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PREMIÈRE LETTRE

Sommaire. — Remarques générales sur le

système de M. Bekker, et particulièrement

sur ce qu’il nous impute de faire du diable

un dieu. Plan de l’ouvrage.

Monsieur,

J’ai différé exprès jusqu’ici à vous entretenir du système de M. Bekker, parce que j’ai cru qu’il fallait attendre que le temps remît les esprits dans leur assiette naturelle, et les disposât à examiner les choses sans passion. Ce n’est pas queje veuille dire que cet ouvrage ait pu éblouir des yeux aussi pénétrants que les vôtres ; car vous n’êtes pas homme à vous laisser si facilement surprendre. Mais il y en a d’autres qui, admettant sans examen tout ce qui porte le caractère de nouveauté, s’y abandonnent aveuglément. Vouloir ramener ces gens-là dans les premiers mouvements de leur passion, ce serait les irriter et s’exposer à leur mauvaise humeur. 11 a donc été bon de leur donner le temps de se reconnaître, cl de jeter pour ainsi dire leur premier feu, avant que d’entreprendre de les désabuser.

Nier les opérations dos démons sur la terre, est une proposition qui frappe l’esprit ; on se sent un penchant naturel à examiner ces sortes d’ouvrages. Les beaux esprits, qui veulent se singulariser en toutes choses, ne manquentpas de se faire un mérite de leur incrédulité à cet égard ; et le vulgaire ne demande pas mieux qu’on le délivre de ces objets de terreur. Ses vues étant extrêmement bornées, il s’imagine que l’on ne peut bannir les démons du mondesans détruire leur existence. Jugez, après cela, s’il s’endort dans le vice par l’espérance de l’impunité. S’il n’y a point de diables, ii n’y a point aussi de peines à craindre : Facilis descensus Averni.

On ne peut donc pas nier que la matière que l’auteur traite n’excile la curiosité, et que son sentiment ne trouve dans les esprits de favorables préventions; mais ii faut aussi avouer qu’après ces premiers mouvements, l’on ne manque pas de revenir à soimême ; le torrent étant passé, l’on examine sérieusement pourquoi l’on s’y est abandonné : et si un auteur n’a pas appuyé son sentiment sur de solides arguments, il a le malheur de se voir abandonné. C’est ce qui est arrivé à M. Bekker : l’on a été d’abord tout de feu pour ses deux premiers livres; mais l’on est devenu tout de glace pour ses deux derniers ; el ses plus ardents sectateurs commencent à l’abandonner.

Pour moi, j’ai lu son ouvrage plutôt pour vous obéir que pour me satisfaire : j’y ai trouvé ce que j’avais ouï dire tant de fois, beaucoup de zèle et de hardiesse à avancer des nouveautés, mais nulle preuve pour les soutenir ; et si vous ne vous laissez pas surprendre par un certain air de triomphe dont il anime ses expressions, vous courez risque de demeurer toujours enchanté ; particulièrement si vous oiez certains principes

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qu’il y pose sans preuve, tout l’ouvrage tombera de lui-même.

Cependant la doctrine qu’il réfute n’est pas du nombre de ces choses dont la seule proposition porte sa réfutation. Elle est vénérable par son antiquité, universelle par sa créance, soutenue de preuves au moins assez spécieuses ; car le sentiment que le monde a du diable a assez d^ vraisemblance ( Liv . i, p. 5). II devait donc fonder son système sur de bons arguments tirés de l’Ecriture et de la raison. C’est la maxime de tous les auteurs, et particulièrement de ceux qui avancent des nouveautés. Un homme judicieux ne se contente pas de lire un auteur qui s’évapore en des spéculations creuses, pour savoir ce que la chose n'est pas. On veut savoir ce qu’elle est positivement en elle-même, se repaître de quelque chose de solide, qui établisse dans l’esprit une pleine certitude.

Mais il est surtout indubitable que, quand il s’agit de donner des expositions nouvelles à l’Ecriture sainte, on ne le doit faire qu’après les avoir appuyées de preuves incontestables , puisées dans la révélation même. On ne saurait assez se précautionner à cet égard. Ce sont des limites sacrées que l’on ne doit toucher qu’avec une profonde vénération; et lorsque l’on s'émancipe jusque-là, on doit au moins le faire sérieusement, et ne point égayer les explications que l’on en donne de certains traits plaisants qui, quoique du goût du vulgaire , sont extrêmement fades à des âmes pieuses et à des esprits solides, qui cherchent des preuves sérieuses et convaincantes.

