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QUATRIÈME LETTRE

Sommaire. — Les païens n’ont pas absolument nié, mais seulement examiné les opérations des démons. Que M. Bekker ne peut rien conclure des faits dont il a grossi son ouvrage. On avance que les païens ont formé plusieurs de leurs dieux sur l'histoire sacrée des patriarches. Ce qui se prouve par la conformité que l'on trouve entreNoé , Cham, Sem et Japhet, et Saturne, Jupitir, Neptune et Pluton. Quel effet les miracles de Dieu, en Egypte, produisirent sur les Egyptiens. Conformité de Tiphon avec Moïse. Les païens ont connu les histoires de l'Ancien Testament. Tels ont été les Egyptiens, les Chaldéens et les Phéniciens ; puis les Grecs, qui n'ont écrit que quelques siècles après Moïse. Par la dispersion des C hananéens et des dix tribus, les puïens ont eu quelque connaissance de l'histoire des livres saints. Traduction des livres de Moïse en grec avant celle des Septante. Conformité d’Hercule avec Josué. Rites judaïques observés parmi les païens. C’a été par les mêmes voies qu'ils ont connu les anges et les démons. Observation sur le culte des serpents. Si l’Ancien Testament enseigne l'existence des démons, il enseigne aussi leurs opérations.

Monsieur,

Je ne suis pas moins surpris de votre lettre, que vous me dites l’avoir été de ma précédente. Peu s’en faut que vous ne me mettiez au nombre des sectateurs de monsieur Bekker. Vous ne pensez pas, me ditesvous, qu’en éludant ainsi tout le surnaturel de la divination des païens, et particulièrement des oracles, vous vous réfutez vousmême. Si tous les my stères du paganisme n’ont été que purs artifices, évidentes impostures où tout était naturel, que deviendront les opérations des démons?

Vous ne m’avez pas compris, Monsieur.

Si vous aviez un peu examiné ce que je vous en ai écrit, vous auriez d'abord aperçu que mon intention n’est pas de dire que les païens aient absolument nié les opérations des démons dans leurs mystères, mais seulement de montrer combien la plupart de leurs savants étaient éloignés de croire aveugle-

Djctionn. m;s sciences occultes. II

ment toutes ces histoires plaisantes où l’on faisait toujours intervenir les démons sans nécessité. Les plus incrédules confessaient bien qu’il y avait de certains événements qu’ils ne pouvaient concilier avec les lois ordinaires de la nature, de certains faits qui épuisaient toutes leurs lumières. Mais au fond, ils pouvaient légitimement douter de la bonne foi de ceux qui ne vivaient que d’oracles. Us ne niaient pas en général les opérations des démons , mais ils avaient la curiosité d’examiner si les entrailles des victimes, si les poulets sacrés en recevaient effectivement les influences, si la pythie sur son trépied, divinement inspirée , rendait d’autres oracles que ceux qt’ils auraient pu faire eux-mêmes. Ils en pesaient chaque parole, chaque circonstance ; et ils en concluaient par mille expériences qu’ris en savaient pour le moins autant que les démons et qu’Apollon même. Ainsi, sans nier absolument les opérations des démons, ils rejetaient simplement ce grand amas d’impostures et de fables dont le vulgaire se repaissait avec avidité.

Que M. Bekker se serait épargné de peine s’il avait bien voulu raisonner sur ce principe! En retranchant de ses livres cette multitude inutile de contes choisis et circonstanciés à son avantage , il aurait par là réduit son ouvrage à un peu moins de la moitié. Car à quoi bon se jeter dans ce labyrinthe? Combien de volumes ne composerait-on pas si on voulait ramasser toutes ces histoires? Est-ce là l’état de la question? Les païens s’en sont moqués; et nous les admettrions sans examen ?

Mais voyons ce qui résultera du raisonnement de l’auteur. On peut naturellement expliquer les faits qu’il rapporte, sans que l’on soit obligé d’y faire intervenir le diable, et par conséquent il n’y en aura aucun autre où il ait opéré. Quelle induction ! Cet argument ne prouve rien, parce qu’il prouve trop.

Mais qu’est-il besoin d’examiner tous ces faits pour prouver les opérations des démons? Nous n’avons qu’à suivre la voie que nous avons tracée; elle est courte et naturelle ; elle nous conduit sans détour à une source infaillible.

Abandonnons donc à la critique de monsieur Bekker ce nombre infini d’histoires où l’on fait toujours présider le diab'e. Que tous les peuples du monde aient travaillé de concert, en se trompant eux-méines , à nous faire illusion , j’avoue que l’on ne saurait pousser la libéralité plus loiu. Aussi nous ne sommes généreux qu’afin de réduire la question à un principe simple, débarrassé de tous les incidents qu’on y pourrait faire naître pour en critiquer l’évidence.

Toutes les nations du monde nous parlent de démons : toutes s’accordent dans l’essentiel : ce sont des intelligences dont ta nature est moins excellente que celle des dieux, des êtres qui leur sont inférieurs, des agents ministériels, dont les uns sont bons, pacifiques, destinés pour aider les hommes,

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pour leur notifier la volonté des dieux, et pour les pousser à en exécuter les coinmandemenis ; dont les autres, au contraire, sont des agents malins, haïssant les hommes, ne travaillant qu’à leur nuire , à les affliger, à les souiller de crimes. D’où vient ce consentement unanime et constant des peuples en tous temps et en tous lieux?

II vient. Monsieur, du même principe d’où ils ont tiré tant de vérités qu’ils ont attribuées à leurs dieux ; de l’Ancien Testament qui, brillant partout des caractères de la Divinité, a tellement frappé l’esprit des païens, que, pour rendre leurs dieux plus vénérables, ils ont cru ne pouvoir mieux faire que de les former sur l’histoire des patriarches, et que de leur en attribuer les principaux traits.

Je ne saurais, Monsieur, vous refuser la satisfaction que vous souhaitez : je vous donnerai deux ou trois exemples palpables de cette conformité. Plusieurs grands hommes l’ont fait voir visiblement. Mais comme vous n’avez peut-être pas de ces sortes de livres, et que, d’ailleurs, rien n’est plus exact ni plus exquis que leur critique à cet égard, ce sera de leurs écrits que j’emprunterai les traits historiques que vous lirez dans la suite, qui vous feront voir de suite que les païens ont puisé dans l’Ancien Testament une infinité de vérités qu’ils ont appliquées à leurs fausses divinités. Après quoi nous ferons nos remarques particulières.

