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APPENDICES AU DICTIONNAIRE

mier fils qui naquit à Saturne; gu ensuite naquirent Jupiter et Junon, dont ils ne montrèrent que Junon , et donnèrent Jupiter à Vesta pour le nourrir en cachette; qu après vint Neptune , que l'un cacha aussi, et enfin Plulon et Glauca; que ion montra Glauca, qui mourut bientôt après, et que Plut on fut nourri , comme Jupiter, en cachet te. Or ,cela étant parvenu aux oreilles de Titan, il assembla ses enfants, et mit Saturne et Ops en prison. Mais Jupiter étant devenu grand combattit contre les Titans, les vainquit, et mit son père et sa mère hors de prison. Cependant, ayant découvert que son père, qu’il avait rétabli, était jaloux dfe lui et attentait à sa vie, il s’empara de l’Etat et le relégua en Italie (Lactant., lib. 1, cap. 14).

Les païens distinguaient leurs dieux en divers ordres; les uns étaient majores ou communes, comme Virgile les appelle [Æneid. lib. xn), parce qu’ils étaient reconnus et servis pour tels par toutes les nations sujettes à l’empire romain. On les nommait aussi cevilerni. Ces grands dieux composaient une espèce de cour souveraine, et étaient au nombre de douze, compris en ces deux vers d’Ennius :

Juno, Vesta, Minerva, Ceres, Diana, Venus, Mars,

Mercurius, Jupiter, Neptunus, Vulcanus, Apollo.

Les autres dieux passaient pour des divinités moyennes, célestes, terrestres, aquatiques el infernales, auxquelles l’on confiait le gouvernement de certaines parties de l’univers. 11 y en avait d’autres que l’on ne reconnaissait que pour des dieux nouveaux qui avaient été ou engendrés des hommes et des dieux, ou déifiés par l’apothéose, à cause des bienfaits que l’on en avait reçus. Ces dieux s’appelaient indigetes , semidei. Tels étaient Hercule, Castor, Pollux, Esculape, et tous ceux que leurs mérites avaient élevés au ciel. Sur quoi Cicéron dit agréablement que le ciel est peuplé du genre humain. Il y en avait encore d’autres que l’on ne considérait que comme des dieux ou barbares et étrangers, ou incertains et inconnus, que l’on invoquait d’une manière douteuse, si tu es dieu, si tu es déesse, ou en général, sans les nommer, comme fait le bouffon comique de Plaute : Fassent, dit-il, tous les dieux grands et petits, et les dieux des pots ( Plaut ., Cist. act. n), etc. Ce sont ces divinités qu’Ovide appelle la populace des dieux (Ovid. , in Jbin.), les Faunes, les Satyres, les Lares, les Nymphes.

De tous ces dieux, il y en avait de bons, dexlrcs, et de mauvais, sinistres, auxquels on sacrifiait afin qu’ils ne fissent point de inal (Aul. Gell., lib. y, cap. 12). Ces divinités hautes, moyennes et basses, n’étaient pas toutes également vénérées : on rendait à celles du premier ordre un culte suprême et universel, à celles du second un service subalterne. Que l’on adore, dit Cicéron, les dieux et ceux qui ont toujours été estimés célestes , et ceux que leurs mérites ont élevés au ciel ( Cicero , de Lcg.,lib. n). Mais pour les dieux inférieurs , étrangers, incertains el

particuliers, on ne leur déférait qu’uu honneur arbitraire, ou proportionné à leur faille pouvoir, qui ne s’étendait que sur certaines parties du monde, dont on leur avait donné le gouvernement

Quos quoniam cœli nondum dignamur honore.

Quas dedimus certe terras, habilare sinamus.

(Ovid., lib. i Metam.)

Je ne dirai rien de cette multitude de divinités païennes dont le seul nom est ridicule : tels étaient les dieux Y agitanus , Robigus , Picus, Tiberinus , Pilumnus , Consus; telles étaient les déesses Cloacina, Educa, Potina , Volupia, Febris, F essonia, Flora, etc. Je ne vous en rapporterai point mille histoires absurdes, pour vous prouver que ce que l’on contait des dieux ne venait que des fictions des poètes, que le peuple, naturellement superstitieux, avait adoptées comme conformes à ses préjugés.

Ce n’est pas que je prétende que le paganisme ait toujours été si grossier : il a eu ses degrés de corruption. Le monde est tombé dans le délire à proportion de sa vieillesse. Il semble que les Chaldécns et les Sabéens après le déluge, même avant Abraham, qui avait été nourri dans leur superstition, aient eu pour divinités suprêmes, le Soleil , qu’ils adoraient sous le nom de Baal-Peor, de Bel, de Moloch ; et la Lune et les Etoiles; et pour représenter et se rendre ces divinités propices, ils érigeaient au Soleil des images d’or, el à la Lune, d’argent ; ils leur offraient des fruits de la terre , des pommes, du vin, de l’huile, et particulièrement des chevaux au Soleil, comme le pratiquaient les Perses, au rapport d’Hérodote. Et ce furent ces dieux étranges que Tharé , père d’Abraham , et Nachor, servirent, habitant au delà du fleuve ( Jos . xxiv, 2 ; Gen. xi, 31). C’est aussi en ce sens que la ville d’où Tharé, Abraham, Loth et Sara sortirent , est appelée 1 ’Ur des Chaldéens, c’est-à-dire, feu, ou lumière, parce que le feu céleste y était adoré.

Quoi qu’il en soit, il paraît par plusieurs passages de l’Ancien Testament que le culte du Soleil, de la Lune et des Etoiles a été très* ancien et très-universel, Dieu l’y ayant sévèrement défendu. C’est pourquoi Job, qui peut avoir été le contemporain d’Abraham, et qui habitait sur les limites de la Chaldée vers la pariie septentrionale de l’Arabie déserte, proteste de son innocence à cet égard.

Des Chaldéens et des Sabéens l’idolâtrie est descendue aux Egyptiens : car, quoique la plupart des historiens profanes aient cru que l’Egypte était la patrie de leurs dieux et la source de leur théologie, l’histoire sacrée nous oblige de remonter plus haut. Les Egyptiens ont été, aussi bien que les Chaldéens et les Sabéens, particulièrement adonnés au culte du Soleil , de la Lune et des Etoiles : Ils adoraient le Soleil sous le nom d'Osiris, et la Lune sous celui d'Isis , selon Diodore de Sicile (Lib. i Iiibliolh.); ils les croyaient éternels , et leur attribuaient un pouvoir suprême, abusant peut-être de ce

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passage du livre de la Genèse où il est dit que les deux grands luminaires présideraient au jour et à la nuit ( Genes . i, 16, 18).

Les Israélites mêmes n’ont pas toujours été exempts de cette idolâtrie, comme cela se prouve par la piété du roi Josias, qui ôta les chevaux que les rois de Juda avaient placés à l'honneur du Soleil, et qui brûla au feu les chariots du Soleil (IV Reg. xxiii, 11). Si vous en voulez d’autres exemples, prenez la peine de lire Jérémie et Ezéchiel ( Jerem . xliv, 17, 18 ; Ezech. vin, 14, 16). Pour ce qui est des astres, les Egyptiens les vénéraient extrêmement, parce qu’ils les prenaient pour autant d’intelligences qui influaient sur chaque partie du monde, et dont ils prétendaient que l’observation leur découvrait l’avenir et une inGnité de secrets.

Outre les corps célestes, qui passaient parmi eux pour les premières divinités , iis déifièrent aussi les corps terrestres, les éléments, le feu, l’air, l’eau, la terre, et ensuite les hommes, leurs rois, et en général tous ceux qui leur avaient procuré quelque bien. Enlin ils tombèrent dans la plus honteuse de toutes les idolâtries, en adorant non-seulement les animaux, et particulièrement le bœuf Apis, sur lequel il est assez probable que les Israélites forgèrent le veau d’or ; mais aussi les créatures insensibles, comme les fruits et les herbes.

Porrum el cæpe nefas violare et fi angere morsu.

O sanctas genles quibus liæc naseuniur in tiortis

Rumina!

(Juvenal., sat. 15.)

Des Egyptiens, les Grecs empruntèrent la plupart de leurs dieux et de leurs mystères. Tout ce qui leur venait d’Egypie leur était sacré. C’est ce que la plupart des philosophes et des historiens nous apprennent , et particulièrement Hérodote, Diodore de Sicile, et Plutarque. De là vient qu’il n’y avait point en Grèce' de vraie sagesse, si elle n’avait été tirée d’Egypte. 11 fallait pour cet effet que les philosophes y allassent pour en étudier les mystères : tels furent, selon Plutarque, Solon, Thalès, Platon , Eudoxe, Pythagore, Lycurgue, qui transplantèrent en Grèce les dieux et les cérémonies égyptiennes ( Plutarch ., de Isid. et Osir.).

