‹ Dictionnaire des sciences occultesChapitre 183 sur 222 · ZAG · texte numérisé non relu

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lie en icelle, laquelle se voulait venger de cetle manière de ce roi pour quelque tort qu’elle avait reçu de lui (1).

YOUF (Mamie-Anne), grosse paysanne qui se fit traiter il y a quelques années par un sorcier, avec les circonstances que voici, et qui se sont exposées devant le tribunal correctionnel de Saint-Lô.

Elle avait mal au genou, les médecins n’y faisant rien, elle apprend qu’elle peut être guérie par un sorcier d’Ecramville nommé Lebrun. Elle va trouver Marie Ledezert, qui est 1’inlermédiaire habituelle de cet homme, lui donne de l’argent, des denrées de toute espèce, et la supplie d’aller consulter ce grand docteur, ce savant sorcier qui guérit tous les maux. Marie Ledezert se laisse toucher; accompagnée de Mlle Lamare, que ses trentesix ans auraient dû rendre plus sage, on va consulter le devin.

La justice, jalouse de ses succès, le tenait alors sous les verroux, dans la prison de Coutances, comme prévenu d’avoir causé la mort d’une Fille, en lui administrant des drogues pernicieuses. On se rend à Coutances, on régale le sorcier dans la geôle; on en revient avec une précieuse consultation qui doit, avant trois mois, désanchiloser le malheureux genou. Le remède du reste n’était pas difficile à composer : de l’if, du lierre terrestre.de la fumeterre, quelque peu d’arsenic, et.... quelqu’autre chose que nous ne pouvons désigner qu’en nous servant de l’expression des témoins, de la boue de blé; le tout était bien et dûment pilé dans un mortier emprunté chez un pâtissier, qui entendait énumérer à l’audience, au milieu du rire général, les curieux ingrédients dont on aime à croire que sa pâtisserie n’a rien emprunté.

Tout ceci semble bien vulgaire, mais l’efficacité du remède consistait dans ce qui suit. Avant le lever du soleil, il fallait qu’une branche de sureau fût coupée par une fille vierge; on en mettait ensuite un morceau sur chaque croisée et sous chaque porte; tous les gens de la famille portaient au cou un petit sachet rempli de sel bénit, d’une conjuration et du nom de celui que l’on soupçonnait du maléfice; puis, en médicamentant la malade, on lui faisait tenir un cierge, elMarieLedezert récitait à haute voix

ZABULON, démon qui possédait une sœur laie de Loudun. Vey. Grandier.

ZACOUM, arbre de l’enfer des Mahomélans, dont les fruits sont des têtes de diables.

ZAEBOS, grand comte des enfers. Il a la figure d’un beau soldat monté sur un crocodile ; sa tête est ornée d’une couronne ducale. II est doux de caractère

ZAGAM, grand roi et président de l’enfer. Il a l’apparence d’un taureau aux ailes de

la conjuration suivante (nous respectons l’orthographe et le style).

« O Dieu de la mystérieuse cabale, gouverneur des astres, président au premier mouvement de les disciples! quel mal a fait Marie-Anne Ÿouf pour la retenir sous ton pouvoir diabolique? Père de tous les astres, si saint et si pur, mets, ô grand Dieu, Marie- Anne Youf dans les renforts, afin que ses ennemis ne peuvent jamais l’atteindre. Agio, Ada. Manisite , Jo/i et Jofil; couvre Marie- Anne Youf de tes boucliers.

« Gresus, que le mal qu’on veut faire à Marie-Anne Youf retombe sur celui ou celle qui ont des intentions perfides et illicites. Je me dévoue à jamais au désir de faire le bien. Secourez, Seigneur, la plus honnête et la plus soumise de vos servantes, tabat tabac tabat Sabahoth que ses ennemis soient confondus et renversés pour l’éternité par la vertu du grand Jéova; je te conjure de quitter le corps de Marie-Anne Youf au nom d’Abra et d’Anayaa et d’Adoni.

« Alla machrome arpayon alamare, bourgosi serabani veniat a lagarote.»

On joignit à cela des sangsues et d’excellents déjeuners, suivis de dîners semblables. Les témoins ont dit que Marie Ledezert était traitée comme une princesse, et encore qu'elle n'était pas contente ; mais le mal était plus opiniâtre que le remède, et comme la bourse baissait et que la guérison n’avançait pas, la confiance diminua et finit par s’éteindre, non pas tout à fait dans le sorcier, mais dans son émissaire. Marie Ledezert n’ayant pas eu l’esprit de se taire , des reproches en étant venue aux injures, le procureur du roi, qui paraît ne pas aimer les sorciers, finit par provoquer une instruction; et une citation en police correctionnelle amena Marie Ledezert à se justifier d’une accusation d’escroquerie. La prévention a été soutenue avec force par M. Lecampion, substitut. Le tribunal, reconnaissant sans doute la nécessité de combattre par une condamnation exemplaire le préjugé qui fait croire aux sorciers, a prononcé six mois d’emprisonnement.

Mais il faut remarquer bien haut que les sorciers vont, comme les vampires, avec les philosophes; et que les misérables qui consultent les sorciers ne fréquentent pas les sacrements et ne vont guère à la messe.

griffon. Il change l’eau en vin, le sang en huile, l’insensé en homme sage, le plomb en argent et le cuivre en or. Trente légions lui obéissent (2).

ZôHURISoü ZAHORIES. Les Français qui sont allés en Espagne racontent des faits très-singuliers sur les zahuris , espèce de gens qui ont la vue si sublile, qu’ils voient sous la terre les veines d’eau, les métaux, les trésors et les corps privés de vie. On a

(1) Torquéiuada.Ilexam&roii, p. 428.