Commençons par Saturne. C’est l’incomparable Samuel Bochart ( Geogr . sacr. lib. 1, cap. 1) qui prouve, par les rapports qui se trouvent entre Noé et ce faux dieu des païens, que ce qu’ils en ont débité, ils l’ont pris de l’histoire de Moïse. Voici ce qu’il en dit : « Noé a été le père commun de tous ceux qui ont vécu après le déluge. De même Saturne est appelé par Orphée, le père de toutes choses, le prince du genre humain , et sa femme Rhéa, la mère des dieux et des hommes. Noé n’a pas seulement été juste; mais aussi héraut de justice, parce qu’ayant vécu dans un siècle où les mœurs des hommes étaient très-corrompues , il n’oublia rien de ce qui était nécessaire pour les rappeler par ses paroles et par ses exemples à la règle de la vraie piété. Ainsi les païens veulent que Saturne ait été un roi très-juste, qui travailla fortement à ramener les hommes d'une vie barbare à un culte plus poli. De là vient qu'il acquit de grands honneurs , qu'il traversa plusieurs lieux de la terre, et qu'il rappela tous les hommes à la simplicité de I esprit ( Diod ., lib. v Riblioth.). Aurélius Victor dit qu’il f it passer à une vie bien réglée les hommes , alors sauvages et accoutumés à vivre de rapines (Aurel., deOrig. gent. Rom.). A quoi se rapportent ces vers de Virgile :

Is genus indocile et dispersum montibus aliis <'.ouiposuii,Iegesque dédit.

{Virg., Æneid. lib. vm.J

“ ®n,lr.e l? lSmpS du délu-e et le commencement de la dispersion des peuples, il s’é-

coula cent ans , pendant lesquels le monde n’ayant pas encore été divisé, Noé exerça sur le genre humain un empire naturel, semblable à celui d’un père sur ses enfants. C’est là l’âge d’or des poêles , qui racontent que, sous le règne de Saturne, les hommes possédaient toutes choses en commun. On dit que le roi Saturne, dit Trogus dans Justin, fut si juste, que personne ne servit sous lui, et n'eut aucun bien en particulier. Mais toutes choses étaient communes sans division : comme si c'eût été un seul patrimoine commun à tous ( Just ., lib. xliii). Virgile et Ovide ont eu la même opinion (Virg., 1 Georg.; Ovid., lib. m Amor.). Hésiode , surtout, s’en exprime en des fermes fort remarquables :

Pendant que le roi Saturne eut l'empire des deux, les hommes, semblables aux dieux, goûtaient une paix profonde, et n’avaient ni travail ni chagrin. Ce qui semble avoir été pris de cette prophétie de Lamech louchant Noé : Celui-ci nous soulagera de notre ouvre et du travail de nosjnains, à cause de la terre que V Eternel a maudite (Gen. v, 29).

« Dans ce siècle toute la terre était d'un langage et d'une même parole (Gen. xi, 1). Ce que les poètes étendent jusqu’aux bêles. De là yient qu’ils veulent qu’il y eût alors une certaine langue commune aux hommes et aux bêtes. Les enfants de Saturne, dit Platon, jouissant d’un si grand repos et de la faculté de discourir non-seulement avec les hommes, mais aussi avec les bêtes, se servaient d'eux tous pour la pratique de la philosophie (Plato in Politic.). Noé est appelé l’homme de laterre(Gen. ix, 20), c’est-à-dire laboureur (selon le style ordinaire de la langue sainte, dont Samuel Bochart allègue plusieurs exemples). C’est de ce Noé, de cet homme de la terre, que les mythologistes ont inféré, comme s’il se fût marié avec la déesse Terre , que la terre est la même que Rhéa , femme de Saturne. Et comme d’autres n’ignoraient pas que ces paroles : Noé commença à être l'homme de la terre et à planter la vigne, étaient une description d’un laboureur et d’un vigneron, ils attribuèrent aussi à Saturne la culture des champs et des vignes. Il fut le premier, dit Aurélius Victor, qui enseigna l'agriculture (Aurel., de Orig. gent. Rom.). Ce que Plutarque et Macrobe ont aussi écrit (Plut, in Romaic. quæst. k2, et in Parall.; Macrob. lib. i, cap. 6). De même, parce que ce saint homme n’ayant peut-être pas encore éprouvé la vertu du vin, y succomba , en mémoire de cette action, on avait accoutumé de s’enivrer pendant les saturnales; et l’on croyait que Saturne présidait à celte ivresse. De là vient que Saturne dit, dans Lucien , qu’il préside à la joie, au chant et à l'ivrognerie. Pendant celte fête de Saturne, comme le rapporte Athénéus (Lib. xiv), les Romains avaient coutume de donner un repas à leurs esclaves, et de les y servir; ce qui ne se pratiquait pas seulement à Rome et en Grèce, mais aussi à Babylone. En effet, Noé ayant maudit Cham, lui prédit que ses descendants seraient les serviteurs des serviteurs.

« L’occasion de l’anathème lancé contre

TRAITE HISTORIQUE DES DIEUX ET DES DEMONS DU PAGANISME

Cham fut qu’il avait vu la nudité de son père ( Gen . ix, 22). Ce que les poêles ont connu en partie, en disant que Saturne donna une loi qui défendait, sous des peines sévères, de porter ses regards sur les dieux en état de nudité. C’est pourquoi on lit dans les hymnes de Callimachus que Minerve aveugla Tirésias qui l’avait vue au bain.

« C’est aussi une chose remarquable que dans le Timée de Platon, Saturne, sa femme Rhéa et ceux qui élaient avec lui, sont dils être nés de l’Océan et de Thélis. Car Noé et les siens sortirent des eaux du déluge comme du sein de leur mère. De là vient que les anciens Romains ont voulu qu’un navire fût le symbole de Saturne; ce qui a fait croire aux modernes que ce navire signifie celui qui l’apporta en Italie.

Etbona posterita<s puppim signavit in ære,

Hospitis adventum testilicaia ciei .

(Ovid., Fast. lib. i.)

