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ET DES DEMONS DU PAGANISME. OIT

une doctrine si vaine, si fausse, si impie. Il faut enfin, selon lui, se défaire de toutes ces puérilités, rejeter un sentiment qui ne doit son origine qu’aux fictions du vulgaire, ou, tout au plus, aux rêveries des philosophes; sentiment qui anéantit l’autorité du Tout- Puissant, qui détruit les notions de là droite raison ; et mille choses semblables. Ces écl irs peuvent éblouir les faibles, mais ils ne sauraient faire d’impression sur des esprits qui veulenlun peu approfondir les choses, et ne point croire sans savoir pourquoi.

Avant que d’entrer dans cet examen, vous voulez, Monsieur, que je vous explique fidèlement ce que les païens ont entendu par leurs démons. Il est juste de vous satisfaire; et comme je dois puiser pour cct effet dans l’antiquité, je crains que cette matière ne nous absorbe une lettre entière, d’autant plus que vous ne serez pas fâché que j’y traite en passant de quelques-uns des mystères du paganisme qui y ont le plus de rapport.

Les étymologies sont naturellement assez sèches; aussi ne nous y arrêterons-nous pas beaucoup. On dérive ordinairement le terme de démon d’un mot grec qui signifie je sais. D’autres le font venir d’un terme de la mémo langue qui signifie/e brûle , parce que, disentils, les démons ont des corps d’air ou de leu. D’autres l’ont tiré d’un mot grec qui veut dire f épouvante, comme étant des objets de terreur. Enfin quelques-uns en ont cherché la racine dans un verbe hébreu, qui signifierait suffisant. La raison qu’ils en rendent, c’est que les Grecs qui usurpèrent dans leur langue ce mot, comme plusieurs autres de la langue sainte, en rejetèrent la première lettre; il ne resta donc que Daï, et au pluriel Daim ; et y ayant ajouté leur terminaison grecque, il en résulta ce nom dcAscipovej.

11 semble, Monsieur, que celte dernière étymologie exprime assez clairement le sens que les anciens Grecs donnèrent d’abord à ce terme: car c’est un nom qu’ils imposèrent originairement à leurs dieux les plus vénérés. De là vient que Platon appelle le Dieu souverain psyte-oj Auipw, le plus grand Démon, comme le remarque M. Bekker : et c’est pourquoi Homère, selon Plutarque, s’est servi indifféremment de ce terme, appelant tantôt les dieux , démons; et tantôt les démons , dieux [Plut., des Oracles qui ont cessé); comme aussi Euripide.

Cette remarque me conduit assez naturellement à expliquer quel était ce fameux démon de Socrate. Je ne vous alléguerai point sur ce sujet les conjectures des critiques, parce que je sais que vous y trouveriez pius de subtilité que de solidité. Ils ont cherché fort loin ce qui se présente d’abord à l’esprit. Vous en conviendrez aisément, si vous voulez bien faire avec moi celte remarque.

C’est que quand Socrate se glorifie du commerce d’un certain démon qui lui inspirait le dessein de s’opposer aux superstitions d’Athènes, et qui lui dictait un culte moins grossier, il n’entendait, par ce terme de démon, que Dieu même dont il avait des no-

lions naturelles plus épurées que les autres, et qu’il avait peut-être perfectionnées en fréquentant les Israélites, ou par la lecture des livres saints.

Or il donne précisément à Dieu le nom de Démon, parce que les Athéniens, dont il voulait corriger les erreurs, nommaient tous leurs dieux démons. Ils en avaient rempli toute leur ville. Ce n’étaient que pierres ou colonnes qu’ils appelaient nàyu, que temples, autels, victimes, oracles. On mettait la république sous leur protection; on leur donnait la direction de toutes les affaires; on croyait enfin que, sans leur influence, rien ne pouvait subsister ni prospérer.

Malheureux ! leur dit là-dessus Socrate, que je vous plains de servir de tels dieux, et d’attribuer tant de vertu à des démons qui ne subsistent que dans votre imagination 1 Croyez-moi, défaites-vous de cette vaine frayeur, brisez ces images, purifiez voire culte de cette superstition grossière; je veux vous montrer qu’il n’y a qu’un Démon toutpuissant qui mérite seul vos adorations. Vous devez me croire, car tout ce que je vous dis ne vient point de moi, mais de lui-même, qui se communique familièrement à moi.