Or, comme il n’y a point eu de peuple plus fertile en Gelions que les Grecs , ils ne se contentèrent pas d’avoir adopté les dieux d’Egypie, ils en inventèrent encore de nouveaux, el leur attribuèrent une inGnité de crimes el d’impertinences : tels étaient un Saturne, un Jupiter, un Neptune, un Pluton, une Junon, une Vénus, etc., qui, quoique originaires d’Egypte quant à la chose, reçurent une forme purement grecque.

Enûn, Monsieur, les Romains, après avoir affermi leur liberté sous le règne de Nuina, songèrent à chercher des dieux; il leur était assez difficile d’en inventer de nouveaux, les Egyptiens et les Grecs ayant fait autant de dieux qu’il y avait presque de créatures : Aussi se contentèrent-ils d’abord de certaines divinités choisies. Mais à proportion de leur

agrandissement,ils en accrurent le nombre. De là vient que, comme il n’y a point eu d’empire aussi étendu, il n’y en a point eu qui ail adoré autant de dieux. Leur Panthéon en renfermait un nombre infini ; en sorte que Rome a été l’égout de l’idolâtrie de tous les siècles, et que ce que chaque nation adorait de plus monstrueux s’y trouvait réuni et servi avec plusieurs autres divinités extravagantes que les Romains avaient eux-mêmes inventées.

Ainsi vous voyez, Monsieur, que l’idolâtrie a eu divers degrés. D’abord l’on a servi le Soleil comme le Dieu suprême, et la Lune, et les Etoiles, croyant que ces corps célestes étaient adorables, à cause de leur excellence et de leur utilité. Ensuite on déiGa les éléments et les hommes, et enfin l’on vénéra les créatures les plus v:les. C’est particulièrement de cette espèce d’idolâtrie , que les Grecs el les Romains ont outrée, que je vous ai donné un exposé succinct, afin que l’on ne m’accuse pas d’avoir fait le paganisme moins laid qu’il ne l’est en effet.

J’avoue que si l’on s’arrêtait àla superGcie des choses, rien ne paraîtrait plus ridiculo et plus opposé au sens commun que le paganisme. Mais quand on pense que ces gens, quoique sans révélation, étaient cependant hommes comme nous, intelligents et raisonnables, il semble que l’on doit suspendre son jugement, jusqu’à ce que l’on ait examiné la chose de plus près.

En effet, quand on pose pour principe général que les hommes naissent tous avec une certaine notion de la Divinité que l’on appelle idée, qui n’est autre chose qu’un caractère indélébile que Dieu grave dans leurs entendements, qui leur en exhibe la nature et les perfections lorsqu’ils y réfléchissent , on ne saurait croire qu’ils n’y aient fait quelquefois attention. Car autrement cette impression que Dieu leur a donnée de luimême, par laquelle il a manifesté en eux ce qui se peut connaître de lui (Rom. î, 19), no pourrait aggraver leur condamnation, s’ils n’en avaient abusé, et ils ne pourraient en avoir abusé s’ils n’avaient connu Dieu, et s’ils n’avaient par conséquent été éclairés d’une lumière interne et naturelle , qui , quoiqu’elle ne fût pas salutaire, leur aurait cependant suffi, s’ils l’avaient consultée, pour leur montrer combien il était extravagant de changer la gloire de Dieu incorruptible en la ressemblance et image de l'homme corruptible , et des oiseaux, cl des bêles à quatre pieds, et des reptiles (Rom. i, 23). Et c’est par celle notion naturelle que lés Gentils font naturellement les choses qui sont de la loi, montrant l'œuvre de la loi écrite en leur cœur (Rom. n, 14, 15) , Dieu leur ayant donné celle connaissance comme un frein pour retenir l’impétuosité de leurs passions et de leurs convoitises.

Mais il est bon de considérer cette idée en elle-même, avant de venir à l’abus que l homme en a fait. Dieu a produit lui-même cette idée dans l’homme; il a voulu que, outre le témoignage extérieur des créatures, qui lui est comme un admirable tableau où

il s’est rcprésenlé, l’homme en portai un anire intérieur, d’autant plus excellent qu’il a été créé à son image et à sa ressemblance. C’est pourquoi il ne peut être de lui-même que droit et entier, Dieu ne pouvant tromper sa créature. Et ainsi cette notion, qui ne vient pas seulement de l’impression des objets naturels, mais immédiatement de Dieu en l'homme, est le premier et le plus parfait linéament de son image, n’ayant point permis que le péché en ait tellement effacé les traits , qu’il ne lui soit resté une idée capable de lui faire connaître son Créateur, pour rendre sa conviction entièrement inexcusable, parce que, ayant connu Dieu, il ne l’a pas glorifié comme Dieu.

Et c’est ce qu’il est bon d’observer en second lieu. Car on ne prétend pas que cette idée ait toujours été tellement rayonnante en l’homme, qu’elle ait dissipé tous ses faux préjugés. 11 est trop souillé. Tout ce qui passe par ses facultés en contracte le vice ; et si, dans l’état d’innocence, nos premiers parents purent agir contre les notions vives et le témoignage intérieur de leur conscience, que ne feront point des païens, dont l’entendement a été rempli de ténèbres, et que Dieu a abandonnés à la vanité de leurs imaginations? En effet il ne faut que lire leur théologie pour y remarquer une grande corruption. Ce bon principe qui leur était resté du débris de la droite raison a été comme offusqué en eux par leurs préjugés.

Cette extinction n’a pas cependant été si totale, que l’on n’y entrevoie quelque lueur de celte idée. Si les païens se sont imaginé une infinité de dieux, cela même prouve qu’ils ont eu l’impression d’un Etre supérieur , quoiqu’ils aient erré dans le choix, et dans les propriétés qu’ils lui ont attribuées, et qu’ils aient multiplié l’objet de leur cu!tc.

Outre cette notion générale de l’existence de Dieu, il est certain que les païens n’ont pas tous ignoré les propriétés divines. J’avoue que le vulgaire naturellement esclave de ses préjugés, et que quelques philosophes adonnés au vice, n’ont pas raisonné aussi juste qu’ils auraient pu faire , s’ils avaient pu consulter sans passion cette révélation intérieure de ses perfections que Dieu avait gravée en leur cœur. Mais il est sûr que la plupart des hommes éclairés du paganisme, lorsqu’ils ont parlé sérieusement , se sont exprimés d’une manière moins grossière ; et s’il semble qu’ils se soient quelquefois abandonnés au torrent des superstitions populaires, c’est qu’ils ont cru qu’elles étaient nécessaires pour retenir le peuple dans l’obéissance, et lui donner plus de vénération pour ses princes, que l’apothéose mettait ordinairement après leur mon au nombre des dieux. C’est ce que nous verrons plus amplement dans la suite.

Cette vérité , que les païens n’ont pas entièrement ignoré les propriétés divines, est

si universelle, que vous n’avez qu’à ouvrir leurs livres pour l’y apercevoir. Je ne rapporterai point ici les témoignages d’Hermès Trismégiste , parce que cet auteur vous est suspect, à cause de sa trop grande clarté : je me contenterai donc de vous alléguer quelques passages des auteurs les plus approuvés du paganisme sur celte matière.

Pylhagore en parle expressément. Cicéron nous enseigne quel était son sentiment sur la Divinité. C'est, dit-il, un Esprit qui est répandu par toutes les parties du monde (Cicero, de Nat. deor. lib. i ). Plutarque et Clément d’Alexandrie lui prêtent ce langage : « II n’y a qu’un Dieu, non plusieurs, comme quelques-uns le croient, en lui ôtant le gouvernement du monde ; mais il est tout en tout , il est le tempérament de tous les siècles, la lumière de toutes les puissances, le principe de toutes choses; il est le (lambeau du ciel, le Père, l’âme, la vivification et le mouvement de l’univers.»

Vous savez aussi que Socrate fut condamné à la mort parce que, enseignant l’unité de Dieu, il détruisait les dieux d’Athènes. Platon, son disciple, le plus sage des philosophes, a suivi l’opinion de son maître sur cette importante vérité. Tu apprendras par ceci, dit-il dans sa 13e épître à Denis, si j'écris sérieusement ou non; quand j'écris sérieusement, je commence mon épître par un seul Dieu ; sinon, par plusieurs. De là vient qu’il ne dit pas : S'il plaît aux dieux; si les dieux sont présents ; mais qu'il plaise à Dieu; Dieu sait; Dieu fait. Et c’est en ce sens qu’il appelle Dieu, le Père de l'univers, Celui qui existe. En plusieurs lieux il nomme Dieu le commencement, le milieu, la fin, par lequel , à cause duquel, pour lequel sont toutes choses , le gouverneur de l'univers, de tout ce qui est et de tout ce qui sera , le bien, l'idée de tout bien.

