ET DES DEMONS DU PAGANISME. 0ÎÎ
s'accordaient cependant pour le fond de la chose.
11 est certain que les Grecs ont bien suivi leur système en faisant présider les démons à tous b s mystères de leur religion, parte que la distance de Dieu à la créature étant infinie, il n’y avait, selon eux, que les démons qui pussent remplir ce viJe, et en faisant la communication, leur transmettre la volonté des dieux. De même les Latins n’ont pas mal raisonné : car en rapportant leurs mystères tantôt aux dieux, tantôt aux démons, ces deux principes n’ont différé, dans leur hypothèse, qu’aulant qu’une cause première diffère d’une seconde qui en emprunte sa vertu. C’est-à-dire que, quand ils outremonté à la cause première de leur religion et à la source de leurs cérémonies, ils ont dit que les dieux en étaient les instituteurs et les directeurs; et quand ils se sont arrêtés aux canaux, ils ont dit que c’étaient les démons ou les génies. Ainsi je vous prie de ne point critiquer ces expressions, dont je me servirai indifféremment.
Au reste, je ne prétends nullement approfondir cette matière, elle a été épuisée par une multitude d’auteurs. Mon dessein est seulement de vous faire voir que les païens ont souvent parlé de leurs mystères avec peu de respect, et que si le vulgaire en a adoté les voiles, les gens éclairés les oui violemment soupçonnés.
Cela méritait bien, ce me semble, que l’on y insistât. Mais cet examen aurait rendu le paganisme philosophique moins affreux, et le dessein que l’on avait de prévenir . par là l’esprit contre la doctrine des démons, telle qu’elle est reçue dans notre religion, en la chargeant des superstitions les plus grossières, n’aurait peut-être pas été si bien exécuté.
Commençons par la magie. Personne n’ignore que ceux qui s’y appliquèrent d’abord étaient extrêmement vénérés, à cause de leur sagesse et de leur profond savoir dans la théologie. Itien-ne pouvait réussir sans les avoir auparavant consultés. Si les princes entreprenaient quelque cho'e, les magiciens étaient les oracles qu’ils consultaient, et ils surent si bien se prévaloir de leur crédit, qu’ils établirent une loi par laquelle on no pouvait être roi sans avoir été magicien.
Ce nom était très-commun et très-honoré, surtout chez les Perses. De là vient que Cicéron appelle magiciens les Perses les plus célèbres [Cicer., lib. i de Divin.). Pline et Justin veulent que Zoroastre, roi des Bactriens, ait été le premier auteur de la magie ( Plin ., lib. xxx, cap. 1 ; Just., lib. i).
Mais ces gon<-là, ayant corrompu par leur vanité le légitime usage de la magie naturelle, en inventèrent une autre purement artificielle, apparemment pour soutenir par leurs illusions leur autorité chancelante. Mais dans la suite des temps, quand leurs impostures furent éventées , on les eut en horreur, comme des gens qui ne servaient qu’à séduire le monde par leurs prestiges et à l’empoisonner par leurs maléfices ; au point que Tacite nous apprend que le sénat
APPENDICES AU DICTIONNAIRE DES SCIENCES OCCULTES. f)6>
fit des lois qui bannissaient les mathématiciens et les magiciens de L’Italie. « Je ne vfu» pas, dit saint Augustin aux païens, alléguer que les peuples ont in nie défendu ces arts par leurs lois, et qu’elles ont é:é observé s sous des peines très-sévères (August., de Civil. Dei , lib. vu, cap. 3 ). » Aprè< quoi il montre à Varron, qui voulait rapporter les effets de la magie à certaines causes physiques, que si elles eussent été telles, le sénat n’aurait pas fait brûler certain livre qui en contenait les préceptes.
Enfin celte magie était si odieuse aux païens, qu’ils ne regardaient pas avec moins d’horreur que nous ceux qui s’en mêlaient. Combien les sorciers de Thessa'.ie Icurétaienti s exécrables 1
Ego-Pot ilium ulciscar hodie Thessalum venelicu.n.
(Plautus in Ampli.)