Ne m’accusez pas, Monsieur, de faire parler ainsi Socrate sans raison; car c’est Xénophon qui lui met à peu près les mêmes paroles à la bouche. «Tout le monde et Mélite même (c’est Socraie qui parle) a pu me voir sacrifier sur les autels publics et particuliers. Or pourquoi veut-on que j’introduise »le nouveaux démons, parce que je dis que Dieu m’adresse sa voix par laquelle il me fait connaître ce que je dois faire? Car ceux qui consultent le chant des oiseaux et les voix des hommes ne conjecturent-ils pas aussi par les voix? Qui est-ce qui doute ou que le tonnerre fasse du bruit, ou qu’il ait quelque signification? La Pythie même étant sur le trépied, ne rend-elle pas la voix qu’elle reçoit du dieu? Par conséquent c’est avec raison que tout le monde dit et croit que Dieu prévoit les choses à venir, et que, comnn* je le dis, il les annonce à qui il veut. Mais d’autres appellent augures, présages, prodiges et devins, ceux qui font connaître ces choses : pour moi, je l’appelle démon, avec beaucoup plus de raison que ceux qui attribuent à des oi-caux la vertu et la puissance dos dieux. Et j’ai pour preuve que je ne mens point contre Dieu, plusieurs de nies amis auxquels j’ai découvert les conseils de Dieu, sans y avoir jamais mêlé de mensonge (Xenoph., Apol. Socrat.) »

bien de plus clair que ce passage: car, outre que vous voyez que ces termes de Dieu cl de démons y ont partout une même signi- I cation, il dit que le mémo Dieu qu’il appelle, quelques lignes après, Démon, lui adresse sa voix, par laquelle il lui fait e tendre ce qu'il doit faire. Il faudrait extraire plusieurs passages de Platon et de Xcnophoi-, qui montrent visiblement que le démon de Socrate n’ctail autre chose que Dieu, dont il avait quelque notion confuse. Et c’est ce qu’il voulait dire par son Dcmon familier, par

opposition à cette foule de démons ou de dieux que l’on servait à Athènes.

Outre la première signification de ce nom que les païens donnaient aussi à leurs dieux, il est constant qu’ils l’ont particulièrement imposé à ces êtres qui tenaient, selon eux, comme un milieu entre les dieux et les hommes. Le terme ©ei? était le nom propre des dieux; et la raison de celle appellation peut être dérivée de deux sources, ou bien de l’application des idolâtres à contempler les corps célestes qu’ils adoraient; ou bien du mouvement continuel de ces mêmes corps : « Car, dit Platon, il me semble que les premiers habitants de la Grèce n’ont point admis d’autres dieux que ceux que la plupart des barbares adorent, savoir, le Soleil, la Lune, la Terre, les Astres ; et ils les ont appelés dieux (r où,-6so0f), parce qu’ils les voyaient tous dans un mouvement perpétuel ( Plato in-Cratyl.). » Aussi le nom de Suiuoveç peut avoir été restreint aux démons pour ces deux raisons : premièrement pour exprimer leur vasto science , et en second lien , leur nature moyenne et les offices de leur médialion, qu’ils concevaient comme un canal par lequel les faveurs des dieux descendaient vers les hommes, et les prières et les sacrifices des hommes montaient vers les dieux.

Or ces démons qui faisaient communiquer les dieux avec les hommes, étaient estimés bons et passaient pour les plus excellents, Atxiixo\e; ùyK%i. Au contraire , il yen avait d’autres d’un ordre inférieur qui passaient pour des esprits malins, malfaisants, cruels, Kk/.gSkÇiove?, et que Trismégisle appelle «yys- Xou; 7 Towipoù; toujours en guerre avec le genre humain ( Lnct ., lib. i, cap. 15).