Aristote , quoique fort obsçur sur ce sujet en la plupart de ses ouvrages, découvre cependant assez son sentiment dans son abrégé de philosophie, qu’il dédia à Alexandre le Grand. « Dieu, dit-il, conserve ce monde et cet ordre de toutes choses. Or, ce qu’il y a de grand au monde est le siège de Dieu. 11 n’y a rien dans la nature qui soit suffisant , si elle n’est assistée de son secours. Il est le Père des dieux et des hommes, le Créateur et le Sauveur de toutes les choses dont le monde est composé. Cependant il ne pénètre point et n’entre point en elles; mais cette force et cette providence qui réside aux cieux s’étend à tout. 11 remue le ciel, le soleil, la lune; il conserve les choses terrestres; enfin ses soins et sa providence s’occupent à faire que toutes choses, en général et en particulier, fassent ce qui convient à leur nature ( I). »

Cicéron, qui a suivi la doctrine de Platon en plusieurs points , est aussi entièrement conforme à son sentiment sur la Divinité, particulièrement dans ses livres de la Nature

(fr èc ^r'Sl0lC’ cn Sün '‘'rc Monde, que saint Justin Martyr appelle son Abrégé de philosophie ( Cohort.ad

TRAITE HISTORIQUE DES DIEUX ET DES DEMONS DU PAGANISME

des dieux. « 11 n’y a rien, dit-il ( Lib . n) , de plus excellent que Dieu ; il faut donc nécessairement qu’il gouverne le monde. Dieu n’obéit ni n’est point assujetti à la nature ; il gouverne lui-même toute la nature. » Et en définissant la nature de Dieu, il dit : « Ce Dieu que nous concevons ne peut pas être autrement conçu qu’une certaine intelligence dégagée, libre , séparée de tout assemblage mortel, sentant et mouvant toutes choses. » Sénèque en eigne celte vérité en plusieurs endroits de ses ouvrages ; « Tu ne connais pas, dit-il en parlant de la mort prématurée, Ion auteur et la majesté de ton juge, le gouverneur de la terre, du ciel, le Dieu des dieux, de qui ces divinités que nous adorons ont été produites ( Senec ., de Immat. Morte; apud Lact. lib. i). »

De là vient que les Pères de l’Eglise n’ont pas manqué de rétorquer contre les païens leur sentimeut de la Divinité, pour les convaincre que ces autres dieux qu'ils avaient forgés répugnaient à leurs idées de l’unité, de la puissance et de la providence de Dieu : « Quand nous vous accorderions , dit Terlullien, que vos dieux fussent de vraies divinités , n’avoueriez-vous pas, selon l’opinion commune, qu’il y a un Dieü plus grand et plus puissant qu’eux, qui est comme le prince et l’auteur de l’univers, pourvu d’une puissance et d’une majesté infinies. Car plusieurs ont celle opinion de la Divinité, qu’à un seul Dieu appartient la puissance souveraine , et qu’il commet l’exercice de ses fonctions à tous les autres dieux; et c’est ce que Platon a voulu figurer quand il a écrit que le grand Jupiter est dans le ciel accompagné d une armée de dieux et de démons. »

(1). Tous pouvez dire , ajoute-t-il

tout de suite, qu’il finit faire honneur aux officiers et aux lieutenants du prince, de même qu’au prince dont ils représentent la majesté ( Tertull Apol. cap. 24). Lisez la suite, Monsieur, car je n’ai pas dessein de faire de ces sortes de digressions.

Je ne vous parlerai point des poêles, d’un Orphée, d’un Sophocle, d’un Piaule, d’un Horace, d’un Ovide, d’un Sénèque, d’un Lucain et de tant d’autres, qui, quoique fertiles en fables, ont cependant entrevu ces vérités naturelles. Je vous renvoie à Lactance et à du Plessis-Mornay qui pourront vous en apprendre davantage {Lact., lib. i; du Plessis, cap. 3 de V erit. relig. Christ.).

Cependant vous ne serez peut-être pas fâché que je pousse cette réflexion plus loin. Elle pourra servir à montrer combien les hommes instruits du paganisme étaient éloignés de la superstition vulgaire au sujet de leurs dieux.

Les plus sages d'entre les Grecs s’en sont moqués. Sans vous parler de Sacrale et de Platon , que nous avons déjà allégués, Isocraie en décrie les turpitudes et l’impiété dans une digression qu’il fait exprès dans son panégyrique deBusiris. « Mais toi, dit-il, tu as suivi sans aucune raison les blasphè-

(1) Nous retranchons ici deux lignes, où l’auteur dit qu’on pourrait établir, louchant la pluralité des dieux, un

mes des poètes, qui disent que les enfants des dieux immortels ont commis et souffert des choses plus atroces que les fils des hommes les plus scélérats. Us ont inventé louchant les dieux des fables que personne n’oserait avancer conlre ses ennemis; car ils leur ont reproché, non-seulement leurs larcins, leurs adultères et leur esclavage parmi les hommes, mais même ils ont imaginé qu’ils avaient dévoré leurs propres enfants, tué leurs pères, violé leurs mères, et commis d’autres aclions horribles ( Isocr ., Ilusir. Laits). »

Cicéron, qui a composé trois livres exprès de la Nature des dieux, s’élève vivement conlre la crédulité de ceux qui leur avaient attribué les vioes des hommes. « Les poètes nous ont montré les dieux enflammés et furieux de convoitises ; ils nous ont fait voir leurs guerres, leurs combats, leurs plaies; bien plus, il nous ont raconté leurs haines, leurs dissensions, leur naissance, leur mort, leurs plaintes, leurs lamentations, leurs cupidités éhontées, leurs adultères, leurs liens, leur commerce avec le genre humain, les mortels engendrés de l’Immortel {De Nul. deor. lib. î). » C’est ce qu’il répète ailleurs, presque dans les mêmes termes : « Ne voyezvous pas, dit-il, comment la raison a passé des objets sensibles , qui ont été utilement inventés, aux dieux que l’on a forgés? De là sont nées des opinions fausses, des erreurs sanguinaires et des superstitions ridicules. Car la forme et l’âge, les habiiudes et jusqu’aux costumes des dieux sont connus : tout cela a été façonné à la ressemblance de la faible nature humaine. On nous les montre avec des esprits troublés ; nous voyons les passions, les chagrins, la colère des dieux ; et même les dieux n’ont pas été exempts de ^guerres et de combats, si l’on en croit la Fable : c’est ce qu’on voit dans Homère, nonseulement quand chaque moitié des dieux prend parti dans les deux armées ennemies, mais encore à propos de la guerre qu’ils eurent à soutenir contre les Titans et les Géants. On dit et l’on croit très-sottement ces choses, et elles sont pleines de vanité et de la plus déplorable légèreté {Ibid., lib. n).»

Et ne croyez pas que ce soient les dieux les moins vénérés à qui Cicéron fait allusion dans ces passages : il ne pardonne pas même à l’enfance du grand Jupiter. Car, parlant d’un certain bocage vénéré, il dit en se moquant : a Voici le bocage de Jupiter, religieusement gardé dans ces environs; voyez le dieu Liant, assis sur le sein de la Fortune et cherchant la mamelle; il est Irès-chastemeut et très-saintement vénéré par les matrones {Ibid., lib. î). » Et dans ses livres des Lois et des Tusculanes, il ne craint point de dire : « Si je viens à fouiller dans les antiquités des Grecs, ces dieux mêmes que nous tenons pour les plus grands se trouveront sortis d’entre nous. Si vous eu douiez, demandez-nous quels sont ces sépulcres que l’on montre en Grèce ; souvenez-vous quels en sont les mystères, vous qui y participez,

juste parallèle entre le paganisme et l’Eglise Romaine (Kdiî.)

et vous trouverez que ce que je dis va encore plus loin. »

Sénèque, ce grave stoïcien, plaisante d une manière fort profane sur son Jupiter : « Si donc, dit-il, Jupiter vit, pourquoi celui qui était si lascif chez les poêles a-t-il cessé d’engendrer? Est-ce parce qu’il est devenu sexagénaire, ou que la loi Papia l’a boucle ? ou aurait-il obtenu la loi des trois enfants? Ou enfin lui serait-il venu à l’esprit : Attends d’un autre ce que tu as fait à autrui, craignant qu’on ne le traitât comme il avait luimémetraité Saturne {Senec.,apud Lact.Jih. i, cap. 16) ? » Or, il est bon de savoir, pour l’intelligence de ce passage, que celte expression de fibulnm imponere, que j’ai traduite par celle de boucler, est métaphorique, pour signifier la défense de Sa loi Papia aux vieillards de se marier, à moins que ce ne fût à des femmes d’un âge proportionné au leur, ce qui les empêchait d’avoir des enfants. Et pour ce qui est de la loi des trois enfants, elle consistait dans les privilèges et les immunités que l’on accordait en faveur de la fécondité de ceux qui avaient trois fils. Appliquez, Monsieur, ces idées de Sénèque à Jupiter, et vous trouverez qu’il permet que l’on conçoive ce Dieu suprême sous l’idée d’un pauvre vieillard trop heureux de jouir îles immunités romaines.