(2) Wierus, in Pseudom. dæra.

cherché à expliquer ce phénomène par des moyens naturels. On a dit que ces hommes reconnaissaient les lieux où il y avait des sources, parles vapeurs qui s’en exhalaient, et qu’ils suivaient la trace des mines d’or et d’argent ou de cuivre, par les herbes qui croissaient sur la terre dont elles étaient recouvertes. Mais ces raisons n’onl point satisfait le peuple espagnol ; il a persisté à croire que les zahuris étaient doués de qualités surhumaines , qu’ils avaient des rapports avec les démons, et que, s’ils voulaient, ils sauraient bien, indépendamment des choses matérielles, découvrir les secrets et les pensées qui n’ont rien de palpable pour les grossiers et vulgaires mortels. Au reste les zahuris ont les yeux rouges, et, pour être zahuri, il faut être né le vendredi saint.

ZAIKAGIE ( Zairagiah ) , divination en usage parmi les Arabes ; elle se pratique au moyen de plusieurs cercles ou roues parallèles correspondantes aux cieux des planètes, placés les uns avec les autres et marqués de ieltres que l’on fait rencontrer ensemble par le mouvement qu’on leur donne selon certaines règles.

ZAPAN, selon Wiérus, l’un des rois de l’enfer.

ZAR1ATNATMIK, personnage inconnu, mais très-puissant. Voy. Verge.

ZAZARRAGUAN, enfer des îles Mariannes, où sont logés ceux qui meurent de mort violente, tandis que ceux qui meurent naturel lement vont jouir des fruits délicieux du paradis.

Z&DECHIAS. Quoiqu’on fût crédule sous le règne de Pépin le Bref, on refusait de croire à l'existence des êtres élémentaires. Le cabaliste Zédéchias se mit dans l’esprit d’en convaincre le monde ; il commanda donc aux sylphes de se montrer à tous les mortels. S’il faut en croire l’abbé de Villars , ils le firent avec magnificence. On voyait dans les airs ces créatures admirables, en forme humaine, tantôt rangées en bataille, marchant en bon ordre , ou se tenant sous les armes , ou campées sous des pavillons superbes; tantôt sur des navires aériens d’une structure merveilleuse , dont la flotte volante voguait au gré des zéphyrs. Mais ce siècle ignorant ue pouvait raisonner sur la nature de ces spectacles étranges ; le peuple crut d’abord que c’étaient des sorciers qui s’étaient emparés de l’air pour y exciter des orages et pour faire grêler sur les moissons. Les savants et les jurisconsultes furent bientôt de l’avis du peuple ; les empereurs le crurent aussi, et cette ridicule chimère alla si loin, que le sage Charlemagne, et après lui Louis le Débonnaire, imposèrent de graves peines

à ces prétendus tyrans de l’air Mais nous

ne connaissons qu’un coin de ia superficie de ces faits.

ZEEUNEBOOCH , dieu noir, dieu de l’empire des morts chez les anciens Germains.

ZEPAR, grand duc de l’empire infernal, qui pourrait bien être le même que Vépar ou

Sépar. Néanmoins, sous ce nom de Zépar, il a la forme d’un guerrier. Il pousse les hommes aux passions infâmes. Vingt-huit légions lui obéissent (1).

Z1NCALIS. C’est le nom qu’on donne aux bohémiens en Espagne.

Les auteurs de la Revue Britannique , qui nous ont enrichis de tant de renseignements précieux , ont traduit dans leur recueil, en juin 184.1, des fragments étendus d’un livre spécial , composé par Georges Barrow, sur les zincalis.

« M. Georges Barrow, disent-ils, a été un des agents les plus zélés de la société Biblique anglaise et étrangère. C’est à ce titre qu’il a passé cinq années en Espagne , distribuant des Bibles. Il déclare que les G ita— nos l’ont toujours secondé dans cette distribution ; mais il ne se dissimule pas qu’il a eu peu de succès, lorsqu’il a tenté de les convertir au livre de vérité. On le prenait pour un enfant de la grande famille nomade; ce motif seul rapprochait les Gitanos de lui. Us lui supposaient quelque dessein dans l’intérêt de leur race : ils le servaient en croyant servir l'intérêt commun, et se livraient à lui comme à un frère. On comprend qu’un auteur, qui a pu voir de si près ce peuple mystérieux a dû surprendre quelques-uns de ses secrets ; et en effet, malgré un peu de désordre dans la composition, M. G. Barrow a su produire un des ouvrages les plus curieux et les plus neufs qui aient paru depuis longtemps en Angleterre. »

Nous donnerons ici quelques extraits de ce travail.

M. Barrow avoue qu’il a toujours eu du penchant pour les Zincalis, Gypsys, Gitanos, Bohémiens, comme il vous plaira de les appeler. « Les Gypsys, auxquels j’ai communiqué celte sensation indéfinissable, dit-il, n’ont pu l’expliquer qu’en supposant que l’âme , qui anime aujourd’hui mon corps, aurait jadis, dans le laps des siècles, animé un corps de Gypsy. Ils croient à la métempsycose, et, comme les sectateurs de Bouddha, ils prétendent que leurs âmes, à force de passer d’un corps dans un autre, acquièrent à la longue une pureté assez grande pour jouir de cet état de parfait repos ou de quiétude, seule idée qu’ils se soient formée du paradis.

« J’ai vécu dans l’intimité avec les Gypsys, je les ai vus en divers pays et je suis arrivé a celte conclusion, que partout où ils se trouvent, ce sont toujours les mêmes mœurs et les mêmes coutumes, quoique modifiées par les circonstances ; partout c’est le même langage qu’ils parlent entre eux avec certaines variantes plus ou moins nombreuses, et enfin partout encore leur physionomie a le même caractère, le même air de famille, et leur teint, plus ou moins brun, suivant la température du climat, est invariablement plus foncé, en Europe du moins, que celui des indigènes des contrées qu’ils habitent, par exemple, en Angleterre et en Russie, en Allemagne et en Espagne.

(IJ Wiiirus iu PseiKlom. cLtm.