Jenesaissijedois vous dire que l’on compte d’ordinaire six espères prini ipales de magie, la nécromancie, la py romande, l’aréomancie, l’hydromancie, la géomancie , et la chéiromancic. Mai - peul-êtie ne serez-vous pas fâché que j’observe que ces diverses espèces Pc divination étaient bien sacrées en substance, quand les lo s les autorisaient comme nuta- l de mystères , mais qu’elles étaient abominables lorsque d’autres que le collège des prêtres s’en mêlaient : parce que l’on s’imaginait qu’il n’y avait que les prêtres qui eussent le droit, en vertu des lois, de consulter les bons démons; et que par conséquent les magiciens, qui n’étaient que des personnes particulières sans vocation, n’agissaient que par illusion, ou tout au plus par le commerce des mauvais démons, qui ne demandaient pas mieux que de donner par leur ministère des marques ùe ieiir malignité.
C’est pourquoi les païens, qui avaient en horreur le seul nom de magie, donuèrenl à leurs mystères celui de divination, et afin d’y mettre une différence plus réelle , ils en changèrent, autant qu’ils le purent, les divers sujets, et en augmentèrent les espèces.
Cicéron réduit toute la divination à deux espèces, dont l’une était naturelle et l’autre artificielle [Cicero, de Divin., lib. i). La première se fa.sa l par une émotion de l’esprit qui, étant saisi d’une eSj èce de fureur, prédisait les choses à venir. Tel était l’esprit qui animait la Pythie sur le trépied. La divination artificielle se faisait par l’observation de signes et de circonstances naturelles dans les sujets que l’on avait destinés pour prédire l’avenir. A celle seconde espèce appartenaient l’astrologie, les augures, les auspices, les sortilèges et les prodiges. Si vous en voulez savoir davantage, Poiydore Yirgile cl Pierre du Moulin pourront satisfaire votre curiosité ( Polyd . Virg., lib. i, cap. 22, 23, 24; Molin., Vates, cap. 16, 17, etc.).
Si les savants du paganisme n’ont pas épargné leurs dieux, vous pouvez bien juger, Monsieur, qu’ils n’ont pas fait grâce à leurs mystères. Ils savaient bien qu’il y avait en cela plus de l’homme que de Dieu. C’est pourquoi ils ne les ont regardés que comme
autant de fraudes pieuse6, qui, quoique inventées par l’artifice des prêtres, étaient cep ndant nécessaires pour charmer un peuple sur l’esprit duquel le merveilleux a tant d’efficace.
1 our commencer par l’astrologie, je me contenterai de vous indiquer un endroit d’Aulu-Gelle, où le philosophe Phavorinus maltraiie les astrologues en sapant leurs principes, et en les réduisant à de pures conjectures. « Et il nous avertissait (ce sont les paroles de Phavorinus qu’il allègue) de ne pas les croire trop légèrement , parce qu’il semble que de temps en temps il leur échappe quelque vérité ; car ils n’avancent pas ce qu’ils ont compris ou arrêté, ou aperçu ; mais des choses incertaines, fondées sur des conj dures embarrassées, hésitant entre le vrai et le faux, comme un homme qui marche à pas comptés dans les ténèbres ; et il leur arrive, ou qu’en tâtonnant ils tombent sans le savoir sur quelque vérité, ou que, par la crédulité de ceux qui les consultent, ils parviennent adroitemem à la découvrir. De là vient qu’ils semblent plutôt conjecturer la vérité des choses à venir par celles qui sont passées. Cependant toutes ces vérités qu’ils prédisent ou témérairement ou ; droitement ne sont pas la millième partie de celles où ils mentent ( Aul . Gcll., lib. xiv, cap. 1). »
Cicéron, qui a composé deux livres de la Divination, plutôt pour la réfuter que pour l’expliquer, n’épargne ni les victimes, ni leurs entrailles. En voici un endroit que je prends mot à mol de l 'Histoire des oracles, par l’auteur des Dialogues des morts. « Ali 1 que dites-vous ?» (c’est Cicéron qui se moque ciu sentiment de Chrysippe, d’Antipater et de Possidonius, philosophes stoïciens, qui disaient que les dieux changeaient les entrailles d s animaux dans le moment du sacrifice;) « il n’y a rien d > si crédule que vous. Crojez-Tous que le même veau ait le foie en hou état s’il est choisi pour le sacmlte par une certaine personne, et en mauvais s’il est choisi par une autre? Cette disposition du foie peut-elle changer en un instant pour s’accommoder à la iortune de ceux qui sacrifiant? Ne voyez-vous pas que c’est le hasard qui fait le choix des victimes? L’expérience même ne vous l’apprend-elle