Plutarque, en une infinité d’endroits, traite de fictions les contes que l’on débitait sur les dieux, particulièrement dans son traité des Oracles , où il fait dire à Cléombrotus : « C’est une moquerie , mon ami , de dire qu’Apollcn, pour avoir tué le Dragon, ait été contraint de s’enfuir jusqu’aux extrémités de la Grèce pour être réhabilité et purifié, et que là il ait fait quelques offrandes et quelques effusions, comme font les hommes lorsqu’ils veulent apaiser la colère des démons que nous appelons Alasloras et Palamneos, c’est-à-dire poursuivant la punition et la vengeance des crimes dont la mémoire dure éternellement {Des Oracles qui ont cesse). » Dans ce même traité, il considère le Jupiter d'Homère comme une pure fiction; car, après avoir dit que les dieux sont entièrement libres, sans que personne leur commande, qu’ils gouvernent le monde avec la nature, il ajoute : « Car le Jupiter d’IIomère ne porte guère sa vue plus loin que de la vil e de Troie jusqu’au pays de Tarse et des Scythes errants le long des bords du Danube. Mais le vrai Jupiter a le pouvoir de se porter d’un monde à l’autre, conformément à sa majesté suprême; non qu’il regarde hors de lui-même ou en un vide infini, et qu’il se contemple soi-même et non autre chose , comme quelques-uns l’estiment ; mais il considère les actions des hommes et des dieux, les mouvements et les révolutions des astres. » El c’est ce Jupiter qu’il venait d’appeler un Dieu souverain, le gouverneur de l univers, pourvu de toute intelligence et de toute raison, le Seigneur et le Père de toutes choses.

Fixons-nous, Monsieur, à ce peu de passages; car nous n’aurions jamais fait, si

nous entreprenions d’extraire les sentiments de tous les auteurs païens sur cette matière. Vous pouvez conclure de ceux que je viens de citer quelle était leur vénération pour leurs dieux. II y a du plaisir aies voir leur insulter. S’ils n’ont point fait grâce à Jupiter, quelle aura été leur licence à parler des autres divinités I

Aussi je ne trouve point étrange que les païens maltraitassent leurs dieux; car, à proprement parler, ils n’étaient dieux qu’autant qu’il leur plaisait. Le sénat et les consuls étaient les souverains arbitres de la Divinité et du culte qu’on lui déférait; et comme de nouveaux décrets détruisaient les premiers, les dieux qui ne subsistaient que par leur vertu étaient assez souvent révoqués pour en mettre d’autres à leur place. « Les consuls, dit Tertullien , en vertu de l’autorité du sénat, bannirent de Rome et de toute l’Ualie le père Bacchus avec toutes les cérémonies que l’on faisait en son honneur. Les consuls Pison et Gabinius défendirent déplacer dans le Capitole Sérapis , Isis, Harpocrate, et celle idole qui avait une tête de chien ; c’est-à-dire qu’ils les chassèrent du palais des dieux : iis leur ôtèrent leurs honneurs divins, et firent abattre leurs autels pour réprimer les désordres des superstitions vaines et honteuses ( Terlul ., Apol. cap. 6).» Mais quelque temps après le sénat rétablit ces dieux en leur dignité et les fit participants de la plus haute majesté. C’est ce qui fait dire agréablement à ce Père : La condition de chacun de vos dieux dépend de l'approbation du sénat; celui-là n’est pas dieu pour qui les hommes n'ont point opiné et qui a été condamné par leur avis [Ibid., c. 13).

Je ne saurais m’empêcher de vous dire ici quelque chose de la profanation que l’on commettait contre les dieux en maltraitant leurs images : car , quoique les païens n’aient jamais cru que le bois, la pierre et les métaux fussent de vraies divinités, comme le prouvent plusieurs passages des Pères de l’Eglise, qui, au lieu de se prévaloir do leur stupidité à déifier des créatures insensibles, leur font dire au contraire (\u’ils ne craignent pas les images, mais ceux à la ressemblance de qui elles ont été faites ( Laçt ., lib. ii, cap. 2; Eus., Præp. lib. iv ; Arn., lib. vi ; Orig., contra Cels. lib. vu; Aug.,in psal. exin) , ces mêmes païens croyaient cependant que les injures qu’on leur faisait rejaillissaient sur les divinités qu’elles représentaient.

Or, on ne peut rien concevoir de plus indigne que la manière dont ils traitaient leurs idoles. Je ne parlerai point d’Ochus , roi des Perses, qui tua le bœuf Apis et le mangea avec ses amis {Plut., delsid. et Osir.), parce que l’on pourraitdemander si ce bœuf était ou un simple hiéroglyphe, ou le dieu même des Perses. Quoi- qu’il en soit, c’était une extrême profanation de faire d'un animal si sacré un repas à ses amis. Denis , roi de Sicile , n'ctail pas p us favorablement prévenu en faveur des dieux de la Grèce et de leurs images.' Comme il ne manquait pas

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d’esprit , il apostropha agréablement Jupiier Olympien pour s’approprier ses riches dépouilles : «Je te plains , lui dit-il, d’être toujours chargé d’un habit d’or; il t’est trop pesant en été, et trop léger en hiver; prends plutôt cet habit de laine, qui le sera commode en l’une et l’autre saison ( Am., lib . vi, et Lad., lib. h, cap. 4). » Ce fut ce même prince qui , ne pouvant souffrir qu’Esculape, fils d’Apollon, portât une barbe d’or longue et épaisse , pendant que son père paraissait comme un jeune homme sans barbe, la lui arracha, disant : « Que peut-on voir de plus malséant qu’Esculape, fils d’Apollon, ait le menton chargé d’une barbe philosophique, et qu’Apollon ne paraisse que comme un jouvenceau sans barbe [Am. et Lacl., ib .)? » il poussa encore la profanation jusqu’à prendre des mains des idoles des coupes et des ornements d’or et d’argent , parce que, disait-il, il ne faut rien refuser de la main des dieux.

Nous lisons aussi que Caligula outragea les dieux de la Grèce de la manière la plus cruelle: «car, dit Suétone, il commanda que l’on apportât de Grèce les images des dieux célèbres par leur culte et par leur art, entre lesquelles était celle de Jupiter Olympien , et il les fit décapiter pour y mettre sa tête ( Suet ., lib. iv, cap. 22). »

Vous direz apparemment qu'il ne faut pas s’étonner que ces princes, qui étaient des tyrans, aient eu si peu de vénération pour les dieux; qu’étant les oppresseurs de la liberté et de la religion , leur exemple ne prouve rien. Mais il est étrange que le sénat, les prêtres , les peuples ne se soient pas soulevés contre cette impiété. Vous les voyez tous se liguer contre la tyrannie de leurs rois et de leurs empereurs, les massacrer quand ils foulent aux pieds leurs privilèges ; ici au contraire ils demeurent tranquilles, lorsque l’on détruit leur religion , la chose du monde à laquelle les hommes sont le plus attachés.

Mais choisissons un exemple décisif, cYst celui de César : les armées navales de Sextus Pompée et les tempêtes ayant dissipé ses deux flottes, il s’écria : Je vaincrai, en dépit de Neptune l et afin de montrer combien il méprisait les dieux, il jeta par terre l'image de ce dieu pendant la célébration des jeux circulaires où l'on portait en pompe les images des dieux pour les renüre témoins de cet honneur [ Sueton ., lib. n, cap. 16).

Disons encore quelque chose de plus général. Les peuples n’ont pas toujours été si religieux qu’ils n’aient maltraité les dieux et leurs images, surtout quand ils n’en étaient pas exaucés. Le dieu Pan, extrêmement vénéré des Arcadiens, était souvent exposé à leur mauvaise humeur; car « si, après avoir fait des sacrifices à son idole pour rendre leur chasse heureuse , elle ne répondait pas à leur attente, ils faisaient bonne provision d’oignons qu’ils lui jetaient à la tête ( Theocr . in Thaï.). »

C’est à peu près la même impiété que Lactancc attribue aux habitants de Linde,

üol

dans l'ilc de Rhodes. En célébrant la fête d’SIcrcule, leur dieu tutélaire, « c’était à qui vomirait le plus d’injures et d’imprécations contre son image , et s’il échappait à quelqu’un de dire une bonne parole, le mystère était gâté [Lad., lib. i, cap. 21). »

Les poêles surtout se sont distingués à décréditer les images des dieux par leur licence ordinaire. 11 n’y a rien de plus fréquent dans leurs écrits. Horace, partout ingénieux, fait parler l’image de Priape , faite de bois de figuier, d’une manière peu décente à la majesté d’un dieu tel que Priape.