De là vient que l’auteur , ayant posé sans raison certains principes qui sont l’état de la question , ne réussit pas mieux dans les explications qu’il donne aux textes sacrés. En voici une preuve, entre une infinité d’autres que nous pourrions alléguer. Par exemple , qu’y a-t-il déplus simple que l’histoire de la séduction d’Eve par le serpent, que nous lisons au chap. ni du livre de la Genèse? Si vous y rapportez les passages du Nouveau Testament qui y ont un rapport nécessaire, il paraît que ce fut le diable qui se servit du serpent pour séduire la femme. Tous les docteurs juifs ont reconnu cette vérité, et la simplicité de l’histoire ne nous permet pas de l’expliquer autrement. Cependant l’auteur y fait naître un si grand nombre de difficultés, que l’on ne sait ce que le Saint-Esprit a voulu dire. Le serpent dit à la femme , c’est-à-dire, selon lui, que le serpent ne dit rien. Et la raison en est , qu’il n’avait pas les organes nécessaires pour former une voix humaine. Ce ne pouvait être encore le diable qui se serait servi du serpent comme d’un organe pour parler ; car, outre que l’on ne saurait concevoir comment un esprit peut agir sur un corps, il y aurait toujours la même difficulté, à savoir comment le diable aurait pu s’énoncer d’ une manière intelligible, puisque le serpent dont il se serait servi n’aurait pas eu les facultés requises pour parler. Après celte belle dissertation, il laisse son lecteur dans uu labyrinthe de

difficultés, sans lui donner le moindre secours pour en sortir, et le met dans la nécessité de dire : Elias veniet. Ce ne fut ni le serpent ni le diable qui parlèrent séparément ou conjointement ; on ne peut pas dire que ce fut Dieu , ou un ange , ou Adam , ou Eve ; qui était-ce donc? (

Je ne dirai pas qu’il y a du mystère caché sous l’odieuse exagération de ces difficultés, mais je remarquerai que cette preuve , que le diable n’a pu parler par le serpent, parce qu’un esprit ne peut agir naturellement sur un corps, et que le serpent n’a pas les organes requis , est une chose qui , quoique vraie dans la philosophie, est entièrement fausse par rapport à Dieu, qui peut aussi bien faire agir le diable sur un serpent, que l’âme sur le corps humain, et le faire parler avec la même facilité que l’âne de Balaam ; et ainsi, dire que cela ne se peut naturellement, c’est ne rien dire, puisqu’il s’agit là d’une chose surnaturelle. Il fallait donc avoir prouvé que ces sortes d’opérations répugnent non-seulement aux propriétés naturelles du corps et de l’âme , mais aussi à la volonté de Dieu. C’est cependant sur cette fausse supposition que roulent toutes les nouveautés de M. Bekker ; et si je voulais vous en faire l’énumération , il faudrait copier une grande partie de son ouvrage.

Mais ce n’est pas mon dessein d’insister sur ces remarques générales, ni d’examiner si l’auteur croit à l’existence des anges et des démons. Il ne donne que trop de soupçons de douter de son orthodoxie sur cette doctrine : ce ne sont que difficultés lorsqu’il s’agit de ces esprits , et à peine trouverezvous un passage dans l’Ecriture sainte qui en parle ; tout y est mystérieux et allégorique. Les noms propres d’anges, de diables, de démons, etc., ne sont pourlui quedes hommes envoyés, des calomniateurs, de mauvaises pensées, ou tout au plus de purs symboles, pour nous donner quelque idée métaphorique de la majesté de Dieu. Lisez , Monsieur, avec attention son second livre, depuis le chapitre ix' jusqu'au xxe inclusivement, et vous n’y trouverez que trop de raisons pour justifier mon accusation.

Je ne dirai rien non plus des divers motifs qui peuvent l’avoir poussé à publier son système en langue vulgaire , ni de sa capacité sur cette matière, ni de l’ordre qu’il y a observé, ni de son style, parce que je dois respecter l’âge de M. Bekker , et que la charité chrétienne ne me permet pas de m’attacher au personnel. Ce sont seulement les erreurs que je combattrai.

M. Bekker me pardonnera cependant si je me plains des imputations odieuses dont il charge notre doctrine. La chose est trop importante et trop souvent répétée dans ses livres , pour n’en rien dire. Permettez-moi donc, Monsieur, de justifier notre créance. Voici son accusation : C'est maintenant un point de piété, que l'on craigne véritablement Dieu, et que l'on craigne aussi le diable ; si cela n'est pus, on passe pour un athée , c'està-dire pour un hamme qui ne croit qoint de

Pieu, parce qu'il ne peut pas croire qu'il y en nit deux, l'un bon et l'autre mauvais ; mais je crois , ajoute-t-il, qu'on peut les appeler à bon droit dithéistes, ou qu’ils croient deux dieux (Préf.duliv.t). Comme ce passage noircit extrêmement noire créance, je l’ai traduit mot à mot du texte, parce que le traducteur l’a corrompu par ses adoucissements ordinaires.

Cette accusation que M. Bekker nous intente de faire du diable un dieu tout-puissant, fait horreur ; c’est cependant le fondement sur lequel il pose tout son ouvrage ; c’est l’idole qu’il veut abattre ; c’est en quoi consiste la force de ses preuves : à peine lirezvous un chapitre, que vous n’y trouviez cette imputation.

Si cela est, notre doctrine et notre culte se contredisent évidemment. Si le diable peut connaître immédiatement le cœur de l’homme, prédire l’avenir, faire de vrais miracles, s’il a une puissance indépendante, il est certain qu’il doit être l’objet de notre culte religieux. Toutes ces cho-es ne peuvent être attribuées qu'à l’Etre souverain, et par conséquent il faudra que notre culte réponde à notre doctrine par la plus abominable de toutes les idolâtries. C’est cependant l’absurdité qui résultera de la doctrine que l’auteur nous impute.