« Mais comme ce symbole d’un navire a été commun, selon Plutarque (In Romaic.), aussi bien à Janus, à Evandre, à Enée, qu à Saturne, il semble que les anciens ont entendu autre chose par un navire, savoir l’arche de Noé, qui le sauva du déluge universel. Et c’est ce que les Assyriens n’ont pas entièrement ignoré, quoiqu’ils aient obscurci par leurs fictions la vérité du fait, afin de donner à leur roi Xisuthre une partie de la gloire due au seul Saturne, c’est-àdire à Noé. Ils disent donc qu'il y eut sous son règne un grand déluge dont Xisuthre fut sauvé, Saturne lui ayant prédit l’avenir, et lui ayant recommandé de bâtir une arche et de s'y réfugier avec des oiseaux, des reptiles et du bétail ( Apucl Cyrill. , contra Julian., lib. i). »

Sur quoi notre auteur allègue encore quelques passages très-curieux. « De même, ajoute-t-il, les auteurs grecs écrivent qu’au temps du déluge particulier de Thessalie, Deucalion se retira aussi dans une arche. On rapporte, dit Plutarque, qu’une colombe fut lâchée de l'arche, et que cet oiseau annonça à Deucalion, par son retour la continuation de l'orage, et par sa demeure la sérénité du ciel.

« Les poètes veulent que Saturne ait dévoré tous ses enfants, excepté trois, Jupiter, Neptune et Plulon, qui, demeurant seuls, partagèrent entre eux toute la terre. Noé, en tant que prophète et pasteur, fut aussi en quelque manière le père du premier monde, qu’il condamna, comme l’enseigne saint Paul (Hebr. xi, 7) ; parce que par ses prédictions il condamna les hommes au chûliment du déluge.. Car, selon le style de lEcriture, les prophètes sont dits faire ce qu’ils prédisent, etc. Eu ce sens, Noé détruisit tous les hommes, c’est-à-dire qu’il prédit qu’ils seraient détruits. 11 n’en resta que trois, Sem, Cham et Japhet, qui partagèrent entre eux l’empire du monde; et ce sont les trois enfants deSaturnequi lui succédèrent au royaume. »

Je n’ai garde d’étendre ici les rapports palpables que cet excellent critique trouve

entre les trois fils de Noé et les trois fils de Saturne, les bornes étroites d’une lettre ne me permettant pas de faire beaucoup de ct-s sories d’extraits. Cependant, comme ces remarques nous mènent à la première source d’où les païens ont emprunté tant de vérités qu’ils ont aveuglément appliquées à leurs faux dieux, je ne saurais me dispenser de vous en faire un parallèle abrégé, en suivant toujours notre auteur. Le beau jour que cela nous donnera pour découvrir 1 origine des démons 1

« Cham ou Ham, dit Samuel Bochart, tétant établi en Afrique, y fut adoré pendant plusieurs siècles sous le nom de Jupiter- Ham ou Hammon, que les Egyptiens appelaient Ammoun , ou Amoun ( Herod . Eut.; Plut, inlsid.), en changeant l’aspiration en un accent doux. »

L’Ecriture sainte fait mention de cet Amon, ou Hamon , en trois passages ( Jerem . xlvi, 25; Ezech. ni, 15; Nahum. ni, 8), que les interprètes, selon Samuel Bochart, ont expliqués tout autrement que le texte ne porte.

« Non-seulement le nom d’Ammon fut célèbre en Egypte, mais aussi dans l’Arabie et en Afrique. Amm.on était un fleuve d’Arabie, Ammonium un promontoire ;et il se trouvait des peuples qui s’appelaient Ammomens. Il y avait la ville d’Ammon, un temple d’Ammon, la ville Ammonienne, le pays Ammoniaque, où ce célèbre oracle de Jupiter Amman était situé. Enfin toute l’Afrique s’appelait Ammonienne, du nom d’Ammon . » C’est ce qu’il prouve par plusieurs passages des auteurs païens.

« Or, que Cham soit Jupiter, c’est ce qui se prouve par plusieurs raisons. Premièrement par son nom de Ham, dont on a fait ]”Ap.oüv égyptien et VAmmon ou le Hammon africain , que tout le monde sait être les noms de Jupiter. En second lieu, Ham signifie bridant ; de même Zeù? en grec semble signifier brûlant. De là vient que les poètes ont entendu l’air par le nom de Jupiter. En troisième lieu, comme Cham était le plus jeune des enfants de Noé, il en est de même du Jupiier de Saturne, selon Callimachus [In Jove). En quatrième lieu, l’on a feint que Cham ou Jupiter était le maître du ciel, parce qu’il eut en partage l’Afrique, dont la plus grande partie étant entre les tropiques, a le soleil et les autres planètes sur la tête. De là vient que l’on a cru qu’elle était la plus proche du ciel, comme s’exprime Lu— cain (lib. îx). En cinquième lieu, on lit en plusieurs auteurs que Jupiter coupa à Saturne son père les parties de la génération, ce qui semble être pris de ces paroles du livre de ia Genèse mal entendues : Et Cham, le père de Chanaan, ayant vu la nudité de son père , le déclara, etc. (Gen. ix,22). Là le verbe déclarer, détaché du fil du discours eldestilne des pomts-voyelles, a pu être lu ainsi : et il coupa, comme venant d’un verbe qui signifie couper. » Notre critique rapporte plusieurs exemples de l’Ecriture où ce verbe, fléchi en un autre mode, a cette dernière signification.

« Japhet est le même que Neptune. Li'S païens I mî ont donné l’empire de la mer, [farce que l’Afrique étant échue à Cham, et l'Asie à Sem, deux parties du monde qui consistent en terre ferme, la portion qui Échut à Japhet consiste, pour la plus grande partie, en îles et en péninsules. C’est pourquoi on donna à Neptune le nom de noa-etS&w, qui est un terme punique, qui signifie large et étendu. Ce qui peut avoir été pris de ces paroles de Noé : Que Dieu élende Japhet [ Gen . ix, 27).

« Je ne puis m’empêcher d’ajouter qu’il y a quelque affinité du nom latin de Neptune à celui de Japhet, parce que le verbe d’où vient le nom de Japhet a dans sa conjugaison passive Niphta. A moins que l’on n’aime mieux dériver ce uom de Neptune, du mot égyptien vs^0wv, ce qui est la pensée de P.ularque [De lsid. et Osir.).