Olim Iruncus eram liculnus, inutile lignum;

Cuin faber, incerlus scainrimn faceretne Priapum,

Maluit esse deum. Deus inde ego, furum aviurnque

Max'rna formido.

Quis non sit tanto hoc custode securus?

( ïlotat ., Serm. lib. i, satyr. 8.)

Les peuples étaient aussi souvent d’humeur à voir des spectacles où l’on introduisait leurs dieux traduits en comédiens et en scélérats, et à écouler les plaisanteries de leurs poêles qui tournaient en ridicule ce qu’il y avait de plus sacré. Lactance parle d’un poète qui décrivit en vers le triomphe de Cupidon : ce petit dieu y paraît partout en triomphateur ; les dieux les plus puissants s’y soumettent à son empire : car, après y avoir fait l’énumération de leurs amours, il les expose comme en spectacle. Le grand Jupiier y est traîné , enchaîné avec les autres dieux , devant le char triomphal de Cupidon [Lad-, lib. i ,cap. 11). C’est dommage, Monsieur, que ce poème ne s’est point conservé jusqu’à nous.

Je ne donne ce peu d’extraits que comme des exemples de la licence avec laquelle les païens insultaient à leurs dieux. Leurs livres en sont tous remplis ; c’est pourquoi je n’insisterai pas davantage à prouver une chose si connue et que vous savez mieux que moi.

Je ne puis cependant laisser cette matière sans vous parler des peines que 1rs hommes éclairés du paganisme ont décernées contre les auteurs de ces divinités , je veux dire contre les poêles qui, en forgeant toutes ces chimères, ont séduit le peuple : Poelœ perniciosi sunt , qui incautos animos facile irretire possunt suavitate sermonis et carminum dulci modulalione currentium [Lad., lib.

cap. 11). Ils méritaient bien une punition exemplaire.

Voici comment Isocrate s’en exprime :

« Ils n’ont pas encore souffert les peines qu’ils méritent, mais ils n’en ont pas cependant été entièrement exempts : caries uns ont été vagabonds et pauvres , les autres exilés de leur patrie , et en guerre perpétuelle avec leurs familles ; cl quant à Orphée, le principal auteur de ces fables, il mourut déchiré par morceaux. C’est pourquoi, si nous sommes sages , nous n’imiterons pas leur folie [Isocr., I^aus Busir.). »

Nous lisons aussi dans Porphyre que Pythagore disait que les âmqsdes poêles étaient pendues à un arbre, environnées de tous

cAtcs de serpents , pour les punir de leurs fictions pernicieuses. De là vient que Platon les a exclus de sa République (Plato, Polit.); et qu’Aristole veut que l’on ne parle aux enfants de leurs fictions qu’avec beaucoup de précaution ( Arist ., lib. vu).

Mais tous les païens traitaient-ils ainsi leurs dieux? Non, sans doute. Le peuple, en général, les a superstitieusement vénérés ; mais les philosophes s’en sont moqués : ils n’ont pas été assez stupides pour croire à ces divinités monstrueuses. 11 est bien vrai que, pour ne pas passer pour des profanes , ils se sont servis des expressions populaires ; ils ne se sont opposés au torrent qu’avec précaution, et s’ils n’ont pas entièrement condamné les dieux , i's ont bien su les dépouiller de leur ridicule et les réduire à une forme moins bizarre. La chose mérite bien d’être plus particulièrement examinée; c’est pourquoi nous la prendrons dans son principe.

On sait combien les Egyptiens étaient mystérieux. Leur philosophie et leur théologie ne consistaient qu’en certaines figures hiéroglyphiques qui n’étaient entendues que de peu de personnes initiées aux mystères. C’était meme chez eux une espèce de profanation d’expliquer les mystères en termes intelligibles. Tout y était voilé d’un grand nombre d’emblèmes et d’énigmes dont on ne pouvait acquérir l’intelligence qu’après plusieurs années d’une extrême application.

Plularquenous en donne plusieurs exemples. « On voyait, dit-il, en la ville de Sais, l’image de Pallas avec cette inscription : Je suis tout ce qui a été et ce qui sera jamais ; il n'y a eu encore aucun homme mortel qui ait levé mon voile (Plut., de Isid. et Osirid.). » Le nom même du dieu Àmoun, que les Égyptiens vénéraient exlraordinairement, et d’où les Grecs ont dérivé leur Jupiter Ainmon , est un terme égyptien qui signifie , selon Manéthon , caché. « Voilà, ajoute Plutarque, combien les Egyptiens étaient réservés et attentifs à ne point profaner leur sagesse en divulguanlce qui appartient à la connaissance des dieux ( Plut.,ibid .). » Ainsi il est assez probable que les Egyptiens n’ont pas effectivement adoré les singes, les chats, les crocodiles , les souris , etc., comme autant de dieux. « Peut être, dit Rhodiginus , que ces animaux, que les Egyptiens gardaient en leurs temples , avaient quelquesignification mystérieuse (Rliodiq., Lect. Ant., lib. xvi, cap. 5). » Et Ammien-Marcellin reconnaît que ces bêles et ces lettres étaient inintelligibles auc Latins (Amm. Marc., lib. xxu, cap. 15). C'est pourquoi Hérodote a remarqué que « toutes choses se faisaient en Egypte avec une extrême confusion, au rebours et contre la coutume de toutes les nations (Herod., Eut. 2). »

Plutarque, aulivre alléguéci-dessus, après avoir expliqué plusieurs figures hiéroglyphiques des Egyptiens , avertit celui qu’il lait parler que, « quand il entendra de semblables fictions . il ail à se ressouvenir de ce qui a été dit, et à croire qu’ils ne veulent pas

entendre que jamais il y ait rien eu de semblable : car ils ne veulent pas (c’est un exemple qu’il allègue) que Mercure soit proprement un chien, mais la nature de cet animal qui est de garder , d’être vigilant, sage à chercher, à connaître et à discerner l’ami de l’ennemi. C’est ainsi, ajoute- t-il, qu’en faisant ce discernement , et en t’étudiant à avoir une opinion saine et vraie des dieux , lu éviteras la superstition , qui n’est pas un moindre péché que l’impiété de ne point croire qu’il y a des dieux. »

Il est aisé d’apercevoir où j’en veux venir. Les Grecs , peuple curieux et grand admirateur des mystères d’Egypte , les y ayant appris par leur commerce avec les prêtres et les philosophes, revenaient chez eux l’esprit rempli d’une théologie énigmatique,de figures hiéroglyphiques, de divinités mystérieuses ; enfin d’une religion tout autre qu’elle ne paraissait dans son extérieur , n’y ayant pas même jusqu’à leurs paroles et à leurs explications qui n’eussent contracté l’obscurité égyptienne. Pythagore, par exemple, qui fut disciple d’OEnupheus d’Héliopolis , tira sa philosophie de celle d’Egypte , et cacha sa doctrine sous des paroles figurées et énigmatiques : Ne manger point sur une selle, n'attiser point le feu avec une épée en la maison, etc. (Plut., de Isid. et Osirid.). Tout cela était autant d’axiomes de sa philosophiequ’il avait apprise en Egypte.

Or , vous n’ignorez pas, Monsieur, quelle vénération les Grecs avaient pour leurs philosophes , et particulièrement pour ceux qui étaient versés dans les mystères d’Egypte. On faisait gloire de se conformer à leurs sentiments ; on les rendait les précepteurs de la jeunesse, les arbitres de l’élection des dieux et de leurs cérémonies. Enfin leur influence était si générale que les lois n’avaient point de vertu sans leur approbation. Jugez par là combien il leur était facile d’introduire dans leur pays ce qu’ils avaient apporté d’Egypte ; et cela d’autant plus que la religion des Grecs était dans son principe trèsdisposée à recevoir de nouvelles formes, pourvu qu’elles fussent proportionnées aux préjugés de ces peuples.

