‹ Dictionnaire des sciences occultesChapitre 202 sur 222 · ET DES DEMONS DU PAGANISME · texte numérisé non relu

ET DES DEMONS DU PAGANISME

l’affirmative, puisque les Pharisiens auraient mal entendu tous ces termes de l’Ancien Testament qui auraient signifié originairement, et selon l’usage d'alors, non des anges et des Satans, mais seulement des hommes bons ou mauvais.

Outre cela, il n’est nullement probable que les Juifs aient perdu l’intelligence de ce terme de Satan. Il n’y en a point parmi eux qui ait été et qui soit plus en usage, et par conséquent il n’y en a point dont ils aient entendu et dont ils entendent mieux la vraio signification. Si doue les Juifs ont été imbus en substance de la doctrine commune des démons, c’est parce qu’ils ont pris ces expressions ou pour ces intelligences pures et favorables , ou pour ces esprits impurs et adversaires ; et ‘ ils les ont entendues en ce sens , étant les mêmes que le Saint-Esprit a employéesdans les livres sacrés, elles auront aussi la même signification ; et si elles ont la même signification, ce serontpar conséquent ces mêmes esprits qui opèrent ici-bas. Car il n’y a pas un seul passage où ces termes se trouvent, qui ne nous enseigne formellement leurs opérations ; en sorte que c’est un principe incontestable, que M. Bekker n’a pas prévu , que si l’Ancien Testament nous apprend l’existence des démons , on doit nécessairement en inférer leurs opérations, parce qu’on les y voit opérer partout. C'est pourquoi, le Saint-Esprit ayant écrit pour être entendu , les Juifs auront connu la signification de ce terme Satanim, dont les prophètes leur auront exposé le sens conformément au génie et à l’idiome de la langue sainte. Ils auront donc non-seulement admis l’existence des démons , mais aussi leurs opérations, parce que ces expressions en donnent ces deux idées inséparables.

D’ailleurs, Monsieur , le consentement unanime des Juifs sur l’intelligence de ces termes ne saurait vous être suspect. J avoue que les commentaires de leurs docteurs ont étrangement embarrassé les textes les plus simples et les plus naturels qui concernent le Messie. Leurs préjugés contre le christianisme en sont la cause. Us ne veulent pas recevoir Jésus-Christ pour le vrai Messie, et pour ne le pas recevoir, il a fallu disputer sur l’intelligence des passages qui le désignent comme au doigt. Ici, au contraire, les termes par lesquels nous entendons les démons, ne concluant rien contre leur doctrine, et ne fournissant aucune preuve pour les convaincre de leurs erreurs, ils les auront laissés et enlendus dans leur signification naturelle.

J’ajoute que si ces termes des livres saints, dont on prétend que nous abusons pour établir les opérations des démons, ne signifiaient proprement que des hommes, des adversaires, et que la langue sainte ne les eût jamais employés pour exprimer ces esprits malfaisants, ne doutez pas que les Juifs ne s’on prévalussent contre nous. Vous les verriez exagérer la facilité des chrétiens à admettre cette labié des opérations des démons, comme étant purement païenne , et leur reprocher

leur grossière ignorance sur l’intelligence de la langue hébraïque. Vous savez combien ils sont ingénieux à nous critiquer sur des vérités de la dernière évidence. Oublieraientils donc de censurer vivement nos fictions? Ils le feraient sans doute , et avec d’autant plus de force, que la vérité leur fournirait des armes , et qu’ils couvriraient notre doctrined’un opprobre éternel. S’ils s’en abstiennent , et s’ils concourent même avec nous pour défendre ce sentiment des opérations des démons, quoiqu’ils y aient ajouté quelques fables, c’est parce que , outre qu’ils savent la vraie signification de ces termes, et que nous ne nous en servons pas pour les combattre , il y aurait trop d’absurdité à en contester le sens.

C’est assez insister sur votre première objection, je passe à la seconde, conçue en ces termes dans M. Bekker : Nous avons consacré, dit-il, ce premier livre, d faire voir clairement (c’est une de ces suppositions où l’on croit avoir donné une vue claire des choses, sans en avoir dit un seul mot) que toutes ces opinions que l’on a conçues touchant les diables, les divinations, les sortilèges , ont eu l"ur première source parmi les païens , d’où elles ont été introduites parmi les Juifs, qui, pendant leur captivité en Babylone , eurent plus de commerce avec les philosophes qu’ils n'en avaient eu dans le pays de Chanaan , où ils avaient vécu séparés de tous les autres peuples delà terre. Là ils prirent insensiblement la teinture des doctrines et des pratiques des païens , au moins en ce qu’elles avaient qui ne leur paraissait pas directement opposé à leur loi. Le premier christianisme sortant ensuite du sein des Juifs et de celui des païens , conserva aussi la plupart de ces mêmes doctrines (Liv. i, pag. 377).