« 11 reste à parler de Sem, à qui Noé parle en ces termes : Béni soit l' Eternel, Dieu de Sem ; et que Chanaan soit son serviteur. Parce que l’Elernel fut le Dieu de Sem d’une manière toute particulière, que de sa postérité est né Jésus-Christ, le Fils de Dieu, et qu’il n’y a pas lieu de douter que Sem ne persévéra constamment dans le vrai culte de Dieu, et ne fit tous ses efforts pour réprimer le cours de l’idolâtrie par ses paroles et par ses exemples , c'est pourquoi les idolâtres haïrent le nom de Sem. Ils en firent bien un dieu, mais le dieu des enfers. Et comme, en haine de la piété, ils feignirent que Saturne, c’est-à-dire Noé, avait été renfermé dans leur tartare ténébreux, de même ils précipitèrent Sem, sous le nom de Pluton, dans les enfers.

« Ici on doit observer l’allusion de ce nom Sem au terme Samma ou Semana, qui signifie destruction ou désolation ; ce qui est presquelamême chose que le mol ou De même Tiphon était appelé Spv par les Egyptiens, par une allusion manifeste au nom de Sem. Ce passage de Plutarque est remarquable : Tiphon s’appelle , comme nous ucous ait, Seth, et Bebon, et Smy ; noms qui signifient un arrêt violent, une contrariété ou un renversement [Plut., de lsid. et Osir.). Car les uns veulent que tiphon ait été un géant, et les autres un dragon qui fut tué d’un coup de foudre. De là vient qu’il est appelé par quelques-uns d’un nom que les Arabes donnent également aux serpents et aux diables. D’autres l’appelaient Seth et Smy, afin de diffamer la mémoire de ceux qui ont été les plus zélés défenseurs du culte divin, c’est-à-dire Seth et Sem. »

Douteriez-vous, après cela, Monsieur, que les païens aient attribué à leurs dieux plusieurs vérités consignées dans l’Ancien Testament? Ces rapports sont trop visibles. Et si vous n’en étiez pas convaincu, il faudrait bien vous rendre à cette multitude d’analogies semblables que nous pourrions encore établir. Mais peut-être aurons-nous l’occasion de vous en rapporter quelque autre trait de convenance dans nos remarques patliculières.

N’exigez pas, je vous prie, que je vous explique longuement comment il a pu se faire que les païens, qui étaient prévenus de tant de mépris et de haine contre les Israélites, aient cependant emprunté des livres de Moïse etdes prophètes tant de vériléshistoriques, et les aient adoptées avec tant d’empressemenl.

Ce n’est pas qu’il ne soit très-facilede résoudre votre difficulté. Mais je crains qu’en répondant à toutes vos objections, vous ne me fassiez violer la promesse que je vous ai faite d’être court. Contentez-vous donc, s’il vous plaît, Monsieur, de ce peu de réflexions que je vais faire en passant, et qui seront néanmoins suffisantes pour vous convaincre qu’il n’est nullement absurde de dire que les anciens païens ont formé leurs dieux sur le modèle des patriarches.

Sans parler des apparitions fréquentes de Dieu aux patriarches, des oracles qu’il leur donna, de la sagesse de son économie envers l’Eglise d’Israël, des miracles qu’il opéra pour affermir et conserver sou peuple, miracles dont vous pourriez contester l’influence sur les peuples étrangers à l’alliance de Dieu, parce que la plupart de ces merveilles ne se sont pas passées sous leurs yeux, sans nous arrêter, dis-je, à toutes ces choses, bornonsnous aux miracles que Dieu fit éclater pour affranchir les Israélites du jougdesEgyptiens.

En quel lieu Dieu frappa-t-il ces oppresseurs ? Ce fut dans la cour même de Pharaon : ce fut dans la capitale d’un grand royaume que Moïse et Aaron, accompagnés de la vertu d’en haut, déployèrent tant de merveilles, à la vue de ce prince, de ses principaux officiers, de tout un grand peuple. Quelle fui leur vertu? Elle fut inimitable : ces miracles confondirent les magiciens d’Egypte, et leur fit avouer que c’était là le doigt de Dieu. El'e lui universelle : toute l’Egypte ressentit vivement les plaies que Dieu lui infligea ; les créaluresinsensibles, les animaux et les hommes en portèrent l’empreinte. La mer, frappée de la verge de Moïse, ouvrit son sein pour y recevoir les Israélites ; elle fit de ses eaux comme deux murailles au milieu desquelles ce peuple passa à pied sec. Pharaon, suivide l’élite de ses troupes, y entre; il poursuit, il s’engage; et, Dieu laisant retourner impétueusement les eaux de la mer dans leur lieu naturel, elles ensevelirent sous ses flots ce prince avec toute son armée.

Quel effet ptnsez-vous que produisirent tant de miracles si funestes à l’Egypte? Ils frappèrent fortement l’esprit, ils y firent de profondes impressions. Il n’y eut point d’hornme qui ne frémît de crainte, point de mémoire qui n’en conservât le souvenir, point de siècle qui n’en fût informé.

C’est pourquoi nous ne devons pas nous étonner que les Egyptiens, qui avaient été les témoins oculaires de tant d’événements miraculeux, aient retenu dans leurs mystères et appliqué à leurs faux dieux les actions et les diverses circonstances de la vie de ces saints hommes, qui étaient les conducteurs

(l’Israël, et dont Dieu scella la vocation par tant de miracle^.

Peut-être qu’en lisant le Traité de Plutarque touchant Isis et Osiris, vous y aurez entrevu plusieurs traits de cette vérité. Pour moi, je vous avoue que j’y ai remarqué, au travers des fables dont il est tout rempli, certaines vérités qui ont été empruntées de Moïse sous le nom de Tiphon. Et je ne suis pas tant surpris de la confusion qui y règne, que je le suis de voir que tant de siècles plongés dans de si épaisses ténèbres aient pu transmettre jusqu’au temps de Plutarque quelques étincelles de ces vérités.