Aussi voyons-nous qu’il pousse extraordinairement son accusation. Dieu , selon nous, n’a rien fait dans la nature qui puisse être comparé aux œuvres que nous attribuons à ce 'malheureux esprit. S’il arrive quelque grand événement, nous disons tout aussitôt que le diable en est la cause ; nous dépouillons Dieu de la gloire qui lui appartient, pouren revêtir la plus impure de toutes les créatures. Enfin, quand nous exclurions la Providence du gouvernement de l’univers, on ne pourrait pas déclamer contre nous avec plus d’emportement et de malignité.

Mais qui a jamais cru parmi nous que le diable soit, à proprement parler, l’auteur absolu de toutes fi s œuvres que l’on veut que nous lui attribuons ? Quel théologien l’a jamais considéré comme une cause première et indépendante?

Ne dites point que l’on emploie des expressions assez fories pour donner lieu aux imputations de M. Bekker, que nous donnons au diable trop d’autorité. N’esl-ce pas le lieu commun de nos prédicateurs pour intimider les vicieux? Nos théologiens n’exagèrent-ils pas tellement son pouvoir, qu’ils nous le font concevoir comme un dieu ? Il est la cause et le directeur des orages et des tempêtes ; c’est lui qui allume les guerres, qui cause la famine et la mortalité ; il entre dans les conseils, il y préside ; il suggère aux hommes de mauvaises pensées; eufin, sou empire est si vastect si absolu, qu’il exclut le Gréateur. Cela paraît surprenant ; mais c’est cependant là précisémentl’idéequedonnent les expressions de nos plus célèbres docteurs.

Tout cela est vrai en un sens. Ce fut Satan qui entra en Judas surnommé Iscariote [Luc. xxn, 3); c’est ce prince de la puissance de l'air, qui est l’esprit qui opère dans les en-

on

fants de rébellion [Eph. n, 2); ce fut lui qui infligea à Job des plaies en ses biens et en sa personne; c’est lui qui, ayant été meurtrier dès le commencement , rôde autour de nous comme un lion rugissant, cherchant à nous dévorer ( Joan. vin , kk ; I Petr. v, 8 ) ; enfin, il est le dieu de ce monde , qui a aveuglé les entendements des incrédules , afin que la lumière de l' Evangile»de la gloire du Christ, qui est l'image de Dieu, ne leur resplendît pas (Il Cor. iv, 4). Ce sont les propres termes de l’Ecriture. Je n’enlreprends pas d’examiner quel est ce Satan, ce prince de la puissance de l’air ; ce meurtrier, ce lion, ce dieu de ce siècle. Mais de quelque manière que l’on explique ces passages, il est toujours constant que nous parlons avec l’Ecriture, et que s’il y a quelque chose d’outré qui ne s’accommode pas avec les conceptions de l’auteur, nous ne nous servons que des expressions que le Saint-Esprit a consacrées ; et ainsi toutes les objections de M. Bekker s'attachent à Dieu même, qui nous a prescrit la manière de nous exprimer à cet égard. Voilà pour ce qui concerne les termes. Venons maintenant à la chose.

Vous avez trop de pénétration pour tomber dans l’erreur des manichéens. Il y a longtemps que l’on a remarqué qu’ils ont grossièrement abu>é de ces passages qui, au fond, ne donnent au diable qu’un pouvoir subalterne et une autorité de dépendance, Dieu demeurant toujours revêtu de ses prérogatives infinies.

Bien loin donc de mettre le diable sur le trône de la Divinité , nous le concevons comme un esclave qui n’agit que par la permission de son maître ; bien loin de lui donner une puissance illimitée, nous la renfermons dans les bornes que Dieu lui a prescrites. C’est une cause subalterne qui emprunte toute sa force et sa vertu de la première cause.

Forl bien. Mais pourquoi donc ne eonçoilon pas Dieu l’auteur de toutes ces oeuvres, puisqu’il en est la première cause, plutôt que le diable qui n’en est que le minisire? Pourquoi ne dit-on pas plutôt que c’est Dieu qui punit , que c’est lui qui envoie les tempêtes, qui afflige les hommes de guerres, de famine, de mortalité; que c’est lui seul qui sonde les reins et endurcit les cœurs, qui aveugle les yeux de l’entendement , qui donne l'esprit d’erreur? Pourquoi faire intervenir le diable dans toutes ces choses ?