pas? Car souvent les entrailles d’une victime sont tout à fait funestes, et celles de la victime que l’on immole immédiatement après sont les plus heureuses du monde. Que deviennent les menaces de ces premières enti ailles? Ou comment les dieux se sont-ils apaisés si promptement? Mais vous dites qu’un jour il ne se trouva point de cœur à un bœuf que César sacrifiait, et que comme cet animal ne pouvait pourtant pas vivre sans en avoir un, il faut nécessairement qu’il se soit retiré dans le moment du sacrifice. Est-il possible que vous ayez assez d’esprit pour voir qu’un bœuf n’a pu vivre sans cœur, et que vous n’en ayez pas assez pour voir que ce cœur n’a pu en un moment s’envoler je ne sais où? »
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De là vous pouvez bien juger de sa liberté ù criliqu r les présages des augures et des auspices. Les poulets sacrés , le vol des oiseaux, leur cri et les circonstances qui accompagnaient ccs cérémonies si saintes parmi les Romains, n’élaient pas pour lui choses plus vénérables. « Nous ne sommes pas, dit-il, comme ces augures, qui prédisaient l’avenir par l’observation des oiseaux ou des autres signes. Cependant je Crois que Romulus, qui a bâti cette ville sous de bous auspices, a cru que la connaissance de l'avenir consistait dans la science d’augurer. Car l'antiquité a erré en plusieurs choses, et nous voyons maintenant qu’elle a été changée, ou par l’usa e, ou par la science, ou par le temps. Mais on retient la coutume, la religion, la discipline, le droit des augures, i’autorité du collège, à cause de l’opinion du vulgaire et des grands a van âges qu’en retirait la république. Cependant les consuls P. Claudius et L. Junius, qui se mirent ea mer contre les prédictions des auspices, n’ont pas échappé au supplice. Car il fallait se soumettre à la religion et ne pas mépriser si audacieusement la coutume de la patrie. Ç’a donc été avec raison que l’un fut condamné à la mort, et que l’autre se la donna. Flaminius n’obéii pas aux auspices, c’est pourquoi il périt avec l’armée. Mais un an après Paulus y obéit, cl néanmoins il fut défait a' ec l’armée à la bataille de Cannes.»
Lisez comment il traite un peu plus bas les oiseaux sacrés. « C était alors un auspice, si on lui donna t seulement la liberté de se manifester; cet oiseau passait alors pour l’interprète et le satellite de Jupiter. Mais aujourd’hui qu’on l’enferme dans une cage et qu’on le laisse mourir ce faim, s’il se jette sur un plat de farine, et s’il lui tombe quelque chose du bec, tu prends cela pour un augure, et lu t’imagines que Romulus avait de coutume de deviner ainsi. » Que cela était profane en la bouche d’un consul et d’un augure tel que Cicéron 1
Mais P. Claudius eu vint des paroles aux actions : car comme les augures lui rapportèrent des présages sinistres qui devaient le détourner de se mettre en mer contre les Carthaginois , et lui dirent que les poulets ne voulaient point manger dans ieur cage, il les empoigna et les jeta dans l’eau eu s’écriant : S’.ls ne veulent pas manger, qu’ils boivent !
Je ne suis pas surpris que les païens traitassent les mystères de leur divination avec lant d’indignité; iis en avaient reçu miile fausses prédictions. Régulus observa les auspices, et néanmoins il fut pris; Mancinus, quoique fort religieux, fut fait esclave; Paulus eut des poulets qui mangeaient fort bien, et cependant il fut taillé en pièces. César, qui avait clé averti par les auspices et par les augures de ne point passer en Afrique avant le milieu de l’hiver, n’en tint pas compte, se mit en mer, et vainquit plu-, heureusement.
Qu’il me soit permis de dire un mot des prodiges. 11 n’y a rien qui frappe plus l’es-
prit. Nous sommes si enclins à nous y laisser surprendre, que nous chercherions volontiers querelle à ceux qui voudraient y résister. En général les païens ont été grands zélateurs des prodiges. H n’arrivait point d’événement surprenant, les princes ne pouvaient naître ni mourir, l’on ne pouvait gagner ni perdre de bataille, sans que les dieux ne changeassent les lois de la nature.
Ne croyez pas cependant que les savants s’y soient laisse surprendre : Qui amant ipsi sibi somnia fingunt. Si les historiens païens en ont été prodigues, ils ont eu la discrétion de s’en remettre souvent à la bonne foi d’autrui par un on dit.
Cicéron, entre autres, ne les épargne pas.
