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LA MONTAGNE MAGIQUE, BALLADE ALLEMANDE

I. Devant la grotte du Horseelberg un vieillard .est assis. Il tient un bâton blanc à la main. Ses yeux étincellent d’un éclat plein de tristesse, et les longues boucles de ses

cheveux blancs ruisseient le long de ses tempes , comme la neige sur le penchant des Alpes. Il est assis là, morne et rêveur, et il attend toujours à l’entrée de la grotte ténébreuse. Il a passé bien des siècles ainsi j et il ne connaît plus le sommeil.

Autrefois, quand un voyageur curieux se hasardait à gravir la crête de la montagne , le vieillard apparaissait à ses yeux, et d’une voix creuse et cassée par l’âge il lui disait : — Va ton chemin, voyageur; va, que Dieu conduise ailleurs tes pas. Et avec son bâton blanc il lui montrait le sentier. Des bruits étranges couraient sur la grotte du Horseelberg et sûr le mystérieux vieillard qui en gardait l’entrée; on se disait tout bas à la veillée, quand le sapin brûlait gaiement sous la haute cheminée : « La grotte du Horseelberg conduit aux enfers. » Maintenant le vieillard, toujours assis sur la pierre moussue, regarde, plein de tristesse, dans la caverne obscure, pour savoir s’il pourra bientôt goûter enfin, après tant de siècles, les douceurs du repos. Mais tout vit et remue encore dans la montagne ; les esprits qui l’habitent y mènent leur vie folle et bruyante ; et plus d’une fois les échos de la terre s’effrayent en entendant résonner dans les vallées des vivants quelque note perdue du concert des démons. Ces harmonies souterraines montent et roulent g travers les rochers. Elles vont retentir dans le cœur du pâtre qu’elles remplissent d’effroi. C’est comine la rumeur d’une chasse qui court à travers les montagnes et les forêts. Et la chasse sort de la caverne, et le vieillard quille son siège de pierre et marche devant elle. Tous ceux qu’il rencontre, laboureurs ou bergers.il les avertit de faire place à la chasse qui s’avance. Plus d’un le remercie de son avis et regarde avec terreur , en faisant le signe ds la croix , le cortège étrange qui hurle , qui crie et sonne de la trompe , et qui se précipite , comme s’il volait sur les ailes des vents, autour des pans chauves de la montagne. Plus d’un tombe à genoux, quand les monstres inconnus vont prenant leur course sur les collines herbeuses et dans les vallées fleuries , comme si l’évocation d’un enchanteur les eût fait sortir de l’empire des ténèbres. Puis , quand tout est rentré , quand la chasse est finie et que les échos , remis de leur effroi , ne gémissent plus au son des cors, le vieillard se rassied, silencieux et morne , à l’entrée de la grotte ; en soupirant, il confie un nom à la brise qui souffle à travers les feuillages; et il l’écoute longtemps qui se perd, revient, se glisse dans le granit, et s’éteint de nouveau pour ne plus revenir. Alors il sent circuler autour de lui le parfum mélancolique du souvenir.

Pourquoi depuis tant de siècles cet homme a vieilli assis à l’entrée de la grotte, et pourquoi il a laissé blanchir ses cheveux et ses membres se roidir , à veiller assis sur la pierre couverte de mousse, c’est ce que vous allez apprendre.

(1) Lebrun, ltist. des superstitions, t. Ier, p. 1 12.

U. Quel est, dites-moi, ce jeune homme vélu de blanc? où va-t-il ? la joie s’épanouit sur son passage. Le plaisir sourit, les portes s’ouvrent devant lui et lui offrent l’hospitalité. Avant même qu’il ait frappé, on lui souhaite la bienvenue. Quel est ce jeune homme, dites-le-moi?

C’est un noble chevalier; il sort des murs superbes de son château, il quitte son donjon aux fortes murailles, il délaisse sa tour crénelée, il descend la montagne. C’est un ménestrel inspiré. Il porte une couronne sur sa tête. Sa guitare est attachée à un ruban vert. Et à peine a-t-il chanté une chanson qu’elle retentit de pays en pays. II est paré de tout l’éclat d’un chevalier. Les éperons d’or étincellent à ses talons; à son côté pend une grande épée dont la poignée est une croix. Mais il n’aspire qu’à la gloire du poêle. Tous les triomphes qu’il recherche ce sont ceux de la poésie. Mais ses chansons, ses éloges, ne sont consacrés qu’à Dieu, et sa musique est pleine de ces soupirs qui sortent de la poitrine des anges en présence de la sainte Vierge, pleine de ces mélodies qui vibrent sur les harpes d’or des séraphins.

