LA GITANA. — LE MAUVAIS OEIL
\ « L’auteur A'Alonzo raconte une anecdote
comique qui s’est renouvelée de nos jours ; elle nous révèle une de ces ruses de voleurs que dans leur langue les Zincalis appellent Hokkano baro, ou le grand tour.
« Une bande de Gitanos se trouvant campée dans les environs d’un village, une Gilana alla frapper à une maison habitée par une veuve riche, sans enfants, et encore belle. Après l’avoir saluée, et lui avoir débité des compliments, elle ajouta : Senora, j’ai conçu pour vous la plus vive affection : sachant quel bon usage vous faites de votre richesse, j’ai voulu vous révéler que vous êtes encore plus riche que vous ne le pensez. Apprenez donc que vous avez un trésor dans votre cave ; mais vous aurez beaucoup de peine à vous en emparer, parce qu’il est enchanté, et qu’on ne peut le retirer quela veille de Saint- Jean. Nous voici au 18 juin : dans cinq jours sera le 23; d’ici là, ramassez quelques bijoux d’or et d’argent, avec quelques pièces de monnaie, n’importe lesquelles, pourvu que ce ne soit pas du cuivre. Préparez six cierges de cire blanche ou jaune; car, au moment opportun, je viendrai avec une de mes sœurs, et nous retirerons de votre cave assez de richesses pour vous faire vivre avec une magnificence qui excitera l’envie de tous les gens de ce bourg. L’ignorante veuve, se confiant à ces paroles, crut déjà posséder tout l’or de l’Arabie et tout l’argent du Potose.
« Au jour désigné, les deux Gitanas furent ponctuelles, et ne laissèrent pas s’impatienter longtemps la veuve crédule. — Avez-vous tout disposé? lui demandèrent-elles; le temps presse; descendons à la cave pour commencer nos conjurations. Avez-vous les cierges et les bijoux? Vous savez que l’or attire l’or, et l’argent l’argent. — Tout était prêt: les trois femmes descendent, allument les cierges et les posent en rang dans leurs chandeliers autour d’un vase d’argentqui contenait quelques réaux et divers bijoux en corail et en or de peu de valeur. Allons nous replacer près de l’escalier, dirent les deux Gitanas ; elles allèrent s’y tenir quelque temps, joignant les mains, faisant semblant de prier, puis disant à la dame de les attendre, et redescendant, elles se mirent à parler, imitant plusieurs voix, comme s’il était entré quatre ou cinq autres personnes dans la cave ; Senor San Juanito, disaient-elles, pourronsnous retirer le trésor? — Oui, bientôt, répon-
dait une voix d’enfant ; — et la veuve étonnée espérait voir enfin tant de richesses, lorsque les Gitanas revinrent à elle ; la première lui disant: Remontons, seîïora; puisque nos désirs sont sur le point d’être accomplis, apportez-nous à présent la meilleure jupe, la meilleure robe et le meilleur manteau de votre armoire; il faut que je paraisse avec d’autres vêtements que ceux que j’ai ici. La veuve remonta avec les deux Gitanas, et alla leur chercher ce qu’elles lui demandaient. Alors les deux Gitanas se voyant libres , et ayant déjà mis en poche l’or et l’argent qui avaient servi à la conjuration, ouvrirent la porte de la rue, et se sauvèrent à toutes jambes. Quand la veuve revint, elle ne trouva plus personne, ni les Gitanas, ni le petit saint Jean, ni rien; et ses voisins, accourus à ses cris et à ses larmes, trouvèrent fort plaisant le. tour qu’on lui avait joué. »
« Le docteur Geronimo d’AIcala ne nous dit pas si les deux voleuses furent poursuivies ; mais, avec toute leur adresse, les Gitanos rendaient quelquefois un compte sévère à la justice, non-seulement quand leurs sortilèges n'étaient que des ruses de voleur, mais encore lorsque la superstition parvenait à les convaincre de maléfices proprement dits; tel était, par exemple, le mauvais œil.
« Dans la langue des Gitanos, querelar nazula signifie jeter le mauvais œil , c’est-àdire rendre quelqu’un malade par la simple influence du regard. Les enfants sont surtout exposés à cette influence perfide. Une corne de cerf est regardée comme un préservalif. On rencontre encore en Andalousie plus d’un enfant au cou duquel pend une petite corne montée en argent, et attachée à un cordon fait avec les crins d’une jument blanche. Heureusement si les Gitanos peuvent, de leur propre aveu, jeter le mauvais œil, ils ont aussi dans leur pharmacie le remède du ma! qu’ils font : quant à moi, je n’y aurais pas grande confiance ; ce remède, à ma connaissance, étant la même poudre qu’ils administrentaux chevaux malades de la morve.