« Est-ce, dit-il, que cela est capable de nous effrayer , quand on nous dit que quelques prodiges sont nés ou des bêtes ou des hommes? Il est nécessaire que tout ce qui se produit lire son origine de la nature-, en sorte que l’on ne doit pas croire que s’il arrive quelque chose contre la coutume, cela se soit lait en dehors de la nature. Recherche donc ia cause d’une chose nouvelle et merveilleuse, si lu la peux trouver; sinon, sois persuadé que rien ne se peut faire sans cause. Dissipe celte erreur, que la nouveauté de la chose t’a causée, par la connaissance de ia nature; et ainsi ni les trem- , blements de terre, ni les ouvertures des deux, ni une pluie de pierre ou de sang, ni le transport des étoiles, ni la vue des comètes, ne l’épouvanteront point. Car rien ne se fait sans cause, rien ne se fait qui ne se puisse f.iire, et cela ne doit point passer pour un prodige, si ce qui a été fait a pu se faire. 11 n’y a donc point de prodiges; car si ce qui se fait rarement doit passer pour un prodige, être sage est un prodige, etc. «Lisez la suite, Monsieur, vous y verrez tous ces récits de prodiges que l’on débitait à Rome agréablement réfutés , quoique sur le faux principe des lois constantes et indispensables i!e la nature.
En effet, tout ce merveilleux était (rop insipide pour être goûté des gens éclairés. Les dieux élaieut toujours à cheval et armés de pied en cap, ou animant le bois et la pierre. Tantôt Caslor et Poliux parurent dans la bataille qui se donna entre A. Pos- Ihttmius, dictateur romain, et Octavius Mamilius Tusculanus, combattant pour les Romains; tantôt on les vit combattre contre les Perses; tantôt les déesses, animées contre Brcnuius qui avait violé le temple d’Apollon, s’acharnent cruellement sur lui; tantôt on disait qu’un fleuve avait salué Pytbagore, et qu’un orme avaii parlé à Apollonius d > Tyaaes ; tantôt que la siaiue d’Hereule sua à Lacédémone avant la défaite de Leuclres, de même que celles d’Apollon à Cuines, de la Vicloire à Capoue , de Mars à Rome; tantôt que l’image de Junon, interrogée si elle voulait bien être transportée ailleurs, répondit : Je le veux bien-, tantôt que la statue de Memuon, frappée des rayons du soleil, rendait on son mélodieux ; que celle d’Antoine au mont Albau versa du
TRAITE HISTORIQUE DES DIEUX ET DES DEMONS DU PAGANISME
CG3 appendices au dictionnaire
sang pondant la guerre d'Auguste contre Ma.c-Antoine et Cléopâtre ; tantôt enfin que |,i statue d’Apollon, religieusement portée sur les épaules des prêtres , s’avisa de les laisser là et de se promener dans les airs.
Ce serait abuser de votre patience, que de s’étendre à prouver que, les gens éclairés du paganisme ont traité toutes ces histoires de pures lo tions. Ceux-là mêmes qui les débitent avec le plus d'assurance y ont mêlé certains traits qui nous font connaître qu’ils n’en étaient pas trop persuadés.
Je ne vous dirai que peu de chose des oracles, parce que cette matière a été traitée à fond par M.Van-Dale, dont l’agréable auteur des Dialogues des morts a tiré en substance son Histoire des oracles. Je ne voudrais pas cependant séparer entièrement la cause des démons de celle des oracles. Tout l’ouvrage de M. Van-Dale peut être vrai, sans que pour cela l’on en doive nécessairement inférer que lous les oracles aient été de pur< s impostures. Sa critique est fort exacte, ses passages fidèlement cités, et les faits qu’il rapporte, tirés d’auteurs non suspects (1). Mais pourtant la difficulté subsiste toujours, savoir si la plupart des oracles devant leur crédit à l’artifice des prêtres et à la crédulité des peuples, il n’y en aurait point eu quelques-uns dont le démon se serait mêlé, s’il n’en aurait point quelquefois profilé pour amorcer les païens par quelques prestiges, qui, quoique rares, semblent cependant avoir été nécessaires pour les retenir dans le respect , puisque autrement ils auraient été bientôt désabusés, quelque soin que les prêtres eussent pris à voiler leurs mystères et à autori er leurs fourberies.
Mais s’il y a eu quelques oracles rendus par les démons, il est constant qu’il y en a eu une infinité d’autres où ils n’ont point eu de part. C’est ce que les païens savaient encore mieux que nous. Us en voyaient lous les jours des preuves convaincantes et circonstanciées de mille défauts trop grossiers pour être attribués aux dieux ou aux démons. Ils n’ignoraient pas que, dans les choses qui peuvent être expliquées naturellement, il n’est pas toujours besoin de remonter au surnaturel.