Cependant elle resta Gère et froide à ses chants, la belle dame qu’il avait choisie. Rien ne put la toucher, ni le noble nom du chevalier, ni la voix si douce du pieux chanteur. C’est pourquoi il a quitté la demeure paternelle , le donjon et la tour crénelée. Une puissance irrésistible l’a poussé vers les lointains rivages qu’habitent les étrangers. Il a voulu chercher l’oubli. Un écuyer fidèle et souvent éprouvé accompagne le ménestrel. Ils ont parcouru le monde, ils en ont vu la magnificence , et ils reprennent le chemin du pays natal. Tout ce qu’ils ont vu, les hommes et les choses, tout ce qu’ils ont entendu, les histoires d’autrefois, les antiques traditions, les légendes des saints et des martyrs, le noble ménestrel va chanter tout cela dans ses vers.

Un soir ils marchaient au pied du Horseelberg, tandis que les ombres commençaient à descendre; tous deux furent surpris tout à coup par un merveilleux chant. Ils s’arrêtèrent , les oreilles tendues. Des chants suaves sortaient du fond de la grotte, des chants doux comme ceux qu’on rêve; c’étaient ceux que le ménestrel chantait le plus volontiers. 11 ne put comprendre comment cette musique sortait ainsi des entrailles du granit.

— Passons, messire, passons vitel s’écrie l’écuyer fidèle.

Mais le chevalier n’entend pas sa voix. Il est tout à cette musique mystérieuse, et des larmes roulent sur ses joues ; jamais des mélodies aussi belles n’ont réjoui son âme. 11 écoute, il écoule toujours.

— Oh 1 quelle bouche chante ainsi? quelle âme me parle ainsi et réveille en moi mille espérances presque éteintes ? Quels doigts merveilleux touchent ainsi les cordes de la harpe?

Tandis qu’il est là immobile, comme si la baguette d’uue fée l’eut touché, et que l’é-

cuyer, rempli de crainte, recule et s’écrie de nouveau :

— Passons, messire, passons vitel Une porte de pierre s’ouvre devant eux; une dame vêtue d’une robe de soie rose s’avance, une femme de seize ans, belle comme la rose de juin.

Elle s’approche, dans toute la puissance de ses charmes, lève doucement le doigt, fait signe au ménestrel, et l’entraîne dans la grotte.

—Je suivrai vos pas, messire, dit l’écuyer, dussé-je aller dans un abîme.

Il s’avance pour suivre le chevalier et sa compagne, et tout à coup devant lui la porte se referme avec grand bruit ; son maître a disparu; longtemps il écoute son pas; il l’appelle à haute voix , mais rien ne lui répond que l’écho des rochers.

III. Longtemps le chevalier demeura dans ces lieux enchantés ; mais voilà qu’un matin il voit une ride sur le visage de la dame, et le lendemain une ride encore, et chaque jour une ride de plus.

— Oh 1 laissez-moi sortir d’ici. J’aspire à revoir la lumière du jour.

— Tu veux donc me quitter? demandat-elle en pleurant. Que faut-il pour te retenir ici ?

— Laissez-moi sortir, je vous en supplie, reprit le ménestrel. J’ai besoin de respirer l’air que respirent les vivants. Je le jure par mon blason de chevalier, je reviendrai.

Prenez pitié de moi, ici j’étouü'e ; prenez pitié de moi au nom de la sainte Vierge Marie.

A peine le chevalier eut-il laissé tomber de ses lèvres le nom de la mère du Sauveur, que la dame s’évanouit comme une vision, comme un nuage qui se dissout en pluie.

Le chevalier sortit de la grotte obscure, et à l’entrée il retrouva son écuyer fidèle qui l’attendait toujours.

IV. Quand le chevalier put respirer l’air que respirent les vivants , il crut qu’il avait rêvé et il se dit : — Quel rêve étrange!

Puis il tomba à genoux pour prier. Au loin les nuages étaient dorés des rayons du soleil couchant, à travers la vallée flottaient les sons aériens des cloches. La montagne de Horseel par tous ses échos répondait à cette musique sainte, et au loin retentissait un «hant pieux. Le chevalier et son écuyer écoulèreni.

— Oh ! queue harpe céleste résonne aussi doucement dans mon âme, et m’attire ainsi vers le ciel? Je sens quelque chose gémir dans mon cœur. Ma voix a longtemps gardé le silence , longtemps ma lyre s’est tue là-bas, dans le vertige du faux plaisir. Maintenant que ma voix éclate et chante le printemps et le Seigneur qui nous le donne ! Et en chantant, le chevalier s’en va de là, pieds nus comme un pèlerin. Plein de joie et de repentir, il va, car il a foi dans la miséricorde de Dieu. Son écuyer fidèle l’accompagne, ils marchent à travers les montagnes ou dans les capricieuses sinuosités des vallées. Ils vont toujours ; ils traversent ainsi les neiges glacées des Alpes et saluent les rivages embaumés de l’Italie.