« La superstition du mauvais œil se retrouve en Italie et en Allemagne; mais elle vient originairement d’Orient ; les rabbins en parlent dans le Thalmud. Si vous vous trouvez avec des juifs ou des mahométaus, évitez de fixer trop longtemps vos regards sur leurs enfants; ils croiraient que vous voulez leur jeter le mauvais œil. L’effet du mauvais œil est d’altérer d’abord les organes de la vision par lesquels il se communique au cerveau. On prétend aussi que le mauvais œil jeté par une femme est plus funeste que celui que vous jette un homme. Voici com-
(t) Il y a quelque analogie enire celte manière de découvrir celui qui a jeté le mauvais œil et le charme de la clef dans la bible, auquel le peuple a recours en Angleterre. P' ur découvrir un voleur, on place une clef dans une Bible, au cantique de Salomon ; la Bible et la clef sont liées ensemble'avec un ruban qui fait plusieurs fois le tour du volume, en passant dans l’anneau de la clef, qu’on laisse exprès sortir de la Bible ; alors le devin fait nommer l>ar la personne volée toutes les personnes qu’elle soup- <;uune, peudanl qu’ils tiennent tous deux ensemble la
ment cette maladie est traitée chez les juifs de Barbarie :
« Dès qu’ils se sentent frappés, ils envoient chercher le médecin le plus renommé pour cette espèce de cas. En arrivant, le docteur prend son mouchoir on sa ceinture , fait un nœud à chaque bout, mesure trois palmes avec sa main gauche, fait un nœud à chaque mesure, et se ceint trois fois la tôle de la ceinture ou du mouchoir, en prononçant beraka ou bénédiction : Ben poral Josef , ben porat ali ain (Joseph est un rameau fécond, un rameau près d’une source); puis il se remet à mesurer la ceinture ou le mouchoir, et s’il trouve trois palmes et demie au lieu de trois qu’il a mesurées auparavant, il pourra vous nommer la personne qui a jelé le mauvais œil. La personne étant connue, la mère, la femme ou la sœur du patient sort en prononçant à haute voix le nom du coupable ; elle ramasse un peu de terre devant la porte de sa maison et un peu encore devant celle de sa chambre à coucher; on lui demande ensuite de sa salive le matin avant son déjeuner ; on va chercher au four sept charbons ardents qu’on éteint dans l’eau du bain des femmes. Ces quatre ingrédients, la terre, la salive, les chaînons, l’eau étant malaxés dans un plat, le patient en avaie trois gorgées, et le reste est enterré par quelqu’un qui fait trois pas à reculons en s’écriant : « Puisse le mauvais œil être enseveli sous terre I » Voilà comment on procède si le coupable est connu ; mais dans le cas contraire, on prend un verre, on se tient sur la porte, et l’on force tous les passants de jeter dans ce verre un peu de saiive. Le mélange avec le charbon et l’eau du bain a lieu ensuite, et l’on applique la mixtion à l’œil du patient, qui a soin de s’endormir sur le côté gauche: le lendemain matin il se reveille guéri (1).
« Peut-être cette superstition comme beaucoup d’autres esi-elle fondée sur une réalité physique. J’ai observé que l’on croit surtout au mauvais œil dans les pays chauds où la lune et le soleil ont un rayonnement très-éclatant. Que dit l’Ecriiure, ce livre merveilleux, où l’on trouve à éclaircir tous les mystères ? « Ni le soleil ne le frappera le jour, ni la lune la nuit. » ( Ps. cxxxi, 6). Que ceux qui veulent éviter le mauvais œil, au lieu de se fier aux amulettes, aux charmes et aux antidotes des Gitanos, se gardent du soleil, car il a un mauvais œil qui produit des fièvres cérébrales; qu’ils ne dorment pas la tête découverte sous les caressants rayons de la lune, car elle a aussi un regard empoisonné qui altère la vision et frappe même de cécité.
« Les pays du Nord n’ont ni soleils trop
Bible, en touchant du bout des doigis de la main droite b anneau de la clef. Après chaque nom, le devin demande à la Bible si un tel a commis le vol, en répétant les sixième et septième versets du cantique du roi-prophète. Si la ciel et la Bible tournent pendant ce temps-là, la personne nommée est considérée comme atteinte et convaincue du vol. Plus d’un innocent, a ma connaissance, a une mauvaisu réputation parmi ses voisins, gràee à ce chai me de la ciel dans la Bible. (Noie de M. Barrow.)
ZOD