Cependant, quoique les Grecs aient appelé quelquefois leurs dieux des démons, ils le faisaient rarement sans épithètes; ou bien s’ils ne s’eu servaient pas, ils leur donnaient le nom de oatuovt.ov, comme fait Socrate , dans Xénophon, à son démon. Pour ce qui était des démons, ce nom leur était propro et affecté, parce qu’il exprimait et leur nature et leurs offices. Les dieux étaient bien appelés les grands démons, ma s les démons n'etaient pas appelés dieux. Ce sont deux roms que les anciens Grecs ont souvent confondus par rapport aux dieux, mais rarement par rapport aux démons, sans y joindre quelque correctif ou quelque expression qui marquait que le nom de Dieu ne leur était donné que d une manière impropre. Ce qui fait assez connaître qu’ils no concevaient les démons que comme des êtres soumis aux dieux. Je n’insiste pas sur cette réfiexion, parce que nous nous y étendrons davantage dans la suite.

Les païens en général ont bien reconnu que les démons étaient d’une nature spirituelle, quoique moins pure et moins parfaite que celle des dieux. Mais comme' ce terme de spirituel est une idée vague qui ne signifie rien, à moins que l’on n’explique en quoi elle consiste, il est bon d’observer qu’il n’y a presque p int eu d’erreur plus ancienne et plus générale que celle des idées gros-

sières sons lesquelles on a. conçu la nature îles esprits, et l’on pourrait dire qu’elle a été l'origine des autres erreurs.

Une fois posé le principe que les esprits sont des substances composées d’une matière subtile, on leur en attribue les propriS^ tés et les accidents; on en infère qu’ils veulent être servis d'une manière proportionnée à leur nature; on les multiplie jusqu’à l’infini, parce que l’on conçoit aisément qu’il est impossible qu’un esprit de cette nature , étant sujet aux relations corporelles, puisse être également présent partout, ni par conséquent régir toutes les parties de l’univers ; l’on se forme une félicité sensuelle, des peines purement corporelles, des champs El y — siens et un Tarlare;l’on s’imagine avec Pythagore une métempsycose, en assujettissant l’âme aux divers changements de la matière, et l'on en infère avec Epicure l’entière dissolution : si c’est un feu, il s’éteindra; si c’est une matière subtile, elle se dissipera; si c’est une harmonie, elle se corrompra.

En particulier, les démons ont presque toujours été conçus sous des idées matérielles. Là plupart des docteurs juifs ont donné dans celte erreur, qui tire son origine de ce passage du livre de la Genèse mal entendu, où il est parlé des fils de Dieu, qui prirent pour femmes les filles des hommes (Gen.w, 2); par les fils de Dieu, ils ont entendu les anges, qui eurent communication avec les filles des hommes. « Ainsi ils attirèrent sur eux, dilJosèphe, la colère de Dieu, et les anges de Dieu qui se marièrent avec des femmes produisirent une race insolente, qui, par la confiance qu’elle avait en ses forces, faisait gloire de fouler aux pieds la justice, et imitait ces Géants dont parlent les Grecs (Joseph., Hist. Jud. lib. i, cap. 3). »

L’on découvre assez, au travers des allégories platoniques de Philon, qu’il a eu à peu près le même sentiment ( Philo Jud., de Gigant.). Ç’a été aussi la croyance de l'auteur des livres d’Enoch, dont Joseph Scaliger a inséré quelques fragments dans ses notes sur Eusèbe; sans parler des fables que les rabbins ont forgées sur ce faux principe.

Plusieurs des Pères de l’Eglise ont aussi erré sur la nature des démons. Ils crurent qu'en se servant de la philosophie de Platon, où ils entrevoyaient confusément quelques vérités qu’il avait tirées des livres de Moïse, ils combattraient l’idolâtrie avec plus de succès, parce que ce philosophe était sorti de son sein , et que les païens l’avaient en grande vénération. El comme la tradition judaïque et le paganisme, qui s’était en partie formé des fictions des Juifs, s’accordaient sur la matérialité des démons, comme aussi le peu de connaissance que plusieurs des Pères avaient de la langue sainte n’était pas suffisante pour leur ouvrir l’intelligence de ce passage du livre de la Genèse, c’est pourquoi ils ne purent corriger ce préjugé, qui* leur paraissait vénérable par son antiquité, et que soutenaient unanimement les Juifs et les païens.