Déjà le chevalier se croit délié du serment qu’il a fait à la dame de la montagne; de plus en plus il espère son pardon, à mesure qu’il approche de la ville sainle d’où vient le pardon, à mesure qu’il approche de Rome. Là il marche toujours avec plus d’ardeur, car il veut confesser l’horrible péché qui pèse sur son âme comme du plomb, le péché qui ne lui laisse de repos ni le jour, ni la nuit. Déjà le voilà qui secoue ses pieds à la porte de Saint-Pierre; il tombe aux genoux d’un sévère prélat. Plein de repentir, il dit : — Je suis un grand pécheur, j’ai passé une année tout entière dans la montagne d’Horseel, une année tout entière sans penser à Dieu, sans penser au ciel ni à l’enfer, sans penser à mon âme 1 Mais Dieu a mis le pardon dans vos mains, j’implore votre miséricorde et la sienne!

En entendant son récit, le prélat se lève avec terreur : — Vous êtes maudit! s’écrie-t-il 1

— Pitié, au nom du ciel! pitiél Ne me damnez pas dans tous les siècles! Au nom de celui qui vit et qui voit, laissez une année à mon repentir, une année avant de lancer l’anathème sur moi!

— Quand celte crosse verdira et poussera des fleurs, dit le prélat, vous serez pardonné de Dieu.

Tandis que le prélat sévère plante sa crosse en terre, le chevalier attristé s’en va en se frappant la poitrine, ne désespérant pas de la miséricorde de Dieu, de la bonté du Christ qui a versé son sang divin pour l’humanité sur le bois de la croix. Suivi de son fidèle compagnon, il va sans repos, comme si des puissances infernales le poussaient. Son serment, sa parole dont il n’a pu se dégager, l’entraîne vers la montagne magique.

Trois jours s’élaient écoulés ; le prélat sévère reposait dans les liens du sommeil et des rêves. Plein d’effroi il contemplait de loin le jugement du Seigneur, et dans les ténèbres de la nuit il trembla. Son oreille frémit à l’éclat sonore des clairons qui faisaient retentir le ciel et la terre. 11 vit la mer se tarir, les tombeaux s’ouvrir et les morts reparaître à la lumière du jour, au bruit de mille coups de tonnerre. Le soleil pâlit ; les étoiles s’éteignirent comme des flambeaux qu’on souffle. Un grand silence régnait; et dans ce grand silence une voix s’écriait : «Apparaissez devant le tribunal de ma justice! » Les chérubins eux-mêmes tressaillirent au son de cette voix; le monde en reçut une secousse. Un glaive passait dans l’air avec la rapidité d’un éclair dans l’orage. Il jetait un reflet rouge comme le sang ; et une grande terreur s’emparait des générations réunies devant le trône de Dieu.

Mais au milieu des rayons qui traversent Tcther , apparaît un calice porté par les anges ; dans le vase sacré brille du sang, et le monde refleurit; le ciel reprend son éclat comme si une aurore nouvelle venait de naître; le glaive disparaît, les ténèbres s’effacent.

— C’est le sang du Christ 1 le sang qui a sauvé le monde!

Ainsi chantaient les voix des séraphins.

— Le Christ a donné son sang pour racheter le péché des hommes. Il est pardonné 1 que tous bénissent son nom!

Au prélat qui rêve ainsi, il semble voir pleurer un séraphin qui lui montreunecrosse plantée en terre et toute fleurie, et qui lui répète les paroles dites au chevalier :

— Quand cette crosse verdira et poussera des fleurs, tu seras pardonné de Dieu.

Le prélat en éprouve une terreur plus grande encore. Car il voit la crosse entourée de feuilles vertes et garnie de fleurs épanouies. Cette image obstinée resta devant lui jusqu’à ce que le sommeil eut cessé. Et quand le jour commença à briller à travers les carreaux, il se demanda tout bas :

— Le Seigneur veut-il ainsi m’apprendre ses desseins?Scs yeux se reportent vers lacrosse; il voit toujours le bois aride revêtu de feuilles et de fleurs; il est là muet d’épouvante.

