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LE MOINE DE LA MER

Tradition écossaise, traduite de l'allemand., du baron de Sternberg.

I. Vers la pointe la plus seplentrionale de l’Ecosse se trouve une baie resserrée entre de hauts rochers; elle est bordée d’un village habilé par des pê< heurs. A une petite distance dans les terres s’étend la petite ville de Gleenarvon, à laquelle les historiens accordent une haute antiquité. Quand le temps est calme, on entend retentir à une portée de canon dans la mer un son extraordinaire, tantôt sourd et se perdant peu à peu dans les airs, tantôt cltfr et aigu, qui semble venir de fort loin. Ce phénomène est bien connu des gens de la contrée, qui ont habitude de l’appeler « le chant des moines de Gleenarvon. » Les voyageurs expliquent ces sons extraordinaires par la structure toute particulière des rochers, dans les crevasses raboteuses desquels le vent produit ces murmures, quand un temps calme fait taire le mugissement des vagues contre les écueils, il est vrai qu’ils font une impression qui bouleverse lame de celui qui, sans y être préparé, les entend pour la première fois.

Sir Patrick Hlaston, qui visita cette contrée au commencement du xvm' siècle, s’exprime ainsi à ce sujet :

« Je l’ai entendue cette surprenante musique de la mer, que les habitants de la contrée méprisent comme unechose insignifiante et journalière ; elle a produit sur moi une impression véritablement magique. Celte voix de la mer est un son qui pénètre directement jusqu’au fond du cœur, et qui ne peut être comparé à nulle autre musique, si ce n’est peut-être à une messe solennelle. Mais cette messe n’est pas exécutée par des voix humaines, ce sont des esprits saints qui la chantent à la louange du Seigneur, et d’une façon qui ferait succomber le cœur des mortels à la douleur et au ravissement. Les sons arrivent, s’élèvent, tombent et s’évanouissent, et on ne sait pas s’ils sortent des profondeurs de la mer ou s’ils descendent du haut des deux; on croit entendre la voix immédiate de Dieu qui dit à l’homme souillé de péchés de se convertir par la pénitence. »

IL Or quel habitant de Gleenarvon ne connaît le vieux et savant docteur Jonathan 01dinby? Il est toujours de mauvaise humeur, parce que toutes les histoires folles lui trottent constamment dans la tête; et il marche courbé, parce que le fardeau de son savoir l’accable. On ne saurait dire quel respect le manteau gris râpé du docteur Jonathan 01dinby suffit déjà pour inspirer; ce respect doumie la rue où il demeure et la maison

(l) Cæsarii IMslçi bacb. De tentât., lib. jv :

dont il occupe la chambre la plus élevée. Mais qui a vu le visage du docteur, sec, pâle, maudit, ne peut s’empêcher d’exprimer sa frayeur et son étonnement. Aucun étranger ne manque de chercher sa rue étroite et sa maison, et pas un ne s’en retourne de là sans hausser les épaules sur son savoir. Ses entretiens avec les visiteurs sont «l’une espèce particulière. Une carte d’Ecosse, représentant le pays tel qu’il était il y a environ trois cents ans, est constamment étendue sur une table en chêne éclairée par une lampe. C’est dans ce champ que le docteur a [ habitude d’entreprendre avec son visiteur ses excursions aventureuses, et on ne peut lui refuser la gloire d’être un vigoureux promeneur. Ajoutez à cela que sa carte n’est pas une carte ordinaire comme on en voit dans les boutiques des libraires; elle renferme en soi une vie mystérieuse. 11 n’est pas rare, par exemple, que, quand l’index décharné du docteur la parcourt, les petits traits et les points indiquant les fleuves et les villes deviennent réellement des villes et des fleuves ; les vallées et les montagnes s’élèvent et s’abaissent, et l’on voit même souvent, quand il parle du temps des guerres civiles en Ecosse, d’infiniment petites troupes armées sortir «les forteresses et des châteaux, et marcher à la bataille dans la plaine, où alors la lumière se transforme de la manière la plus plaisante en des milliers de petits casques et de petites pointes de lances. Voilà qui est extraordinaire; bien des gens ne peuvent s’empêcher d’y porter leurs doigts grossiers; alors tout disparaît aussitôt. Et le docteur de s’écrier, en gonflant ses joues creuses et se penchant sur la carte : « La sotte servante! En nettoyant la chambre, elle a encore répandu sur la carte du sable dont les grains brillent maintenant à la lumière. Le cabinet d’un savant doit être tenu fermé comme la cellule d’un moine. » A ces mots l’œil du docteur devient humide.ee qui arrive toujours quand il parle de la vie du cloî.re. Il reste l’index fixé sur un endroit de la carte dans le voisinage de Gleenarvon, où l’on ne voit plus aujourd’hui que la mer; si on lui demande une explication, il ne répond que ces mots à voix basse ; « Ici vivaient autrefois les moines de Gleenarvon, qui jouissent aujourd’hui de la faveur de servir Dieu dans la solitude et les profondeurs de la mer. »

Parmi les visiteurs du docteur.il y en avait peu que ces paroles n’ébranlassent pas et qui ne désirassent connaître la chose à fond ; mais la bouche de Jonathan restait muette.

Par une soirée d’automne, obscure et orageuse, un étranger arriva par la voiture ordinaire à une heure avancée, et descendit dans l’unique hôtellerie de la petite ville. C’était un homme taciturne, un de ceux qui. en voyage, n’aiment ni à parler eux-mêmes ni à entendre parler; sa seule question fut où demeurait le docteur Jonathan. Le garçon de l’auberge lui ayant déclaré qu’il était prêt à lui montrer le chemin, il disparut avec lui dans l’obscurité de la nuit.

cm. 8?.

Assis au coin du feu dans sa petite chambre, le docteur écoutait le bruit d’un vont d’orage qui résonnait à son oreille comme des voix du bon vieux temps, lorsque l’étranger entra. Leur conversation ne tarda pas à tomber sur la vieille carte d'Ecosse. 11 fallait qu’il y eût dans le nouveau venu quelque chose qui bannit toute timidité et toute défiance de l’âme de Jonathan Oldinby, car il s’entretint avec lui comme il ne le faisait avec personne : il lui parla du lemps où les moines de Gleenarvon vivaient en paix dans leur cloître sur la pointe du rocher au bord de la mer, avant les novateurs rapaces qui se déchaînèrent contre l’autel catholique. Puis il s'approcha de la c ; rte et dit à l'étranger avec sa manière habituelle : « Ne voyezvous donc pas le cloître tel qu’il était aux jours de sa splendeur? » Et ce fut une apparition surprenante; l’écueil solitaire du rivage s’éleva sur le papier, surmonté du cloître avec ses tours et ses murailles sacrées; une troupe d’hommes pieux, en costume de pèlerins et en Iroc, s’agitait. lentement au fond de la vallée. Ils gravissaient la montagne en chantant; le son de la petite cloche de matines se faisait entendre : le calme relig'eux du dimanche planait sur la terre et sur la mer, comme aux jours qui ne sont plus.

L’étranger jeta des yeux avides sur la carte, puis il tira un rouleau de sa poche, avec une lenteur mêlée d hésitation, et, l’ouvrant avec gravité :

— Vous ne me racontez là rien que je ne sache, dit-i! au docteur. Lorsque, après la mort de Jacques V, les autels furent profanés par l’hérésie, lorsque déjà les pieux moines de Kinnairhead , contraints par les men ces et le martyre, avaient abandonné Dieu et ses saints, les frères de Gleenarvon priaient encore dans leurs cellules, car Dieu tenait leurs yeux fermés, afin qu’ils ne vissent pas les flammes qui dévoraient autour d’eux le monde souillé île péchés. Cependant le prieur n’ignorait pas le danger qui menaçait, son ame tremblait que le redoutable incendie n’atteignît aussi la maison du Seigneur, bâtie sur la pointe la plus déserte, la plus cachée et la plus éloignée de l’île. Inondé des larmes de la piété fervente, il priait le ciel d’éloigner un pareil malheur. Il vit en songe un ange qui s’élevait du fond de la mer, le visage empreint d’effroi. Sa poitrine n’était pas encore sortie de l’eau, et déjà sa tête atteignait les nues; les tempêtes déchaînées dans les airs agitaient sa chevelure en désordre. Son haleine ressemblait au bruissement des vagues contre les écueils voisins; il déploja deux ailes immenses qui ombragèrent la surlace des eaux à perte de vue, et, s’avançant plus près, il couvrit de ses ailes la petite église de la pointe du rocher, comme une pou e cache ses poussins aux serres de l’aigle qui fond sur eux avec impétuosité du haut des airs. Après celte apparition , le calme descendit dans le cœur du vieux prieur; il ordonna une prière qui dura quarante jours, et, ce temps

écoulé, le cloître de Gleenarvon disparut de la surface de la terre; nul mortel ne l’a revu.