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« Les noms sous lesquels on les désigne diffèrent dans ces divers pays ; mais, à une ou deux exceptions près, ce n’est pas matériellement. Ainsi on les appelle Ziganis en Hussie, Zingarri en Turquie et en Perse, Zigeuner en Allemagne; dénominations qui semblent découler de la même étymologie, et qu’on peut, selon toute vraisemblance, supposer être une prononciation locale de Zincali, terme par lequel, en Espagne surtout, ils se désignent eux-mêmes quelquefois, et qu’on croit signifier les hommes noirs de Zind ou de Y Inde. En Angleterre et en Espagne on les connaît généralement sous le nom de Gijpsys et de Gitanos, d’après la supposition générale qu’ils sont venus d’Egypte; en France sous le nom de Bohémiens, parce que la Bohême fut le premier pays de l’Europe civilisée où ils parurent, quoiqu’ils eussent antérieurement erré assez longtemps parmi les régions lointaines de la Slavonie, comme le prouve le nombre de mots d’origine slave dont abonde leur langage.

« Mais plus généralement ils se nomment Rommany : ce mot est d’origine sanscrite et signifie les maris, ou tout ce qui appartient à l’homme marié, expression peut-être plus applicable que toute autre à une secte ou caste qui n’a d’autre affection que celle de sa race, qui est capable de faire de grands sacrifices pour les siens , mais qui , detestée et méprisée par toutes les autres races, leur rond avec usure haine pour haine, mépris pour mépris, et fait volontiers sa proie du reste de l’espèce humaine. »

Les Ziganis ou Egyptiens russes.

« On les trouve dans toutes les parties de la Russie, à l’exception du gouvernement de Saint-Pétersbourg, d’où ils ont été bannis. Bans la plupart des villes provinciales, ils vivent en un état de demi-civilisation ; ils ne sont pas tout à fait sans argent, sachant en soutirer de la crédulité des moujiks ou paysans, et ne se faisant aucun scrupule de s’en approprier par le vol et le brigandage, à défaut de bêtes à guérir et de gens curieux de se faire dire la bonne aventure.

« La race desRommanys est naturellement belle ; mais autant ils sont beaux dans l’enfance, autant leur laideur est horrible dans un âge avancé. S'il faut un ange pour faire un démon , ils vérifient parfaitement cet adage. Je vivrais centans que je n’oublierais jamais l’aspect d’un vieil attaman ziganskie ou capitaine de Ziganis , et de son petit-fils , qui m’abordèrent sur la prairie de Novogorod, où était le campement d’une horde nombreuse. L’enfant eût été en tout un ravissant modèle pour représenter Astyanax ; mais le vieillard m’apparut comme l’affreuse image que Milton n’a osé peindre qu’à moitié ; il ne lui manquait que le javelot et la couronne pour être une personnification du monstre qui arrêta la marche de Lucifer aux limites de sou infernal domaine. »

Les Chinganys.

Ce sont les Egyptiens hongrois.

« Il n’est que deux classes en Hongrie qui soient libres de faire tout ce qu’elles veulent, les nobles et les Egyptiens ; ceux-là sont audessus de la loi ; ceux-ci en dessous. Par exemple, un péage est exigé au pont de Pesth de tout ouvrier ou paysan qui veut traverser la rivière ; mais le seigneur aux beaux habits passe sans qu’on lui demande rien ; le Chingany de même, qui se présente à moitié nu avec une heureuse insouciance et riant de la soumission tremblante de l’homme du peuple. Partout l’Egyplien est un être incompréhensible, mais nulle part plus incompréhensible qu’en Hongrie , où il est libre au milieu des esclaves, et quoique moins bien partagé en apparence que le pauvre serf. La vie habituelle des Egyptiens de Hongrie est d’une abjection abominable ; ils demeurent dans des taudis où l’on respire l’air infect de la misère; ils sont vêtus de haillons ; ils se nourrissent fréquemment des plus viles charognes, et de pire encore quelquefois, si l’on en croit la rumeur populaire. Eh bien 1 ces hommes à demi nus, misérables, sales et disputant aux oiseaux de proie leur nourriture, sont toujours gais, chantants et dansants. Les Chinganys sont fous de la musique , il en est qui jouent du violon avec un vrai talent d’artiste.

« Comme tous les enfants de la race égyptienne, les Chinganys s’occupent des maladies des chevaux ; ils sont chaudronniers et maréchaux par occasion ; les femmes disent aussi la bonne aventure ; hommes et femmes sont très-pillards. Dans une contrée où la surveillance de la police parque les autres habitants, les Chinganys vont et viennent comme il leur plaît. Leur vie vagabonde leur fait souvent franchir les frontières, et ils reviennent de leurs excursions riches de leurs rapines ; riches , mais pour dissiper bientôt cette richesse en fêtes, en danses et en repas. Ils se partagent volontiers en bandes de dix à douze, et se rendent ainsi jusqu’en France et jusqu’à Rome.

«S’ils ont eu jamais une religion à eux, ils l’ont certainement oubliée ; ils se conforment généralement aux cérémonies religieuses du pays, de la ville ou du village où ils s’établissent, sans trop s’occuper de la doctrine...

« L’impératrice Marie-Thérèse et Joseph il firent quelques efforts inutiles pour civiliser les Chinganys. On en comptait en Hongrie cinquante mille , d’après le recensement qui eut lieu en 1782. On dit que ce nombre a diminué depuis. »

Les Gypsys anglais ou Rommanys.

« Il y a trois siècles environ que les Gypsys arrivèrent en Angleterre, et ils y furent accueillis par une persécution qui ne tendait à rien moins qu’à les exterminer complètement. Etre un Gypsy était un crime digne do mort : les gibets anglais gémirent et craquèrent maintes fois sous le poids des cadavres de ces proscrits, et les survivants furent à la lettre obligés de se glisser sous la terre pour

sauver leur vie. Ce lemps-là passa. Leurs persécuteurs se lassèrent enfin ; les Gypsys montrèrent de nouveau la tête, et, sortant des trous et des cavernes où ils s’étaient cachés, ils reparurent plus nombreux ; chaque tribu ou famille choisit un canton , et ils se partagèrent bravement le sol pour l’exploiter selon leur industrie.

« Dans la Grande-Brelagne aussi, les Gypsys du sexe mâle sont tous d’abord des maquignons, des vétérinaires, etc. Quelquefois aussi ils emploient leurs loisirs à raccommoder les ustensiles de cuivre et d’étain des paysans. Les femmes disent la bonne aventure. Généralement ils dressent leurs tentes à l’ombre des arbres ou des haies, dans les environs d’un village ou d’une petite ville sur la route.

