LE BARBIER DE NUREMBERG
Dix heures venaient de sonner à la grosse horloge de l’hôtel de ville; le barbier de l’université, après avoir raclé le menton à une douzaine d’étudiants, se préparait à s’aller coucher, quand tout à coup la porte de sa boutique s’ouvrit, et un homme de petite stature, ramassé dans sa petite taille, s’avança vers lui avec vivacité. Son ventre avait une telle rotondité, qu’il eût fait honneur au plus digne bourgmestre; son visage , ses jambes, et tout le reste de sa personne, portaient les mêmes signes d’embonpoint. Son air et son langage accusaient un homme exempt de souci. Son costume était étrange. 11 portait un chapeau verni à bords trèslarges, un habit noir hors de mode, une culote grise avec des boucles de cuivre. Sa chevelure noire tombait sur ses épaules : ses moustaches étaient épaisses , et sa barbe avait au moins cinq jours de date.
Il salua, s’assit sans cérémonie dans le fauteuil qui recevait les clients du barbier, et passant sa main sur son épaisse barbe , il dit enfin : — Pouvez-vous me raser?
-- Monsieur? fit le barbier comme s’il n’avait pas entendu.
— Je vous demande si vous pouvez me raser , répondit l’autre d’une voix forte. Lsl-ce que je viens ici pour autre chose?
Le barbier était un homme grand, maigre, monté sur des jambes en fuseau, âgé d’environ cinquante ans; le courage n’avait jamais été le côté brillant de son caractère. Néanmoins, il avait trop de dignité personnelle pour se laisser braver par un étranger dans sa propre maison. Il écouta donc la question de son insolent visiteur avec une assurance qui ne lui était pas ordinaire.
— Vous me demandez, Monsieur, si je puis vous raser, dit-il en continuant à repasser un rasoir qu’il tenait à la main; je n’y vois point d’obstacle, malgré l’heure avancée. Je puis raser tout homme qui a barbe au menton. Vous ne serez pas plus difficile à raser qu’un autre, quoique votre barbe ait quelque ressemblance avec le poil d’un hérisson ou de tout autre animal de cette espèce.
— Ahl fort bien; vous me raserez donc, répondit l'autre, qui se mettant à l’aise dans le fauteuil, se débarrassa de sa cravate, et se mil dans la posture d’un homme qui va être rasé.
11 plaça ses lunettes sur son nez maigre et allongé, et tendant le menton d’un air malin et ironique, il fixa sur l’étranger des regards qui n’étaient rien moins que satisfaits. Enfin il rompit le silence. — Je dis, Monsieur, que je puis raser tout le monde, mais
— Mais quoi? dit l’autre avec mécontentement.
— Mais vous, je ne veux pas, reprit le barbier.
Et il se remit à repasser son rasoir comme auparavant, sans faire plus d’attention au nouveau venu. Celui-ci parut tout étonné de ce langage, el regardait le barbier d’un air de surprise mêlé de curiosité.
Mais la curiosité fit bientôt place à la colère ; ses joues enflèrent et ac*quirent presque la rondeur et la dimension d’une énorme citrouille.
— Ne pas me raser, moi! s’écria-t-il, vomissant tout à coup de ses poumons et de ses joues la masse d’air qui s’y accumulait. L’explosion de cet orage fut terrible. Le barbier tremblait.
— Ne pas me raser, moi! s’écriait l’étranger. Et le silence continuait à régner.
— Ne pas me raser 1 répéta le petit hommo une troisième fois, plus haut que jamais, en s’élançant hors de son siège, d’un bond extraordinaire pour sa corpulence.
Le barbier en fut alarmé; il posa son cuir et son rasoir sur la cheminée, sans trop savoir ce qu’il faisait.
— Voulez- vous m’insulter dans ma propre maison? murmura-t-ii avec tout le courage qu’il put appeler à son aide.
— Sang et tonnerre, qui parle de vous insulter? Je veux être rase. Qu’y a-t-il à cela d’extraordinaire?
— Je ne rase point après dix heures, reprit le barbier; d’ailleurs, je ne travaille que pour les professeurs et les étudiants de l’université. Il m’est défendu d’exercer sur le visage de tout autre, de par le révérend docteur Anhelat et le sénat académique.
— Le docteur Anhelat, répéta l’autre avecun sourire de mépris ; qui diable cela peut-il être?
— C’est le prévôt de l’université, et le professeur de philosophie morale.
— Quoil ce cuistre d’Anhelat donne de tels ordres! Je n’ai pas le temps de passer.