— Malheur à moi! dit-il, j’ai fait plus que Dieu ne fait! j’ai repoussé le repentir. J’ai maudit au lieu de délier. De toutes parts il envoie des messagers pour rappeler le chevalier; de toutes parts il fait chercher le ménestrel qui porte sa guitare à un ruban vert et qui a des éperons d’or à ses talons. Mais on ne le trouve plus ; car il est enfermé dans la montagne magique, dans les flancs duHorseelberg. 11 y restera jusqu’au jour du jugement dernier. Son fidèle écuyer l’attend toujours, assis sur une pierre moussue à l’entrée de la grotte. C’est le vieillard aux cheveux blancs, qui pleure, parce que son maître ne revient pas.

MONTALEMBERT (Adrien de), aumônier de François 1er, auteur d’un ouvrage intitulé : La merveilleuse Histoire de V esprit qui depuis naguère s'est apparu au monastère des religieuses de Saint-Pierre de Lyon. Paris, 1528, in-4°; Rouen, 1529; Paris, Ï580, in-12.

MONTAN, chef des hérétiques montanistes au 11e siècle. C'était un eunuque phrygien. II avait des attaques d’épilepsie, il les fit passer pour des extases où il s’entretenait avec Dieu. Il reconnaissait que le Sain!-Esprit était venu, mais il le distinguait du Paraclet et il disait : C’est moi qui suis le Paraclet. Les montanistes admettaient les femmes à la prêtrise.

MONTÀNAY, sorcier. Voy. Galigaï

MONTEZ CM A. Voy. Présages.

MQPSUS, devin de l’antiquité, qui fit mourir Calchas de jalousie.

MORAIL, démon qui a la puissance de rendre invisible, selon les Clavicules de Salomon.

MORAX ou FORAI, capit line, comte et président de plusieurs bandes infernales; il se fait voir sous la forme d’un taureau. Lorsqu’il prend la figure humaine, il instruit l’homme dans l’astronomie et dans tous les arts libéraux. 11 est le prince des esprits fa-

miliers qui sont doux et sages. 11 a sous ses ordres trente-six légions (1).

MOREAU, chiromancien du xix* siècle, qui, dit-on, prédit à Napoléon sa chute et ses malheurs. Bien d’autres furent aussi sorciers que lui. 11 exerçait à Paris, où il est mort en 1825.

MOREL (Louise), sorcière, tante de Marie- Martin. Voy. Martin.

MORGANE, sœur du roi Arthus , élève de Merlin, qui lui enseigna la magie; elle est fameuse dans les romans de chevalerie par ses enchantements et par les tours qu’elle joua à Genièvre, sa belle-sœur. C’est dans la Bretagne une grande fée, l’une des prophétesses de l’île de Sein, et la plus puissante des neuf sœurs druidesses. Voy. aussi Mirage.

MORIN (Louis), médecin de mademoiselle de Guise, né au Mans en 1615, et mort en 1705. 11 pronostiquait, comme Luc Gauric. Ou dit qu’il annonça le sort de Gustave- Adolphe et du jeune Cinq-Mars, et qu’il fixa, à quelques légères différences près, le jour et l’heure où moururent le cardinal de Richelieu et le connétable de Lesdiguières. On lui attribue à tort la réponse adroite de cet astrologue qui, interrogé par Louis XI s’il connaissait lui-même l’époque de sa propre mort, répondit :

— Oui, prince, trois jours avant la vôtre.

Sous le règne de Louis XIII, on était trèsinfatué de l’astrologie judiciaire. Morin ayant prédit que tel jour le roi était menacé de quelque malheur, on respecta assez sa prédiction pour recommander au roi de ne pas sortir. Il garda effectivement l’appartement toute la matinée; mais s’ennuyant l’après-midi, il voulut prendre l’air et tomba.

— Qu’on ne parle pas de cela à Morin, dit le prince; cet accident le rendrait trop glorieux.

MORIN (Simon), visionnaire fanatique du xviie siècle, né vers 1623, qui voulut rétablir la secte des illuminés. Il fit quelques prosélytes; mais à la suite de plusieurs détentions à la Bastille, il fut condamné à être brûlé, après avoir fait amende honorable comme accusé de conspiration contre le roi; il monta sur le bûcher le 14 mat s 1663. C’était un agitateur qui eût bien voulu une petite révolution.

MORT. « La mort, si poétique parce qu’elle touche aux choses immortelles, si mystérieuse à cause de son silence, devait avoir mille manières de s’énoncer pour le peuple. Tantôt un trépas se faisait prévoir par le tintement d’une cloche qui sonnait d’ellejmême, tantôt l’homme qui devait mourir entendait frapper trois coups sur le plancher de sa chambre. Une religieuse de Saint-Benoît, près de quitter la terre, trouvait une couronne d’épines blanches sur le seuil de sa cellule. Une mère perdait-elle son fils dans un pays lointain, elle en était instruite à l’instant par ses songes. Ceux qui nient les pressentiments ne connaîtront jamais les

tt) Taillepied, Apparitions des esprits, p. 156.