Ces Pères étant donc si fortement préve-

nus, ont cru que les démons avaient été engendrés par des anges qui se marièrent avec des femmes. C'est ainsi que Justin Martyr s’en explique : a Quelques-uns des anges déchurent à cause de leur passion pour les femmes: et du commerce de ces anges avec elles sortirent les démons. »

Ce passage de Lactancc est encore plus formel parce qu’il est plus étendu et mieux circonstancié. Après avoir dit que Dieu, prévoyant la fraude du diable, auquel il avait donné dès le commencement le gouvernement de la terre, défendit expressément aux anges qu’il avait envoyés pour garder le genre humain, de souil er par la corruption de la terre la dignité de leur substance céleste, il ajoute : « Ce prince de la terre, le séducteur amorça les anges qui demeuraient avec les hommes, et les corrompit par leur communication avec les femmes.

C’est pourquoi, les péchés dont ils s’étaieni souillés les ayant exclus du ciel, ils tombèrent sur la terre; et ainsi, d’anges de Dieu qu’ils étaient, le diable en fil ses satellites et ses ministres. Or ceux qui naquirent de ce commerce abominable n’étant pas hommes, mais ayant une certaine nature mixte, ne furent pas précipités d ins les enfers, comme leurs pères avaient été élevés au ciel. Ainsi il y a deux genres de démons, l’un céleste, l’autre terrestre. Ceux-ci sont les esprits immondes, les auteurs des maux qui se commettent , et dont le diable est le prince ( Lact ., Zi6.ii, c. 14). » Il ne faut, Mon sieur, qu’avoir des yeux pour voir que tout ce passage n’est qu’un tissu du judaïsme et du platonisme. Clément d’Alexandrie, Terlullien, Eusèbe, saint Ambroise, ont eu prèsque la même pensée ( Clem ., Strom. lib. ni; Tertul., de Habit, mulier.; Euseb.,de Præp. Evang., lib. v; Ambr., de Virg. Veland.).

Ç’a donc été cette fable de la communication des anges avec les femmes qui a fait croire aux anciens que les démons qui en avaient été engendrés avaient un certain corps mixte qui participait de la nature des anges et de celle des hommes; que ce sont «des esprits subtils et imperceptibles, qui s’insinuent dans les corps des hommes, et qu;, opérant clandestinement dans leurs entrailles, altèrent la santé, causent les maladies, épouvantent l’esprit par des songes, ébranlent l’âme par leur fureur (Lad., lib. h, cap. 14). »

Outre ce premier préjugé, les anciens s’étaient imaginé que, Dieu étant esprit, il fallait que les anges et les démons fussent des corps, à cause de la distance infinie qui éloigne le Créateur de la créature. « Il est certain, dit Tertullien, que les anges n’ont pas eu une chair qui leur fût pfersonnelle, étant spirituels de leur nature; et s’ils ont un corps, il convient à leur nature ( Tert ., de Carne Chrisli } cap. 6). » Macaire pousse encore la chose plus loin en ce passage : « Chacun est corps selon sa propre nature; en ce sens, l’ange et l’âme et le démon sont corps (Mac.,hom. 4).» ,

C’esi assez insister sur la croyance des l’è-

TRA11E HISTORIQUE DES DIEUX ET DES DEMONS DU PAG vNISME.

APPENDICES AC DlCTlONNAlb

ros. Je remarque que ce senliment de la na lure corporelle des démons a é'é général parmi les païen1:, quoiqu’il vînt d’un autre principe. Hésiode et quelques philosophes qui, selon Plutarque, distinguèrent les premiers guatre genres de natures raisonnables (Plut., des Oracles qui ont cessé), se crurent obligés, pour former un système raisonnable , de donner aux démons une nature moins spirituelle qu’aux dieux, mais plus parfaile qu’aux âmes. Car ils croyaient que le monde intelligible était composé de quatre substances qui se suivaient comme par degrés, et qu’il se faisait un changement des premières aux secondes, jusqu’à la quatrième nature, qui était celle des dieux, le plus haut degré où se terminaient ces divers changements des âmes en demi-dieux, des demi-dieux en démons, etdes démons, quoique rarement et après un très-grand nombre de siècles, en dieux. En sorte (pie la nature des démons, qui était supérieui e aux âmes et aux demi-dieux, et inférieure aux dieux, tenait comme un milieu entre ces cires.