« La persécution, qui fit autrefois une si rude guerre aux Gypsys, se fondait sur diverses accusations: on leur reprochait entre autres crimes le vol, la sorcellerie et l’empoisonnement des bestiaux. Etaient-ils innocents de ces crimes ? Il serait difficile de les justifier d’une manière absolue.

« Quant à la sorcellerie , il suffisait de croire aux sorciers pour condamner les Gypsys ; car ils se donnaient eux-mêmes pour tels. Ce ne sont pas seulement les Gypsys anglais, mais tous les Egyptiens, qui ont toujours prétendu à celte science ; ils n’avaient donc qu’à s’en prendre à euxmêmes s’ils étaient poursuivis pour ce crime.

« C’est la femme gypsy qui exploite généralement celte partie des arts traditionnels de la race. Encore aujourd’hui elle prédit l’avenir, elle prépare les philtres, elle a le secret d’inspirer l’amour ou l’affection. Telle est la crédulité de (ouïe la race humaine, que , dans les pays les plus éclairés des lumières de la civilisation, une devineresse fait encore de grands bénéfices.

« On accusait autrefois les Gypsys de causer la maladie et la mort des bestiaux. Celte accusation était, certes, fondée, lorsque nous voyons encore dans le xixe siècle les Romtnanys, en Angleterre et ailleurs, empoisonner réellement des animaux, dans le double but de se faire payer pour les guérir ou de profiter de leurs cadavres. On en a surpris jetant des poudres pendant la nuit dans les mangeoires des étables. Ils ont aussi des drogues à l’usage des porcs et les leur font avaler, tantôt pour les faire mourir subitement, tantôt pour les endormir: ils arrivent ensuite à la ferme et achètent les restes de l’animal dont ils se nourrissent sans scrupule, sachant bien que leur poison n’a affecté que la tète et ne s’est nullement infiltré dans le sang et les chairs. »

Les Zingarri ou Egyptiens c l'Orient .

« Ils gagnent leur vie comme les autres , à soigner les chevaux, à faire les sorciers, à chanter et danser. C’est en Turquie qu’on les trouve en pins grand nombre, surtout à Constantinople , où les femmes pénétrent souvent dans les harems, prétendant guérir

les enfants du mauvais œil, et inlerpréter les rêves des odalisques.

« Parmi les Zingarri , il en est qui font à la fois le commerce des pierres précieuses et des poisons : j’en ai connu un qui exerçait ce double trafic, et qui était l’individu le plus remarquable que j’aie rencontré parmi les Zincalis d’Europe ou d’Orient. II était né à Constantinople, et avait visité presque toutes les contrées du monde, entre autres presque toute l’Inde; il parlait les dialectes malais; il comprenait celui de Java, cette île plus ferti e en substances vénéneuses que l’iolkos et l’Espagne. 11 m’apprit qu’on lui achetait bien plus volontiers ses drogues que ses pierreries, quoiqu’il m’assurât qu’il n’était peut-être pas un bey ou un pacha de la Perse eide la Turquie auquel il n’eût vpndu des deux. J’ai rencontré cet illustre nomade en bien des pays, car il traverse le monde comme l’ombre d’un nuage. La dernière fois, ce fut à Grenade, où il était venu après avoir rendu visite à ses frères égyptiens des présides (galères) de Ceuta

« Il est peu d’auteurs orientaux qui aient parlé des Zingarri, quoiqu’ils soient connus en Orient depuis des siècles. Aucun n’en a rien dit de plus curieux que Arabschah.dans un chapitre de sa Vie de Timour ou Tamerlan, un des trois ouvrages classiques de la littérature arabe. Je vais traduire ce passage.

« 11 existe à Samarcande de nombreuses familles de Zingarri, les uns lutteurs, les autres gladiateurs, d’autres redoutables au pugilat. Ces hommes avaient de fréquentes discussions, et il en résultait de fréquentes batailles. Chaque bande avait son chef et ses officiers subalternes. La puissance de Timour les remplit de terreur, car ils savaient qu’il était instruit de leurs crimes et de leurs désordres. Or, c’était la coutume de Timour, avant de partir pour ses expéditions, de laisser un vice-roi à Samarcande ; mais à peine avait-il quitté la ville, que les bandes de Zingarri marchaient en armes, livraient bataille au vice-roi, le déposaient et prenaient possession du gouvernement; de sorte qu’à sou retour, Timour trouvait l’ordre troublé, la confusion partout et son trônq renversé. Il n’avait donc pas peu à faire pour rétablir les choses, et punir ou pardonner les coupables. Mais dès qu’il parlait de nouveau pour ses guerres ou pour ses autres affaires, les Zingarri*se livraient aux mêmes excès. Voilà ce qu’ils firent et recommencèrent par trois fois, jusqu’à ce qu’enlin Timour arrêta un plan pour les exterminer. II bâtit des remparts et appela dans leur enceinte tous les habitants grands et petits, distribua à chacun sa place, à chaque ouvrier son devoir, et il réunit les Zingarri dans un quartier isolé; puis il convoqua les chefs du peuple, et remplissant une coupe, il les fit boire et leur donna un riche vêtement. Quand vint le tour des Zingarri, il leur versa aussi à boire et leur fit le même présent; mais à mesure que chacun d’eux avait bu, il l’envoyait porter un message

dans un lieu où il avait fait camper une troupe de soldats. Ceux-ci, qui avaient leurs ordres, entouraient le Zingarro, le dépouillaient de son habit, et le poignardaient, jusqu’à ce que le dernier de tous eût ainsi répandu l’or liquide de son cœur dans le vase de la destruction. Ce fut par' cette ruse que Timour frappa un grand coup contre celte race, et depuis ce temps-là il n’y eut plus de rébellions à Samarcande.»