Permettez-moi, Monsieur, de vous demander aussi pourquoi on dit que l’homme se meut, qu’il parie, qu’il mange, qu’il boit. C’est parler fort improprement : il n’est qu’une cause seconde, qui n’agit qu’autant que Dieu lui influe la vertu nécessaire pour agir. Car il est dans une si grande impuissance de produire de lui-même la moindre opération , qu’il faut que Dieu le prévienne, le meuve et concoure dans toutes ses actions. L’homme n’est donc qu’une cause seconde, qui, étant considérée dans son néant, ne peut rien d’elle-même. Vous prétendez être bien fondé à soutenir que l’on a tort

d’attribuer au diable les œuvres qu’on lui attribue, parce qu’il n’est qu’un instrument qui emprunte de Dieu toute son action ; et moi je crois avoir raison de dire que l’on se trompe d’attribuer à l’homme toutes ces opérations , puisque de lui-même il ne peut rien. Ce ne sera donc plus l’homme qui se remuera, qui parlera, qui mangera, qui boira, mais Dieu même ; de la même manière que ce n’est pas le diable qui produit les œuvres dont nous avons parlé, mais Dieu. C’est se précipiter dans une étrange conséquence ; mais on ne saurait l'éviter, puisqu’elle coule nécessairement du même principe ; car le diable et l’homme sont, par rapport à Dieu en ce cas, une seule et même chose, dans une égale impuissance, dans une entière dépendance. Si l’on veut presser ce principe, on en tirera dos conséquences monstrueuses.

11 est donc évident que l’action doit être proprement altribuée à l’agent, particulièrement quand l’agent est une substance intelligente, comme est le diable. On n’en exclut pas la première cause ; au contraire on la suppose, on considère son influence comme absolument nécessaire. Mais cela n’empêche pas que la créature ne soit colle qui agisse, et qu’elle ne reçoive sa dénomination de l’acbon qu’elle produit.

On objectera sans doute que celle comparaison du diable avec l’homme n’est pas juste. 11 s’agit de savoir si l’un est l’auteur de ces hautes et subiimes opérations qu’on lui attribue ; au lieu que l’on ne considère dans l’autre que des actions propres et naturelles. Mais cette différence, quoique réelle entre ces deux créatures, n’est qu’une pure illusion par rapport à Dieu, et c’est en cela proproment que consiste l’état de la question. L’une, dans l’idée de son néant, n’a pas plus de disposition à se mouvoir, que l’autre à agir sur des sujets étrangers, puisque toute leur vertu dérive également de Dieu. La cause de ce préjugé consiste en ce que nous n’avons pas une idée assez claire du néant et de la dépendance de la créature, et que nos conceptions louchant la première cause ne répondent pas toujours au pouvoir et à l’autorité sans bornes qu’elle exerce sur les causes secondes.

L'application de celte remarque semble assez naturelle. Que l’on exagère tant que l’on voudra la puiss ince du diable, que l’on prenne plaisir à outrer les expressions de nos théologiens; nous le considérerons toujours comme un instrument en la main de Dieu, comme une verge de fureur qui ne Irappe que lorsqu’il la laisse tomber sur ceux qu’il veut visiter. Enfin, que l’on tâche de rendre noire doctrine odieuse par des imputations malignes, il sera toujours aisé de les dissiper, pour peu que l’on s’attache à la considération de la créature qui, quelque noble qu’elle soit, emprunte toutes ses opérations de son créateur. Nous n’avons garde de croire que l’intention du Saint-Espnt ait élé de nous faire concevoir, par les passages que nous avons allégués, le diable comme un agent indépendant. Non, Monsieur, il

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faut s’élever plus haut et remonter jusqu’à Dieu. On doit cependant se servir de ses expressions, et parce qu’elles sont consacrées, et parce qu’effectivement le démon étant un agent raisonnable dont il se sert, il faut lui attribuer l’action qu’il produit, et bien particulièrement le vice qui la souille.

Souffrez encore, Monsieur, pour écla.rcir celte matière, que je vous demande quelle vertu avait Moïse ou Aaron et sa verge pour faire tant de miracles, pour infliger tant de plaies à Pharaon et à son peuple? Vous me répondrez apparemment qu’il y aurait de l’absurdité à croire qu’une simple verge ait pu produire d’elle-mème tant de miracles en la main d’un homme ; que l’un ne fut que le ministre, et l’aulre un signe visible que Dieu accompagna d’une vertu toute céleste. Que ne diriez-vous point d’un homme qui voudrait nous imputer de croire que Moïse, Aaron et sa verge étaient la seule cause de tous ces miracles, s’il s’étendait à écrire de gros volumes, à faire de grandes réflexions afin de colorer cette absurdité? Et cependant l’Ecriture sainte dit qu’Aartm , ayant étendu sa main avec sa verge sur les fleuves, les rivières et les étangs, fit monter des grenouilles sur la terre d’Egypte, etc. ( Exod . vm, 5) ; et ou le dit avec raison, parce que Aaron était le ministre, et sa verge le symbole que Dieu employa .

Voilà justement où nous en sommes avec M. Bekker. Il nous impute partout de croire que le diable est la première cause de toutes les œuvres que l’Ecriture lui attribue. On a beau répondre qu’excepté celles qui répugnent à la sainteté de Dieu, dont la souillure ne peut rejaillir sur cet Etre parfait, elles lui sont attribuées de la même manière que les plaies d’Egypte sont rapportées à Aaron et à sa verge; expliquer nos sentiments, répéter que le diable n’est qu’une cause seconde sans aucune vertu propre, qui ne peut pas même entrer dans des pourceaux sans permission, on continue à nous faire dire des choses auxquelles nous n’avons jamais pensé.