Vous n’en serez pas moins surpris que moi, si vous prenez la peine de comparer le Tiphon de Plutarque avec Moïse. Ce nom propre de Tiphon signifie inondation; Moïse fut le ministre dont Dieu se servit pour submerger dans les Ilots Pharaon et une partie de son peuple. Tiphon était le fils d’Isaac qui fut de la race d’Hercule : Moïse était descendu de la famille d’Isaac. Tiphon eut deux fils qui se nommaient Hierosolymus et Judœus. Cela ne peut s’appliquer littéralement à Moïse, mais comme ce grand législateur était le chef des Israélites, et qu’il les conduisit jusque sur les limites de Chanaan, dont Dieu leur confirma la promesse par sa bouche; comme, en vertu de celte promesse de Dieu, réitérée par Moïse, ils s’emparèrent de Jérusalem et de la Judée, il n’en fallut pàs davantage aux païens, auxquels un grand nombre de siècles avaient dérobé la connaissance exacte de l’histoire des patriarches, pour leur faire croire que Jérusalem et la Judée étaient les deux fils de leur Tiphon, c’est-à-dire de Moïse. Tiphon avait une sœur, qui s’appelait Naphté, célèbre par sa beauté et par l’éclat de ses victoires ; de là vient que les païens en firent une déesse et la placèrent entre les étoiles. Marie, sœur de Moïse, fut illustre par sa piété. Tiphon était rousse de couleur , c’est-à-dire, beau, selon le style des Orientaux : de même Moïse était parfaitement beau , àcrreîo? rôt esû. Tiphon fit plusieurs merveilles près du Nil et de la mer : c’est pourquoi les Egyptiens haïssaient cet élément, sur lequel Tiphon avait exécuté ses cruelles entreprises. De même Moïse fit particulièrement éclater ses miracles sur ce fleuve et sur la mer Rouge, dont Dieu se servit pour punir ce peuple rebelle et endurci. Les Egyptiens aduraient Tiphon comme un dieu malfaisant ; ils le servaient afin qu’il ne les affligeât pas de nouveaux malheurs. Cela s’applique parfaitement à Moïse, qui s’était rendu formidable à ce peuple par les plaies qu’il lui avait infligées. Tiphon se servit, pour affliger l’Egypte, de certains animaux pernicieux ; Moïse y employa les grenouilles, les moucherons, etc. Les dieux, épouvantés de la fureur de Tiphon, se transformèrent en divers animaux, en vautours, en chiens, etc. Cela marque la terreur des Egyptiens, lorsque Dieu exerça ses jugements sur tous les dieux d’Egypte (Exod. xii, 12). Tiphon engagea dans sou parti une reine d’Ethiopie, qui fut complice de sa conjuration. La femme de Moïse était

anssi Ethiopienne. Soixante-douze hommes conspirèrent avec Tiphon contre Osiris, roi d’Egypte : soixante-dix hommes furent substitués à Moïse et à Aaron, pour juger le peuple d’Israël. Tiphon , ayant trouvé le corps d’Osiris, le déchira en quatorze morceaux ; Moïse tira autant de parties du royaume d’Egypte, c’est-à-dire quatorze tribus ; car en joignant les deux tribus d’Ephraïm et de Manassé, qui naquirent de Joseph, à celles des autres enfants de Jacob, vous pourrez encore en former une quatorzième de cet amas de toutes sortes de gens qui sortirent d’Egypte avec les Israélites (Exod. xii, 38). Une des choses les plus remarquables de l’antiquité, c’est la fable que Plutarque rapporte du coffre d’Osiris jeté dans le Nil, et des diverses circonstances qui l’accompagnent. Il est vrai qu’il y confond les choses, qu’il transpose les personnes et les noms, en appliquant tous les traits de cette histoire sacrée non à Tiphon, c’est-à-dire à Moïse, mais à Osiris même, roi d’Egypte. C’est un effet de la malignité des anciens païens et de l’ignorance des modernes. Mais enfin cette histoire s’accorde en substance avec celle de Moïse. Demêlons-en les traits.

Plutarque dit donc que Tiphon renferma le roi Osiris dans un coffre fait du parchemin d’une cerlaine herbe; ce coffre fut fermé de clous et enduit de plomb fondu, et Tiphon avec ses conjurés le jeta dans l’embouchure du Nil, qui se nomme Taniiiyue. Porté par la mer sur les côtes de Biblus, le coffre se rangea doucement au pied d’un tamarin. Isis affligée alla l’y trouver; elle salua et prit en amitié les femmes de la reine de Biblus, laquelle, désirant voir Isis, l’envoya quérir, se familiarisa avec elle et la fit nourrice et gouvernante de son fils.

Qui pourrait douter que toute cetle histoire n’ait été tirée de celle de Moïse ? Prenez la peine, Monsieur, de vous en assurer, eu la conférant avec les premiers versets du chapitre second du livre de l’Exode.

On pourrait observer ici que la raison pour laquelle la sagesse des Egyptiens a été si célèbre et si avidement recherchée de tous les peuples, vient de tous ces miracles que Dieu opéra sous leurs yeux par le ministère de ses serviteurs, et dont les impressions furent si profondes, qu’elles se conservèrent dans tous les âges, nonobstant les atteintes de la superstition, qui en altéra les traits par ses fables.

Mais ce n’est pas seulement de l’Egypte que les philosophes païens ont tiré tant de choses conformes à l’histoire de l’Ancien Testament ; il est évident qu’ils ont lu aussi les livres de Moïse et des autres écrivains sacrés. Il serait inutile de prouver que les Egyptiens, les Chaldéens et les Phéniciens en ont été instruits. La proximité et les liaisons que ces peuples ont eues avec les Israélites, leur en ont communiqué la plupart des événements historiques. Outre cela, il est impossible que l’exactitude de ces peuples idolâtres à enregistrer dans leurs archives publiques les ac-. tes qui avaient quelque relation à l’histoire

TRAITE HISTORIQUE DES DIEUX ET DES DEMONS DU PAGANISME

APPENDICES AU DICTIONNAUiE UES SCIENCES OCCULTES.

de leur pays ne leur y ait fait insérer les principaux faits de celle des Israélites. De là vient que les fragments qui nous sont restés de l’antiquité égyptienne s’accordent en substance avec les principaux événements arrivés aux Israélites : par exemple, leur sortie d’Egypte, leurs guerres, leurs victoires, le joug qu’ils imposèrent aux Chananéens, la chronologie de leurs rois, leurs principales actions, en un mot, les diverses révolutions de l’Etat des Juifs.