— Nul mortel ne l’a revu? reprit le docteur à voix basse; cependant, cependant je l’ai vu !

L’étranger se croisa les bras.

— Le Seigneur a préparé pour lui et pour les siens, dit-il, une place qu’aucun pied indiscret ne doit fouler, qu’aucune main rapace ne doit toucher!

Il montra le rouleau qu’il avait déployé sur la table. La carte de Jonathan était étrange et merveilleuse, mais celle de l’étranger plus merveilleuse encore. On pouvait à peine comprendre comment il se faisait que, plus on considérait la surface bleu foncé qui paraissait peinte sur le parchemin et représentait la mer, plus elle devenait claire et transparente; à tel point que l’œil Unissait par pénétrer, avec surprise, jusqu’au fond des flots , dont le lit sulique laissait apercevoir ses merveilles perdues et les trésors qui y sont ensevelis depuis des siècles.

Non loin de la baie de Gleenarvon, se trouvait un bois sombre formé de roseaux et de grands arbustes de mer. Une seule lumière brillait dans la solitude de cette forêt marine. Elle sortait des lucarnes d’une chapelle : là élail le cloître submergé, là priaient les frères miraculeusement sauvés, de là un son léger parcourait toute l’étendue de la mer et s’élevait jusqu’à la surface : c’était le chant des moines de Gleenarvon. Le docteur et l’étranger regardaient fixement ces merveilles. Un silence religieux régnait dans la chambre; puis il sembla que ce chant plaintif et miraculeux s’élevait. Il devenait clair et plaintif, au point que les habitants de la rue étroite l’entendirent aussi; au bout d’un instant il se perdit peu à peu dans les airs, les lumières s’éleignirent. Le garde criait minuit....

III. 11 n’était pas facile de voir une créature plus misérable que Tibb Roihhaar. C’était un gaillard d'une crue démesurée en longueur, qui portait une veste de marinier en lambeaux, un pantalon dans le même état et un chapeau déchiré. La nature n’avait placé dans son cerveau étroit que la dose de raison rigoureusement nécessaire pour qu’il f ût se distinguer des chiens de mer. Les pêcheurs de la rive voyaient dans Tibb un être à qui il élail permis de se montrer stupide au delà de toutes les bornes. On lui passait tout, car on savait que son apport d’intelligence dans l'examen des choses était déterminé d’une manière Gxe et invariable.

De même que les héros ne peuvent se dispenser d’accomplir des faits dignes d’admiralion, de même Tibb élail contraint de faire tous les jours une infinité de culbutes sur le rivage, et de s’endormir le soir, accablé de fatigue. Il n’avait ni occupation ni vie régulière; mais, se tenait-il caché quelques jours, il semblait qu’il manquât quelque chose à tout le monde.

Le lendemain du jour où l’étranger avait rendu visite au docteur Jonathan Oldinby, à Gleenarvon, Tibb sortit en rampant de la caverue qui était le lieu ordinaire de sou sé-

jour; il s’esquiva avec circonspection et se rendit à l’habitation du pasteur, où il raconta comment il avait vu, pendant la nuit, le docteur et un étranger (qui ne pouvait être que le moine de la mer) se promener sur le rivage et descendre enfin dans l’eau, d’où ils n’étaient pas encore sortis. Celle nouvelle circula; le pasteur ne négligea rien pour la répandre le plus possible. Depuis longtemps le docteur était pour lui un objet d’envie. Depuis que le savoir de M. Jonathan était devenu si célèbre dans la contrée, personne ne paraissait plus chez lui pour admirer sa collection de produits marins; la susceptibilité de l’honorable pasteur était telle qu’il allait jusqu’à suspecter les sentiments de M. 01dinby et qu’il le déclarait partisan secret du papisme et de la sorcellerie.

La tradition généralement répandue du cloître submergé, du moine qui se promenait autour, et qui avait habitude d’apparaître une fois l’an, lui servait tout particulièrement à prouver ce qu’il avançait. 11 conseillait donc aux jeunes gens de se boucher les oreilles quand, par un temps calme, les chants de la messe du diable s’élevaient jusqu’à la surface de l’eau pour tromper les âmes. Il était dans l’usage de terminer ses exhortations en ces termes :

— II viendra, le jour où la vraie foi disparaîtra de nouveau de notre île, alors le diable fera ressortir son cloître du fond de la mer et le rétablira impudemment sous les yeux de tout le monde. Priez avec moi, afin que ce jour soit éloigné, et tenez-vous en garde contre les brebis perdues, qui sont déjà à moitié dans les griffes de Satan.

Malgré son respect pour tout ce qui sortait de la bouche de son maître, Anna, la ménagère , ne l’entendait pas volontiers tenir ces discours, fermementconvaincue que le moine de la mer se vengerait un jour des calomnies lancées contre le cloître. Maintenant surtout il fallait user de précaution, car c’était le temps où le frère revenant fai-ait sa tournée. La nou' elle de Tihb ne laissait pas que de la tranquilliser un peu : elle espérait qu’on en serait quitte pour l’enlèvement du docteur, et que, cette fois, son maître serait à l’abri de toute persécution; mais, par contre, elle portait un œil d’autant plus sévère sur tout ce qui arrivait à la cuisine ou dans le ménage.

Un pot se brisait-il ou un rôti tombait-il au feu, c’était nécessairement la faute du moine; car quelle maison, dans le village et dans la ville de Gleenarvon, le diable devaitil voir avec plus de dépit qu’il ne voyait la sienne? Aussi n’y avait-il nulle part autant de souris que dans l’office d’Anna, et ne se montraient-elles nulle part aussi effrontées. Aussi ne voyait-on nulle part autant d’araignées filer leurs lacs que dans les coins des fenêtres du cabinet d’élude du pasteur, et enfin c’était la seule raison qui faisait éculer si vile à la ménagère une paire de pantoufles toutes neuves. Tout cela u’arrivait que parce que son maître était sur un mauvais pied avec les moines de Gleenarvon. Souvent, eu

effet, elle désirait que cet homme honorable se relâchât un peu, rien qu’à cause des araignées et des souris, de la sévérité avec laquelle il poursuivait le cloître et le docteur Jonathan Oldinby ; mais elle n’osait jamais le lui témoigner tout haut.

Cependant le docteur n’avait pas disparu pour toujours; il reparut à Gleenarvon au bout de quelque temps, et rien n’était changé à sa manière accoutumée. On ne remarquait en lui rien, absolument rien d’extraordinaire; au contraire, ses yeux, ombragés par son large chapeau à bords retroussés, lançaient des regards plus sereins, plus gracieux qu’autrefois ; la promenade au fond de la mer par, lissait l’avoir rafraîchi, comme un tour hors des portes de la vide rafraîchit d’autres personnes. Les étrangers accouraient de nouveau pour le visiter, et la chambre du pasteur était délaissée derechef; on traitait même ce dernier de calomniateur qui avait voulu ravaler la réputation bien méritée du docteur. L’inquiétude et la co'ère d’Anna allaient toujours croissant, car le pasteur tonnait plus vivement que jamais; l’on disait en même temps que le moine redoutable s’était montré dans le voisinage de la maison pastorale, et, pour surcroît, Tibb Rothhaar disparut tout à coup.