Remarquez, s’il vous plaît, Monsieur, que quand nous concevons le diable comme une verge de fureur sans aucune vertu propre, ce n’est que par rapport à Dieu, la première cause qui prévient, détermine, accompagne, fléchit la créature, quelque excellente qu’elle soit. Mais il est constant que si vous le comparez avec l'homme, vous y trouverez plus d’excellence dans sa nature, de lumière dans ses connaissances, de pénétration dans ses vues, de facilité et de puissance dans ses opérations. Plus une substance est éloignée de la matière, et plus il y a de perfection. La matière offusque les lumières de l’âme'; elle affaiblit ses opérations, elle fait une grande diversion des forces de l’esprit; la chair est impérieuse, les sens allument les passions et les convoitises ; ils assujettissent l’âme à leurs sensualités. Au contraire, le démon n’ayant aucune communication personnelle avec la matière, a plus de perfection physique; ses pensées sont plus vives, elles le

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rendent en quelque manière présent où il les dirige, elles sont plus fortement appliquées sur les objets, parce que les sens ne lui causent aucune distraction. Ses connaissances ^naturelles sont plus étendues, non-seulement parce qu’il envisage les choses d’une vue plus simple, mais aussi à cause de l’expérience de tous les siècles qui lui en découvre les liaisons, qui lui fait pénétrer dans le fond de la nature, dont il connaît les ressorts, les causes, les effets, d’une manière plus parfaite que le plus grand philosophe; et c’est cette connaissance intime que le démon a de la nature qui lui apprend comment il faut en remuer les diverses parties. De là vient que nous qui ignorons tous ces ressorts et la manière de les faire agir, sommes étrangement frappés à la vue de ses opérations, et que nous regardons comme un miracle ce qui n’est assez souvent qu’une opération du démon, produite par des causes autrement appliquées et remuées que selon le cours ordinaire de la nature. Ajoutez, Monsieur, à cette considération, que la haine du diable contre l’Eglise et le sentiment de sa propre peine lui font recueillir toutes ses forces et épuiser toutes ses ruses, afin que, s’il la trouvait accessible, il lui portât quelque coup mortel. El ainsi il est aisé de conclure que, comme le démon a beaucoup plus de lumière, de pénétration, d’activité que l’homme, il ne faut pas douter que son pouvoir ne lui soit de beaucoup supérieur; et par conséquent, en le concevant comme un esclave dans une entière dépendance de Dieu, nous d.evons aussi le considérer comme un furieux et un puissant ennemi, lorsqu’il plaît à Dieu de lui lâcher sa chaîne. Vous voyez par là que les imputations odieuses de l’auteur s’évanouissent d’elles-raémes, et que notre doctrine, considérée sous ces deux aspects, ne répugne ni à la raison, ni à la révélation, ni à l’idée des perfections divines.

Au reste je ne puis comprendre pourquoi ces gens veulent trouver de l’opposilion entre la toute-puissance de Dieu et le ministère du diable. C’est une chose étrange que les préjugés : ils aveuglent tellement I esprit qu’ils le rendent incapable d’examiner mûrement si ce que l’on avance ne peut être rétorqué : car, par celte objection que l’auteur fait si souvent, il renverse de fond en comble son hypothèse. Admettons ici toules ses explications et celles de ses disciples; mais qu’il nous soit aussi permis de raisonner.

Vous voulez absolument, Monsieur, que vos idées claires et distinctes des perfections divines excluent les opérations des démons; qu’il y ait de la contradiction à croire que ces esprits s'opposent à la volonté de Dieu; vous me dites là-dessus mille belles choses pour m’éblouir. Je me fixe à votre propre hypothèse. Ce diable, ce Satan, ces démons sont pour vous quelque homme calomniateur, quelque adversaire, des passions humaines, des mouvements irréguliers de l’esprit, tout ce qu il vous plaira. Mais vous ne pouvez

pas nier au moins que ces hommes ainsi caractérisés ne soient aulaul d’ennemis de Dieu et de son Evangile, des séducteurs, des persécuteurs. Permellez-moi donc de vous demander si ce n’est pas une chose beaucoup plus incompatible avec l’idée des perfeclionsdeDieu, de lui opposer ces créatures faibles, ces hommes mortels, plutôt que le diable, qui est un esprit dégagé de la matière, d’une expérience consommée , un esprit frémissant de rage etenflammé de haine contre les hommes? Vous direz peut-être que ces traits dont je dépeins le diable sont outrés. Eh bienl adoucissons-les : diminuezen le pouvoir tant qu’il vous plaira, ne le faites pas plus grand que celui de l’homme. Toujours sera-t-il constantque, la puissance de ces deux créatures étant égale, il y aura dans votre hypothèse unecontradiclion égale à celle que vous nous objectez. S’il est vrai que le diable ne peut agir contre la volonté d’un Dieu qui fait invinciblement toutes choses par lui-même, il ne sera pas moins vrai, parles mêmes raisons, que l’homme ne peut agir contre la volonté de Dieu. J’admets vos mêmes idées. Dieu est partout également présent, également puissant, et le diable et l’homme sont partout également bornés , également faibles. Je veux bien que ces termes de principautés et de puissances, do prince de ce monde, de dieu de ce siècle, de prince de la puissance de l’air, de malices spirituelles qui sont aux lieux célestes, de celui qui a l’empire de la mort, d’accusateur des fidèles , d' ennemi , de lion rugissant ; je veux bien que ces expressions soient figurées. Accommodez-les aux opinions vulgaires du temps où les saints hommes ont écrit. Cependant vous voulez que par ces termes il faut entendre des ennemis de Dieu et de son Eglise, accusant, séduisant, persécutant les fidèles; et par conséquent voilà ces hommes aussi bien agissant contre l 'autorité du Tout- Puissant, que le démon que vous voulez bannir du monde par ces seules et mêmes raisons.