« Que faut-il croire de celte histoire ou de ce conte d’Arabschah? Comment le mettre d’accord avec ceux qui veulent que les Egyptiens actuels soient les descendants des familles indoues, qui s’exilèrent de l’Inde pour fuir les cruautés de Timour ? Si c’est un conte, toutes les autres traditions peuvent lui survivre; mais si ce récit est fondé luimême sur une tradition historique plus ou moins vraie, nous y voyons les Zingarri à l’état de peuple, établis dans Samarcande à une époque de la vie de Timour où il n’avait pas encore envahi l’Inde. D’un autre côté, si les Zingarri réunis en Occident étaient les débris fugitifs du peuple égorgé à Samarcande, comment ont-ils eux-mêmes laissé ignorer ce malheur de leur race, au lieu de s’en servir pour exciter la sympathie? En dernière analyse, il est plus facile de prouver qu’ils viennent de l’Inde que de Samarcande. »

Les Gitanos ou Zincalis d'Espagne.

« Les Zincalis ne sont pas seulement appelés, en Espagne, Gitanos ou Egyptiens, on les appelle encore Nouveaux Castillans , Allemands, Flamands, termes à peu près synonymes dans la langue populaire , quant aux derniers du moins, et devenus également méprisants , quoiqu’ils aient pu servir primitivement à désigner leur origine, sans aucune intention outrageante.

« Entre eux, les Gitanos se nomment Zincalis, etabréviativement Cales et Chai.

« Ce ne fut guère que dans le xr siècle que les Zincalis se montrèrent en Espagne. On lit dans un auteur français, cité par Hervas : « Le 17 avril 1427, parurent à Paris douze pénitents d’Egypte, chassés par les Sarrasins. Ils amenaient avec eux cent vingt personnes , et se logèrent dans le village de la Chapelle, où l’on allait en foule les visiter. Ils avaient les oreilles percées et portaient des anneaux d’argent. Leurs cheveux étaient noirs et crépus. Leurs femmes étaient horriblement sales, et disaient la bonne aventure en vraies sorcières. » Tels étaient les hommes qui, après avoir traversé la France et franchi les Pyrénées, se répandirent par bandes dans les plaines de l’Espagne. Partout où ils avaient passé , leur présence avait été regardée comme un fléau, et non sans motif. Ne voulant ou ne pouvant s’imposer aucune occupation, encore moins aucun métier fixe, ils venaient comme des essaims de frelons s’abattre sur les fruits du travail d’autrui, et bientôt une ligue générale se forma contre eux. Armés de lois terribles, les agents de la justice se mirent à leur

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poursuite; le peuple irrité, secondant de luimême la sévérité de la législation, ou la devançant, leur courait sus et les pendait au premier arbre, sans autre forme de procès.

« Parfois donc, quand ces sauterelles humaines avaient dévasté un canton, la vengeance des habitants suppléait à la connivence des agents de la justice ; mais souvent les Gitanos n’attendaient pas que cette vengeance vînt les surprendre, et ils levaient leur camp sans tambour ni trompette. Leurs ânes, chargés des femmes et des enfants, marchaient les premiers, et à l’avant-garde les plus hardis de la troupe, armés d’escopettes, tenaient en respect la police rurale qui osait les poursuivre. Malheur alors au voyageur qui tombait au milieu de cette bande en retraite! Les Gitanos ne se contentaient pas toujours de sa bourse, et laissaient maintes fois un cadavre sanglant sur les limites du canton qu’on les forçait de quitter en ennemis déclarés.

« Chaque bande ou famille de Gitanos avait son capitaine, ou, comme on le désignait généralement , son comte. Don Juan de Quinones, qui, dans un volume publié en 1632, a donné quelques détails sur leur genre de vie, dit : « Pour remplir les fonctions de leur chef ou comte, les Gitanos choisissent celui d’entre eux qui est à la fois le plus fort et le plus brave. Il doit joindre à ces qualités la ruse et l’intelligence , pour être propre à les gouverner. C’est lui qui règle leurs différends, même là où existe une justice régulière; c’est lui qui les guide la nuit, lorsqu’ils vont voler les troupeaux ou détrousser les voyageurs sur la grande route : le butin se partage entre eux, après avoir prélevé pour le comte un tiers du tout. »

« Ces comtes, étant élus pour faire le bien de la troupe ou de la famille, étaient exposes à être déposés s’ils ne contentaient pasteurs sujets. L’emploi n’était pas héréditaire, et, quels que fussent ses avantages et ses privilèges, il avait ses inconvénients et ses périls. Au comte le soin de préparer une expédition etde la faire réussir. Si elle échouait, s’il ne parvenait pas à rendre la liberté à ceux des siens qui restaient prisonniers , si surtout il les laissait périr, sur lui retombait tout le blâme, et il se voyait nommer un nouveau chef qui succédait à tous ses droits. Le seigneur comte de Gitanos avait une sorte de privilège féodal; c’était celui de la chasse au chien et au faucon. Naturellement il en jouissait à ses risques; car on pense bien qu’il ne chassait que sur la terre d’autrui : or le seigneur gilano pouvait fort bien rencontrer le vrai seigneur du domaine. Une ballade traditionnelle nous apprend l’histoire d’un comte Pépé qui, ayant voulu s’opposer au droit de chasse d’un chef gitano, n’y parvint qu’eu le tuant. La veuve du mort , en franche Egyptienne , dérobe alors le fils du vainqueur, et l’élève parmi les Gitanos. Avec le temps, le fils du comte Pépé, nommé comte, veut, comme son père putatif, chasser sur les terres de son véritable père , et tue celui-ci sur la place même-

qui avait vu tomber le chef, vengé ainsi par un parricide.