IV. Trois lunes s’étaient écoulées depuis la disparition de Tibl» lorsqu’on frappa un matin à la porte de l’habitation du pasteur. Anna ouvrit ; un jeune homme richement vêtu et de la plus noble contenance enira. La ménagère voulut appeler le pasteur, mais l’étranger lui fil signe de rester ; en même temps il lui saisit la main avec un sourire mystérieux d’une nature toute parti uiièrc. Anna, lui dit-il après un instant de silence, pourquoi cet air étrange? Ne voulez-vous pas recevoir les coquillages que, suivant ma coutume, i’ai ramassés pour vous sur le rivage ?

Anna tomba à genoux ; elle se couvrit le visage de ses deux mains et balbutia : — Dieu me soit propice ! c’est Tibb Rothhaar qui, tout changé, est maintenant devant moi 1

— Pardon , monsieur 1 reprit-elle ; mais comment pouvez-vous savoir qu’aulrefois vivait ici un jeune mendiant qui apportait tous les jours à mon maître des coquillages du bord de la mer ?

— Anna, dit l’étranger, soyez discrète, et je vous dirai que je suis ce même Tibb Rothhaar qui disparut, il y a trois lunes. J’ai passé ce temps chez les moines de Gleenarvon ; et ils m’ont rendu aussi sage, aussi prudent, aussi riche que j’étais précédemment imbécile, fou et misérable. — Dieu les en récompense 1

Dès les premiers mots de ce discours , Anna avait poussé un cri et voulait fuir ; mais Tibb la retint. 11 tira un petit coffret de sa poche, et, lorsqu’il l’ouvrit, les plus belles perles elles plus magnifiques coiaux brillèrent aux yeux de la ménagère.

— Prenez cela, lui dit-il, celte fois les coquillages que j’apporte sont plus précieux qu’à l’ordiuaire ; gardez-!es peur i ous. Quit-

lez le pasteur envieux el gardez-vous de parler mal des moines de Gleenarvon, car, bien qu’ils aient le cœur rempli de douceur el de patience, ils finissent cependant à la longue par punir.

A l’aspect du cadeau, des larmes brillèrent dans les yeux de celte femme.

— Qui que vous soyez, s’écria-t-elle, vous portez le bon cœur de Tibb. Oui, Tibb Rolhhaar avait un excellent cœur; les gens ici l’ont trailé comme un chien, mais je disais toujours : Soyez raisonnables et laissez ce garçon en repos; on peut encore al tendre quelque chose de lui, car il a un bon cœur. Voilà, monsieur, quels furent toujours mes sentiments à l’égard de Tibb : ils sont encore les mêmes aujourd’hui. Maintenant, diles-rnoi , de grâce, où vous avez vu ce bon jeune homme et comment vous l’avez trouvé.

— Anna, s’écria l’élranger d’un ton sérieux , quand je vous jure que Tibb Rotlihaar est devant vous , ne soyez pas assez folle pour douter plus longtemps de mes paroles.

— Hélas! reprit la ménagère, ainsi il est donc vrai ? Vous êtes tombé dans les griffes du moine de la mer, et c’est l’or de l’esprit malin que vous m’offrez? Allez, je ne vous aurais pas cru si méchant.

Tibb eut de la peine à la tranquilliser. Lorsqu’il y fut parvenu , elle le questionna longuement sur l’état des choses au fond de la mer, mais Tibb, contrairement à son habitude de raconter tout ce qui lui passait par la tête, se posa les doigts sur la bouche.

— Je vois bien, Rolhhaar, poursuivit Anna, que vous êtes devenu sage, prudent et riche. Si ce n’rst pas l’ouvrage du démon, louons-en donc les pieux moines de Gleenarvon ; mais dites-moi seulement : n’y at-il pas de femmes là- bas?

Tibb la menaça du doigt , et elle tourna la tête avec effroi , craignant déjà que le moine de la mer, avec sa longue barbe couleur d’eau, ne la regardât par-dessus les épaules.

Le changement merveilleux qui s’était opéré dans le garçon imbécile ne pouvait pas demeurer longiemps un secret. Anna, qui affirmait n’avoir jamais caqueté de sa vie, caqueta pour la première fois en cette circonstance , car ia chose était réellement trop importante. On se chuchotait à l’oreille que c’était Tibb Rolhhaar: mais Anna ne parlait que de sir Tobias, et elle racontait qu’il avait déjà acheté dans le voisinage la belle propriété du baronet endetté, et que ce pe serait pour lui qu’une bagatelle d’acquérir la ville de Gleenarvon tout entière, s’il en avait la fantaisie.

Cet événement valut un crédit tout particulier aux moines de la mer. Dans le village, toute famille qui comptait dans son sein un gaillard à peu près capable de rivaliser en stupidité avec le Tibb Rolhhaar d’autrefois, croyait déjà avoir les moines pour amis. L’instant où le jour et la nuit se disputent la domination, où le brouillard enveloppe la mer et les rochers voisins, où les vagues rcsleul muettes au pied des écueils, fut consi-

déré de tout temps comme le moment le plus favorable pour adresser ses demandes nu moine de la mer. 11 était dans l’usage de se montrer alors dans un coin retiré de la baie et de recevoir, pour ainsi dire, des visites.

Autant cette partie du rivage était ordinairement déserte, autant on voyait fréquemment aujourd’hui s’y promener des groupes silencieux qu’un même but y réunissait et dont chacun tâchait d’obtenir des moines bienveillants quelque chose pour soi et pour les siens. Mais les moines restaient sourds à toutes ces démarches ; peut-être attendaient-ils que le disciple à qui ils devaient une leçon se présentât. En effet, ce disciple ne se fit pas attendre longtemps.

Le pasteur, bien changé, ne se déchaînait plus comme auparavant contre les moines et contre le docteur Jonathan ; il déclarait même que le pauvre Rolhhaar n’était redevable de son esprit et de ses trésors qu’à la seule puissance des bons esprits. Du reste, les sentiments qu’il affichait n’étaient nullement sérieux chez lui. Les richesses de Tibb avaient gagné son cœur; il lui importait peu qu’il les dût au diable ou au ciel, elles étaient à lui et il pouvait maintenant mener la vie la plus commode el la plus délicieuse.

— Hé, hé, se disait l’honorable pasteur, si les moines ne veulent autre chose qu’un homme qui les débarrasse d’une partie des vieux trésors dont ils ne tirent aucun parti, je puis les accommoder. Je n’aurais pas cru qu’ils fussent aussi braves g'Mis, ces habitants de là-bas 1

Sous l’influence de ces réflexions, il se prépara à faire sa visite aux moines de Gleenarvon. H ne doutait nullement qu’ils ne le reçussent bien, car il avait rétracté de la manière la plus solennelle tout le mal qu’il avait dit d’eux antérieurement ; cependant il sentit un petit frisson courir par tous ses membres lorsqu’arriva le jour fixé qu’il considérait comme le plus favorable pour l’exécution de son entreprise.

Sans même dire un seul mot d’adieu à Anna, qui était précisément occupée dans le corridor, il passa à côté d’elle, gagna la porte et sortit. H atteignit d’un pas inquiet le rivage entièrement désert ce soir-là; la mer était couverte de brouillards; on ne voyait plus à dix pas devant soi, les vagues mugissaient sourdement de l’autre côié des rochers dont elles battaient les pieds, les eaux étaient calmes au milieu de la baie, et les accords des voix qu’à travers l’obscurité on entendait s’élever dans leur sein faisaient frissonner. Le pasteur s’était assis sur uno pierre au bord de la mer; le vent enflait son manteau et faisait voler ses cheveux rares et en désordre par-dessus les bords de son chapeau profondément enfoncé. Dans cette solitude, loin de tout voisinage humain, il sentait le découragement se glisser dans son cœur; il regrettait presque sa résolution précipitée, el il était sur le point d’y renoncer, lorsqu’il entendit derrière lui un bruit qui le porta à se lever rapidement. L’effroi s’ein-

para de lui quand il se vit face à face avec un immense corps nébuleux semblable à un moine et enveloppé dans un froc gris. La tête du géant surpassait les rochers du rivage ; sa barbe, semblable à la chute d’un torrent fougueux, descendait jusque dans la mer, l’eau cachait encore ses pieds et une partie de son froc. Une voix aussi étrange et aussi effroyable que l’apparition tout entière prononça ces mots :

— Je t’ai déjà entendu trois nuits successives ; sois le bienvenu ; donne-moi la main, que je le conduise chez nous.