Après que M. Bekker a ainsi noirci notre créance, il exalte extrêmement l’utilité de son ouvrage. Ce livre me servira, dit-il, de témoin, que je rends d’autant plus d'honneur à la puissance et à la sagesse du Très-Haut, que ceux qui l'avaient donnée au diable lui en avaient ôté (Préf. du liv. i). J1 semble qu’il dispute contre des idolâtres. Nous ne ravissons point l’honneur qui est dû à la puissance et à la sagesse du Très-Haut, au contraire nous exaltons infiniment sa gloire. C’est M. Bekker qui veut affaib ir sa puissance, en liant le diable dans les enfers, il faut \ous rendre celle vérité palpable par un ou deux exemples familiers. Prenez celui d’Adonibézec; le texte sacré nous apprend que soixante-dix rois ayant les pouces des mains et des pieds coupés, avaient recueilli du pain sous sa table ( Judic . i, 7). Ç’a été sans douie beaucoup de gloire à ce prince ; mais elle aui ail été incomparablement plus grande, si, au lieu de leur avoir coupé les pouces, il leur eût mis les armes à la main pour exe-

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enter ses commandements, el si, étant à la icte.de leurs armées, il les eût obligés de venir manger du pain sous sa table, malgré leur puissance et leur fureur. Choisissez celui de Tamerlan el de Bajazelmem’avouerezvous pas que la gloire de celui-là aurait été beaucoup plus parfaite, si, au lieu d’exercer son autorité sur celui-ci renfermé dans une cage de fer, il eût pu, en lui permettant de se mettre à la tête d’une poissante armée, disposer entièrement de lui, le lier de chaînes au milieu de son camp, le délier quand il l’aurait voulu, et, malgré sa haine et ses forces, eu faire son esclave?

Voyons, par l’application de ces deux exemples, ceux qui exalipnt davantage la puissance de Dieu, ou M. Bekker, ou nous : il lie le diable de puissantes chaînes, il semble qu’il le renferme dans une cage de fer, qu’il lui coupe les pouces des mains et des pieds; c'est-à-dire, en un mot, qu’il le bannit du monde et le relègue aux enfers, ou il veut que Dieu le tienne prisonnier , comme ces géants que Jupiterayant précipités dans le tartare, chargea de grosses montagnes, de peur qu’ils ne se relevassent contre lui. Je ne vois pas quel grand honneur il rend en cela à la puissance et à la sagesse du Très- Haut : car il est évident qu’il n’est pas difficile d’exercer son autorité sur un ennemi lié de fortes chaînes et renfermé dans un cachot. Mais je vois clairement que notre doctiine nous donne une haute idée du pouvoir et de l’autorité de Dieu sur les démons, et qu’elle élève infiniment sa gloire. Quelle gloire d’employer ces esprits rebelles, d’en faire autant de forçats qui sont contraints de se rendre à leur bagne , quand il lui plaît, de les lier et de les délier, sans qu'ils en puissent profiter pour secouer son joug! Quelle gloire de diriger tellement leur malice et leur perversité, qu’il en tire, contre leur intention et sans souiller sa pureté, un honneur d’autant plus illustre qu'il vient de ses plus grands ennemis 1 Si l’auteur avait bien voulu réfléchir un peu sur ces raisons, il ne lui serait pas échappé tant d’expressions profanes ; il n’aurait pas avancé, par exemple, qu’il faut, selon nous, que Dieu endosse le harnois pour mettre le diable à la raison (Liv. u, pag. 286). Quand ou veut inspirer de l’horreur contre un sentiment que l’on croit superstitieux, il ne faut point nourrir la profanation par des idées si basses et si indignes de Dieu, dont la seule volonté est toujours efficace.

Après celte explication, il est aisé de se déterminer. Je ne demande qu’un peu d’équité et de sens commun, qu’une courte suspension de préjugés pour décider en notre faveur. Je n’en impose point à M. Bekker; je représente ses sentiments tels qu’il a bien voulu nous les faire connaître. Comparez donc sûrement notre doctrine avec la sienne; el jugez vous-même si nous donnons au diable la puissance et la sagesse du l’rès- Iîaut, et si au contraire M. Bekker ne diminue pas son autorité et ne ternit pas sa gloire, en niant les opérations du diable sur la terre.