« Voici ce qu’on lit dans les Disquisitions magiques de Martin del Rio : « Lorsqu’en l’année 1584- je traversai l’Espagne avec mon régiment, une multitude de Gilanos infestait les campagnes. Il arriva que la veille de la Fête-Dieu ils demandèrent à être admis dans la ville poury danser en l’honneur de la fête, selon un antique usage. Ils l’obtinrent; mais la moitié du jour ne s’était pas écoulée, qu’un grand tumulte éclata à cause du grand nombre de vols commis par les femmes de ces misérables; là-dessus, ils sortirent par les faubourgs, et se rassemblèrent près de Saint-Marc, magnifique hôpital des chevaliers de Saint-Jacques, où les agents de la justice, ayant voulu les arrêter, se virent repousser par la force des armes. Cependant je ne sais comment cela se fit, mais tout à coup tout s’apaisa. Ils avaient, à cette époque, pour comte un Gitano qui parlait l'espagnol aussi purement qu’un natif de Tolède; ce comte connaissait tous les ports de l’Espagne, tous les chemins et les passages des provinces, la force des villes, le nombre des habitants, leur propriété à chacun; bref, il n’ignorait rien de ce qui concernait le secret de l’Etat, et il s’en vantait publiquement. » Evidemment, aux yeux de del Rio, ce Gitano était une espèce de sorcier; car, à cette époque, tous les Gilanos étaient considérés comme des étrangers, et il ne lui paraissait pas naturel qu’ils fussent capables de parler purement l’idiome castillan.

« Je trouve encore, dans les Didascalia de Francesco de Cordova, une anecdote qui prouve que les Gilanos ne craignirent pas d’empoisonner, pendant la nuit, toutes les fontaines de Logrono. Cette horrible machination fut découverte par un libraire qui avait autrefois vécu avec eux, et qui la dénonça au curé de la ville. Déjà une épidémie pestilentielle régnait parmi les habitants; mais il leur resta assez de force pour massacrer les Gitanos lorsqu’ils venaient piller leurs maisons sans attendre qu’ils fussent tous morts.

« 11 semblerait, dit un auteur espagnol, que les Gitanos et les Gitanas n’ont été envoyés dans ce monde que pour y être voleurs ; ils naissent voleurs; ils sont élevés parmi les voleurs; ils apprennent à être voleurs, et ils finissent par être voleurs, allant et venant pour faire des dupes. L’amour du vol et la pratique de la volerie sont en eux des maladies constitutionnelles qui ne les quittent plus jusqu’au jour de leur mort.» lel est l’exorde de la Gitanilla ou la Fille égyptienne, nouvelle de Cervantes , qui introduit ensuite son héroïne en ces termes : « Une vieille sorcière de cette nation, qui avait certainement pris ses grades dans la science de Cacus, élevait une jeune fille dont elle se disait la grand’mère, et qu’elle appelait Preciosa, etc. »

« Parmi les nombreuses anecdotes qui se rattachent à la vie cl aux ouvrages de Cer-

vantes, on raconte que, sous le règne de Philippe III, il parut dans la rue de Madrid une fille égyptienne qui y brilla comme un météore : elle dansait et chantait en compagnie d’autres Gitanas , mais si supérieure à toutes par sa beauté, sa grâce et sa voix, que la foule se pressait partout autour d’elle. Une pluie d’or et d’argent exprimait l’enthousiasme des spectateurs. Le roi lui-même fut curieux de la voir; les meilleurs poètes du temps lui adressaient des vers, trop heureux si elle daignait les chanter; plusieurs seigneurs devinrent épris d’elle; et enfin un jeune homme delà cour, abandonnant sa famille, se fit Gitano pour lui plaire. On découvrit plus tard que cet astre de beauté était la fille d’un noble corrégidor, volée à son père, dans son enfance, par la vieille sorcière qui se disait sa grand’mère. Elle épousa son fidèle adorateur. Telle est l’anecdote, et c’est aussi le sujet de la nouvelle de Cervantes, qui n’est pas la meilleure de ses œuvres, malgré sa popularité. Il n’y a pas que son héros et son héroïne qui ne sont pas de la vraie race égyptienne : tous ses autres Gitanos sont des busnis (chrétiens) déguisés, parlant comme jamais Gitano véritable n’aurait parlé, alors même qu’ils décrivent assez exactement la vie nomade de leur race. Cervantes connaissait mieux lts posadas et les ventas de l’Espagne que les camps des Gitanos.

«Mais il existe dans la langue espagnole un roman intitulé Alonso , le V alet de plusieurs maîtres , composé par le docteur Geronimo de Alcala, natif de Ségovie, qui écrivait au commencement du xvu* siècle.

Cet Alonso sert toutes sortes de maîtres, depuis le sacristain d’un obscur village de la vieille Castille jusqu’au fier hidalgo de Lisbonne, et tous ces maîtres le congédient à cause de son caractère bavard et de son incorrigible maniede critiquer leurs faiblesses. Enfin il tombe entre les mains des Gitanos. Je suis tenté de croire que l’auteur luimême avait vécu parmi cette race, tant la description qu’il en donne est vivante et colorée. En voici quelques extraits :

« Je cheminais depuis plus d’une heure à travers ces bois, lorsque, à peu de distance de l’endroit où j’étais, je vis s’élever une grosse fumée; concluant, en vrai philosophe, qu’il n’y a pas de fumée sans feu, et que s’il y avait du feu il devait y avoir des gens pour l’allumer, je me mis à diriger mes pas de ce côté, car il commençait à faire nuit, et il régnait un air assez froid. Je n’avais pas marché beaucoup, lorsque je me sentis saisir par les épaules, et tournant la tête, je me yis accosté de deux hommes, pas tout à fait aussi beaux que des Flamands ou des Anglais, vrai teint de mulâtre, mal vêtus et do mauvaise mine. Je leur dis qu'ils étaient les bienvenus (Dieu sait avec quelle anxiété de cœur), en leur demandant ce que je pouvais faire pour leur service. Mais eux, avec le bredouillement des Gilanos, me dirent de les suivre à leur campement ( aduar ), où était le seiïor comte. Me voici eu bonnes mains.

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me dis-je en moi-même ; cela ne peut que bien aller; je dois m’attendre à une bonne nuit. Mais enfin, faisant de nécessité vertu, je leur répondis : Vamos, senores : allons, messieurs, où vous voudrez. Ils me conduisirent à travers le plus épais du bois, me tenant entre deux pour ne pas me perdre de vue, non sans m’avoir demandé où était ma monture et où je l’avais laissée. Elle vient toujours avec moi, répondis-je; très-dévot à saint François, je suis très-mauvais cavalier, et par économie je voyage à pied. En devisant ainsi, nous arrivâmes au campement de la confrérie, où l’on nous attendait, grâce au coup de sifflet de mes deux guides, qui avaient ainsi averti les leurs de notre approche. A une portée de pierre, deux filles et deux garçons vinrent à notre rencontre avec grande joie, en s’informant si nous n’avions pas d’autres voyageurs après nous.