Tels ont été la plupart des oracles du paganisme. Examinez-cn l’origine , rien ne vous paraîtra plus naturel. Les philosophes et les historiens de l’antiquité n’en ont point fait de mystère. Hérodote, d’ailleurs tout plein de merveilleux et de superslilion, oublie son propre caractère eu expliquant l’institution des oracles de Dodone et de Jopiter Ammon, les deux plus célèbres de la Libye et de la Grèce. Le passage est un peu long, mais il est essentiel.
Voici ses paroles : « Les prêtresses de Jupiter Thébain racontent que deux femmes qui étaient prêtresses furent emmenées de lnèhes par les Phéniciens, et qu’e. les ouïrent dire que l’une tut vendue eu Libye et
(1) Le P. Battus a réfuté 1rs paradoxes de ce médecin anabaptiste, d. un les Dissertations sur les oracles des païens eu îles eu m >uvais 1 Ain, août eu quelque vogue qu'a cause’
DES SCIENCES OCCULT-KS. DGS-
i’uutre en Grèce; que ces femmes ont été les premières qui ont établi les oracles parmi ces peuples. El comme je leur demandais d’où elles savaient si positivement ce qu’elles me racontaient, elles me répondirent qu’elles avaient cherché ces femmes avec un soin extrême, et que cependant elles ne les purent jamais trouver; mais que dans la suite elles apprirent d’elles ce qu’elles disaient. C’est ce que me dirent les prêtresses à Thèbes. Or, les principaux de Dodone racontent ceci : Deux colombes noires vinrent de Thèbes, l’une en Libye, l’autre chez eux ; celle-ci s’étant posée sur un arbre , dit d’une voix humaine qu’il fallait bâtir là l’oracle de Jupiter. Ils crurent que ce qui leur avait été annoncé était divin; par conséquent ils firent ainsi. Pour ce qui est de l’autre colombe qui alla chez les Libvens, elle leur commanda de bâtir le temple d’Ammon, qui est celui de Jupiter. C’est. ainsi que le rapportaient les prêtresses de Dodone, sur le témoignage de tous ceux qui habitaient près du temple de Dodone , dont lu plus ancienne prêtresse s’appelait Promenée, qui était la plus proche deTirnarète, et lu [dus jeune fille de Nicandre. Sur quoi j’estime (c’est son explication) que s’ii est vrai que les Phéniciens emmenèrent deux prêtresses, et qu’ils vendirent l’une en Libye et l’autre en Grèce, celle qui vint en cette partie de la Grèce qui s’appelait Pelage est la même qui vint chez les Thesproles, et que, servant là, elle bâtit sous un arbre le temple de Jupiter, comme c’était la coutume à Thèbes de servir dans ce temple. 11 est arrivé de là que l’on a parlé d’elle , et que l’on a institué l’oracle; qu’ensuite ayant appris la langue grecque , on a dit que les mêmes Phéniciens vendirent sa sœur en Afrique, aussi bien qu’elle. Or, la raison pourquoi ces femmes furent appelées des colombes par les Dodoniens vient, ce me semble, de ce qu’elles étaient barbares; ccqui leur semblait avoir quelque rapport à ces oiseaux-là. Mais quelque temps après, ils dirent que celle colombe avait parlé, après que cette femme eut appris à s’énoncer d’une manière asœz intelligible pour être entendue d’eux. Car tandis qu’elle parla d’une man ère barbare, elle ne leur fut pas plus intelligible qu'un oiseau. Autrement comment colombe parlerait-elle? Or, en disant que c’était une colombe noire, ils voulaient dire que c’était une femme égyptienne (llerod., Eut. lib. n) . »
L’explication est forcée , je l’avoue , mais enfin elle est démonstrative, dans la bouche d’Hérodote , pour prouver que l'on savait bien réduire la fondation des oracles à des principes purement humains, et que l’on aimait mieux faire quelques efforts d’imagination afin d’en donner des explications paraboliques, que d’en reconnaître le surnaturel.
Diodore de Sicile nous apprend que. que chose d’assez plaisant louchant l’institution de l’oracle de Delphes. Il arriva que des
du ruloris et des agréments que leur a donnés Fniiteneîte dans son Histoire des oracles. On trouvera, alasuile du ce traité, celte savante réfutation du i\ Bulius. (Dd.)