C’est en vain qu’il nous impute de crain dre le diable. Non, c’est un ennemi vaincu; I l semence de la femme lui a brisé la tête : s’il lui est resté quelque pouvoir, il dérive uniquement de Dieu ; il est en sa main comme une verge de fureur pour châtier les hommes; c’est un misérable forçat qui, malgré ses frémissements, doi-t fléchir sous la main de son maître. Je ne le crains qu’autanl que les châtiments que Dieu déploie par son ministère sont à craindre. Celui qui fait parler Scaliger n’aurait pas mal rencontré, si, après lui avoir fait dire: Les diables n’auraient garde de s’adresser à moi ; je les tuerais tous ; je ne les crains pas; je suis plus méchant que le diable , il avait ajouté, parce que je me suis toujours proposé l'Eternel devant moi ; puisqu'il est à ma droi'e je ne serai point ébranlé ( Ps . xv, 8).

Après ces éclaircissements, vous voyez bien, Monsieur, quel’auteur se condamne iuimême, quand, ayantétabii pour principe que, selon nous, cette abominable et maudite créature fait des choses plus miraculeuses que Dieu lui-même n’en a jamais fait , il ajoute que , posé ce que l’on a accoutumé d’attribuer partout au diable et à ses anges, il ne peut y avoir de preuves convaincantes que Jésus est le Christ, ou qu’il n’y a qu’un seul Dieu ; et j’avoue, continue-t-il, que si je ne fais concevoir cela très-clairement au lecteur dans cet écrit, c’est en vain que je l’ai composé (Liv. i, pag. 5). Or, posé que le diable n’agisse que minislériellement et dépendarament de Dieu ; posé quel’on n’attribue rien au diable, à proprement parler, de miraculeux, qui puisse être mis en opposition ou en parallèle avec les œuvres de Dieu, nos preuves que Jésus est le Christ, et qu’il n’y a qu’un seul Dieu , sont exclusives à tout autre, puisque, bien loin d’y avoir aucune prérogative en ce malheureux esprit qui puisse être confondue avec celles que Dieu possède dans le plus haut degré d’éminence, il s’est dépouillé par sa révolte de ses avantages les plus précieux, et s’est précipité dans un abîme de misères où l’idée d’un Dieu sévère le fait trembler.

Permettons donc à l’auteur de combattre des fantômes. Nous serons des lecteurs assez raisonnables pour concevoir très-clairement que si le démon fait des choses plus miraculeuses que Dieu lùi-même n’en a jamais fqit, il ne peut y avoir de preuves convaincantes que Jésus est le Christ, ou qu’il n’y a qu’un seul Dieu; mais avec sa permission nous conclurons avec lui, que c’est en vain qu’il a composé cet écrit, puisque l’application qu’il nous en fait est souverainement iniusle et ne nous regarde nullement.

Mais comme je n’ai pas dessein de suivre pas à pas cet auteur, qui a été tant de fois et si solidement réfuté dans la chaleur de la dispute, je me contenterai de faire cette remarq ue générale, qui servira comme de plan aux trois lettres que je vous enverrai par les premiers ordinaires : c’est que M. Bekker, laissant les sentiments des philosophes presquesans y toucher, et s’abandonnant à nous dépeindre l’idolâtrie grossière des peuples

les plus stupides, nous représente !e paganisme sous des traits trop hideux.

On ne prétend pas insinuer par là que la plupart des païens n'aient été dans une honteuse idolâtrie et dans une espèce de délire, par la mauvaise application qu’ils ont faite de leurs notions naturelles. Mais on veut dire simplement que, si le peuple s’est forgé des chimères extravagantes, il y a eu bon nombre de personnes éclairées qui ont eu des sentiments moins ridicules. Ce sont ces genslà que l’on devait, ce semble, consulter, préférablement au vulgaire.

M. Bekker prend le contre-pied de celte maxime ; à peine cite-t-il deux ou trois philosophes qui aient eu des sentiments moins grossiers de la Divinité ; et encore veut-il qu’ils ne lui aient pas attribué la dépendance ni la direction immédiate de toutes choses. Après quoi, sans examiner ce que les païens entendaient par leurs dieux, il prétend que les philosophes ont divisé la Divinité en quatre, comme par degrés qui descendent de haut en bas, et que les trois derniers degrés étaient encore, selon eux, divisés en plusieurs autres. De là, après avoir partagé les dieux en supérieurs, célestes, matériels, éternels, et en d’autres, en quelque sorte visibles dans les astres, il uistingue ces divinités comme les hommes „ en deux sexes, en dieux et en déesses. Ensuite il descend aux démons, dont ildérive le nom du terme grec oalu, je sais ou je moyenne ; parce que l'on estimait que ces démons savaient tout ce qui importait aux hommes, et qu'ils étaient leurs médiateurs envers les dieux ; et c’est pourquoi tes païens les avaient placés entre le ciel et la terre. Pour ce qui est de leur nalure, il dit que l’on croyait qu’ils étaient des esprits immortels, mois qu’ils n’étaient pas cependant des dieux, et qu’ils avaient une nature mitoyenne entre Dieu et les hommes ; que leur administration consistait à dénoncer aux hommes ce qui regardait les dieux, et à leur offrir ce qui venait de la part des hommes; que c’était d’eux que venaient les prédictions, les augures, le culte des sacrifices, les oracles, et tout l'art de la magie; qu’il y avait, selon les païens, des démons cl'un ordre supérieur qui étaient bons , et d'autres d’un ordre inférieur qui étaient méchants; avec celte restriction que le terme de dæmonicm emportait autant que celui de divinité; et que c’est en ce sens que Platon appelle le Dieu souverain, le plus grand démon (L. t.P; 12-22). De là, aprèsavoir parlé des divinités inlérieuresdu paganisme, il vient à décrire les diverses espèces de la divination et de la magie, dont il remarque dans les chapitres suivants la pratique parmi tous les païens de nos jours.

