DEUXIÈME LETTRE
Sommaire. — Grossièreté du paganisme vulgaire. Degrés de l'idolâtrie. Que l'idée naturelle de Dieu, quelque corrompue qu’elle ait été chez les païens, a pu les conduire à sa connaissance. Sentiments des principaux philosophes sur l'existence et les propriétés de Dieu. Ils se sont moqués de la pluralité des dieux. Divers exemples de profanation commise contre les dieux et leurs images. Les mystères de l'Egypte ont été la source d'où les philosophes grecs ont d’abord tiré leurs dieux. Comment l'idolâtrie s'est établie et affermie. Baisons pour lesquelles les savants n'ont pas désabusé les peuples. Ce que les philosophes entendaient par leurs dieux.
Monsieur.
Si l’on fixait la théologie païenne à ce que les poètes nous en débitent, et à ce que le vulgaire a cru, il y aurait d’abord de quoi s’étonner comment l’homme, qui a conservé quelques linéaments de l’image de Dieu et qui eu a une idée naturelle, se soit abandonné à des superstitions si grossier s. Mais il faut aussi reconnaître que tout le monde n’est pas capable de réfléchir sur les notions naturelles : quand l’on a été une fois imbu «le quelques erreurs, on ne saurait presque s’en défaire. Les préjugés se fortifient avec le temps, et acquièrent une espèce d’empire sur la raison. Des gens si fortement prévenus déifient les plus viles créatures, sans s’apercevoir que ce qu’ils adorent comme Dieu est fort au - dessous de l'excellence de l’homme.
De là vient que les païens, qui n’avaient point d’autre guide que la mèche fumante de leur raison, sont tombés dans une espèce de délire en faisant autant de monstres de dieux qu’il y avait de créatures. Il est juste, Monsieur, avant d’examiner la créance des
philosophes, de vous décrire succinctement combien la créance du vulgaire était grossière.
Leurs dieux les plus vénérés, tels que les poètes nous lesdépeignent, étaient plus propres à faire rire qu’à exciter la dévotion. Ils en avaient de ronds, de carrés, de triangulaires, d’informes, de boiteux, de borgnes, d’aveugles. Combien d’extravagances ne leur attribuait-on pas! Les poètes nous parlent d’une manière bouffonne des amours d’un Anubis impudique et de la Lune; ils nous apprennent que Diane avait été fouettée; nous y lisons la précaution pieuse d’un Jupiter, qui, étant sur le point de mourir, fit son testament; nous y voyons la guerre des dieux au siège de Troie, l’attentat des Titans contre Jupiter, la terreur qu’ils donnèrent à tous les dieux, qui leur fit quitter leur domicile et interrompre leurs fonctions pour aller se cacher en Egypte, et s’y métamorphoser en crocodiles et en oignons ; ils nous dépeignent la faim pressante des trois Hercules, les accents lugubres du Soleil déplorant le malheur de son fils foudroyé par Jupiter, les soupirs d’une Cybèle lascive qui se plaint de l’indifférence d’un berger insensible à ses flammes. Hercule vidait du fumier. Apollon était bouvier, Neptune se loua à Laomédon pour bâtir les murs de Troie, et fut si malheureux que de n’en être point payé. Jupiter, le plus grand des dieux, prenait d’étranges f irmes pour séduire et ravir les femmes : il se changeait tantôt en pluie d’or, tantôt en cygne, tantôt en taureau.
Pour ce qui est des fonctions des dieux, Arnobe reproche, aux païens qu’ils en avaient dont « les uns étaient drapiers, les autres matelots, ménétriers , gardes du bétail; que l’un était musicien, l’autre servait de sagefemme, l’autre savait l’art de deviner, l’im était médecin, l’autre présidait sur l’éloquence, l’un se mêlait des armes, l’autre était forgeron ( Arnob ., cont. Gent. lib. m). » Enfin, saint Augustin, parlant des charges que les païens attribuaient à leurs dieux, conclut que « cela sent plutôt la bouffonnerie de théâtre que la majesté de Dieu ( August. de Civit. Dei, lib. ni, cap. 5).»
Mais afin de vous montrer combien la théologie des païens était grossière, il faut vous en donner un petit abrégé plus exact. Euhémérus de Messine, qui a recueilli l’histoire de Jupiter et des autres dieux avec leurs titres, leurs épitaphes et leurs inscriptions qui se trouvaient dans les temples les plus anciens, et particulièrement dans celui do Jupiter Triphilin, où se voyait une colonne où Jupiter avait lui-même gravé ses actions; cet Euhémérus dit en substance que Saturne prit Ops pour femme ; que Titan, qui était l’aîné de ses enfants, voulut régner : mais que Vesta leur mère, et Céres et Ops leurs sœurs conseillèrent à Saturne do ne point céder l'empire. Ce que voyant Titan, qui se sentait le plus faible, il s'accorda avec Saturne, à condition que s'il engendrait des enfants mâles, il ne les élèverait point, afin que l'empire revint à ses enfants. Ainsi ils tuèrent lèpre-