ISO

roules secrètes par où deux cœurs qui s’aiment communiquent d’un bout du monde à l’autre. Souvent le mort chéri, sortant du tombeau, se présentait à son ami, lui recommandait de dire des prières pour le racheter des flammes et le conduire à la félicité des élus (2). »

De tous les spectres de ce monde , la mort est le plus effrayant. Dans une année d’indigence, un paysan se trouve au milieu de quatre petits enfants qui portent leurs mains à leur bouche, qui demandent du pain, et à qui il n’a rien à donner.... La démence s’empare de lui; il saisit un couteau; il égorge les trois aînés ; le plus jeune, qu’il allait frapper aussi, se jette à ses pieds et lui crie : — Ne me tuez pas, je n’ai plus faim.

Dans les armées des Perses, quand un simple soldat était malade à l’extrémité, on le portait en quelque forêt prochaine, avec un morceau de pain, un peu d’eau et un bâton, pour se défendre contre les bêles sauvages tant qu’il en aurait la force. Ces malheureux étaient ordinairement dévorés. S’il en échappait quelqu’un qui revînt chez lui, tout le monde le fuyait comme si c’eût été un démon ou un fantôme; on ne lui permettait de communiquer avec personne qu’il n’eût été purifié. On était persuadé qu’il devait avoir eu de grandes liaisons avec les démons, puisque les bêtes ne l’avaient pas mangé, et qu’il avait recouvré ses forces sans aucun secours. •

Les anciens attachaient tant d’importance aux cérémonies funèbres, qu’ils inventèrent les dieux mânes pour veiller aux sépultures. On trouve, dans la plupart de leurs écrits, des iraits frappants qui nous prouvent combien était sacré, parmi eux, ce dernier devoir que l’homme puisse rendre à l’homme. Pausanias conte que, certains peuples de l’Arcadie ayant tué inhumainement quelques jeunes garçons qui ne leur faisaient aucun mal, sans leur donner d’autre sépulture que les pierres avec lesquelles ils les avaient assommés, et leurs femmes, quelque temps après, se trouvant atteintes d’une maladie qui les faisait toutes avorter, on consulta les oracles, qui commandèrent d’enterrer au plus vite les enfants si cruellement privés de funérailles.

Les Egyptiens rendaient de grands honneurs aux morts. Un de leurs rois, se voyant privé d’héritiers par la mort de sa fille unique, n’épargna rien pour lui rendre les derniers devoirs, et tâcha d’immortaliser son nom par la plus riche sépulture qu’il pût imaginer. Au lieu d’un mausolée, il lui fit bâtir un palais; et on ensevelit le corps de la jeune princesse dans un bois incorruptible, qui représentait une génisse couverte de lames d’or et revêtue de pourpre. Celte figure était à genoux, portant entre ses cornes un soleil d’or massif, au milieu d’une salle magnifique et entourée de cassolettes où brûlaient continuellement des parfums odoriférants. Les Egyptiens embaumaient les

(2) M. de Chateaubriand, Génie du christianisme.

corps et les conservaient précieusement ; les Grecs et les Romains les brûlaient. Cette coutume de brûler les morls est fort ancienne. Les Egyptiens, avant de rendre à leurs rois les honneurs funèbres, les jugeaient devant le peuple, et les privaient de sépulture s’ils s’étaient conduits en tyrans.

Quand le roi des Tariares mourait, on mettait son corps embaumé dans un chariot, et on le promenait dans toutes ses provinces. 11 était permis à chaque gouverneur de lui faire quelque outrage, pour se venger du tort qu’il en avait reçu. Par exemple, ceux qui n’avaient pu obtenir audience maltraitaient les oreilles, qui leur avaient été fermées; ceux .qui avaient été indignés contre ses débauches, s’eu prenaient aux cheveux, qui étaient sa principale beauté, et lui faisaient mille huées, après l’avoir rasé, pour le rendre laid et ridicule. Ceux qui se plaignaient de sa trop grande délicatesse lui déchiraient le nez, croyant qu’il n’était devenu efféminé que parce qu’il avait trop aimé les parfums. Ceux qui décriaient son gouvernement lui brisaient le front, d’où étaient sorties toutes ses ordonnances tyranniques; ceux qui en avaient reçu quelque violence lui mettaient les bras en pièces. Après qu’on l’avait ramené au lieu où il était mort, on le brûlait avec une de ses femmes, un échanson, un cuisinier, un écuyer, un palefrenier, quelques chevaux et cinquante esclaves (1).