C’est sur ce principe que Cléombrolus conclutdansPlutarque, contre Démétrius, « qu’il sera toujours prouvé, par celui des dieux qu’il voudra, et avec des témoignages évidents et très-anciens, qu’il y a des natures neutres et moyennes, qui sont comme aux extrémités des hommes, sujettes aux passions mortelles, et ap!es à recevoir les changements et les variations nécessaires. Ce sont ces natures qu’il est raisonnable que nous appelions démons, et que nous les honorions, suivant la tradition et les exemples de nos prédécesseurs (Plut., ibid.). »

Si donc vous me demandez la cause de cette fiction, il ne sera pas difficile de vous sat sfaire. Les anciens païens, qui avaient appris des Juifs l’existence et les opérations des démons, comme nous le prouverons ailleurs, firent de cette doctrine un des principaux points de leur philosophie, selon leur maxime généra'e d’accommoder toutes choses à leurs préjugés, et ils la soumirent à leurs principes généraux.

Le plus universel de tous a été celui du changement des corps en d’autres plus excellents, par une espèce de gradation. Ils prétendaient que chaque corps, après avoir été revêtu quelque temps d’une certaine forme, en prenait une autre plus déliée ; celte autre faisait place à une troisième plus subtile, et ainsi de suite. C’est encore P.utarque qui nous fait faire celte réflexion, et nous nous attachons particulièrement à ses écrits, parce qu’il y rapporte les sentiments des plus célèbres philosophes. « D’autres disent (ce sont scs paroles) qu’il se fait un changement des corps aussi bien que de-* âmes, de la même manière que l’on voit que de la terre s'engendre l’eau, de l’eau s’engendre l’air, et de l’air le feu, la n lure et la substance tendant toujours de bas en haut (Plut., des Oracles gui ont cessé). » Et c’est par ect excellent argument qu’il prouve que les âmes sc changent en demi-dieux , les

demi -dieux en démons, les démons en dieux.

Suivons, Monsieur, le système des philosophes. La nature des démons étant comme un degré qui touchait de près celle de Dieu et qui n’était pas éloignée de celle de l’homme, trouveri z-vous étrange que l’on en ail fait autant de médiateurs entre les dieux et les hommes? La Divinité est trop élevée et trop auguste pour se communiquer à l’homme, il y a entre ces deux substances une distance immense. C’était pour les Lycaoniens. qui prenaient Ilarnabas pour Jupiter, et Paul pour Mercure, un prodige de les voir parmi eux : « Les dieux, disaient-ils, s’étant faits semblables aux hommes, sont descendus vers nous (Act., xiv, 12). »

Mais voici un moyen de parvenir aux dieux, une voie qui nous approche d’eux : il faut nous adresser aux démons, à ces esprits médiateurs, et ils se chargeront de porter au ciel nos prières et la fumée de nos sacrifices, et de nous notifier la volonté des dieux.

Rien de plus exprès que ce passage de Platon sur celle matière : « Tout démo’n, ditil, est une nature moyenne entre Dieu et l’homme mortel, interprétant et rapportant aux dieux les choses des hommes, îït aux hommes celles des dieux, savoir les prières et les sacrifices des uns, les ordonnances des autres touchant les sacrifices et les diverses coutumes et solennités; » et un peu plus loin : « Or D eu ne se mêle point avec l’homme ; mais par ce moyen se fait toute la communication des dieux avec les hommes, soit qu’ils veillent, soit qu’ils dorment (Plat. y de Legib., lib. iv). »

Apulée, qui a emprunté à Platon le même sentiment, dit , « qu'il y a de certaines divinités moyennes entre les hauts cieux et ces terres basses, qui portent nos prières et nos mérites aux dieux ; on les appelle en grec démons. Ce sont eux qui portent les prières des hommes aux dieux, et les bienfaits des dieux aux hommes : ils vont et viennent pour porter d’un côté les requêtes, de l’autre les secours ( Apul ., de Deo Socratis). »

Outre celte médiation générale des démons, les païens croyaient que chaque homme avait un démon pour directeur : « Chaque homme, dit Théocrile, est accompagné d’un démon pour le bien diriger ; c’est le bon conducteur de sa vie (Theocr. Eid. i). » C’a été aussi l’opinion d’Hésiode ; « car, par la volonté du grand Jupiter, les démons sont bons, ils conversent sur la terre, ils sont les gard.cns des hommes mortels ( Hesiod. , Oper. et (lier.). »

Cette superstition a été si profondément enracinée et si générale, que même les Juifs du temps de Jésus-Christ en étaient infectée. C’est ce qu’on voit au livre des Actes; car nous y lisons que saint Pierre, après avoir été miraculeusement délivré de prison par un ange, vint à la maison de Marie, mère de Jean, surnommé Marc, où plusieurs étaient assemblés et faisant des prières (Act. xsi, 15). Et comme ils le croyaient encore eu prison.

