je crus distinguer la voix puissante du commandant et entendre les voiles qu’on déployait et les cordages qui criaient autour des poulies. Mais peu à peu mes perceptions devinrent plus indistinctes, et je tombai dans un sommeil plus profond, où retentissaient vaguement un cliquetis

d’armes et un bruit de combatyints. Quand je me réveillai, le soleil était déjà depuis longtemps levé et me brûlait dans le visage. Je regardai avec étonnement autour de moi; la tempête que nous avions subie, le vaisseau inconnu où nous nous trouvions, ces morts que j’avais vus, les étranges rumeurs que j’avais entendues pendant celte nuit, tout cela me parut un rêve; je me fus bientôt convaincu par mes yeux que rien n’était changé autour de moi. Tous ces morts étaient là immobiles comme devant, le capitaine toujours debout cloué à son mât. Je me levai pour rejoindre mon vieux compagnon, il était assis pensif et triste dans la chambre du capitaine.

— O maître, dit-il, lorsqu’il me vit entrer, j’aimerais mille fois mieux être précipité dans les profondeurs de la mer , que de passer encore une nuit dans ce vaisseau ensorcelé. — Je lui demandai ce qui le faisait parler ainsi.

— A peine , répondit-il , avais-je dormi quelques heures, que je me réveillai et que j’entendis courir à droite et à gauche aueessus de moi. Je pensai d’abord que c’était vous, mais i! y avait au moins vingt hommes qui criaient qui s’appelaient à haute voix. Enfin, un pas lourd et pressé descendit l’escalier. En ce moment, mes perceptions devinrent moins claires; par intervalles seulement je vis le même homme qui est là cloué au mât, s’asseoir à celle labié et boire en chantant et en trinquant avec l’habit écari i le que vous voyez là couché mort dans ce coin.

Ainsi parla mon compagnon.

Ce n’était doue plus un rêve ; c’était birn réellement les morts que nous avions entendus. L’idée d’être embarqués en une telle société me paru! horrible. Mon vieux Ibrahim, quand il eut fini de parler, était retombé dans la triste rêverie d’où j’étais venu le tirer.

— Maintenant j’y suis ! s’écria-t-il tout à coup.

Il venait de se rappeler je ne sais quelle parole qu’il avait apprise de son père, vieillard plein desagesse elqui avait vu lemonde, parole toute-puissante contre les visions suscitées par magie et contre l’apparition des esprits. Il pensait aussi qu’il serait possible de conjurer ie sommeil surnaturel qui nous avait pris, en récitant avec zèle des versels du Coran. L’idée du vieillard me parut bonne et sage. Pleins d’une attente inquiète nous vîmes arriver la nuit. A côté de la chambre du capitaine, il y avait un petit cabinet où nous résolûmes de nous enfermer. Nous perçâmes dans ta porte de séparation plusieurs trous assez grands pour voir tout ce qui se passerait dans celle chambre ; Ibrahim écrivit le nom du prophète dans les quatre coins de notre réduit; puis la porte lut fermée.

La nuit était venue; il pouvait être onze heures environ, quand un sommeil invincible s’empara de moi. Ibrahim me conseilla de réciter comme iui des versets du Coran ;

ce que je fis et je restai éveillé. Aussitôt un bruit effroyable se fit sur le tillac; des pas se firent entendre dans l’escalier. Le vieillard murmura l’exorcisme qu’il avait appris de son père :

Si vous descendez du haut de l’air, — Si vous montez des profondeurs de l’Océan, — Si vous avez dormi dans les lénèbres de la tombe, — Si vous êtes nés dans le feu, — Allah est votre seigneur et maître, — Et tous les esprits lui obéissent.

Je n’avais pas une foi complète dans l’exorcisme d’ibrahim; mes cheveux s’étaient dressés sur ma lête. La porte de la chambre du capitaine s’ouvrit. Lui-même entra , son front était percé du clou qui l’attachait au mât ; son sabre était remis dans le fourreau. Un autre l’accompagnait; tous deux prirent place à la table et burent copieusement en parlant avec une grande vivacité, dans une langue inconnue. Lecompagnon du capitaine se leva avec un rire sauvage, lui fit signe; et tous deux sortirent, le sabre à la main. Alors la rumeur alla toujours croissant sur le pont. C’étaient des cris, des pas, des hurlements et des rires. Puis tout à coup un profond silence. Le malin venu , nous trouvâmes tout dans l’état où nous l’avions laissé la veille.