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chèvres s’étant approchées sur le Parnasse d’un trou d’où sortait une exhalaison forte, se mirent à danser. La nouveauté de la chose et l’ignorance où l’on était de la vertu naturelle de ces vapeurs firent croire qu’il y avait là-dessous du merveilleux , et que sans doute ce trou était la demeure de quelque dieu , dont il ne fallait pas nég iger les inspirations. 11 n’en fallut pas davantage : on y bâtit un temple, l’on y institua un oracle, des prêtres, une pythie, des cérémonies.
L’exhalaison qui montait à la tête de la prêtresse l’agitait violemment : c’était l’inspiration du di"u qui la saisissait; elle parlait sans se faire comprendre : c'était le dieu qui combattait ses facultés: elle revenait à eile-même et prononçait l'oracle : c’était le dieu, qui, deveuu le maître, parlait par son organe.
La force de l’exhalaison était quelquefois si violente qu’elle faisait mourir la pythie. Plutarque nous en fournit un exemple. « Qu’arriva-l-il donc à la pythie? Elle descendit bien dans le trou de l’oracle malgré elle. Mais elle montra d’aboi d qu’elle ne pouvait plus souffrir l’exhalaison , remplie qu’elle était d’un esprit malin et muet. Enfin, étant tout à fait troublée et courant vers la porte en poussant un cri horrible, épouvantable, elle se jeta contre terre, tellement que non-seulement les voyageurs, mais aussi le grand prêtre Nicandre et tous les autres piètres et religieux qui étaient là présents, s’enfuirent de peur; cependant, rentrant un peu après , ils l’enlevèrent étant encore hors » d’ellc-même ; elle ne survécut que de peu de jours (Plut., des Oracles qui ont cessé). »
Sur ce principe des exhalaisons, Cicéron et Plutarque prétendentexpliquer pourquoi les oracles ont cessé. « C’est , dit Cicéron, que celle vertu terrestre qui agitait l’esprit de la pythie par une inspiration divine s’est évanouie avec le temps ; comme nous voyons que plusieurs rivières se sont séchées, ou qu’elles ont pris un autre cours et ont été détournées ailleurs (Cicer., de Viv. lib. 1; Plut., des Oracles qui ont cessé ).» Mais celte raison serait extrêmement faible, si vous n’y joigniez les lumières de la phi.osophie, dont les degrés de perfection furent autant d’époques de la ruine des oracles.
11 ne faudrait qu’examiner la situation des lieux où se rendaient les oracles, peur tomber d’accord que ces mystères n’étaient qu’un enchaînement d’artifices. Elle é ail la plus commode du monde, ordinairement sur de hautes montagnes bordées de précipices et de rochers, ombragées d’épaisses forêts.-Il fallait faire de longs et de pénibles voyages pour s’y rendre, souffrir les ardeurs du soie 1 et la stérilité de vastes campagnes, parce que l’oracle s’éloignait des Ceux habités, qui lui étaient suspects.
Que tout cela était bien imaginé! Ceux qui venaient le consulter, déjà prévenus en sa faveur et l’imagination lou e pleine de merveilleux , se sentaient saisis d’un redoublement de crainte en approchant du lieu sacré. Leur longue pérégrination à travers
mille difficultés ies avait extrêmement abattus et en quelque sorte fléchis au respect, quand même ils auraient eu quelques scrupules. Parvenus dans ces lieux escarpés, pleins d’antres et de cavernes, où les arbres interceptaient la lumière du soleil, qu’un profond silence rendait affreux, combien leur imagination était-elle disposée à se faire illusion 1 De combien de fantômes et de terreurs leur esprit était-il frappé 1
S’agissait-il de consulter l’oracle? Il fallait auparavant avoir pratiqué u-n grand nombre de cérémonies et de préparatifs, sans doute d’u.oe merveilleuse vertu pour réprimer tout mouvement de critique, et pour instruire les prêtres du sujet de la consultation, afin que le dieu devinât plus sûrement.
Plutarque dit que quand la pythie se mettaii sur le trépied, il sortait du sanctuaire une douce odeur qui remplissait le lieu où étaient les consultants (Plut., des Oracles qui ont cessé). Jugez s'il ne pouvait pas y avoir quelque charme propre à faire illusion 1
Ce sanctuaire était un lieu obscur, peu éloigné de celui où étaient ceux qui venaient interroger l’oracle. Des voûtes et peut-être des instruments propres à grossie et à faire retentir la voix la rendaient terrible. La fourberie ne pouvait être découvert, car personne n’entrait dans le sanctuaire, et s’il y a eu quelques princes privilégiés qui y aient été introduits, ce n’a été qu’après avoir bien étudié leursdisposilions. Etd’ailleurs les prêtres avaient mille ressorts cachés qu’ils ne manquaient pasde fairejouer dans l’occasion.