Ceux qui ont extrait ces choses en partie du récit dès saints livres ont été Manéthon, Egyptien, qui écrivit en grec l’histoire de son pays; les Tyriens, qui, selon Josèphe [Contra Appion ., lib. i, cap. 5), conservaient religieusement dans leurs registres publics plusieurs des traits principaux de l’histoire du roi Salomon, la structure magnifique du temple de Jérusalem, les énigmes qu’il envoya à leur roi Eiram. Ce qui est encore rapporté par Di us, qui a écrit très-fidèlement V histoire des Phéniciens.

Bérose, historien chaldéen, raconte aussi, conformément aux livres de Moïse, la destruction du genre humain, à la réserve de Noé, qui au moyen d’une arche se sauva sur le sommet des montagnes d’Arménie. Après quoi il parle des enfants de Noé, et suppute les temps jusqu’à Nabulasar, lequel envoya Nabuchodonosor son fils contre l’Egypte et la Judée, qu’il soumit, brûla le temple de Jérusalem et emmena les Juifs captifs à Babylone, captivité qui dura soixante-dix ans, jusqu’au règne de Cyrus.

Les Grecs, qui se sont donné le nom de pères de l'histoire et des belles-lettres , n’ont rien écrit avant la captivité de Babylone. Car, quoiqu’ils se vantent d’avoir reçu la connaissance des lettres des Phéniciens, par le moyen de Cadmus, on ne voit dans leurs histoires aucuns vestiges d’une antiquité si éloignée, comme Josèphe l’a remarqué ( Contra App., lib. i).

Ce qu’il y a d’incontestable, c’est qu’Homère, qui est le plus ancien écrivain grec qui soit parvenu jusqu’à nous, n’a écrit que longtemps après le siège de Troie. Jusque- In, comme l'a observé Josèphe (Ibid.), on doute qu’ils eussent l’usage de l’écriture; la plus commune opinion est qu'ils ne l’avaient pas encore. Les autres Grecs, ajoute cet historien juif, comme Cadmus, Milès, Argée, Acusilas,qui ont entrepris d’écrire l’histoire, n’ont précédé que de fort peu la guerre soutenue par leur nation contre les Perses. Bien plus, cette nouveauté des Grecs n’a point été contestée par leurs propres auteurs. Denis d’IIalicarnasse avoue que l’époque de la première antiquité grecque se fixe à Inaque, qui a vécu, comme il résulte de son calcul, vers le temps de la guerre de Troie ( Diomys . Ualic., lib. \). Pline avoue (Nat. Hist. lib.\ n, cap. 56) que les premiers qui ont enseigné à composer en prose et à écrire l’histoire, ont été Pcrécide, Syrien, au temps du roi Cyrus, et Cadmus , Milésien, c’est-à-dire, environ huit cents ans après Moïse. A quoi on pourrait ajouter le témoignage de Plutarque, qui

reconnaît qu’avant Thésée on ne trouve que des incertitudes et des ténèbres dans l’histoire. On lit aussi dans Platon ces paroles d’un vieux prêtre égyptien à Solon : «O Solon, Solon 1 vous autres Grecs êtes toujours enfants; vous êtes tous jeunes sous le rapport de l’intelligence ; car vous n’avez aucune ancienne opinion , ni aucune science de l’antiquité (Pinto in Tim.)U >

Ainsi on ne doit point s’étonner que les Grecs aient ignoré pendant plusieurs siècles les histoires des Israélites, aussi bien que celles des Egyptiens et des Chaldéens, dont les archives contenaient la plupart des vérités historiques de l’Ancien Testament qui avaient quelque rapporta l’histoire de leur nation, quoiqu’ils les eussent défigurées par leurs fables. Ce ne fut, de l’aveu des Grecs , qu’après que les Phéniciens eurent poli leur rudesse, qu’ils commencèrent à s’appliquer à l’étude des belles-lettres et à la méditation de la philosophie, eOqu’ensuite ils cherchèrent à s’en instruiredans leslieux mêmes d’où elle leur était venue. Comme les Grecs visitèrent les Egyptiens qui avaient emprunté à leur théologie plusieurs vérités judaïques qu’ils avaient altérées par des fictions paraboliques, ils eu reçurent aussi tous les traits, les rapportèrent chez eux, et les y firent recevoir comme autant de choses sacrées. Ils étaient grands partisans des nouveautés; c’était là leur génie. Peut-être ne se mirentils pasd’abord beaucoup en peine d’approfondir la théologie des Egyptiens, ni d’examiner si ceux-ci n’avaient point eux-mêmes compilé l’histoire judaïque. Outre que naturellement ils donnaient plus dans le merveilleux que dans le solide, il leur était plus facile de fréquenter les Egyptiens, qui habitaient des provinces maritimes , et qui négociaient avec eux, que les Israélites, dont le pays était éloigné de la mer, et qui se contentaient de cultiver leurs terres fertiles, sans lier presque aucun commerce avec les autres peuples. Cependant il arriva que la curiosité des Grecs les porta dans la suife à fouiller dans les monuments les plus cachés de l’antiquité. La théologie et la philosophie d’Egypte y contribuèrent considérablement.

Ils y découvraient mille choses défectueuses, qui avaient été manifestement puisées d’ailleurs. Il fallait s’en instruire plus exactement, et par conséquent consulter l’histoire sacrée.

C’est ce que Josèphe fait voir évidemment à Appion, qui contestait aux Juifs leur antiquité , sur ce que les plus célèbres historiens grecs n en parlent point. Calomnie qu’il réfute en alléguant plusieurs témoignages des olus célèbres anciens historiens grecs qui avaient connu l’histoire judaïque (Joseph, contra. App., lib. i, Prcef.). Hermippus, excellent et très-exact historien, qui a rapporté les sentiments de Pythagore, reconnaît, selon Josèphe , que ce philosophe avait puisé dans les lois des Juifs une partie de sa philosophie (Joseph., lib. i, c. 8j. Hérodote d’Halicarnasse n’a point ignoré les cérémonies légales, particulièrement celle de lacircouci*