TRAITE HISTORIQUE DES DIEUX ET f. ES DEMONS DU PAG \N!SME.

ils jugèrent que et' ne pouvait être Pierre qui heurtait, mais son ange. Ce qui peut être considéré comme un reste rie la tradition judaïque, dont ils ne s’étaient pas encore entièrement défaits.

Jusqu’ici je n’ai presque traité que des lions démons; il est nécessaire de dire aussi quelque chose des mauvais. On sait assez que la plupart des anciens philosophes ont cru qu’il y avait deux principes, l’un bon, et l’autre mauvais ; c’a été le sentiment des Zoroaslre, de Zenon, et particulièrement des Chaldécns et des Perses, que les manichéens adoptèrent. Sur ce principe, ils partageaient la nature en deux classes. Oromaze, par exemple, était le père et le directeur des personnes vertueuses; tout ce qu’il y avait de bon dans les éléments, le^ animaux et les plantes, lui était attribué ; il dispensait la lumière, l’ctc ; enfin il fertilisait toute la nature. Arimane, au contraire, était un dieu dont les influences étaient malignes ; il corrompait le genre humain, il l’afflige; il d’une infinité de fléaux ; il était l’auteur des ténèbres de l’hiver, du froid, en un mol, de tous les désordres qui arrivent dans le monde.

Cependant ces deux principes n’étaient pas également estimés. Oromaze, comme l’auteur du bien, était plus excellent ; et Arimane, comme l’auteur du mal, l’était moins. Ils avaient bien tous deux une autorité absolue, chacun dans son ressort ; mais celte différence venait de la nature des choses dont on leur attribuait le gouvernement.

11 est assez probable que celte opinion n’a pas pou contribué à faire distinguer aux païens les démons en bons et en mauvais. Au moins ç’a été l'opinion des Chaldéens , qui avaient appris de leur Zoroastre, un des principaux auteurs des deux principes, que les bons démons avaient des corps composés de lumière, et les mauvais de ténèbres.

On donna au bon principe, ou si, vous voulez, aux dieux bons, des génies bienfaisants, et aux mauvais des génies malfaisants. Et comme l’estime cl la vénération que l'on avait pour les dieux bons était plus haute et plus volontaire que celle que l’on portail aux mauvais, que l’on craignait plus que l’on n’aimait, on douna aussi plus de perfection aux bons démons qu’aux mauvais.

Les fonctions des démons étaient d onc très-différentes. Les bons démons étaient les espions des dieux, allant de tous cô.és, contemplant et dirigeant les sacrifices et les cérémonies sacrées. Les mauvais vengeaient et punissaient les outrages, les crimes et les injustices des hommes [Plularq., des Oracles qui ont cessé). Plutarque compare la nature de ceux-ci à celle des hommes, et prétend qu’ils sont sujets aux mêmes besoins et aux mêmes infirmités, qu’ils se nourrissent de la fumée, du sang et de la graisse des sacrifices ; par opposition aux bons démons, qui sont d’une na'ure plus pure.

il va plus loin : car il prétend que leur malignité s’étend jusqu’à souiller les cérémonies sacrées. « Au reste, uit-il, pour cc

qui regarde certaines fêles, cerl .tins sacrifices cruels, comme il s’en fait dans ces jours sinistres où en quelques lieux l’on mange de la chair crue, où 1 on se déchire cruellement avec les ongles, où en d’autres l’on jeûne, on sc frappe la poitrine, où ailleurs on dit des paroles obscènes pendant les sacrifices, je n’estimerai jamais que cela se fasse par aucun des dieux; je dirai plutôt que c’est pour adoucir et apaiser la colère et la fureur de quelques démons malins (Ibid.). » Et quelques lignes après, il conclut que les mauvais démons causent la peste, la famine, la stérilité, qu’ils excitent les guerres et les séditions civiles. Porphyre et Jamblique son disciple s’en expriment à peu près de mémo ( Porpli ., lib. n de Abst. ; Jambl., de Mysl.).