Ce fut sur ce préjugé d’une soumission aveugle aux philosophes, que Pythagore établit en Grèce la philosophie d’Egypte : « Car , dit lsocrate , étant allé en Egypte, cl s’étant donné tout entier à la discipline des Egyptiens, il fut le premier qui apporta en Grèce toute leur philosophie. Il fut aussi plus attaché qu’aucun autre tant aux sacrifices qu’aux consécrations dans les temples, croyant que s’il ne pouvait par ce moyen rien obtenir des dieux , il rendrait au moins son nom célèbre parmi les hommes. Ce qui lui arriva ; car il fut si estimé audessus des autres , que tous les jeunes gens désirèrent être ses disciples, et que les vieillards aimèrent mieux lui confier l’éducation de leurs enfants, que de travailler à leur acquérir des richesses ( Isocr ., Busir. La us). »

Cependant , le peuple que la vanité des

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philosophes avail exe!» de la connaissance des mystères , ne s’attachait qu’à l’extérieur ; en expliquant au pied de la leitre tous ces hiéroglyphes, il les adorait aveuglément. Et ainsi il est nécessa're de distinguer exactement la croyance des philosophes et des habiles politiques du paganisme, d’avec celle du vulgaire. Les uns possédaient le principe des choses ; c’éiait un secret qu’ils ne découvraient qu’aux personnes éclairées et qui avaient un intérêt particulier à ne point désabuser les peuples. Les autres , remplis de vénération pour leurs sages et pour leursâ conducteurs, se déchargeaient tranquillement sur eux du soin de la religion; ils ne connaissaient rien que sous l'enveloppe des fables : et comme on ne levait jamais pour eux le voile des mystères, ils s’attachaient avec humilité à certains dehors qui leur paraissaient vénérables, parce qu’ils ne lesentendaient pas. C’a donc été celte ignorance de la signification de leurs mystères qui leur a fait prendre pour des divini • tés réelles ce qui n’était regardé que comme des emb'èmes par les philosophes qui en pénétraient le sens .

Mercure, par exemple, était représenté avec une tête de chien : cet hiéroglyphe venait d’Egypte, et était par conséquent sacré: les philosophes, l’Aréopage ou le sénat, consacrent cette divinité ; on lui érige des statues, on lui fait des sacrifices. Le peuple court à l’encens, contemple ces images, et se forme l’idée d’un dieu sur celle d’un homme avec une tête de chien. Au contraire, ceux qui pénétraient les mystères se moquaient en particulier de la crédulité du peuple ; et, au lieu de s’imaginer un dieu tel qu’Anubis, ils le prenaient pour l’emblème de la vigilance et du discernement , comme Plutarque nous l’a enseigné. De même les philosophes grecs tranférèrent chez eux le dieu Arnoun : ce nom marquait que b* dieu était tout mystérieux ; car ce tenue signifie, selon Manéthon dans Plutarque, caché. Ce que les Egyptiens prirent apparemment de l’Ancien Testament, où le nom de Dieu, c’est-à-dire sa nature, est appelée cachée et inénarrable. De là vient, pour le dire en passant , que ce Dieu Arnoun ou caché des Egyptiens et des Grecs est le même dont saint Paul trouva à Athènes un autel sur lequel était écrit : Au dieu inconnu. Quoi qu’il en soit, on fait de cet emblème un dieu que l’on appelle Jupiter Ammou; le peuple le sert avec une extrême dévotion, il en fait le Père des dieux et des hommes, le Foudroyant, etc. Mais pensez-vous que les hommes éclairés donnassent dans celte superstition? Point du tout. Ils savaient fort bien que Jupiter avait été un roi de Crète, et qu’Amoun était un hiéroglyphe venu d’Egypte. Ainsi ils distinguaient ce que le peuple confondait.

A cette réflexion j’en ajoute une seconde as-ez naturelle, pour montrer comment l’idolâtrie s’est affermie. Il ne faut que réfléchir un peu sur le respect qu’inspire l’an iqnité, particulièrement quand il s’agit de religion. Ce qui était une-fable il y a mille DicnoNN. oes sciences occus.tes. il,

ans s’est impatronisé dans l’esprit commo une chose sacrée. Les mystères d’Egypte, qui étaient enveloppés d’une infinité d’hiéroglyphes pour les rendre plus vénérables, ont pu être entendus des Grecs pendant un siècle ou deux. Mais ils en perdirent l’intelligence à mesure que le temps les en éloigna. Cependant ils en conservèrent religieusement les voiles, ils en retinrent l’extérieur, qu’ils chargèrent de nouvelles fictions.

Fumée, qui nous a donné la traduction d’Albénagoras, dont il dit avoir eu l’original de M. de Lamané, protonotaire du cardinal d’Armagnac, et dont M. Huet a fait un extrait dans son traité de VOrigine fies romans, nous apprend que cet ancien fait dire aux prêtres d’Ammon, « qu’il n’y a qu’un Dieu, dont chaque nation vou'ant représenter l’essence aux simples, a inventé diverses images qui toutes n’expriment qu’une même chose; que leur véritable signification s’é ant perdue avec le temps, le vulgaire avail cru qu’il y avait autant de dieux que l’on en voyait d’images; que de là est venue l’idolâtrie. Que Racchus , en bâtissant le temple d’Ammon, n’y mit point d’autres images que celles de Dieu ; parce que, comme il n’y a qu’un ciel qui n’enferme qu’un monde, il n’y a aussi dans ce monde qu’un Dieu qui se communi que en esprit. 11 en fait dire autant (ajoute M. Huet), et même davantage à de certains marchands égypliens, savoir que les dieux de la Fable marquent U s différentes actions de celte souveraine et unique Divinité qui est sans commencement et sans fin. »

Plutarque censure vigoureusement cet abus : « Comme nous disons (ce sont ses paroles) que celui qui achète les livres de Platon, achète Platon, et que celui qui joue les comédies de Ménandre, joue Ménandre; de même ils appelèrent des noms des dieux leurs dons et les résultats de leur puissance. Mais leur postérité, prenant cela à la lettre et l’appliquant ignoramment, attribua aux dieux mêmes les diverses modifications de leurs dons, et non-seulement ils appelaient la présence de ces dons, la naissance des dieux, et leur absence, leur mort, mais ils le croyaient encore ainsi : tellement qu’ils se sont remplis de plusieurs opinions mauvaises et confuses des dieux, quoique l’absurdité de leurs sentiments leur fût visible.»

1! ne faut pas oublier (le faire une troisième observation : c’est que les poêles, par leurs fables, n’ont pas peu contribué à précipiter le peuple dans la superstition. Comme ils ont excellé dans l'art de mentir agréab'ernent, ils ont séduit les esprits par la généalogie, les dignilés et les emplois des dieux. Homère, qui avail visité les Egyptiens, tira de leurs fictions paroboliques cet ingénieux roman qui a été l’admiration de toute l’antiquité. Sa manière d’immortaliser ses héros parut si agréable et loucha si forll’espntcurieux des Grecs, qu’avec le temps Us prirent, contre son intention, ses fables pour autant de vérités. Cependant les savants les respectaient, parce que, au travers de ces voiles, ils pénétraient certaines vérités ingcnicuse-

APPENDICES Ali DICTIONNAIRE DES SCIENCES OCCULTES. OiO

ment déguisées, et ie peuple, s’arrêtant à l’ecorce, en abusait grossièrement.

Mais, direz-vous, pourquoi les savants n’ont-ils pas corrigé cet abus? 11 n’esl pas difficile, Monsieur, de vous répondre. Il me semble avoir insinué que leur vanité en a été la cause. Ils étaient des animaux de gloire, qui, prétendant être les seuls dépositaires do toutes les vérités, les tenaient renfermées dans leur sein; et s’il leur arrivait de les publier, ils le faisaient en des termes si obscurs, que personne ne pouvaii les pénétrer. C’est ce qui se remarque dans Aristote; Alexandre se plaignant qu’en publiant ses Acromaliques il en avait profané la majesté cl le mérite, ce philosophe lui répondit,

« qu’il les avait données de telle sorte au public, qu’on pouvait dire qu’il ne les avait point données, puisqu’il n’y avait personne qui les pût comprendre, s’il n’avait été particulièrcm nt instruit de toutes les choses qu’elles contenaient (Suppl, de Freinsh., hb. i). »

Et ainsi ils croyaient qu’il n’y avait point de moyen plus efficace pour leur concil cr la vénération des peuples, que de leur cacher leurs lumières. S’ils en laissaient quelquefois échapper quelques élinceiies, ce n’était que pour les éblouir, et nullement pour les instruire. 11 fallait bien amorcer le peuple par que que extérieur; mais ils n’avaient garde d’étaler leurs mystères à ses yeux ; cela aurait changé en mépris le respect qu’on leur portait.