TRAITE HISTORIQUE D! S DIEUX ET DES DEMONS DU PAGANISME

sion. Choériiius, ancien poète, parle d’une nalion qui habite les montagnes de Solyme, et quisuivitXerxès, roi de Perse, dans la guerre qu’il fit aux Grecs. Cléarque , célèbre disciple d’Aristote, fait parler son maître avec eloge de la sagesse , de la tempérance et de la pureté des mœurs d’un certain Juif de nation, né dans la basse Syrie; ceux qui l’habitent sont descendus de ces philosophes et sages des Indes que l’on nommait Chanans, et que les Syriens nomment Juifs, parce qu’ils demeurent dans la Judée , dont le nom de la capitale est assez difficile à prononcer , car elle s’ appelle Jérusalem.^ quelqueslignesplus loin : Il vint nous visiter, et dans les conférences que nous eûmes avec lui, nous trouvâmes qu'il y avait beaucoup à apprendre dans sa conversation. Hécatée, Abdérite, dit qu’après que Ptolomée eut vaincu Démétrius, plusieurs le suivirent en Egypte, et entre autres un sacrificateur juif nommé Ezéchias, âgé de soixante-six ans, très-estimé parmi ceux de sa nation, très-éloquent et si habile , que nul autre ne le surpassait dans la connaissance des affaires les plus importantes. Ce grand personnage, continue Hécatée, accompagné de quelques-uns des siens , conférait souvent avec nous et nous expliquait les choses les plus importantes de la discipline et de la conduite de ceux de sa nation, qui toutes étaient écrites. Ensuite cet historien allègue des exemples de la fermeté des Juifs dans leur religion; puis il fait la description de leur puissance , de la situation , de la force et de la magnificence de Jérusalem et de son temple.

Enfin Josèphe finit ces témoignages par celui d’Agatharcide , qui rapporte que ceux que l’on appelle Juifs demeurent dans une ville très-forte nommée Jérusalem, qu’ils fêtent religieusement le septième jour, s’abstenant de toutes sortes de travaux; qu 'ils le passent jusqu’au soir à adorer Dieu dans le temple; et que cette folle superstition de ne point violer par le travail ce jour qu’ils nomment le sabbat, leur fit recevoir pour maître Ptolomée Lagus avec son armée, au lieu de lui résister comme ils l’auraient pu.

Quoique le temps nous ait fait perdre la plupart des ouvrages d'où Josèphe a tiré ces extraits , nous devons néanmoins en inférer qu’il est très-naturel de concevoir que les Grecs, ayant connu l’histoire judaïque, ayant même conféré avec les Juifs dont ils ont admiré la sagesse, en aient emprunté plusieurs vérités , aussi bien que les Egyptiens et les Phéniciens, pour en faire la matière de leur mythologie.

Cela vous paraîtra encore plus naturel si vous joignez à cette voie de connaissance celle de la dispersion des Chananéens, qui, après avoir été subjugués par Josué, se jetèrent d’abord sur les côtes de la Phénicie et se répandirent ensuite le long de la Méditerranée , d’où ils se partagèrent en plusieurs colonies, qui allèrent s’établir en divers lieux de l’Europe, de l’Asie et de l’Afrique. Ce passage de Procope est trop formel pour 1 omettre. « Tout le pays, dit-il, qui s’étend

depuis Sidon jusqu'à l’EgypIe, s’appelait autrefois Phénicie. Ceux qui ont écrit l'histoire des Phéniciens rapportent qu’autrefois un seul roi y dominait. Les Gergésiens, les Jé- * buséens et autres peuples habitaient sur les limites de ce pays- là. Mais comme ils virent fondre sur eux cette grande armée de Josué, ils se réfugièrent en Égypte. Et peu après, le pays ne les pouvant tous porter, ils passèrent en Afrique , où ils bâtirent plusieurs villes et peuplèrent jusqu’aux colonnes d’Hercule. Leur langue est demi-phénicienne. Entre autres villes qu’ils bâtirent aussi en Numidie, on remarque celle de Tanger, dans une position très-forte, et où se voient deux colonnes de pierre blanche, qui portent ces paroles gravées en langue phénicienne : Nous AVONS FUI DE DEVANT LA FACE DE CE VOLE UK, JOSUÉ, FILS DE NüN ( Procop ., lib. n de Bell. Vandal.). »

Il est certain que ces peuples, instruits de l’histoire des patriarches qui avaient séjourné parmi eux, des merveilles que Dieu avait faites en faveur des Israélites en Egypte , et des victoires miraculeuses qu’ils venaient de remporter sur eux , il est certain, dis-je, qu’ils répandirent ces histoires partout, et les apprirent particulièrement aux Grecs, parmi lesquels ils demeurèrent. On doit surtout rapporter ces idées que les païens ont eues de 1 histoire de Moïse aux Ju fs des dix tribus qui furent dispersés dans plusieurs parties du monde. Les Assyriens, auxquels ils furent asservis, les emmenèrent en des pays éloignés et firent peupler le leur par des étrangers. Ils les firent passer au delà de la Médie. Ces Juifs s’établirent parmi les Colches et les Tartares, peu après leur captivité en Assyrie. Or, le commerce que les Chinois et les peuples voisins eurent avec les Tartares qui avaient appris des Juifs diverses vérités des livres de Moïse, fit qu’elles se répandirent aussi parmi ces peuples. On en a observé des traces visibles parmi les Tartares. Entre les hordes mêmes qui habitent la partie septentrionale de la Tartarie , il y en a qui ont conservé les noms de Dan et de Nephtali. Pour ne parler que de la circoncision, tout le monde sait qu’elle est universellement pratiquée par les Tartares, les Chinois et presque par tous les peuples orientaux ; usage qu’ils avaient observé , ainsi que plusieurs cérémonies et purifications de la loi de Moïse, quelques siècles avant Mahomet.

Je passe sous silence la captivité des Juifs à Babylone , parce que ce ne fut pas une vraie dispersion , qu’elle ne dura que soixante-dix ans, et qu’ainsi elle n’a été ni assez générale, ni d’assez longue durée, pour répandre et affermir parmi les peuples l’histoire de la nation judaïque.

Outre ces raisons, ce qu’il y a de remarquable par rapport aux Grecs, et ce qui montre qu’ils ont lu les livres de Moïse, c’est que, longtemps avant la version des Septante, même avant Alexandre le Grand, la loi de Moïse et l’histoire9de la sortie des lsraé-. liles hors de l’Egypte avaient été traduites eu;

grec. C’est Eusèbe qui nous l'app'end, sur le témoignage d’Aristobule, Juif péripaléticien , dans un passage qu'il a tiré de son premier livre à Philométor.