Il ne faut pas douter que de là ne soit venue la fable de Briarée, qui avait plusieurs démons pour scs esclaves. Vous n’iguorez pas que ce géant donna de furieux assauts au ciel et jeta la terreur parmi les dieux. Cet attentat a fait croire que, comme les mauvais démons ne respiraient que vengeance, Briarée, animé du même esprit, se fortifia de leurs secours pour détrôner Jupiter.

D’ailleurs, cc qui montre assez que les païens mettaient une distinction entre les bons et les mauvais démons, c’est la différence des lieux qu’ils leur avaient assignés pour leur demeure. Saint Augustin leur fait dire qu’ils distinguaient les anges d’avec les démons, parce que, selon eux , « les airs étaient la demeure des démons ; mais le ciel le plus élevé était celle des anges ( August . , de Civit. Dei, lib. x, cap. 9). »

Je remarqne encore que du temps de saint Augustin le nom de démon se prenait ordina rement en mauvaise part : appeler quelqu’un démon, c’était l’outrager sensiblement « Les peuples, dit-il, ont même donné à ce terme une telle signification , que parmi ceux qui s’appellent païens, et qui soutiennent qu’il faut servir les dieux et les démons, à peine s’en trouvera-t-il un, quelque savant qu’il soit, qui ose louer même son esclave , en lui disant : Tu as le démon; au contraire quiconque s’exprime ainsi ne doit point douter que l’on ne croie qu’il ne maudisse [De Civit. Dei, lib. vm, cap. 19). »

H est surtout remarquable que les païens ont cru que non-seulement chaque homme avait un bon et un mauvais génie instigateurs du bien et du mal, mais même qu’après la mort le bon démon se présentait devant Dieu pour défendre ou accuser celui qu’il avait accompagné pendant sa vie. Ç’a été le sentiment de Platon [In Phœd.), qu’Apulée rapporte plus amplement en ces termes : « Or, de celte grande quantité de démons , Platon croit qu’il y en a qui ont été donnés à chaque homme pour être les témoins nonseulement de ses actions, mais aussi de ses pensées, et que lorsqu’ils s’en retournent après sa mort, le même qui a eu soin de notre vie, ravit et entraîne subitement après lu mort celui qu’il a gardé, pour être jugé ;

il assiste à l'instruction de sa cause; si l’on ment, il reprend; si l’on dit vrai, il affirme, et la sentence se prononce sur son témoignage ( Apul. , de Deo Socrat.). »

I! paraît déjà assez, par ce que je vit ns d'alléguer des auteurs païens, qu’ils mettaient une grande différence entre les dieux et les démons. Cependant, comme celte remarque nous servira dans la suite, je ne saurais me dispenser de l’appuyer sur quelques passages des Pères de l’Eglise.

Les païens, dit-on, ont attribué à leurs démons une puissance aussi grande qu’à leurs dieux ; ils ont confondu ces deux choses. Voilà la source du pouvoir immense que l'on donne aujourd'hui au diable. Là-dessus on ne manque pas de comparer le christianisme avec le paganisme. Rectifiez le principe, la conséquence et le para lèle seront moins choquants. Ainsi, Monsieur, je prévois qu’il faudra que vous subissiez encore la lecture de quelques extraits que nous allons faire pour dissiper ce préjugé.

Mais, auparavant, vous voudrez bien que nous consultions encore Plutarque, qui m us montre bien clairement quel sentiment l’on avait de son temps du pouvoir des démons. Il introduit Héracléon parlant ainsi : « Ce ne sont pas des dieux qui président aux oracles, puisqu’il est juste de croire qu’ils ne se mêlent point des choses terrestres ; mais ce sont plutôt des démons, les ministres des dieux.» Dans le même traité il rapporte le sentiment d'un étranger qu’il approuve. «Et si nous donnons, dit-il, les noms des dieux à quelques-uns de ces démons , il ne s’en faut point étonner, disait cet étranger; car ils sont bien aises d’être appelés du nom des dieux dont ils dépendent, et d’où leur honneur et leur puissance dérivent. » Et quelques lignes plus bas : « Mais la plupart ont les noms des dieux qui ne leur conviennent nullement ( Plu(arq.,des Oracles qui ont cessé ).» Ailleurs, voulant trouver un milieu pour expliquer en quoi consiste la nature de Tiphon, d lsis et d’Osiri*, il convient, avec Pylhagore, Platon, Xénocrale, et Chrysippc, que «ceuxlà ont mieux fait qui ont é' rii que ce que l’on raconta de Tiphon, n’étaient point des accidents survenus aux dieux ou aux hommes, mais à quelques grands démons, en suivant l’opinion des anciens théologiens, qui e'timent qu’ils ont été plus forts et plus robustes que les hommes, et qu’ils ont surpassé en puissance notre nature, mais qu’ils n ont eu ni la pureté ni le pouvoir des dieux [De Isid. et Osirid.).»