Le pasteur tremblant de tous ses membres était tombé à genoux. 11 aurait volontiers pris la fuite, mais il était trop lard , il voyait la main de l’esprit au-dessus de sa tête. Une pensée le consolait pourtant , c’est qu’il ne paraissait rien d’hostile ni dans sa mine ni dans ses paroles. Quelques instants après il se sentit saisir par le corps ; il jeta encore un regard sur la rive paisible et sûre, puis il disparut dans le brouillard de la nuit.

On n’était pas encore tellement accoutumé au merveilleux que la circonstance de voir le pasteur enlevé par les esprits n’excitâtune grande surprise. Car Anna ne douta pas un instant qu’il n’en eût été ainsi ; on avait d’ailleurs trouvé le chapeau de l’honorable pasteur sur le rivage dans un endroit solitaire de la baie, et que pouvait-on en conclure, si ce n’est que les esprits vindicatifs avaient enfin saisi leur victime? Mais qu’ils pussent avo r de l’empire sur un homme qui méprisait si cordialement toutes les richesses du monde! voilà ce qui surpassait la conception d’Anna. Elle fit ce qu’il y avait de plus sage en pareille occurrence, elle attendit patiemment ce qui s’en suivrait. Trois lunes s'étaient écoulées, lorsque veillant la nuit , dans la maison déserte du pasteur, elle entendit un faible coup sur la porte, et une voix bien connue qui lui dit :

— Ouvrez, Annal la nuit est fraîche et j’ai froid 1

— Que tous les bons esprits soient loués 1 s’écria Anna en ouvrant la petite fenêtre et en apercevant dehors le pasteur sans chapeau et les genoux tremblants. Vous voici donc enfin de retour? Hélas 1 pendant les trois lunes de votre absence, je suis presque morte d’inquiétude pour vous!

Le pasteur la considéra avec de grands yeux : — Que parlez-vous de trois lunes, sotte? Kngourdi parle brouillard malfaisant, j’ai dormi une heure, une petite heure sur le rivage.

— Hélas! monsieur, que dites-vous? vous êtes bien resté trois lunes ; les moines vous ont retenu trois lunes chez eux, comme ils avaient retenu Tibb Rolhhaar!

— Eh bien, s’écria le pasteur, puisqu’il en est ainsi, je l’avouerai ; j’ai été chez eux là-bas; mais silence absolu 1

— Hélas 1 mon cher maître, vous voulez doue vous taire aussi, vous voulez donc, à l’exemple de ce sournois de Tibb, ne rien dire à votre fidèle servante? S’il en est ainsi,

montrez-moi au moins les trésors que vous avez reçus.

Le pasteur trépigna de colère et de dépit. -Des trésors? s’écria-t— il, je voudrais que tu les eusses, vieille sorcière, et que tu fusses avec eux au fond de la mer, d’où je viens d’arriver.

Anna se couvrit le visage de ses deux mains. Au meme instant on frappa à la fenêtre, et le moine de la mer apparut dans l’appartement. Le pasteur et sa ménagère s’enfuirent dans un coin de la chambre. — Songe à ton serment, ou je te change en poisson muet! dit une voix sourde.

Pas une parole ne sortit des lèvres du pasteur, de la nuit ni de tout le jour suivant.

Sa position était misérable. Les gens trouvaient qu’il s’était opéré en lui un changement diamétralement opposé à celui qu’avait subi Tibb Rolhhaar. Celui-ci ne disait pas non plus comment les moines s’étaient conduits à son égard; mais il était devenu un homme spirituel et sensé, de fort stupide qu’il était auparavant, tandis que le pasteur semblait avoir laissé au fond de l’eau sa sagesse d’autrefois. 11 ne faisait plus que se promener d’un air rêveur, et on finit parle destituer de sa place, à cause de ses étranges discours et de sa conduite inconcevable. Anna était si chagrine de ce changement qu’elle prit la résolution de ne négliger aucun moyen d’apprendre ce qui était arrivé à son pauvre maître dans le cloître des moines de Gleenarvon.

Un jour elle entra dans le cabinet de travail du pasteur; l’infortuné était tellement enfoncé dans ses rêveries qu’il ne l’aperçut pas. Elle portait des poissons dans un baquet qu’elle posa à terre. A peine le pasteur eut-il remarqué les poissons, qu’il se leva avec précipitation en s’écriant :

— Emportez-les , Anna I ne voyez-vous donc pas comme ils dressent leurs têtes vers moi, comme ils me regardent? Ils veulent m’avoir au milieu d’eux, comme au fond de la mer, afin que je leur chante encore la messe !

— Eh! mon cher maître, s’écria Anna, vous avez donc chanté la messe là-bas, et même à de misérables poissons?

— Hélas ! oui, reprit le pasteur en gémissant; la cupidité m’a fait descendre chez les esprits ; ô quels êtres hideux mon œil a vus !

— Dites, poursuivit Anna, mon cher maître I

Le pasteur voulut parler, lorsque tous les poissons ensemble s’agitèrent vivement dans le baquet et que l’un d’eux sauta en l’air. Le visage du pasteur devint pâle; ses yeux roulèrent dans leur orbite, sa langue balbutia, et, semblable à un possédé, il s’écria, en s’adressant aux poissons :

— Eh bonjour! frère ministre; viens-tu me mettre la chape? Donne 1 donne! il est temps, car le public est dans l’attente 1 Aces mots il s’était penché sur le baquet. Un coup assez fort contre la fenêtre se fit entendre, et au même instant le pasteur dis-

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parut, et Anna vit avec effroi un poisson de plus nager dans le baquet. Elle tomba à genoux, joignit les niains et sanglota tout haut :

— Ainsi, monsieur, vous êtes devenu poisson 1 Hélasl qu - diront les gens du village 1 Paraissez, mon cher maître, paraissez et redevenez ce que vous étiez auparavant.

Mais aucune réponse aux lamentations d’Anna ne sortit du baquet; seulement un poisson plus gros que les autres leva la tête et la considéra avec des yeux remplis de tristesse. El'e voulut le prendre, mais il lui glissa rapidement des mains. Sa couleur différait un peu de celle des autres; on l’aurait dit enveloppé dans un froc gris. Huit jours durant, Anna garda le baquet jour et nuit, espérant toujours que son maître en sortirait; cependant, comme les poissons paraissaient languir tous ensemble, elle prit enfin la résolution de les reporter à la mer. Elle resta longtemps sur le rivage, sans pouvoir se décider à laisser le malheureux pasteur métamorphosé glisser dans l'immensité, où probablement elle ne le reverrait de sa vie; enfin elle renversa le vase d’un coup rapide ; et les poissons partirent et disparurent sans laisser la moindre trace.

On se racontait encore , après de longues années, la tradition de Tibb Rothhaar, que les moines de Gleenarvon ont rendu sage et riche, et du mauvais pasteur qu’ils ont changé en poisson. Mais Anna n’a jamais mangé de poisson depuis, dans la crainte qu’un hasard malheureux ne lui fit manger son ancien maître. *

Tous ces événements n’altérèrent en rien la tranquillité habituelle du docteur Jonathan Oldinby. La fin tragique de son ennemi le plus acharné ne fit même aucune impression sur son âme. On dit que le mystérieux étranger l’a encore visité souvent; que tous deux sont restés des heures entières devant leurs cartes magiques déroulées; qu’ils ont encore eu souvent des entretiens étranges sur les merveilles du fond de la mer, et qu’ils ont pensé aux temps où le service divin régnait pur de toute profanation, et où les moines de Gleenarvon priaient encore dans leur cloître sur la pointe du rocher.