Quand un Romain mourait, on lui fermait les yeux pour qu’il ne vît point l’a tfliclion de ceux qui l’entouraient. Lorsqu’il était sur le bûcher, on les lui rouvrait pour qu’il pût voir la beauté des cieux qu’on lui souhaitait pour demeure. On faisait faire ordinairement la figure du mort, ou en cire, ou en marbre, ou en pierre; et celte figure accompagnait le cortège funèbre, entouré de pleureuses à gages.

Chez plusieurs peuples de l’Asie et de l’Afrique, aux funérailles d’un homme riche et de quelque distinction, on égorge et on enterre avec lui cinq ou six de ses esclaves. Chez les Romains, dit Saint-Foix, on égorgeait aussi des vivants pour honorer les morls; on faisait combattre des gladiateurs devant le bûcher, et on donnait à ces massacres le nom de jeux funéraires.

En Egypte et au Mexique, dit le même auteur, on faisait toujours marcher un chien à la tête du convoi funèbre. En Europe, sur les anciens tombeaux des princes et des chevaliers, on voit communément des chiens à leurs pieds.

Les Parthes, les Mèdes et les Ibériens exposaient les corps, ainsi que chez les Perses, pour qu’ils fussent au plus tôt dévorés par les bêtes sauvages, ne trouvant rien de plus indigne de l’homme que la putréfaction. Les Bactriens nourrissaient, pour ce sujet, de grands chiens dont ils avaient un soin extrême. Ils se faisaient autant de gloire de les nourrir grassement, que les autres

peuples de se bâtir de superbes tombeaux. Un Bactrien faisait beaucoup d’estime du chien qui avait mangé son père. Les Barcéens faisaient consister le plus grand honneur de la sépulture à être dévorés par les vautours; de sorte que toutes les personnes de mérite et ceux qui mouraient en combattant pour la patrie étaient aussitôt exposés dans des lieux où les vautours pouvaient en faire curée. Quant à la populace, on l'enfermait dans des tombeaux, ne la jugeant pas digne d’avoir pour sépulture le ventre des oiseaux sacrés.

Plusieurs peuples de l’Asie eussent cru se rendre coupables d’une grande impiété en laissant pourrir les corps; c’est pourquoi, aussitôt que quelqu’un était mort parmi eux, ils le mettaient en pièces et le mangeaient en grande dévotion avec les parents et les amis. C’était lui rendre honorablement les derniers devoirs. Pythagore enseigna la métempsycose des âmes; ceux-ci pratiquaient la métempsycose des corps, en faisant passer le corps des morts dans celui des vivants. D’autres peuples, tels que les anciens Hiberniens, les Bretons et quelque nations asiatiques, faisaient encore plus pour les vieillards : ils les égorgeaient dès qu’ils étaient septuagénaires, et en faisaient pareillement un festin. C’est ce qui se pratique encore chez quelques peuplades sauvages.

! Les Chinois font publier le convoi, pour que le concours du peuple soit plus nombreux. On fait marcher devant le mort des drapeaux et des bannières, puis des joueurs d’instruments , suivis de danseurs revêtus d’habits fort bizarres, qui sautent tout le long du chemin avec des gestes ridicules. Après cette troupe, viennent des gens armés de boucliers et de sabres, ou de gros bâtons noueux. Derrière eux, d’autres portent des armes à feu dont ils font incessamment des décharges. Enfin, les prêtres, criant de toutes leurs forces, marchent avec les parents, qui mêlent à ces cris des lamentations épouvantables; le cortège est fermé par le peuple. Cette musique enragée et ce mélange burlesque de joueurs, de danseurs, de soldats, de chanteuses et de pleureurs, donnent beaucoup de gravité à la cérémonie. On ensevelit le mort dans un cercueil précieux, et on enterre avec lui, entre plusieurs objets, de petites figures horribles, pour faire sentinelle près de lui et effrayer les démons; après quoi on célèbre le festin funèbre, où l’on invite de temps en temps le défunt à manger et à boire ayec les convives. Les Chinois croient que les morts reviennent en leur maison, une fois tous les ans, la dernière nuit de l’année. Pendant toute celte nuit, ils laissent leur porte ouverte, afin que les âmes de leurs parents trépassés poissent entrer; ils leur préparent des lits et mettent dans la chambre un bassin plein d’eau pour qu’ils puissent se laver les pieds. Ils attendent jusqu’à minuit. Alors, supposant les morts arrivés, ils leur font compliment, allument des

(1) Muret, Des cérémonies funèbres.

cierges, brûlent des odeurs, et les prient, en leur faisant de profondes révérences, de ne pas oublier leurs enfants el de leur obtenir des dieux la force, la santé, les biens et une longue vie.