« 11 est seul, dirent mes guides, et s’il eût tardé un peu plus longtemps, nous quittions le poste et revenions les mains vides. » Curieux de savoir quel sort m’était réservé, je me trouvai bientôt entouré d’une bande de quarante hommes et femmes, sans parler d’enfants de tout âge qui couraient au milieu d’eux, nus comme dans l’état de nature. Ils me menèrent devant le senor comte, personnage qu’ils respectent tous, et qui était le juge et le gouverneur de celte république désordonnée. Le senor comte m’accueillit avec complaisance et me fit dépouiller jusqu’à ma chemise, me laissant comme lorsque j’étais sorti du sein de ma mère. Mes habits furent partagés entre les garçons nus, et mon petit pécule entre eux tous... J’aurais voulu garder au moins un peu du manteau usé dont je me garnissais l’estomac quand je me sentais malade; mais une vieille me l’arracha en me disant : « Voyons , voyons, ce sera pour abriter le ventre du petit Antonio qui se meurt de froid... » Maudite Gitan;», qui avait lu peut-être cet apophthegrae d’Avicenne : Etiam in vilibus summa virtus inest, et qui voulait soigner l’estomac de son marmot aux dépens du mien.... A la voix du chef parut Isabel , avec une moitié de chèvre (l’autre moitié, comme je l’appris plus tard, ayant été mangée le matin), volée, selon l’habitude, à des bergers du voisinage. Sans que personne s’avisât de demander de quelle mort elle était morte, ou si elle était tendre, les Gilanos la traversèrent d’un bâton en guise de broche, et tous , aidant à apporter du bois, dont il y avait abondance, ils firent un grand feu. La chèvre fut bientôt rôtie ; on ne s’inquiéta pas d’y ajouter des sauces savoureuses, mais ceux qui découpaient servirent à chacun sa portiondans oes plats de bois; alors la troupe s’assit autour d’un drap de lit étalé par terre et servant de nappe. Quoique la nuit fût noire, point n’était besoin de lumière, la flamme du feu suffisant bien pour éclairer trois fois plus de monde. Voyant qu’on soupait, j’allais me montrer à un coin pour ne pas forcer les convives à m’inviter, et là-dessus une Gitana, prenant une ou deux côtes, m’appela

ZIN

en disant : « Prends ce morceau de viande et ce morceau de pain, afin que tu ne nous dises pas : Grand mal vous fasse 1 » Je fus reconnaissant de ce régal, car, à vrai dire, à mesure que je me réchauffais au voisinage du feu, l’appétit commençait à m’agacer et la faim à m’incommoder. Je m’escrimai donc sur mes côtes; mais, quoique j’eusse de bonnes dents, je ne pus y moi dre, et le meilleur lévrier d’Irlande n’aurait pu les entamer tant elles étaient dures. Quant à mes compagnons, sans faire plus de façon, ils mangeaient leur part de chèvre ou de bouc, comme si c’eût été le plus gras et le plus tendre chapon, avalant de temps en temps quelques gorgées d’eau, car le vin n’était pas en usage dans cette troupe, qui le trouvait trop cher. Je levai les yeux au ciel et remerciai le Seigneur, en voyant que ce que je ne pouvais manger était si savoureux pour ces misérables : qu’importait que leur viande fût charogne, que le repas arrivât lard, qu’au lieu de vin ils n’eussent qu’une eau dure et saumâtre, capable de faire crever le plus robuste animait Tous ces genslà, jeunes et vieux, femmes et enfants, étaient vigoureux et d’un excellent teint, comme si leur santé avait toujours été soignée avec une sollicitude particulière... 11 était déjà plus de minuit lorsque les Giîanos pensèrent à dormir, les unss’adossant aux pin^ du bois, les autres s’étendant sur le peu de vêtements qu’ils pouvaient avoir. Pour moi, assiégé de maintes et diverses imaginations, je servis de sentinelle, entretenant le feu de peur qu’il ne vînt à s’éteindre , car , sans sa bienfaisante chaleur, je me serais bientôt senti mourir. Je m’occupai ainsi pendant plus de cinq heures, jusqu’à ce que le jour parut, el sa lumière sembla bien paresseuse à mon attente. Je me réjouis de voir s’en aller la nuit, et le ciel se colorer des teintes de l’aube: cherchant alors quelque chose pour couvrir ma pauvre chair, je trouvai , grâce à Dieu, quelques peaux de mouton , dont je m’entourai le corps, la laine en dedans, de manière à être pris pour un anachorète.

« Déjà le soleil rayonnait sur les plus basses montagnes lorsque ces barbares se réveillèrent. Providence divine ! il avait plu pendant près de onze heures, ils n’avaient rien pour se protéger contre l’inclémence de l’air, et cependant ils avaient dormi comme sur de bons matelas ; tant il est vrai que l’habitude devient une seconde naiure. Les enlever à celle vie eût été leur donner la mort. Voyant que je m’étais accoutré comme un autre saint Jean-Baptiste, n’ayant plus que les bras et les jambes à découvert, ils rirent de bon cœur et louèrent mon industrie ; mais tous ces compliments sur montaient à m’accommoder aux circonstances me servirent de peu, car une des Gitanas poussant des cris el m’accablant d’injures me commanda de quitter mon nouveau costume, qui était le lit sur lequel elle dormait. Je vis que je m'étais empare du bien d’autrui, et me dépouillant pour l’acquit do ma conscience, je me retrouvai nu comme tout à l’heure. Ainsi restai-je deux jours pleins,