MOIS. Divinités de chaque mois chez les païens. — Junon présidait au mois de janvier; Neptune, à février; Mars, au mois qui porte son nom ; Vénus, au mois d’avril ; Phéhus, au mois de mai; Mercure.au mois de juin ; Jupiter, à juillet; Cérès,au mois d'août; Vulcain , à septembre ; Pallas, au mois d’octobre; Diane, à novembre; Vesla, à décembre.

Anges de chaque mois, selon les cabalistes. Janvier est le mois de Gabriel; février, le mois de Barchicl; mars, le mois de Machidiel; avril, le mois d’Asmodel; mai, le mois d’Ambriel ; juin, le mois de Muriel ; juillet, le mois de Verchiel; août, le mois d’Hamaliel; septembre, le mois d'Uriel ; octobre, le mois de Barbiel ; novembre, le mois d’Adnachicl ; décembre, le mois d’Hanaël.

Démons de chaque mois. Janvier est le mois de Bclial ; février, le mois de Léviathan ;

mars, le mois de Satan; avril, le mois d’Astarté; mai, le mois de Lucifer; juin, le mois de Baalbérith ; juillet, le mois rie Belzébulh ; août, le mois d’Astaroth ; septembre, le mois de Thamuz ; octobre, le mois de Baal; novembre, le mois d’Hécate ; décembre, le mois de Moloch.

Animaux de chaque mois. La . brebis est consacrée au mois de janvier ; le cheval, au mois de février ; la chèvre, au mois de mars; le bouc, au mois d’avril ; le taureau, au mois de mai ; le chien, au mois de juin ; le cerf, au mois de juillet; le sanglier, au mois d’août; l’âne, au mois de septembre; le loup.au mois d’octobre; la biche, au mois de novembre; le lion, au mois de décembre.

Oiseaux de chaque mois. Le paon est consacré au mois de janvier ; le cygne, au mois de février; le pivert, au mois de mars ; la colombe, au mois d’avril ; le coq, au mois de mai ; l’ibis , au mois de juin ; l’aigle, au mois de juillet; le moineau, au mois d’août; l’oie, au mois de sep’embrc; la chouette, au mois d’ociobre; la corneille, au mois de novembre; l’hirondelle, au mois de décembre.

Arbres de chaque mois. Le peuplier est l’arbre de janvier; l’orme, de février; le noisetier, de mars; le myrte d’avril ; le laurier, de mai ; le coudrier, de juin ; le chêne, de juillet ; le pommier, d’août; le buis, de septembre ; l’olivier, d’octobre ; le palmier, de novembre; le pin, de décembre.

MOÏSE. Le diable, selon les uns, un imposteur, selon les autres, pour induire en erreur le peuple juif, prit la figure de Moïse en 4-34. 11 se présenta aux Israélites de Pile de Candie, leur disant qu’il était leur ancien libérateur, ressuscité pour les conduire une seconde fois dans la terre promise. Les Israélites donnèrent tète baissée dans le piège; ils se rassemblèrent des diverses contrées. Quand tout fut prêt pour le départ de l’île, l’armée du peuple juif se rendit au bord de la mer, dans la persuasion qu’on allait la passer à pied sec. Le diable, riant sous cape, conduisit les cohortes jusqu'au rivage. La confiance de ces gens était si grande, qu’ils n’attendirent pas que leur conducteur eût fait signe à la mer de se fendre : ils se jetèrent en masse au milieu des Ilots, certains que les flots se retireraient sous leurs pas; malheureusement la verge de Moïse n’était pas là; plus de vingt mille Juifs se noyèrent, dito.i, en plein jour, et le faux Moïse ne se trouva plus.

Les Orientaux ont fait beaucoup de contes singuliers sur Moïse.

Cent trente ans après l’établissement des Juiis en Egypte, le roi Pharaon, disent-ils, ayant vu en songe une balance et une main qui pesait tous les Egyptiens dans un des bas'ins, et dans l’autre un petit enfant juif qui se trouvait plus pesant que tout son royaume, en conclut qu'il devait craindre pour sa puissance ; et, sur la foi des devins du pays, il ordonna aux sages-femmes d’exterminer tous les enfants mâles ; mais Dieu permit que Moïse fût soustrait à cet ordre barbare. Sa mère l’exposa sur les bords du

Nil, où il fut découvert par la fille du roi qui se baignait dans ce fleuve : elle le fit nourrir et l’adopta pour son fils, quoiqu’elle ne fût point mariée.

Pharaon ayant pris une seconde femme, le petit Moïse, qui se trouvait «à la noce, mit la couronne du roi sur sa tête; ce qu’un magicien nommé Bal ïam ayant vu, il avertit le roi de se garder de cet enfant, qui pourrait bien être celui qu’il avait vu en songe. C'est pourquoi on allait le tuer, lorsque Dieu envoya l’ange Gabriel, qui se déguisa en courtisan et sauva le pe il Moïse, en disant qu’il ne fallait pas faire périr un innocent qui n’était pas encore dans l’âge de discrétion.

On l’épargna donc cette fois ; mais à quinze ans il fut obligé de fuir la colère du roi, qui avait encore ordonné de lui trancher la tête : le bourreau le frappa, mais Dieu changea sur-le-champ le cou de Moïse en colonne de marbre, et l’ange Michel le conduisit hors des frontières de l’Egypte. Après avoir parcouru l’Ethiopie et le pays de Madian, Dieu ordonna à Moïse d’aller faire des miracles à la cour (1). Il partit donc : arrivé en Egypte avec son frère Aaron, ils entrèrent dans le palais de Pharaon, dont la porte était gardée par deux énormes lions : Moïse les toucha de sa verge , et les deux lions humblement prosternes léchèrent ses pieds. Le roi étonné fit venir ces étrangers en présence de ses magiciens, et ce fut à qui ferait le plus de miracles. Ce fut alors que Moïse couvrit toute l’Egypte de poux jusqu’à la hauteur d’une coudée, et qu’il envoya chez les habitants des lions, des loups, des ours, des tigres, qui mangeaient les enfants; on connaît par les saintes Ecritures les autres plaies de l’Egypte, qui sont les vraies. Moïse passa ensuite la mer Rouge à pied sec. Dieu l’avertit à l’âge de cent-vingt ans, de se préparer à la mort. Alors le mauvais ange Samaë! l’assista, se réjouissant de pouvoir emporter son âme en enfer; mais Michel le bon ange recourut aussitôt et se mit à pleurer : « Ne te réjouis pas tant, méchante bêle, dit le bon ange au mauvais ; Moïse va mourir, mais nous avons Josué à sa place. » Bientôt il mourut, et son âme fut enlevée pour le ciel, malgré les efforts des mauvais anges.

On a donné aussi chez les rabbins une taille de six aunes à Moïse : il était petit cependant, disent-ils, à côté d’Qg, qu’il combattit. Og,roi de Basan, était un de ces anciens géants qui avaient vécu avant le déluge; il s’en sauva en montant sur le toit de l’arche où étaient Noé et ses fils. Noé lui fournit de quoi se nourrir, non par compassion, mais pour faire voir aux hommes qui viendraient après le déluge quelle avait été la puissance de Dieu en exterminant de pareils monstres. Dans la guerre qu’il fit aux Israélites, il avait enlevé une montagne large de six mille pas pour la jeter sur le camp d’Israël, et pour écraser toute l’armée d’un seul coup ; mais

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Dieu permit que des fourmis creusassent la montagne dans l’endroit où elle posait sur sa tête, en sorte qu’elle tomba sur le cou du géant, et lui servait comme de collier. Ensuite ses dents s’étant accrues extraordinairement, s’enfoncèrent dans la montagne et l’empêchèrent de s’en débarrasser ; de sorte que Moïse, l’ayant frappé au pied, le tua sans peine. Si l’on en croit les rabbins, ce géant était d’une si énorme stature, que Moïse, haut de six aunes, prit une hache de la même hauteur, et encore fallut-il qu’il fit un saut de six aunes de haut, pour parvenir à frapper la cheville du pied de Og.