Les Siamois brûlent les corps el mettent autour du bûcher beaucoup de papiers où sont peints des jardins, des maisons, des animaux, des fruits, en un mot, tout ce qui peut être utile et agréable dans l’autre vie. lis croient que ces papiers brûlés deviennent réellement ce qu’ils représentent. Ils croient aussi que tout être, dans la nature, quel qu’il soit, un habit, une flèche, une hache, un chaudron, etc., a une âme, et que cette âme suit dans l’autre monde le maître à qui la chose appartenait dans ce monde-ci. On aurait dit sérieusement pour eux ces vers burlesques :

J’aperçus l'ombre d’un cocher

Qui, tenant l’ombre d’une brosse,

En frottait l’ombre d’un carrosse (1).

Le gibet, qui nous inspire tant d’horreur, a passé chez quelques peuples pour une telle marque d’honneur, que souvent on ne l’accordait qu’aux grands seigneurs et aux souverains. Les Tibaréniens, les Suédois, les Golhs, suspendaient les corps à des arbres et les laissaient se défigurerainsi peu àpeu,et servir de jouet aux vents. D’autres emportaient dans leurs maisons ces corps desséchés, et les pendaient au plancher comme des pièces de cabinet (2). les Groënlandais, habitant le pays du monde le plus froid, ne prennent pas d’autres soins des morts que de les exposer nus à l’air, où ils se gèlent et se durcissent aussitôt comme des pierres ; puis, de peur qu’en les laissant au milieu des champs ils ne soient dévorés par les ours, les parents les enferment dans de grands paniers qu’il suspendent aux arbres. Les Troglodites exposaient les corps morts sur une éminence, le derrière tourné vers les assistants ; de sorte qu’excitant, par celte posture, le rire de toute 1’assemblée, on se moquait du mort au lieu de le pleurer ; chacun lui jetait des pierres, et quand il en était couvert, on plantait au-dessus une corne de chèvre el on se retirait. Les habitants des îles Baléares dépeçaient le corps en petits morceaux, et croyaient honorer infiniment le défunt en l’ensevelissant dans une cruche. Dans certains pays de l’Inde, la femme se brûle sur le bûcher de son mari. Lorsqu’elle a dit adieu à sa famille, on lui apporte des lettres pour le défunt, des pièces de toile, des bonnets, des souliers, etc. Quand les présents cessent de venir, elle demande jusqu’à trois fois à l’assemblée si l’on n’a plus rien à lui apporter et à lui recommander, ensuite elle fait un paquet de tout et l’on met le feu au bûcher. Dans le royaume de Tonquin, il est d’usage, parmi les personne riches, de remplir la bouche du mort de pièces d’or et d’argent, pour ses besoins dans l’autre inondG. On revêt l’homme de sept de ses meilleurs habits, et la femme de neuf robes.

Les Galates mettaient dans la main du mort un certificat de bonne conduite.

Chez les Turcs, on loue des pleureuses qui accompagnent le convoi, et on porte des rafraîchissements auprès du tombeau, pour régaler les passants, qu’on invite à pleurer et à pousser des cris lamentables. Les Gaulois brûlaient, avec le corps mort, ses armes, ses habits, ses animaux, et même ceux de ses esclaves qu’il avait paru le plus chérir. Quand on découvrit le tombeau de Childéric, père de Clovis, à Tournay, on y trouva des pièces d’or et d’argent, des boucles, des agrafes, des filaments d’habits, la poignée d’une épée, le tout d’or ; la figure en or d’une tête de bœuf, qui était, dit-on, l’idole qu'il adorait ; les os, le mors, un fer et quelques restes du harnais d’un cheval, un globe de cristal dont il se servait pour deviner, une pique, une hache d’armes, un squelette d’homme en entier, une autre tête moins grosse, qui paraissait avoir été celle d’un jeune homme, el apparemment de l’écuyer qu’on avait tué, selon la coutume, pour accompagner et aller servir là-bas son maître. On voit qu’on avait eu soin d’enterrer avec lui ses habits, ses armes, de l’argent, un cheval, un domestique, des tablettes pour écrire, en un mot, tout ce qu’on croyait pouvoir lui être nécessaire dans l’autre monde. Quelquefois même on enterrait avec les grands personnages leur médecin. La belle Austregilde obtint en mourant, du roi Gontran, son mari, qu’il ferait tuer et enterrer avec elle les deux médecins qui l’avaient soignée pendant sa maladie. « Ce sont, je crois, les seuls, dit Saint-Foix, qu’on ait inhumés dans le tombeau des rois ; mais je ne doute pas que plusieurs autres n’aient mérité le même honneur. »