(!) Musæus a tiré pa li de cette tradition dans 3a lé^eule intitulée l’imoar muet
ici toute la nuit, je n’ai qu’une chose à vous dire; c’est que si vous ne me rasez pas, ce sera moi qui vous raserai, et de la bonne manière encore.
Joignant l’action à la parole, il étendit le bras, saisit le barbier par le nez et le cloua sur la chaise que lui-même venait de quitter.
L’autre, interdit par la rapidité du mouvement, regardait avec surprise l’auteur de celte action audacieuse; ce ne fut qu’en sentant sur son visage l’impression froide et humide du pinceau à savon qu’il fut rappelé à sa situation présente. 11 voulut se lever, mais il fût remis en place par le bras vigoureux et inflexible du petit homme.
Il n’eut plus d’autre ressource que de tourner la tête à droite, à gauche, pour éviter le fatal pinceau, mais ses efforts étaient inutiles. Son front, son nez, ses joues, ses oreilles, furent barbouillés de la matière savonneuse. Lorsqu’il essayait de crier, ses efforts n’étaient pas plus heureux; l’infatigable petit homme lui remplissait la bouche d’écume, et continuait avec plus d'énergie que jamais. D’une main il le tenait à la gorge ; de l’autre, armé du pinceau, il poursuivait son opération, riant aux éclats et jouissant avec la joie la plus bruyante de la scène qu’il avait sous lès yeux.
A la fin, le barbier parvint à prononcer quelques mots :*ce fut pour crier merci de toutes ses forces, promettant de raser son oppresseur à toute heure et partout où il ie désirerait, malgré les ordres du docteur Anhelal et du sénat académique.
Cette déclaration lui donna quelque relâche. II se leva temblant. Son premier soin lui de se délivrer de la mousse qui attestait son humiliation, tandis que le petit homme se remettait tranquillement sur la chaise, se pâmant presque de rire.
Le barbier stupéfait préparait ses instruments pour l’opération qu’il devait exécuter, quoique d’une manière différente, sur son adversaire. Il agissait avec lenteur, se donnant ainsi le loisir de se remettre de la secousse qu’il avait éprouvée. Enfin, tout disposé, le rasoir repassé, il attacha une serviette sous le menton de sa nouvelle pratique; et il allait commencer à couvrir de mousse son menton, lorsque celui-ci s’écria : — Arrêtez 1
Le barbier, effrayé comme un braconnier pris en flagrant délit, recula de quelques pas, regardant l’autre avec une (erreur mal dissimulée.
— Prenez garde, au moins; n’allez pas me couper la eorge! dit l’étranger d’une voix forte.
— Mon état est de couper la barbe, et non la gorge, répondit humblement le barbier.
— Sans doute; mais je ne suis pas obligé de vous croire sur parole; ainsi, prenez-y garde. Si vous me coupez la gorge, je vous lais sauter ’la cervelle, voilà tout. Èt mettant la main dans une des larges poches de son habit, il en tira un pistolet d’arçon, i arma et le posa sur une chaise près delui.
— Mainlenaut, commencez, continua-t-il,
et rappelez-vous bien que, si vous m’égratignez tant soit peu le menton, ou si vous y laissez un seul poil, je vous casse la tête. Vous voilà dûment avisé.
La vue de celte arme terrible augmenta, comme on le pense bien, la terreur du barbier. Sa main tremblait comme la feuille, il se remit à préparer le savon, et il employa dix fois plus de temps qu’il ne l’avait jamais fait dans aucune autre occasion, à savonner le visage de l’inconnu. Il redoutait d’approcher son rasoir de son menton ; aussi prit-il le parti de continuer à savonner indéfiniment, plutôt que de courir le risque de recevoir une balle de pslolet dans la tête. Ce délai lui fut utile, et donna le temps à sa main de recouvrer son assurance. L’étranger n’y trouvait rien à dire; au contraire, sa bonne humeur semblait renaître sous le chatouillement agréable du pinceau; et, se mettant à siffler gaiement, il lançait l’écume de scs lèvres sur la face du barbier, avec une apparence de satisfaction.
Une demi heure s’était écoulée depuis que ce dernier avait commencé, et il en était encore à celte opération préliminaire, qui paraissait plaire au petit homme; car loin de se plaindre do sa longueur, il continuait à siffler et à fredonner, au grand déplaisir de notre barbier, qui n’éprouvait pas peu de difficultés à promener légèrement son pinceau sur une physionomie aussi mobile.
11 y avait près de trois quarts d’heure quM frictionnait le menton de cet étrange personnage, sans entrevoir de terme à son labeur; le petit homme lui riait toujours au nez, et l’éternel « Savonne toujours 1 » sortait de sa bouche dès que le barbier semblait prêt à abandonner le pinceau. Celui-ci avait d’ailleurs assez présent à l’esprit le châtiment d’une première résistance; et de plus il avait devant les yeux le pistolet menaçant.