Quelles étaient les réponses de l'oracle? Dos ambiguïtés , des équivoques accommodées aux événements les plus vraisemblables, des possibilités vagues qui u’uLirmaient rien de positif.
llorrcmlas canit ambages, anlroque remugit,
Ohscuris vera involve .s.
Ce n’est pas seulement Vrgile qui remarque l’ambiguïté et l’obscurité des oracles; tous les auteurs païens y ont trouvé ce défaut, et ont réduit les dieux à de pures conjectures. Cicéron vous en dira des choses curieuses dans ses livres de la Divination. Oiinomaus, philosophe et orateur grec souvent cité par Eusèbe, maltraite les oracles de la manière la plus outrageante, en faisant un catalogue rigoureusement exact de leurs ambiguïtés et de leur fausseté (Apud Euseb., lib. iv de Præp. Evanq. j. Porphyre, ce zélé défenseur du paganisme, cherchant la raison pourquoi les événements ne répondaient pas aux prédictions des oracles , la trouve en ce « qu’ils ne prédisent pas les choses par une véritable divination , mais seulement par des conjectures prises de la nature, du mouvement et de la conjonction des astres ; ce qui a paru, ajoute-t-il, en plusieurs oracles. Car Apollon, interrogé par un homme s’il lui naîtrait un fi s ou une fille, répondit que ce sérail une tiile, pa. ee que, disaitil, au temps de la conception, Vénus obscurcissait Arares. Une autre fois on lui demanda si l’année serait malsaine, il répondit oui , parce que la constellation était
TRAITE HISTORIQUE DSS DIEUX ET DES DEUONS DU PAG A N SME
937 APPENDICES AU DICTIONNAIR
dangereuse \ our les poumons [Porph., de lissp. oracuL). »
C’esl encore Porphyre qui dit de sang-froid qu’Apo'.ïon n’était pas toujours d’humeur à parler, et qu’?7 menaçait ceux qui l'interro- (I paient a, al à propos de ne répondre que des mensonges. C’était là se délivrer des importuns de bonne grâce !
Encore une réflexion, Monsieur, elle vous divertira. Los dieux p enaient goût quelquefois au commerce des femmes. Ils en demandaient de richement parées des mains mêmes de leurs maris; et dans la piévenlion où l’on était de l’honneur que le dieu faisait, on les lui envoyait comme des victimes chargées de riches présents. C’est ce que l’auteur de VUistoirc des oracles a observé, quoiqu’il ajoute qu’iï ne conçoit point que dépareilles choses aient pu arricer seulement une fois ( Paq.in ). Je serais aussi de son sent aient si je n’en trouvais dans l’antiquité des exemples incontestables. J’avoue cependant qu’il est impossible qu’une dévotion si bizarre ait pu être générale. Mais il n’est pas impossible qu’il y ail eu parmi les païens des gens assez supei slilieux et assez aveugles pour s’en faire honneur. Sans rapporter les exemples que cet auteur en allègue, vous en serez convaincu par cc passage de Josèphe, que je vous cite tout entier, parce qu’il s’y trouve des particularités que don ne saurait omettre.