rt je serais resté bien davantage encore sans la mort d’un Ciitano, infirme et vieux, qui ne put se dispenser de payer sa dette à la nature. Je premier peut-être de sa race qui mourut ainsi naturellement, tant il est d’usage que ces gens-là meurent à la potence. Deux Gitanos creusèrent une fosse où ils déposèrent le défunt, le corps découvert, ensevelissant avec lui deux pains et quelques pièces de monnaie, comme s’il en avait eu besoin pour le voyage de l’autre monde. Alors s’approchèrent les Gilanas, toutes échevelées et s’égratignant le visage à qui mieux mieux; venaient ensuite les hommes, invoquant les saints, et surtout le grand saint Jean-Baptiste, pour lequel ils ont une dévotion toute particulière, lui criant comme à un sourd de les écouter et d’obtenir pour le mort le pardon de ses péchés. Quand ils se furent enroués à crier, iis allaient rejeter la terre dans la fosse, mais je lespriaid’attendre que j’eusseditdeux mots; on m’accorda ma requête, et moi, du ton le plus humble, je dis à peu près : « Votre compagnon est déjà allé jouir de la vue de Dieu, car il faut bien l’espérer de sa bonne vie et de sa bonne mort. Vous avez rempli vos obligations en le recommandant au Seigneur, et en lui donnant la sépulture; mais qu’il soit enterré vêtu ou nu, peu lui importe à lui, tandis qu’il peut m’être à moi d’un grand secours de profiter de ses habits. Si vous voulez donc bien me permettre que je m’en empare et m’en vêtisse, je me souviendrai toujours, dans mes oraisons, de ce bienfait accordé à ma misère et à ma nudité. » Ce discours parut fort raisonnable, et j’eus le bonheur de ne pas être contredit. Ils me dirent de faire ce que je désirais. J’obéis, et me voilà cette fois vêtu en vrai Gitano, sans en avoir encore l’esprit et les mœurs. Je rendis le corps du mort à sa sépulture, et l'ayant recouvert de terre, je le laissai là jusqu'au jour du jugement, où il reparaîtra, comme nous tous, pour rendre ses comptes. »

Voici d’autres anecdotes.

« Charles-Quint, en venant prendre possession du trône d’Espagne, amena à sa suite une cour d’étrangers , Flamands la plupart , qui révoltèrent bientôt l’orgueil castillan. Charles lui-même, jeune, mais tourmenté d’une vaste ambition, et rêvant déjà l’empire d’Allemagne, semblait trouver ses sujets de la Péninsule trop heureux de lui payer les frais de son élection. Il s’étonna beaucoup de l’opposition des cortès quand il lut question de voter les impôts; mais pressé de se rendre auprès des électeurs germaniques, il partit pour Worms, laissant à ses ministres le soin de résisterauxeommuneros. Celte ligue comprenait l’alliance de tous les intérêts castillans : elle voulait une souveraineté nationale, et imposait à Charles de choisir entre la couronne d’Espagne et celle d’Allemagne.

« On voit dans l’histoire les luttes de Juan <te Padilla et de sa vaillante épouse, doua Maria de Pacheco; mais le mystère de cette ligue ne s’explique que par les traditions des Cilauos. On avait prédit à dona Maria qu’elle

serait reine. Dans ses Epîtres familières, Guevarra lui écrivait : — On sait, madame, que vous avez auprès de vous une sorcière qui vous a promis qu’en peu de jours vous seriez appelée haute et puissante dame, et votre mari Altesse. — Celte sorcière était une Gitana. Dans une des ballades traditionnelles des Gitanos, on trouve ces mots : — Je donnerai un de ces fromages magiques à Maria Padilla et aux siens. — Disons d’abord qu’il ne peut être ici question de la première Maria Padilla, femme du roi don Pedro, puisque les Gitanos n’étaient pas encore en Espagne sous le règne de ce prince. Il paraît que dona Maria Pacheco ou Padilla, car elle est désignée tantôt par un de ces noms, tantôt par l’autre, s’échappa de Tolède avec sa sorcière, déguisée elle-même en Gitana. Cette sorcière était attachée à sa personne depuis longtemps et l’abusait par les apparences, sans doute aussi par les flatteries de son affection perfide; elle lui persuada que les Gitanos de sa tribu la transporteraient en Portugal avec son plus jeune fils, son or et ses bijoux. Les Gitanos l’attendaient en effet dans la montagne; mais, pour s’emparer de cet or et de ces bijoux, ces misérables assassinèrent la mère et l’enfant.

« Si cette tradition espagnole est vraie, jamais action plus odieuse n’a été commise par les Gitanos. J’ai dû malheureusement citer les vers magiques qui viennent à l’appui de cette accusaiion.

« Los Gitanos son muy malos : Les Gitanos sont de bien méchantes gens. Cette phrase proverbiale est de bien vieille dale en Espagne. Selon les Espagnols, les Gitanos ont toujours été des escrocs, des voleurs, des sorciers; mais ils ajoutent, chose plus difficile à prouver heureusement : les Gitanos mangent de la chair humaine.

« Mais il est un autre crime qu’il est impossible de nier : Los Gitanos son muy malos ; llevan ninos hurtados a Berberia. Les Gilanos sont très-méchants; ils transportent les enfants volés en Barbarie... afin de les vendre aux Maures. Il paraît évident que les Gitanos ne cessèrent jamais d’entretenir des relations avec les Maures d’Afrique depuis leur expulsion d’Espagne. Les Gitanos, n’ayant pas plus de sympathie pour un peuple que pour l’autre, devaient vendre des enfants espagnols aux Barbaresques, comme ils auraient vendu des enfants barbaresques aux Espagnols, si ceux-ci en eussent voulu acheter. Bien mieux, parleurs rapports avec les pirates, ils leur devaient souvent servir d’espions lorsque ceux-ci méditaient quelque invasion sur les côtes d’Espagne. Voilà comment ils ont pu paraître plus maures que chrétiens. Aussi ne démentirai-je pas l’anecdote de Quinones qui raconte que, lors du siège de Mamora, deux galères espagnoles ayant échoué sur un récif de la côte d’Afrique, les Maures firent esclaves les chrétiens des équipages, délivrèrent les Maures enchaînés à la rame, et traitèrent également comme une race amie tous les Gitanos à bord des deux bâtiments. »

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