Ce philosophe ne fait pas même difficulté de soutenir que les démons sont mortels. Après avoir en vain recherché la cause de la cessation des oracles, il la trouve dans la mort des démons. Sur ce sujet il fait rapporter par Cléombrotus l’histoire que lui fit . Epitherses, père d’Emilianus, et qui avait été son maître de grammaire.

Je n’entre point dans la discussion du fait. Quoiqu’il dise que cet homme n'était ni irréfléchi, ni menteur, on trouve dans son récit tant de surnaturel sans nécessité, qu’il doit

être au moins fort suspect. Il dit donc qu’Epitherses s’étant embarqué sur un vaisseau avec plusieurs autres pour aller en Italie, le vent leur manqua près de certaines îles de la mer Egée; que comme la plupart des passagers veillaient et buvaient après souper, l’on entendit tout d’un coup une voix venant de l’une de ces îles, qu’il appelle Parés, et qui appelait si fort Thamus, pilote égyptien, qu’il n’y eut personne de la compagnie qui n’en fût effrayé. Ce Thamus ne répondit qu’à la troisième fois, lorsque la voix, se renforçant, lui cria que quand il serait arrivé en un certain lieu qu’elle désignait, il annonçât que le grand Pan était mort. On délibéra pour savoir si l'on obéirait, et la conclusion fut que si le vent n’était pas as'-ez fort pour oulre-passer le lieu indiqué, il fallait exécuter l’ordre. C’est pourquoi, le calmo les arrêtant, Thamus cria de toute sa force: Le grand Pan est mort. Il n’eut pas plutôt achevé, que l’on entendit de tous côtés des plaintes et des gémissements. L’empereur Tibère, informé de l’aventure, envoya quérir Thamus, et ayant assemblé plusieurs savants, il futconciu que ce Pan était le fils de Mercure et de Pénélope.

Sur quoi Démétrius, pour confirmer celle pensée de la mort des démons, ajouta une autre histoire : il dit qu’ayant été lui-mêm<> envoyé par l’empereur pour reconnaître certaines îles stériles situées vers l'Angleterre, il aborda à une de celles qui sont habitées; que peu après il s’éleva une tempête effroyable qui fit dire aux insulaires que c’était quelqu’un des démons ou des demidieux qui était mort.

Quoi qu’il en soit, il paraît par là que Plutarque, bien loin de confondre les démons avec les dieux immortels, les assujettit à la mort. En quoi il est évident qu’en s’éloignant de la philosophie de Platon, il s’attache à l’opinion d’Hésiode, quoiqu’il restreigne d’i ne manière peu naturelle le calcul de l'âge des démon*, que ce poêle fait monter à six cent quatre-vingt mille quatre cents ans, à neuf mille sept cent vingt ans.

Voilà quel était le sentiment des philosophes sur la différence des démons et des dieux. Voyons quelle autorité les premiers Pères de l’Eglise leur ont donnée, même dans l’hypothèse des païens. Que leur témoignage ne vous soit point suspect, Monsieur ; ne dites point qu’ils ont pu diminuer la puissance des démons, pour désabuser plus facilement lis idolâlres : car au contraire la manière dont ils s’y prennent les aurait plutôt confirmés.

Ce passage de Tertullien vous en convaincra : «Que l’on présente quelqu’un de ceux que l’on croit êlic agités intérieurement par une divinité, qui, dans les cérémonies des sacrifices qu’ils offrent sur les autels, reçoivent la vertu du dieu en goûtant l'odeur qui sort des victimes, qui tirent avec effort les paroles de leur poitrine, qui prononcent en haletant leurs oracles : si cette Vierge céleste qui promet les pluies, si cet Esculape qui ensaigne les secrets de la médecine, cl

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