11 est impossible de se faire une idée des angoisses du barb er. 11 se trouvait comine enfermé dans un cercle magique. Ses forces éiaient près de l’abandonner. Mais s’arrélail-il un moment, l’éternel «Savonne toujours 1 » retentissait à ses oreilles ; s’il voulait prendre son rasoir, il était rappelé par le même cri ; et s’il refusait de raser, il courait le risque d’êlre rasé lui-même.
— Savonne toujours I criait l’étranger d’une voix de stentor, en enfonçant ses doigts dans les boucles de sa noire et épaisse chevelure, et ouvrant dans son ri r • une bouche capable d’avaler la pleine lune.
— Je n’en puis plusl dit enfin le barbier en laissant tomber ses deux mains de fatigue et d’acc iblement,
— Vous n’en pouvez plus? Je vais vous guérir de cela. Avalez-moi quelques gouttes de celle liqueur merveilleuse, l’clixir de Méphistophélès, l’aini du docteur Faust.
En disant cela, il tira de sa poche une bouteille de liqueur rouge, la déboucha, et avant que le barbier y eût pris garde, il le força d’en avaler la moitié.
— Maintenant, savonne toujours ! continua-t-il, ii n’y a rien de tel.
vis
Confondu par la rapidité de cette aition, le pauvre homme n’eut pas le temps de réfléchir, et trempant de nouveau le pinceau dans le savon, il continua comme auparavant. Réchauffé par ce qu’il avait avalé, il sentait une vigueur nouvelle se répandre dans tous ses membres; tandis que le peut homme ne cessait de crier : « Savonne toujours; » se tordant et grimaçant de la même manière.
L’horloge du collège avait sonné onze heures. Une demi-heure s’était encore écoulée, et minuit approchait. Le barbier continuait sa tâche indéfinie, et l'étranger ses vociférations éternelles : « Savonne toujours! » Enfin l’obscurité devint si grande, qu’il voyait à peine son pinceau. La lampe, ap;ès avoir jeté quelques éclairs de sa lueur vacillante comme un météore mourant, s’éteignit; il ne restait plus dans le foyer que quelques charbons rouges qui répandaient à peine un peu de chaleur et une faible lumière. La chambre n’était éclairée que par les pâles rayons de la lune. Les angoisses du barbier croissaient avec l’obscurité ; sa main pouvait à peine tenir le. pinceau qu'il maniait au hasard, tantôt rencontrant, et tantôt manquant le visage de l’étranger; mais h'ea que l’obscurité fût complète et que l’horloge (lu collège eût sonné minuit, celui-ci ne donnait aucun signe de fatigue. Son refrain continuait encore : « Savonne toujours ! »
Bientôt il sembla s’endorm r, et il commença à ronfler. De temps en temps, un long murmure: « Savonne toujours!» sortait de sa poitrine comme du fond du tombeau. Les têtes à perruques elles-mêmes murmuraient les mêmes syllabes, sur le même ton et avec la même lenteur.
Un nuage ayant éclipsé la lune, la chambre se trouva dans l’obscurité la plus complète; le barbier fut saisi d’une impression de tern ur inexprimable.
Sa maison s’ouvrait sur le cimetière du collège, environné de tous côtés de hautes murailles et régulièrement fermé chaque soir. Tout contribuait à rendre sa position plus affreuse.
Pourtant la souffrance lui rendit un peu de courage, et, se retournant tout à coup, il se dirigea rapidement vers la porte dans i’inlenlion de s’échapper.
Mais à peine avait-il fait quelques pas vers le seuil, qu’un cri : « Savonne toujours 1 » plus fort que jamais, l’arrêta immobile.
Les cris de ce personnage devinrent alors plus violents.
— Vous n’êtes pas fatigué, j’espère? dit-il. Voulez-vous une seconde potion de mon élixir?
— Nous avons plus besoin de lumière que d’élixir, répondit le barbier avec effort.
— Eh bien! savonnez toujours 1 nous ne manquerons pas de lumière. En voici deux qui vous suffiront.
Le barbier recula d’épouvante. Au milieu de l’obscurité, il vit étinceler deux yeux effrayants qui se fixèrent sur lui. C’éiaient ceux du petit homme; leur éclat ressemblait
à la lueur affreuse des spectres qu’on voit errer la nuit dans les cimetières. Sous leur reflet, ses joues, autant que le savon permettait d’en apercevoir la couleur, devinrent d’un rouge cramoisi ; son épaisse chevelure semblait transformée en noirs serpents, et lorsqu’il riait, l’intérieur de sa bouche, et 1 ; fond de sa gorge ressemblait à l’ouverture d’une fournaise ardente.