« Il y avait à Home , » ce sont ses paroles (Hist. Jud., lib. xvni, cap. 4), « une jeune dame, nommée Pauline, non moins illustre par sa vertu que par sa naissance, et aussi belle qu’elle était riche. Elle avait épousé Saturnin , qu’on ne saurait mieux louer qu’en disant qu’il était digne d’une femme aussi distinguée. Un jeune homme qui tenait un rang considérable dans l’ordre des chevaliers conçut pour elle l’amour le plus violent. Comme elle était d’une condition et d’une vertu à ne pas se laisser corrompre par des présents , l’impossibilité de réussir dans son dessein augmenta encore sa passion. 11 tenta cependant de la séduire en lui faisant offrir deux cent mille drachmes; mais elle rejeta celte proposition avec mépris. La vie devenant alors insupportable à Mundus (c’était le nom du jeune homme), il résolut de se laisser mourir de faim. Mais l’une des affranchies de son père, nommée 1 dé, découvrit son dessein , et le conjura, pour l’en détourner, de ne point perdre l’espérance, puisqu’elle lui promettait de lui faire obtenir ce qu il désirait sans qu’il lui en coûtât plus de cinquante mille drachmes. Une telle proposition fit reprendre courage à Mundus, et il lui donna la somme qu elle demandait. Comme celte femme n’ignorait pas que l’argent ne pouvait rien sur une personne si vertueuse, elfe eut recours à un autre moyen : sachant que la dame avait uneilévolioa particulière pour la déesse lsis, elle alla trouver quelques-uns de ses prêtres. Après leur avoir fait jurer le secret, ei.e leur dit combien était grand l’amour de .Mundus pour Pauline , ajout tnt que s’ils
voulaient lui promettre de trouver le moyen de satisfaire sa passion, elle leur donnerait à l’heure même vingt-cinq mille drachmes, cl autant encore lorsqu’ils auraient exécuté leur promesse. L’espoir d’une si grande récompense leur fil accepter la proposition : le plus âgé alla trouver aussitôt Pauline et lui du que le dieu Anubis, avant conçu de la passion pour elle, lui commandait de se. rendre auprès de lui. La dame s’en tint si honorée, qu’elle s’en vanta à ses amies et le déclara même à son mari, qui, connaissant son extrême chasteté, y consentit volontiers. Ainsi elle alla au temple : le soir, après avoir soupé, le prêtre l’enferma dans une chambre où il n’y avait point de lumière, et où Mundus , qu’elle croyait dire le dieu Anubis, était caché. Il passa toute la nuit avec elle; puis, le lendemain matin, avant que ces prêtres corrompus, dont la méchanceté l’avait fait tomber dans le piège, fussent levés, elle vint retrouver son mari, lui dit ce qui s’était passé, et continua de s’en glorifier avec ses u nies. » Dans la suite, Acet historien dit que Mundus, ayant rencontré la dame, lui apprit qu’il avait é’é le vrai Anubis. Tibère, ayant été informé de l’aventure, fil crucifier les prêtres avec Lié, et raser le lemple d’isis.
Je veux bien que ce temple d’Isis ne fût pas un temple d’oracles; il reste toujours avéré qu’à Home même la passion des dieux pour les femmes n’était pas chose inouïe. Anubis passait pour le plus impudique do tous ; il fut même banni de Rome pour celte raison ; et cependant celte dame si chaste ne s’étonne point d’une proposition si surpre-* nante. Le dieu a de la passion pour elle, il lui commande de l’aller trouver; la dam s’en lient honorée, elle s’en glorifie, elle lo communique à son mari , qui y consent.
Après même qu’elle eut passé la nuit avec le prétendu dieu, elle raconte la chose à son mari, et continue à s’en glorifier avec ses amies. Si le fait eût été sans exemple, comment comprendre qu’une dame si vertueuse se fût déterminée sans hésiter à satisfaire la passion d’Anubis, et que le mari d’une femme aussi sage y eût consenti si promptement? Si cela s’est quelquefois pratiqué à Rome, la ville la plus éclairée de l’univers, que n’aura-t-on pas fait chez les nations barbares?
Ce seul exemple en vaut mille, dans la bouche d’un historien tel que Josèphe, qui n’aurait pas osé noter d’une telle infamie les mystères des païens , dont il était obligé de ménager les esprits pour les raisons que vous savez, si le fait n’eût pas été public et circonstancié comme il le rapporte.
Comme vous êtes homme à tirer des conséquences de tout, je prévois que vous ne manquerez pas de rapporter à de semblables commerces la naissance delà plupart de cos héros et de ces demi-dieux du paganisme, et peut-être irez-vous jusqu’à douter que Philippe ail été le père d’Alexandre le Grand. Au moins direz-vous, avec la plupart des historiens, qu’il lut engendré de Jupiter Amrnon, cl que ce fut pour celte raison que
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l’oracle de Delphes ordonna à Philippe de vénérer ce dieu.
Je vous laisse, Monsieur, donner, sur ce chapitre, un libre cours à vos réflexions. Pour moi, je finirai cette lettre, qui n’est que trop longue, en vous priant de conclure de tout ce que nous avons dit, que, quoique les païens aient altéré la doctrine des démons, en y ajoutant bien des fables, il ne faut que des yeux pourvoir qu’ils en ont retenu diverses vérités ; qu’ils ont mis une grande différence entre les démons et les dieux, qu’ils ne les ont conçus que comme des agents subalternes, et que, dans le fond, ils n’ont pas été si religieux observateurs de leurs mystères, qu’ils ne les aient souvent accusés d’impostures. Je suis, etc.