On observait anciennement, en France, une coutume singulière aux enterrements des nobles : on faisait coucher dans le lit de parade qui se portait aux enterrements un homme armé de pied en cap pour représenter le défunt. On trouva dans les comptes de la maison de Polignac : Dtvme cinq sous d Biaise , pour avoir fait le chevalier mort , à la sépulture de Jean, fils de Randonnet-Armand, vicomte de Polignac.

Quelques peuples de l’Amérique enterraient leurs morts assis el entoures de pain, d’eau, de fruits el d’armes. A Panuco, dans le Mexique, on regardait les médecins comme de petites divinités, à cause qu’ils procuraient la santé, qui est le plus précieux de tous les biens. Quand ils mouraient, on ne les enterrait pas comme les autres ; on les brûlait avec des réjouissances publiques; les hommes et les femmes dansaient pêlemêle autour du bûcher. Dès que les os étaient réduits en cendres, chacun tâchait d’en emporter dans sa maison, et les buvait ensuite avec du vin, comme un préservatif contre toutes sortes de maux. Quand on brûlait le corps de quelque empereur du Mexique, on égorgeait d’abord sur son bûcher

(1) De Cti. Perrault, attribués mal à propos a Scarron.

(2) Muret, Des cérémonies funèbres, etc.

l’esclave qui avait eu soin, pendant sa vie, d’allumer ses lampes, afin qu’il lui allât rendre les mêmes devoirs dans l’autre monde. Ensuite on sacrifiait deux cents esclaves, tant hommes que femmes, et, parmi eux, quelques nains et quelques bouffons pour son divertissement. Le lendemain, on enfermait les cendres dans une petite grotte voûtée, toute peinte en dedans, et on mettait au-dessus la figure du prince, à qui l’on faisait encore de tempsen tempsde pareils sacrifices, car le quatrième jour a près qu’il avait été brûlé, on lui envoyait quinze esclaves en l’honneur des quatre saisons, afin qu’il les eût toujours bel les ; on en sacrifiait cinq le vingtième jour, afin qu’il eût, toute l’éternité, une vigueur pareille à celle de vingt ans ; le soixantième, on en immolait trois au1 res, afin qu’il ne sentît aucune des trois principales incommodités de la vieillesse, qui sont la langueur, le froid et l'humidité. Enfin, au bout de l’année, on lui en sacrifiait encore neuf, qui est le nombre le plus propre à exprimer l’éternité, pour lui souhaiter une éternité de plaisir.

Quand les Indiens supposent qu’un de leurs chefs est près de rendre le dernier soupir, les savants de la nation se rassemblent. Le grand prêtre et le médecin apportent et consultent chacun la figure de la divinité, c’est-à-dire de l’esprit bienfaisant de l’air et de celui du feu. Ces figures sont en bois, artistement taillées, et représentent un cheval, un cerf, un castor, un cygne, un poisson, etc. Tout autour sont suspendues des dents de castor, des griffes d’ours et d’aigles. Leurs maîtres se placent avec elles dans un coin écarté de la cabane pour les consulter ; il existe ordinairement entre eux une rivalité de réputation, d’autorité, de crédit; s’ils ne tombent pas d’accord sur la nature de la maladie, ils frappent violemment ces idoles les unes contre les autres, jusqu’à ce qu’une dent ou une griffe en tombe. Cette perle prouve la défaite de l’idole qui l’a éprouvée, et assure par conséquent une obéissance formelle à l’ordonnance de son compétiteur.

Aux funérailles du roi de Méchoacan, le corps était porté par le prince que le défunt avait choisi pour son successeur ; la noblesse et le peuple le suivaient avec de grandes lamentations. Le convoi ne se mettait en marche qu’à minuit, à la lueur des torches. Quand il était arrivé au temple, on faisait quatre fois le tour du bûcher; après quoi on y déposait le corps et ou amenait les officiers destinés à le servir dans l’autre monde ; entre autres, sept jeunes filles, l’une pour serrer ses bijoux, l’autre pour lui présenter sa coupe, la troisième pour lui laver les mains, la quatrième pour lui donner la serviette, la cinquième pour faire sa cuisine, la sixième pour mettre son couvert, la septième pour laver son linge. On mettait le leu au bûcher, et toutes ces malheureuses victimes, couronnées de fleurs, étaient as-

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