Ainsi l’on ne doit point trouver étrange que 1er. anciens païens , ayant eu tant de voies pour s’instruire des vérités contenues dans l’Ancien Testament , en aient abusé en formant sur ce modèle la plupart de leurs dieux, de leurs mystères et de leurs cérémonies. Quoique vous deviez déjà en être convaincu par les exemples que je vous en ai cités, cependant j’espère que celui-ci, entre autres, ne vous déplaira pas.

Josué a été le modèle sur lequel les païens ont formé leur ancien Hercule. Hercule vainquit les géants r Josué s’empara de la terre de Chanaan, dont les habitants étaient d’une stature prodigieuse. Hercule se servit de pierres pour détruire les géants: Dieu fit tomber une pluie miraculeuse de grosses pierres sur les Amorrhéens poursuivis par Josué. Hercule subjugua les Indiens : Josué pénétra dans l’Arabie et la Syrie , que les anciens appelaient Indes. Hercule éleva des colonnes où il grava ces paroles : Nec plus jljltra : Josué partagea Ja terre de promesse et posa des limites à chaque tribu; nous lisons aussi au chapitre xxiv de son livre, qu'il prit une grande pierre et l’éleva sous un chêne en témoignage contre les Israélites , s’ils venaient à violer les commandements de Dieu; pierre qui avait ouï toutes les paroles que l’Eternel leur avait dites, c’est-à-dire qu’elles y avaient été gravées, suivant le commandement exprès de Dieu au chapitre xxvii du Deutéronome. Philostrate dit qu’il y avait dans le temple d’Hercule en Egypte deux autels d’airain sans simulacres ( Philost ., lib. v, cap. 1). Ceci a été manifestement emprunté à l’histoire du tabernacle de Moïse , où il n’y avait aucune ligure, et dont Josué fut établi le conducteur, sous la direction particulière de Dieu, après la mort de Moïse. Dans la conquête des Indes et de l’Arabie , Hercule était accompagné de Bacchus. On reconnaît ici Josué, qui , avec Moïse, subjugua une partie des Chananéens. Car les païens ne se contentèrent pas de faire de Moïse leur Tiphon, ils en tirent encore leur Bacchus, comme il serait aisé de le vérifier par plusieurs traits de conformité.

Vous aurez sans doute observé que les poêles ont représenté les géants qu’Hercule dompta, sous la figure d hommes quant à la partie supérieure, et sous celle de serpents quant à la partie inférieure de leur corps. Cette fiction est dérivée de la signification du nom propre des Hévéens, peuple que vainquit Josué; car ce terme signifie aussi serpents dans la langue sainte.

Nous lisons dans le chapitre vu du livre de Josué qu’Achan prit du butin un riche manteau babylonien et le cacha sous terre dans sa tente, mais que Josué, accompagné de Caleb , finit par le découvrir. De là est venue la fable rapportée par la plupart des auteqrs profanes, qu’Hercule trouva la cou-

leur de pourpre par le moyen de son chien. Car le terme hébreu que nos interprètes ont traduit par celui de babylonien signifie aussi de pourpre; et le nom propre de Caleb veut dire proprement chien.

C’est encore de cette source que les païens ont puisé un très- grand nombre de rites et de cérémonies. Telle était l observation du sabbat. « L’on ne voit point, dit Josèphe, de villes grecques ni presque de barbares où l’on ne cesse de travailler le septième jour, où l’on n’allume des lampes et où l’on ne célèbre des jeûnes [Joseph, contra -4pp., lib. n, cap. 9; et Phil.Jud ., lib. u de Vita Mosis). » Il ajoute tout de suite que l’abstinence de certaines viandes défendues aux Juifs par la loi de Moïse était en usage parmi les païens : « Plusieurs même, dit-il, s’abstiennent comme nous de manger de certaines viandes. » Il prouve encore, par le témoignage de Théophraste, que les mœurs des Juifs étaient fort estimées et très-connues de plusieurs nations : « Comme il paraît, par ce que Théophraste a écrit dans son livre des Lois, où il dit que les Tyriens défendent de jurer par le nom d’aucun dieu étranger , c’est-à-dire des autres nations. Et il met au nombre do ces serments défendus celui de Corban, c’està-dire Don de Dieu ; car il est constant, ditil, qu’il n’y a que les Juifs qui usent de celle expression. »

11 paraît aussi que quelques philosophes païens ont reçu la circoncision des Juifs par l’entremise des Egyptiens. Ce passage de C ément d’Alexandrie le prouve formellement : « Or Thalès , dit-il, étant Phénicien d’extraction, étayant communiqué, aussi bien que Pythagore, avec les prophètes d’Egypte , se fit circoncire à cause d’eux, afin qu’en pénétrant dans les mystères il apprît leur philosophie mystique. Et il conversa familièrement avec les plus instruits des Chaldéens et des sages ( Clemens , Strom. lib. i). » Un célèbre auteur païen a même rapporté à Moïse l’institution de la magie. « Il y a, dit Pline, une autre institution de la magie qui nous est venue de Moïse, de Jamnès et de Jolape , Juifs ( Plinii Nat. Hist. lib. xxx, cap. 1]. » On pourrait encore ajouter que Platon, que quelques-uns ont appelé un Moïse grec , n’a pu savoir que des Juifs « qu’il est aussi difficile de trouver le Créateur et le Père de l’univers, qu’il est impossible, après l’avoir trouvé, de prononcer dignement son nom ( Plato in Timœo ).»

Ces exemples de conformité que je viens de vous alléguer ne sont qu’un petit échantillon d’une infinité d’autres que l’on pourrait vous en donner. Je crois néanmoins que ceux-ci suffiront pour vous persuader que les anciens païens ont pris des Juifs plusieurs vérités qu’ils ont attribuées à leurs dieux, qu’ils en ont retenu diverses coutumes, et qu’ils ont lu l’hisloire de l’Ancien Testament, Sénèque a dit, en parlant des Juifs de son temps : « Les coutumes de celte nation de scélérats ont pris une telle extension, qu’elles sont maintenant reçues de tout le monde, en sorte que les vaincus ont donné

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