MOKISSOS , génies révérés des habitants de Loango, mais subordonnés au Dieu suprême. Ils pensent que ces génies peuvent les châtier et même leur ôter la vie s’ils ne sont pas fidèles à leurs obligations. Lorsqu’un homme est heureux et bien portant, il est dans les bonnes grâces de son mokisso. Estil malade ou éprouve-t-il des revers, il attribue celle calamité à la colère de son génie. Ces peuples donnent le même nom à leur souverain , auquel ils croient une puissance di-v ne et surnaturelle, comme de pouvoir faire tomber la pluie et d’exterm ner en un instant des milliers d’hommes, etc. Les mokissos sont des figures de bois qui représentent ou des hommes grossièrement faits , ou des quadrupèdes, ou des oiseaux. On leur offre des vœux et des sacrifices pour les apaiser. Voy. Fétiches.

MOLOCH, prince du pays des larmes, membre du conseil infernal. Il était adoré par les Ammonites, sous la figure d’une statue de bronze assise dans un trône de même métal , ayant une tête de veau surmontée d’une couronne royale. Ses bras étaient étendus pour recevoir les victimes humaines : on lui sacrifiait des enfants. Dans Millon , Moloch est un démon affreux et terrible couvert des pleurs des mères el du sang des enfants.

Les rabbins prétendentque, dans l’intérieur de la statue du fameux Moloch, dieu des Ammonites, on avait ménagé sept espèces d armoires. On en ouvrait une pour la farine, une autre pour les tourterelles, une troisième pour une brebis, une quatrième pour un bélier, la cinquième pour un veau, la sixième pour un bœuf, la septième pour un enfant. C’est ce qui a donné lieu de confondre Moloch avec Mithras, et ses sept portes mystérieuses a» ec les sept chambres. Lorsqu’on voulait sacrifier des enfants à Moloch, on allumait un grand feu dans l’intérieur de celte statue. Mais afin qu’on n’entendît pas leurs cris plaintifs , les prêtres faisaient un grand bruit de tambours et d’autres instruments autour de l’idole. Vog. Mystères.

MOMIES. Le prince de Radziville, dans son Voyage de Jérusalem , raconte une chose singulière dont il a été le témoin. Il avait acheté en Egypte deux momies, l’une d’homme et l’autre de femme, et les avait enfermées secrètement en des caisses qu’il fil meltié

1) Voltaire, Quest- sur l'iinçycl.

ir.ç

dn ns son vaisseau lorsqu'il partit d’Alexandrie pour revenir en Europe. Il n’y avait que lui et ses deux domestiques qui sussent ce que conlenaienl les caisses, parce que les Turcs alors permettaient difficilement qu’on emportât les momies , croyant que les chrétiens s’en servaient pour des opérations magiques. Lorsqu’on fut en mer, il s’éleva une tempête qui revint à plusieurs reprises avec tant de violence, que le pilote désespérait de sauver le navire. Tout le monde était dans l’attente d’un naufrage prochain et inévitable. Un bon prêtre polonais, qui accompagnait le prince de Radziville , récitait les prières convenables à une telle circonstance; le prince et sa suite y répondaient. Mais le prêtre était tourmenté, disait-il, par deux spectres (un homme et une femme) noirs et hideux, qui le harcelaientd le menaçaient. On crut d’abord que la frayeur et le danger du naufrage lui avaient troublé l’imagination. Le calme étant revenu , ii parut tranquille; mais le tumulte des éléments reparut bientôt; alors ces fantômes le tourmentèrent plus fort qu’auparavant, et il n'en fut délivré que quand on eut jeté les deux momies à la mer, ce qui fit en même temps cesser la tempête (1).

Ajoutons que de nos jours les marins du Levant conservent cette opinion que les momies attirent les tempêtes, et on ne peut les embarquer qu’à leur insu.

On a fait des momies un médicament. Au xiï' siècle ( nous empruntons ce passage à une no ice publiée dans le Bien Public ), un juif nommé Umazar, natif d’Alexandrie, recommandait la momie dans les cas de blessures graves. On assure que le bitume et l’asphalte contenus dans les momies remédiaient activement au relâchement des nerfs, et que, dans les maladies, ils faisaient sortir du corps le sang vicié. Le succès grandissant outre mesure, il se renconlra des Juifs qui résoîureni de mettre à profil celte bizarre circonslance. Ils faisaient rade de tous les cadavres qu’ils pouvaient trouver, suppliciés, pestiférés, noyés et lous autres ; leur remplissaient d’asphalte la tête et les entrailles, leur faisaient des incisions aux membres, et les liaient étroitement. Gela fait, ils les exposaient à un brûlant soleil, et, après quelques jours de dessèchement , ces cadavres devenaient de superbes momies qui auraient mis en défaut l’œil le plus expert. Us en eurent un débit considérable.

Guy de la Konlaine, médecin du roi de Navarre, voyageant en Egypte, rencontra celui de tous les juifs qui faisait ce commerce le plus en grand , et demanda à voir sa collection de momies. Celui-ci accéda sans peine à sa prière et le mena voir une série de corps entassés les uns sur les autres. Le digne médecin lui adressa alors une foule de questions, pour savoir quel degré de confiance il pouvait ajouter à ce que les anciens avaient écrit sur le mode de traitement et de sépulture des corps qui étaient réduits à l’état de

momies , sur quoi le juif lui avoua que ces momies, au nombre de trente ou quarante, avaient été préparées par lui, cl ne dataient pas de plus de quatre ans.

Ce fut la France qui fit la plus grande consommation de momies. Au rapport de Belon, François I" en portail toujours sur lui un fragment mêlé à de la poudre de ihubarhe, dans la prévision d'une chute ou de toute autre blessure. Avec celle panacée, il se croyait à l'abri de tout danger.

Du reste, les propriétés médicinales des momies sont attestées par plus d’un écrivain. Dacon , Bayle cl Ambroise Paré s’en sont le plus occupés ; d’autres autorités ne nous manqueraient pas, et toutes s’accordent assez à dire que la poudre des momies active singulièrement la sécrétion du sang. Voici quelle a été la cause de la cessaliou de ce trafic :

Un juif de Damiette, qui s’était acquis tin grand renom dans la fabrication des fausses momies, avait un esclave de l’âme duquel il prenait un soin extrême ; voulant le convertir à sa religion, celui-ci résistait, el sa résistance l’exposait aux mauvais traitements de son maître. L’indignaiion du juif étant trop expressive, l’esclave s'enfuit et vint, pour se venger, révéler au pacha le genre de commerce que faisait son maître. Incontinent ic malheureux fut jeté en prison et n’en soriit qu’en payant pour sa rançon la somme exorbitante de 300 sultanins d’or. Lorsque cet e nouvelle arriva aux gouverneurs d’Alexandrie,de Rosette et autres villes d’Egypte, ils ne manquèrent pas d’en tirer parti eu emprisonnant tous les juifs soupçonnés de trafiquer de momies. Ce commerce ne valait p'us rii n depuis que l’on exploitait ainsi les trafiqua nis; il fallut y renoncer.

On voit que ce ne fut pas par cause d’inefficacité , mais bien par une force majeure, que ce remède fut abandonné. S'il était bon du temps des croisades, il doit l’être encore aujourd’hui. Les cadavres égarés dans le désert et brûlés sous le sable avaient la même vertu. De nos jours , les Arabes se servent d'uiie poudre de momies. Us la mêlent au bourre et appellent ce mélange mantey. C’est un remède qu’ils disent souverain contre les douleurs internes et externes.