Ainsi plusieurs jours s’écoulèrent. Nous avancions toujours vers l’orient, où, d’apres mes calculs, devaient se trouver des terres. Mais tout le voyage que nous pouvions avoir fait le jour se défaisait la nuit, car chaque malin nous nous retrouvions au même point, quand le soleil se levait. Je ne pus m’expliquer cela qu’eu admettant que, la nuit, les morts revenaient à pleines voiles sur leurs pas. Pour l’empêcher, nous carguâmes toutes les voiles, et nous écrivîmes le nom du prophète sur des morceaux de parchemin que nous liâmes autour. La nuit suivante il se fit le même bruit; le matin, cependant, les toiles n’avaient pas été déployées. Nous les ouvrîmes au vent tout le jour et les jours suivants ; et, le sixième, nous avions fait tant de chemin que nous découvrîmes enfin une terre à l’horizon. Nous rendîmes grâce à Allah et au prophète. Le septième jour nous nous trouvâmes à une légère distance d’une ville. Nous jetâmes l’ancre dans la rade; et, dans un canot que nous mîmes en mer, nous nous avançâmes à force de rames vers le rivage. Nous prîmes terre après environ une demi-heure de manœuvres. A la porte de la ville je demandai comment elle s’appelait et j’appris que c’était une ville indienne située non loin de l’endroit pour lequel nous nous étions d’abord embarqués. Après être descendus dans un caravansérail, mon compagnon et moi , je m’informai d’un homme sage et instruit , et fis entendre à mon hôte que je désirais en voir un qui fût inilié dans les secrets delà magie, il me conduisit dans une rue écartée, et frappa à ta porte d’une petite maison sans apparence. Un ouvrit, et mon hôte me quitta après m’avoir recommande de demander Àbbas-Muley.

J entrai. Un petit homme avec une barbe blanche et un luiig nez vint au-devant de

m vai

moi. Je lui dis que je cherchais le sage Mu ley.

— C’est moi-même, répondit-il.

Je lui racontai toute l’histoire de notre voyage, et lui demandai un moyen de retirer les morts du navire. 11 pensait que l’équipage avait été ensorcelé à cause de quelque crime, et que le charme pourrait se détruire si on les transportait à terre; mais que pour cela il fallait détacher les planches sur lesquelles ils étaient couchés. Je promis de le récompenser richement s’il voulait me faire aider de ses serviteurs pour enlever ces morts. 11 consentit, et nous nous mîmes en route avec cinq esclaves armés de scies et de haches. Chemin faisant, Muley ne put trouver assez de paroles pour louer l’idée qui nous était venue de nouer autour des voiles des versets du Coran. Il dit que c’était le seul moyen de nous sauver.

Le jour venait de se lever quand nous atteignîmes le navire. Nous nous mîmes incontinent à l’ouvragé; une heure s’était à peine ecoulée qu’il y avait déjà quatre des morts descendus dans le canot. Les esclaves de Muley furent chargés de les conduire au rivage et de les enterrer. Ils racontèrent , à leur retour, qu’à peine déposés sur la terre, les cadavres étaient tombés en poussière.

Avant le soir, il n’y avait plus un seul mort sur le navire, si ce n’était celui qui était cloué au grand mât. Malgré tous nos efforts pour retirer le clou, nous ne pûmes le faire sortir delà largeur d’un cheveu. Alors Muley ordonna qu’on apportât un vase rempli de terre. Quand le vase fut là, le sorcier prononça une formule magique et sema la terre sur la tête du mort qui ouvrit les yeux, souleva lentement la poitrine et secoua ses cheveux d’où ruisselait le sang qui recommença à couler de la blessure ouverte à son front.

— Qui m’a conduit ici, demanda-t-il après s’étre un peu remis. *

Muley me montra du doigt , et je m’avançai vers le capitaine.

— Merci, inconnu, reprit-il. Tu m’as sauvé de très-longues souffrances. Depuis quinze ans mon corps a erré sur les flots, et mon âme était condamnée à y revenir chaque nuit. Mais maintenant ma tête a touché la terre, et je puis retourner en paix vers mes aïeux.

Je le pressai de raconter de quelle manière il avait été condamné à cette horrible punition.

— Ilyaquinzeans, dit-il, j’étais un des plus richeset des plus puissants habitants d’Alger. L’amour du gain me poussa à monter un corsaire et à dépouiller les navires marchands sur les côtes isolées. J’avais, pendant quelque temps, exercé ce métier maudit, lorsque, dans un port de l’île de Zante, je pris à bord un derviche qui avait demandé à faire le trajet pour rien. Nous riions du saint homme qui nous reprochait durement notre sauvage impiété. Un jour, irrité de ses paroles, je lui plongeai mon poignard dans la poitrine.

(I) Wierus, in Pseudomonnrch. dæmon.

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