J’avoue que, quand M. Bekker parle avec les philosophes qui exposaient les opinions vulgaires, il les allègue assez fidèlement. Mais quand il vient à y mêler ses propres réflexions, il ne le fait pas d’une manière assez exacte, ni assez fidèle, ni assez approfondie. Sur quoi je remarquerai que son histoire des dieux, des démons et des mystères du paganisme , pèche en plusieurs points

essentiels, mais principalement, lu dans la créance que les plus éclairés d’entre les païens ont eue des dieux. Us n’ont pas cru aveuglément cette multitude de divinités hautes, moyennes et basses, ni ne leur ont pas indifféremment attribué un pouvoir suprême. 2° 11 pèche dans la doctrine des démons : les païens en général ne les ont jamais confondus avec leurs dieux ; ils étaient, selon eux, des agents inférieurs, les ministres des dieux, des médiateurs entre eux et les hommes, et destinés ou pour leur aider, ou pour leur nuire, sans qu’ils les aient revêtus d’une autorité absolue, ou que, ne comprenant pas bien la perfection de l'Etre divin, la pensée leur soit venue, d cause de cela , que Dieu avait besoin de démons, c'est-à-dire, de tels esprits en qualité de lieutenants, pour partager entre eux le gouvernement du monde ( Liv . h, pag. 42), où la providence d’un Jupiter efféminé n’aurait pu s’étendre. 3° Il pèche dans l’explication de la magie et des diverses espèces de la divination des païens : ils n’ont pas cru ces mystères si sacrés, qu’il ne les aient souvent soupçonnés d’imposture, et qu’ils ne s’en soient moqués ouvertement. Enfin il pèche en ne recherchant pas l’origine de tant de sentiments, dans le fond uniformes, qu’il allègue dans son premier livre ; car celte créance universelle et constante des dieux et des démons, fidèlement exposée et débarrassée des erreurs vulgaires et des fictions poétiques, doit découler de quelque source; il faut qu’il y ait eu de certaines vérités qui en aient élé le fondement. La discussion n’en était pas fort difficile : réduisez la théologie païenne à ses vrais principes , et vous trouverez qu’elle tire du judaïsme la plupart de ses mystères; que ses divinités, telles que les anciens philosophes les ont décrites, ont élé formées sur les patriarches, d’où les païens ont emprunté certaines vérités qu’ils ont grossièrement appliquées à leurs faux dieux, et que leurs démons bons et mauvais ne sont en substance que ce qu’ils ont appris'des Juifs et de la lecture de l’Ancien Testament*, lit ainsi ces opinions, rectifiées et débarrassées des fables qui y ont été mêlées dans la suite des siècles, vous conduiront tout droit à leur principe, aux Juifs qui ont reçu ces vérités de Dieu même et d’où les autres peuples les ont empruntées. Cette voie est sûre et naturelle, et si M. Bekker l’avait suivie , je doute qu’il eût poursuivi son ouvrage.

A quoi il faut ajouter une dernière remarque, que nous étendrons davantage dans nos dernières lettres : c’est que l’auteur ne réussit pas mieux en comparantles superstitions païennes avec les sentiments qu’il prétend que l’on a du diable parmi les chrétiens. Car comme son but a élé, en décrivant dans son premier li\re les opinions du paganisme, de le rendre entièrement ridicule, en lui imposant tout ce que l’on peut concevoir de plus grossier, de même le parallèlequ’il en fait avec le christianisme, qu’il rend affreux par ses imputations ordinaires, est tout à fait injuste.

921 TRAITE HISTORIQUE DES DIEUX ET DES DEMONS DU PAGANISME. 922

J’avoue que la plupart des sentiments païens ont été fabuleux, mais ils n’ont pas cependant tous été faux. C’est ce qu’il fallait distinguer, en écarter toutes 1 s fictions, s’attacher au fond et à la substance des choses, les exposer fidèlement selon la créance unanimedes philosophes ; débarrasser lechristianisrne de mille contes ridicules, et en puiser les sentiments dans les éciils de nos théologiens.

Après cette exacte exposition, ne doutez pas, Monsieur, que la puissance du diable ne vous eût paru fort bornée, et que les sentiments des païens rectifiés, bien loin de vous rendre incrédule, ne vous eussent disposé àrecevoircetle doctrine, comme n’ayant rien qui répugne à la droite raison. Mais il ne faut point anticiper. Nous verrons dans la suite que M. Rekker, en éloignant partout l’étal de la question, bâtit sur de faux principes, et qu’il se contredit dans les points essentiels. La matière est assez curieuse, et si quelque savant voulait bien se donner la peine de l’approfondir, elle ne serait passans utilité. Je suis, etc.

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