MONARCHIE INFERNALE. Elle se compose, selon Wierus, d’un empereur, qui est Beizébulh ; de sept rois, qui régnent aux quatre points cardinaux, et qui sont Baël, Pursan, Byleth, Paymon, Reliai, Asmoday, Zapan; de vingt-trois dues, savoir, Agarès, Busas, Gusoyn, Bathym, Eiigor, Valefar, Zepar, Sytry, Bune, Berith, Astarolh, Vepar, Cliax, Pricel , Murmur, Foeaior, Gomory , Amdüscias, Aym, Orobas, Vapula, Hauros, Aloeer; de treize marquis, Aamon, Loray, Naberus , Forneus, Roncve, Marchocias, Sabnac, Gamigyn, Arias, Andras, Androalphus, Cimeries, Phoenix; de dix comtes, Barbalos, Botis, Morax, Ipès , Furfur, Rayrn, Halphas, Vine, Decarabia, Zalcosjde onsa

II) Dom Calmct, Dissertation sur les apparitions.

présidents, Marbas, Ruer, Glasyalabolas , Forças, Malphas, Gaap, Cayrn, Yolac, Oze, Amy, Haagenti ; et de plusieurs chevaliers, comme Furcas, Bifrons, etc.

Les forces de la monarchie infernale se composent de €666 légions, chacune de 6"66 démons; ce qui ne fait que kï, 35,556 combattants. Mais chacun de ces démons a sous lui des bandes. Voy. Cour.

MONDE. Tout s’accorde pour reconnaître au monde une origine peu éloignée. L’histoire, aussi bien que la sainte Bible, ne nous permet guère de donner au monde plus de sis mille ans; et rien dans les arts , dans les monuments , dans la civilisation des anciens peuples, ne contredit cette époque de la création. Quelques sophistes ont voulu établir le stupide système de l’éternité du monde ; d’autres ont prétendu que le monde était fait par le hasard; mais, indépendamment de la foi, la main de Dieu paraît trop clairement dans les chefs-d’œuvre de la nature pour qu’on puisse croire que le monde se soit fait de lui-même.

Racontons toutefois les rêveries des conteurs païens. Sanchoniathon présente ainsi l’origine du monde. Le Très-Haut et sa femme habitaient le sein de la lumière. Ils eurent un fils beau comme le Ciel, dont il porta le nom, et une fille belle comme la Terre, dont elle porta le nom. Le Très-Haut mourut, tué par des bêles féroces, et ses enfants le déifièrent. Le Ciel, maître de l’empire de son père, épousa alors la Terre, sa sœur, et en eut plusieurs enfants, entre autres Ilus ou Saturne. Il prit encore soin de sa postérité avec quelques autres femmes; mais la Terre en témoigna tant de jalousie qu’ils se séparèrent. Néanmoins le Ciel revenait quelquefois à elle, et l’abandonnait ensuite de nouveau , ou cherchait à détruire les enfants qu’elle lui avait donnés. Quand Saturne fut grand, il prit le parti de sa mère et la protégea contre son père, avec le secours d’Hermès, son secrétaire. Saturne chassa son père et régna en sa place. Ensuite il bâtit une ville, et se défiant de Sadid, l’un de ses fils, il le tua , et coupa la tête à sa fille, au grand étonnement des dieux. Cependant le Ciel, toujours fugitif, envoya trois de ses filles à Saturne pour le faire périr; ce prince les fit prisonnières et les épousa. A celle nouvelle, le père en détacha deux autres que Saturne épousa pareillement. Quelque temps après, Saturne ayant tendu des embûches à son père, l’estropia, et i’honora ensuite comme un dieu.

Tels sont les divins exploits de Saturne; tel fut l’âge d’or. Astarté la Grande régna alors dans le pays, par le consentement de Saturne; elle porta sur sa tête une tête de taureau, pour marque de sa royauté, elc.(l).

Au commencement, dit Hésiode, était le Chaos, ensuite iaTerre, le Tartare, l’Amour, le plus beau des dieux. Le Chaos engendra l’Erèbe et la Nuit, de l’union desquels naquirent le Jour et la Lumière. La Terre produi-

(1) L’auteur du Monde primitif trouve la clef de ce morceau dans l’agriculiure ; d'autres en clierche.it l'expli-

cation dans l’ astronomie, ce qui n’est pas moins ingénieux ;

Dictionn. »s;s sciences occultes, il.

sit alors les étoiles, les montagnes et la mer. Bientôt, unie au Ciel, elle enfanta l’Océan, Hypérion , Japhel, Rhéa, Phœbé, Thélis, Mnémosyne, Thémis et Saturne, ainsi que les cyclopes et les géants Briarée et Gygès , qui avaient cinquante têtes et cent bras. A mesure que ses enfants naissaient, le Ciel les enfermait dans le sein de la Terre. La Terre, irritée , fabriqua une faux qu’elle donna à Saturne. Celui-ci en frappa son père, et du sang qui sortit de cette blessure naquirent les géants et les furies. Saturne eut de Rhéa, son épouse et sa sœur, Vesta, Cérès, Junon, Pluton, Neptune et Jupiter. Ce dernier, sauvé de la dent de sou père , qui mangeait ses enfants, fut élevé dans une caverne, et par la suite fit rendre à Saturne ses oncles qu’il tenait en prison, ses frères qu’il avait avalés, le chassa du ciel, et, la foudre à la main, devint le maître des dieux et des hommes.

Les Egyptiens faisaient naître l’homme et les animaux du limon échauffé parle Soleil. Les Phéniciens disaient que le Soleil, la Lune et les astres ayant paru, le Limon, fils de l’Air et du Feu, enfanta tous les animaux; que les premiers hommes habitaient la Phénicie; qu’ils furent d’une grandeur démesurée et donnèrent leur nom aux montagnes du pays; que bientôt ils adorèrent deux pierres, l’une consacrée au Vent, l’autre au Feu, et leur immolèrent des victimes. Mais le Soleil fut toujours le premier et le plus grand de leurs dieux.

Tous les peuples anciens faisaient ainsi remonter très-haut leur origine, et chaque nation se croyait la première sur la terre. Quelques nations modernes ont la même ambition : les Chinois se disent antérieurs au déluge; les Japonais soutiennent que le> dieux dont ils sont descendus ont habité leur pays plusieurs millions d années avant le règne de Sin-Mu, fondateur de leur monarchie. C’est ainsi que les vieux chroniqueurs français font remonter la généalogie de nos rois plus loin queNoé. Une seule découverte dans ces prétentions explique toutes les autres. Nos chroniqueurs ont mis à la file soixante petits rois qui régnaient ensemble, dans le même temps , chacun en sa ville. Telle est la vérité des dynasties chinoises, égyptiennes et japonaises.

Origène prétend que Dieu a toujours créé, par succession , des mondes infinis, et les a ruinés au temps déterminé par sa sagesse ; à savoir : le monde élémentaire , de sept en sept mille ans ; et le monde céleste , de quarante-neuf en quarante-neuf mille ans, réunissant auprès de lui tous les esprits bienheureux, et laissant reposer la matière l’espace de mille ans, puis renouvelant toutes choses. Le monde élémentaire doit dure r six mille ans , ayant été fait en six jours, et se reposer le septième miiléuaire, pour le repos du septième jour; et comme la cinquantième année était le grand jubilé chez les Hébreux, le cinquantième millénaire doit être le millé-

ceux-ci n’y voient que les opinions religieuses des Phéniciens touchant 1 origine du monde; ceux-la y croient voir l’histoire dénaturée des premiers princes du pays, etc.

nairo du repos pour le monde céleste. Il n’esl point parlé dans la Bible de la création' des anges, parce qu’ils étaient restés immortels après la ruine des mondes précédents.