D’ailleurs, il s’agissait de nourrir les peuples, naturellement superstitieux, dans l’obéissance envers les supérieurs. 11 faut vous alléguer ce passage d’isocrate pour confirmer ma pensée : car « il établit divers exercices (il parle de Busiris) consignés dans une loi par laquelle il voulait que l’on adorât et que l’on vénérât certains animaux méprisés parmi nous , non qu’il ignorât leur vertu, mais parce qu’il crut qu’il fallait accoutumer le vulgaire à observer par là tous les édits des princes, et éprouver, par l’observation de ces choses connues, ce qu’ils penseraient des cachées ; car il se pouvait faire que ceux qui les mépriseraient, en mépriseraient aussi de plus grandes ( Isocr ., Laus Busir.). »

Or il était assez difficile de retenir les peuples dans le respect par d’autres motifs. Leurs conceptions grossières de la Divinité étaient tellement enracinées, que ç’aurait été les rebuter que de vouloir les désabuser. Ce dessein n’aurait pas manqué de causer des bouleversements dans les Etats. Qu’élait-il donc besoin de s’exposer en voulant rectifier leurs notions? 11 valait bien mieux profiter de leurs dispositions, leur applaudir dans leurs égarements, leur faire croire que ces dieux qu’iis avaient forgés avaient été les fondateurs de leur empire, de leur république, de leur ville, leurs législateurs ; que leurs souverains en avaient été engendrés. C’était là les captiver de bonne grâce. Vous voulez des dieux tels que vous b s avez imaginés ; eh bien 1 suivez votre penchant ; Peuplez de ciel du genre huma n : c’est un frein

efficace pour vous retenir, puisque vous l’avez vous-mêmes forgé et. pris.

Il faut finir, Monsieur ; mais je ne le saurais faire sans remarquer deux choses pour concilier les écrivains du paganisme avec eux-mêmes. Nous avons vu qu'i!s ont quelquefois raisonné assez juste pour d s païens sur la nature et sur les propriétés de Dieu ; pourquoi donc ont-ils admis celte multitudo de dieux ?

J’ai déjà levé en partie celte difficulté, en montrant qu’ils ne se sont pas attachés à la superficie des choses, et qu’ils se sont accommodés aux erreurs vulgaires pour retenir le peuple dans la vénération et la crainte. Sur quoi l’on pourrait observer que la religion, parmi les païens, ne consistait que dans la pratique; la spéculation en était arbitraire. Croyez ce qu’il vous plaira; mais laites comme les antres. 11 vous est permis de douter de la vérité des dieux, de plaisanter sur leurs mystèi es ; mais ne soyez pas assez profane pour leur refuser l’encens et les sacrifices ordonnés par le sénat, ou de maltraiter les oiseaux consacrés par les prêtres. Si Socraie avait voulu pratiquer le culte prescrit par les Athéniens, je doute fort qu’on l’eût condamné à mort; et si ce pauvre Alarbe, dont parle Eiien, s’était contenté de mépriser le moineau consacré à Esculapc, sans le tuer, on ne l’aurait pas fa t mourir (Ælian., lib. v de Vaï. Hist.).

Mais afin de répondre plus amplement à votre objection, il est bon d’observer premièrement que, quoique les gens éclairés du pagan sme se soient servis de certaines expressions consacrées par l’usage, ils leur ont cependant donné une signification bien différente de celle du vulgaire. Jupiter, Neptune, Pluton, Junon, Minerve, Cérès, passaient parmi le peuple pour autant de divinités, et en celte qualité l’un avait institué à leur honneur un grand nombre de cérémonies purement extérieures, comme plus propres à l’éblouir et à le fixer. Mais les philosophes cl les politiques trouvèrent le moyen de confirmer le peuple dans sa créance en se servant des mômes noms, et de se distinguer des opinions vulgaires, en concevant ces dieux comme autant u’emb'èmcs ou de la puissance de Dieu, ou des biens qu’il leur accordait. Et ainsi les uns et les autres convenaient bien qu'il fallait servir L s dieux, mais diversement. Le peuple les servait en se fixant superstitieusement aux emblèmes ; mais les habilesgens,qui savaient leur institution et l’inleniion des législateurs, remontaient jusqu’aux cho es signifiées, ou tout au plus ne leur rendaient qu’un culte inférieur et relatif.

Vous ne serez peut-être pas fâché, Monsieur, que je vous cite quelques passages des anciens pour appuyer ma première remarque. Cicéron, après avoir condamné les fictions poétiques, ajoute : « Mais en méprisant et en rejetant ces fables, disons que Dieu s’entendant par la nature de chaque chose, ils ont pu entendre par la terre, Cèrès; par la mer, Neptune, et ainsi des au-

tres(C7c., de Nat. deor., lib. u). » C’est ce qu'il observe encore ailleurs, en disant que « l’air est celui que l’on appeile Jupiter, que l’eau qui coule par la mer est Nep!une,et que la terre est nommée Cérès (Ibid., lib. i).>>

Plutarque confesse que tous les noms des dieux ne sont que pures allégories : « Les Crées, dit-il, disent par allégorie que Saturne est le temps, que Junon est l’air, que la génération de Vulcain est le changement de l’air en feu. De même les Egyptiens entendent par Osiris le Nil qui se mêle avec Isis , c’est-à-dire avec la terre; par Tiphon, la mer dans laquelle le Nil venant à entrer, se perd (Plut., de Isid. et Osirid.). » Dans tout ce traité il explique la signification des dieux de l’Egypte.

De là, Monsieur, il est aisé de juger pourquoi ils servaient ces divinités : c’est parce que par ces divers noms ils prétendaient honorer Dieu dans chaque partie de l’univers, où ils remarquaient les œuvres de sa Providence toujours active à leur fournir ses bienfaits. Ces pauvres aveugles croyaient que, parce que Dieu fertilisait pour eux la nature, il voulait aussi qu’on le servît dans les créatures, que sa Providence animait pour les rendre fertiles en leur faveur. « Quoil objectent-ils à saint Augustin, pensez-vous que nos pères aient été assez fous pour ignorer que Bacchus, que Cérès, etc., fussent des dons divins , et non pas des dieux ? Non ; mais ils savaient que ces choses n’étaient dispensées à personne que par quelque dieu qui les donnait, et dont ils ignoraient les noms; c’est pourquoi ils ont donné aux dieux les noms des bienfaits qu’ils savaient qu’ils leur distribuaient (Aug., de Civ. Dei, lib. iv, cap. 2ï). » Jamblique, qui a particulièrement traite des mystères d’Egypte, s’en explique . d’une manière à ne laisser aucun scrupule. Tous ces dieux que l’on y servait n’elaient, selon lui, qu’aulant d’hiéroglyphes, qui représentaient diversement les bienfaits de Dieu ; c’étaient autant de lignes qui about ssaient à un seul point (Jambl., Âlyst. Ægypt., cap.ûl et39). »

Mais l’on n’a qu’à examiner les noms mêmes que les païens donnaient à leurs dieux pour en co .venir ; car non-seulement il paraît qu'il, sont dérivés des choses qu’on* leur avait consacrées, comme Bellona a bello, Cumina a cunis , Segetia a &egelibus, Pomona a potnis , Bubona a bobus , etc. (Aug., de Civ. Dei, l b. iv, cap. 2à) ; mais aussi la diversité des noms, des qualités et des emplois qu’ils attribuaient à un seul et même Dieu, prouve qu’ils ne les ont regardés que comme des emblèmes qui leur donnaient une idée pius particulière des biens que Dieu leur distribuait.

Pourquoi, par exemple, les Romains s’étaient-ils imaginé trois Jupitcrs : « Les deux premiers, dit Cicéron, naquirent en Arcadie; l’Air fut le père du premier, dont naquirent Proserpine et Bacchus ; l'autre cul pour père le Ciel, et il engendra Minerve. Le troisième, de Crète, était le fils de Saturne, dont on montre encore le sépulcre dans celte île ( Cicero , de Nat. deor., lib. ni}. » D’où vient

qu’ils parlaient de cinq Soleils, de cinq Minerves, de quatre Yulcains, de trois Dianes, de trois Esculapes, de trois couples d’Hcrcules, de quatre Vénus, de trois genres de Castors, à chacun (lesquels ils attribuaient une nature, des charges et des opérations tout à f it différentes, si ce n’est parce que ces noms, étant arbitraires, ont été diversement donnés à Dieu, selon la diversité de ses œuvres et de ses biens ?