L’baleiue qui s’exhalait de celte source brûlante était enflammée, suffocante et sulfureuse, comme une émanation de l’enfer.
Celte vue glaça le sang dans les veines du pauvre barbier; il ne voit plus de salut que dans la fuite; jetant loin de lui le pinceau, il s’efforce de s’élancer vers la porte en murmurant dans l’angoisse du désespoir :
— Seigneur, Seigneur, ayez pitié de moi 1 j’ai rasé le diable I
Retrouvant un peu ses forces, il s’élance à travers le cimetière. Mais il y avait à peine une demi-minute qu’il s’était enfui, lorsque ses oreilles furent frappées des éclais de rire affreux de l’étranger et de son cri horrible encore : « Savonne toujours 1 » Un instant après, il entendit derrière lui le bruit de ses pas. 11 voulut redoubler d’elTorts, et courut vers la tour du clocher, qui se trouvait ouverte. 11 entra, mais l’autre le suivait de près. Il monla l’escalier de la tour avec la rapidité de l’éclair. Au sommet il savait une porte qui donnait sur une terrasse extérieure; s’il pouvait l’atteindre, il était sauvé, n’ayant qu’à fermer celle porte en dehors pour arrêter la poursuite de son ennemi. Vain espoir! Lorsqu’il se précipitait sur la terrasse, le petit homme y arrivait aussi. Audessus d’eux la flèche de l’église s’élevait à cent trente pieds; au-dessous s’étendait un abîme plus profond encore. Le barbier sentait ses dents claquer, ses genoux trembler :
— Ha! ha! s’écria son persécuteur, à quoi pensez-vous maintenant, mon vieux? Savonnez toujours, savonnez-moi jusqu’à six heures du matin. Prenez votre pinceau et votre boîte à. savon. Mais qu’en avez-vous fait?
— Je les ai jetés, bégaya le barbier t rrifié.
— Jeté'! j’ai bien envie de vous jeter en bas également ! Une cabriole du haut du clocher serait chose à voir par un si beau clair de lune.
A ces mots, il saisit par le nez le barbier qui demandait grâce à genoux, l’enleva sans efforts, et le lira à la longueur de son bras en dehors de la terrasse.
Il est plus facile de concevoir que d’exprimer les alarmes du pauvre homme suspendu par le nez au-dessus de cet affreux abîme ; il se démenait, étendait de tous côtés ses longs bras comme une araignée à la torture, poussait des cris horribles et demandait grâce aussi distinctement que le permettait la position terrible où ii était , promettant de raser le petit homme jusqu'au dernier moment de sa vie. li exposait dans quel abandon sa mort laisserait sa femme et ses enfants, et faisait usage des arguments les plus touchants pour attendrir le cœur de son
bourreau -.mais en vain; le petit homme n’était pas de nature à se laisser émouvoir. Il ouvrit le pouce et l'index qui soutenaient le barbier, et celui-ci commença à travers les abîmes de l’espace, une chute de cent trente pieds. Il descendait en pirouettant comme un volant, tantôt la tête en bas, et tantôt les pieds. Pendant es culbutes multipliées, il apercevait de temps en temps son adversaire au-dessus de lui ; il le voyait, penché sur la terrasse, avec sa face blanchie de mousse, se tenant les côtés et riant aux éclats. En même temps il entendit sortir rapidement de sa bouche l’éternel « Savonne toujours I »
Mais ce qu’il y avait de plus effrayant pour lui, c’était l’éclat de ses yeux qui lançaient des rayons et semblaient deux flambeaux funèbres pour l’éclairer dans sa chute. La sensation du barbier devint affreuse à l’approche du sol. Tout son corps frissonnait convulsivement ; sa respiration était pénible et sa poitrine oppressée; il se recoquillait dans les plus petites dimensions possibles, comme un limaçon.
Le moment n’élait pas éloigné où il allait être écrasé. Cependant, contrairement aux lois de la pesanteur, à mesure qu’il approchait de terre, le mouvement était moins rapide. Enfin, chose extraordinaire , il devint d’une telle lenteur, qu’il paraissait au barbier qu’il était soutenu dans les airs. Quelque bon ange, louché de pitié pour lui, était accouru à son secours, et l’avait reçu dans ses bras. Aussi, au lieu d’être brisé en pièces, il se sentit doucement posé dans son lit» et comprit, à la grande joie de son âme, qu’il avait fait un rêve.