Les Parsis ou Guèbres prétendent que, pour peupler plus promptement le monde nouvellement créé, Dieu permit qu’Eve, notre mère commune , mît au monde chaque jour deux enfants jumeaux; ils ajoutent que durant mille ans la mort respecta les hommes, et leur laissa le temps de se multiplier. Les Lapons, qui ne sont pas très-forts , s’imaginent que le monde existe de toute éternité,et qu’il n’aura jamais de fin. Les hommes tirent plus de vanité d’une noble origine et d’une naissance illustre que d’un noble cœur et d’un mérite personnel. Les peuples de la Côte-d’Or, en Afrique, croient que le premier homme fut produit par une araignée. Les Athéniens se disaient descendus des fourmis d’une forêt de l’Attique. Parmi les sauvages du Canada , il y a trois familles principales ; l’une prétend descendre d’un lièvre, l’autre dit qu’elle descend d’une trèsbelle et très-courageuse femme, qui eut pour mère une carpe, dont l’œuf fut échauffé par les rayons du soleil ; la troisième famille se donne pour premier ancêtre un ours (1). Les rois des Goths étaient pareillement nés d’un ours. Les Pégusiens sont nés d’un chien. Les Suédois et les Lapons sont issus de deux frères, dont le courage était bien différent, s’il faut en croire les Lapons. Un jour qu’ii s’élait élevé une tempête horrible, l’un des deux frères (ils se trouvaient ensemble) fut si épouvanté, qu’il se glissa sous une planche que Dieu, par pitié, convertit en maison. De ce poltron sont nés tous les Suédois. L’autre, plus courageux, brava la furie de la tempête, sans chercher même à se cacher : ce brave fut le père des Lapons, qui vivent encore aujourd’hui sans s’abriter.

Les Syriens disent que notre planète n’était pas faite pour être habitée originairement par des gens raisonnables, mais que, parmi les citoyens du ciel, il se trouva deux gourmands, le mari et la femme, qui s’avisèrent de manger une galette. Pressés ensuite d’un besoin qui est la suite de la gourmandise, ilsdemandèrentàun desprincipaux domestiques de l’empire où était la garderobe. Celui-ci leur répondit : Voyez-vous la terre , ce petit globe qui est à mille millions de lieues de nous ? C’est là. Us y allèrent, et on les y laissa pour les punir.

Des doctes fixent à six mille ans la durée, du monde ; et voici sur quels fondements : 1° Le nom de Dieu (en hébreu Jehova) est composé de six lettres, dont chacune marque un millénaire; 2° la lettre M est répétée six fois dans le premier chapitre de la Genèse ; 3° le patriarche Enoch fut enlevé au ciel après six générations; 4° Dieu employa six jours à créer le monde ; 5° le nombre six étant composé de trois binaires , le premier, ou les premiers deux mille ans ont été pour

la loi de nature, le deuxième pour la loi écrite, et les deux derniers mille ans pour la loi de grâce.

Selon les Indiens , huit éléphants soutiennent le monde ; ils les appellent Achtequedjams.

MONKÎR et NEK1R, anges qui , selon la croyance des musulmans , interrogent le mort aussitôt qu’il est dans le sépulcre , et commencent leur interrogatoire par cette demande : — Qui est votre seigneur? et qui est votre prophète ? — Leurs fonctions sont aussi de tourmenter les réprouvés. Ces anges ont un aspect hideux et une voix aussi terrible que le tonnerre. Après qu’ils ont reconnu que le mort est dévoué à l’enfer , ils le fouettent avec un fouet, moitié f r et

£:tié feu (2).

Les mahométans ont tiré cette idée du aalmud.

MONSIEUR DE LAFORÊT. C’est le nom qu’on donnait autrefois au fantôme, plus connu sous le titre de grand Veneur , de la forêt de Fontainebleau. Voy. Veneur.

Sa résidence ordinaire était dans cette forêt; mais il s’en écartait quelquefois. Delancre rapporte qu’un enfant qui vivait en Allemagne fut trouvé vêtu d’une peau de loup , et courant comme un petit loup-garou ; il dit que c’était M. de Laforêt qui lui avait donné sa peau ; que son père s’en servait aussi. Dans un interrogatoire , cet enfant avoua que si M. de Laforêt lui apparaissait , il pouvait le mettre en fuite par des signes de croix. Il ajouta que M. de Laforêt lui demandait quelquefois s’il voulait être à lui, et qu’ii lui offrait pour cela de grandes richesses.

MONSTRES. Méry , célèbre anatomiste et chirurgien-major des Invalides , vit et disséqua , eu 1720, un petit monstre né à six mois de terme, sans tête , sans bras , sans cœur, sans poumons, sans estomac , sans reins , sans foie, sans rate , sans pancréas, et pourtant né vivant. Celle production extraordinaire fut suivie d’une fille bien organisée, qui tenait au petit monstre par un cordon ombilical commun. Son observation est consignée dans les Mémoires de l'Académie des sciences. Comment la circulation du sang s’opérait-elle dans cet individu dépourvu de cœur? Méry essaya de l’expliquer dans une dissertation (3). En d’autres temps, on eût tout mis sur le compte du diable. Voy. Imagination.

Il y a beaucoup de monstres dans les historiens des siècles passés. Torquemada rapporte qu’Aleiandre, faisant la guerre des Indes, vit plus de cent trente mille hommes ensemble qui avaient des têtes de chiens et aboyaient comme eux. Il dit aussi que certains habitants du mont Milo avaient huit doigts aux pieds et les pieds tournés en arrière, ce qui rendait ces hommes extrêmement légers à la course.

On voit dans des vieilles chroniques qu’il

Saint-Foix, Essais, t. II.

(2) Delaucre, tableau Uel’iacoastance desdémons, etc., liv.iv, p. 318.

(3) M. Salgues, Des erreurs et dos préjugés, etc., t. III, p. lit).

y avait au nord des hommes qui n’avaient qu’un œil au milieu du front ; en Albanie, des hommes dont les cheveux devenaient blancs dès l’enfance, et qui voyaient mieux la nuit que le jour (conte produit par les Albinos) ; des Indiens qui avaient des têtes de chien ; d’autres sans cou et sans tête , ayant les yeux aux épaules; et, ce qui surpasse toute admiration , un peuple dont le corps était velu et couvert de plumes comme les oiseaux, et qui se nourrissait seulement de l’odeur des fleurs. On a pourtant ajouté foi à ces fables.

N’oublions pas celles qui se trouvent consignées dans le Journal des voyages de Jean Struys, qui dit avoir vu de ses propres yeux les habitants de l’île de Formose , ayant une queue au derrière , comme les bœufs. II parle aussi d'une espèce de concombre, qui se nourrit , dit-on, des plantes voisines. Cet auteur ajoute que ce fruit surprenant a la figure d’un agneau , avec les pieds , la tête et la queue de cet animal distinctement formés; d’où on l’appelle, en langage du pays , banaret ou bonarez , qui signifie agneau. Sa peau est couverte d’un duvet fond blanc, aussi délié que de la soie. Les Tartares eu font grand cas , et la plupart le gardent avec soin dans leurs maisons , où cet auteur en a vu plusieurs. 11 croît sur une lige d’environ trois pieds de haut. L’endroit par où il tient à sa lige est une espèce de nombril , sur lequel il se tourne et se baisse vers les herbes qui lui servent de nourriture , se séchant et se flétrissant aussitôt que ces herbes lui manquent. Les loups l’aiment et le dévorent avec avidité, parce qu’il a le goût de la chair d’agneau ; et l’auteur ajoute qu’on lui a assuré que cette plante a effectivement des os, du sang et de la chair : d’où vient qu’on l’appelle encore dans le pays zoaphité, c’està-dire plante animale (1).

MONTAGNARDS, démons qui font leur séjour dans les mines sous les montagnes , et tourmentent les mineurs. ÎIs ont trois pieds de haut, un visage horrible, un air de vieillesse , une camisole et un tablier do cuir, comme les ouvriers dont ils prennent souvent la Ggure. On dit que ces démons autrefois n’étaient pas malfaisants , qu’ils entendaient même la plaisanterie; mais une Jnsulte leur était sensible, et ils la souffraient rarement sans se venger. Un mineur eut l’audace de dire des injures à un de ces démons. Le démon indigné sauta sur le mineur et lui tordit le cou. L’infortuné n’en mourut pas , mais il eut le cou renversée! le visage tourné par derrière tout le reste de sa vie. 11 y a eu des gens qui l’ont vu en cet état, dit le narrateur.... Ils avaient de bous yeux. V oy. Mineurs.

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