Je finirai cette remarque par ce passage de Sénèque, parce qu’il est trop formel pour l’oublier : «Nous l’appelons (il parle de Dieu} le père Bacchus, et Hercule, et Minerve : le père Bacchus, parce qu’il est le père de tous, qu’il a le premier inventé la vertu des semences , etc.; Hercule, parce que sa force est invincible, etc.; Mercure, parce qu’il es* l’auteur des nombres , de l’ordre et de la science. De quelque côtéque tu le tournes, tu le rencontreras partout. Il n’y a rien où il ne soit; il remplit son ouvrage; et par conséquent tu es le plus ingrat des hommes, toi qui soutiens que tu ne dois rien à Dieu, mais à la Nature, parce que ni la Nature ne peut être sans Dieu, ni Dieu sans la Nature ; mais le même est l’un et l’autre. Si tu disais devoir à Annæus ou à Lucius un bienfait que tu aurais reçu de Sénèque, tu ne changerais pas de créancier, mais de nom, puisque, soit que tu te serves de son prénom, ou de sou nom, ou de son surnom, c’est toujours le même homme. De môme, soit que tu appelles Dieu la Nature, ou la Fortune, ce sont les noms d’un même Dieu qui se sert diversement de sa puissance ( Senec ., de Benef., lib. iv, cap. 8].»

En second lieu, je remarque que les païens en général ont soumis à un seul Dieu toutes leurs divinités, ne leur ayant attribué qu’un pouvoir de dépendance et des opérations ministérielles. L’on servait à Rome Jupiter Opt. Max., le Père des dieux, des rois et do toutes choses.

Jupiter omnipotens regum, rerumque, deumque

Progeuilor, Genitnxque deum, Deus unus et oumis.

Ils l’avaient revêtu de la puissance souveraine. Les autres dieux n’étaient admis à la cour céleste que parce qu’il les avait honorés de sa bienveillance ; et ce n’était qu’à proportion d s perfections et du pouvoir que Jupiter leur communiquait, qu’on les servait.

L’empereur avait sous lui des officiers et des lieutenants qui exécutaient ses ordres ; et qu’y avait-il de plus juste que d’attribuer au grand Jupiter de semblables ministres? « Nous soutenons bien qu’il n’y a qu’un Dieu, le Seigneur de toutes choses ; mais cela n’empêche pas que ceux que nous servons ne soient dieux. 11 n’y a qu’un César qui a sous lui plusieurs juges, les gouverneurs, Ls consuls, les tribuns ; de même nous croyons qu’y ayant un Dieu souverain, il y en a d’autres , comme ces puissances dont nous venons de parler , qui sont établis dieux en ce monde, qui, quoique soumis au souverain, disposent cependant de nous et des choses qui sont au monde. »

TRAITE HISTORIQUE DES DIEUX ET DES DEMONS DU PAGANiSUE.

C’est ainsi que le prétendu Clément fait parler les païens ( Itecogn ., lib. v).

Ainsi, >1 est évident que ce principe de Cicéron, dont les peuples ont toujours abusé, a été la source de l’idolâtrie. Habet venei alionem juslam quidquid excellit ( Cic . , de Mat. deor., lib. i).

Que cette réflexion ne vous chagrine point, Monsieur, car elle n’est pas tout à fait hors de propos. C’était avec justice que l’on vénérait les princes qui faisaient l’amour et les délices de leurs peuples, et qu’on leur érigeait des statues. Mais les flatteurs convertirent ces images en autant d’idoles; par leurs conseils ils empoisonnèrent les princes, et par leurs exemples ils entraînèrent le peuple dans l’idolâtrie. Ce n’était plus seulement les princes vertueux que l’on honorait par là, les tyrans les plus odieux en usurpèrent l’usage. Enfin l’abus prévalut tellement , qu’aprôs la mort des princes , l’on considéra leurs simulacres comme des objets dignes de vénération , parce que, outre qu’ils rendaient leur méinoiie présente, l’on s’imaginait que leur mort les avait comme consacrés, et que leurs mânes les animaient quelquefois. De là vient que l’auteur du livre de la Sagesse a remarqué que l'invention des idoles a éè le commencement do dérèglement et delà corruption de la vie ( Sap . xiv, 12) ; et que saint Augustin a condamné les images par les propres paroles de Varron : Ceux , dit-il, gui ont inventé les idoles , ont ôté la crainte et augmenté l'erreur (De Civit. I. iv, c. 9).

Ce préjugé s’étant profondément enraciné, mourir ou devenir dieu était pour les princes une môme chose. A ce que je vois , disait Vespasien en mourant, je m'en vas devenir dieu. Quelquefois même les princes voulaient qu’on les reconnût pour dieux pendant leur vie. C’est ce qui arriva à Alexandre le Grand : car s’étant fait proclamer tel par Cléon, selon la coutume des Perses, Callisthènes ne put s’empêcher de lui répondre avec sa liberté ordinaire :

0 Vraiment c’est bien à loi ou à moi, Ciéon, de faire des dieuxl Je suis d’avis que le roi ne tienne sa divinité que de nos suffrages. Mais éprouvons un peu ta puissance ; voyons si tu feras bien un roi , puisque lu fais bien un dieu ; car tu m’avoueras qu’il est plus aisé de faire l’un que l’autre (Quint. Curt., lib. vin).» Paroles qui lui coûtèrent la vie, quoique sous un autre prétexte.

Or, dès que le prince avait été mis au nombre des dieux, on multipliait ses simu- Ocres , on lui rendait des honneurs di- 11 ns, on lui adressait des vœux et des prièves, on lui consacrait des temples et des autels, on lui donnait des prêtres, on lui offrait des sacrifices , et l’on instituait des jours de fêtes en son honneur.

(t) Binet ose avancer ici, par un jeu d’esprit auquel applaudit encore trop souvent la masse de ses coreligionnaires, que VEylise Romaine eu lourdement tombée dans

1 erreur des idolâtres, en ramassant dutis son sein ta plupart des sui erslitions de ancienne Rome, en canonisant on en déifiant les créatures (ce qui, aj»uie-:-il. ne di fibre que de nom\, et en Us servant a ceo vhès de la même ma-

Ne croyez pas cependant que, quelque pompeux que fût cet extérieur, ces nouveaux dieux fusscnl d’abord fort vénérés ; il fallait que des siècles entiers s’écoulassent, pour leur donner plus de crédit e du vénération ; et apiès tout leur pouvoir n’était pas illimité. On ne leur distribuait, comme aux consuls, que de certaines parlies du monde à gouverner; et même on limitait assez souvent leurs influences dans l’enceinte de certaines villes qui en avaient choisi quelques-uns pour être leurs dieux tutélaires.

Outre cela les païens leur avaient attribué à chacun en particulier des verlus différentes : i’un avait une vertu que l’autro n’avait pas.

El ainsi, si l’on veut donner aux dieux des païens une signification qui convienne à ce que leurs écrivains nous en apprennent, il faudra les soumettre tous à un seul Etre, dont ils empruntaient leur autorité qu’ils exerçaient en qualité de ses premiers officiers.

Les savants n’ignoraient pas que leurs dieux avaient été des hommes: c’était même parmi eux comme un problème que l’on pouvait impunément agiter, de savoir si Jupiter avait jamais été. Mais enfin ils croyaient que ceux qui étaient les favoris de Dieu, qui avaient c té élevés au ciel par leurs mét ites, avaient aussi la direction des choses sublunaires, et que par conséquent ç’anrait été une impiété que dé leur refuser l’honneur qu’ils méritaient si bien, par le soin qu’ils prenaient de leur république, de leurs affaires, de leurs personnes.

Vous voudrez bi< n , Monsieur, que j’observe ici que celte erreur a été l’opinion favorite de tous les peuples. 11 leur semblait que l’univers ne pouva.t être bien gouverné sans le secours de certaines intelligences inférieures établies par l’Etre souverain tout exprès pour s’adresser à elles selon la diversité de leurs besoins.

il n’y a que la vraie religion qui, tirant du vrai Dieu toutes ses lumières, lui donne aussi tout entière la gloire qui lui appartient ; c’est donc un des principaux caractères que Dieu a attachés à son Eglise, qui la discerne des fausses (1).

Je conclurai , Monsieur, en disant que Dieu n’a pas voulu permettre que les traits de son image fussent tellement effacés en l’homme, qu’il n’y en restât quelques linéaments pour le conduire à sa connaissance. Les erreurs ont clé grossières , e les ont toujours prévalu; mais cependant elles n’ont jamais si entièrement étouffé cette notion de la Divinité, qu'il n’en soit resté quelque lueur. De là vient que les hommes éclairés du paganisme, qui se sont débarrassés des préjugés du vulgaire, ont eu quelquefois d'assez

nière que les païens faisaient leurs dieux. Il est permis de douter que cei à peu près soit du goût des protestants vraiment instruits de notre époque. Noos omettons le reste de cette petite digression, qui roule tout enüète sur cette judicieuse remarque de notre auteur, mais qui n'eulèvq rien û la force des raisons qu’il apporte en fav* ur de la \érité historique des opérations des démons. (Edit).

appendices au dictionnaire des sciences occultes.

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