Voilà donc ce peuple que Dieu conservait à Babylone comme un reste précieux pour le faire retourner en sa patrie , ce peuple instruit si familièrement par les prophètes , si épuré dans sa doctrine et dans son culte , si scrupuleux observateur de ses cérémonies, si peu docile aux prières des Babyloniens , qui demandaient aux Israélites de leur chanter des paroles de cantiques, et de les réjouir de leurs instruments ( Ps . cxxxvi , 3} ; voilà , dis-je, ce peuple accusé de la plus noire et de la plus criminelle de toutes les superstitions. Ils prirent insensiblement en Babylone la teinture des doctrines et des pratiques des païens , c’est-à-dire qu’ils y reçurent la doctrine des démons, comme M. Bekk'jr le dit expressément (Liv. n, c. 36); doctrine qui flétrit la gloire et détruit la puissance de Dieu, qui souille l’honneur de la vérité divine ; doctrine qui déshonore les saints anges, qui anéantit la charité, qui ôte la crainte de Dieu , qui jette dans le désespoir ou dans l’orgueil ; doctrine qui enfante l’hypocrisie , et qui est la racine de tous les vices.

Ces opinions (des opérations des démons) furent introduites parmi les Juifs pendant leur captivité en Babylone. Dalo, non conresso. Beudant la captivité des Juifs à Baby-

lone , ils y communiquèrent avec les philosophes. Là ils prirent insensiblement la teinture des doctrines et des pratiques païennes, au moins en ce qu’elles avaient qui ne leur paraissait pas directement opposé à leur loi. Cette doctrine si impie paraissait donc avoir quelque convenance avec la loi de Dieu , ou tout au moins elle n’y était pas entièrement opposé". Je ne sais comment cela a pu être, puisqu’il ne l’a donnée qu’afin qu’en attachant cette nation à son service, il s’en fît un peuple particulier , séparé des autres comme par un mur intermédiaire, et distingué par sa pureté des nations idolâtres qu’il avait abandonnées à leurs égarements. Ces peuples donc, bien loin d’avoir quelque chose qui ne parût pas directement opposé à la loi de Dieu dans une erreur aussi capitale que celle des opérations des démons, en ruisnaient visiblement les vérités fondamentales, dans l’hypothèse de M. Bekker.

Mais laissons cette difficulté. Le premier christianisme , poursuit l’auteur, sortant ensuite du sein des Juifs et de celui des païens, conserva aussi la plupart de ces mêmes doctrines. C’est ainsi, ajoute-t-il, que, d'une manière insensible , se jetèrent les fondements du papisme.

Ainsi, nous trouverons, selon son raisonnement, que ce que l’on croit parmi nous des démons, n’est en substance que ce que les Babyloniens ont enseigné aux Juifs.

C’est ce que celte gradation des Babyloniens aux Juifs, des Juifs aux premiers chrétiens , des premiers chrétiens aux papistes, pose évidemment. Etrange corruption 1 Je m’étonne que Dieu ait souffert que son Eglise ail été toujours infectée d’une erreur que M. Bekker dépeint sous des traits si affreux; et que ni les prophètes qui étaient à Babylone, ni ceux qui instruisirent les Israélites après leur rétablissement, qui lonnaientavec tant de véhémence contre les erreurs, ne se soient pas opposés au cours d’une superstition si absurde et si impie 1

Mais ce n’est pas tout : les Babyloniens auront été plus sages et plus gens de bien que nous à cet égard. Plus les erreurs s’éloignent de leur source, et plus elles se grossissent. Les Juifs ayant reçu la doctrine des démons, des Babyloniens y auront ajouté de nouvelles fictions. Leurs rabbins l’auront étrangement défigurée par leurs rêveries. L’auteur nous en donne un échantillon au chapitre 12 de son ier livre. Les premiers chrétiens l’ayant reçue si corrompue, s’en seront accommodés avec trop de facilité et de complaisance, en vue de gagner par là les païens (Liv. î, pag. 378) ; et le papisme, qui a si scrupuleusement conservé celte opinion et qui y a ajouté du sien, nous l’aura transmise dans le plus haut degré de corruption, et nous l’aurons bonnement reçue telle sans examen , sans réflexion ; même nous aurons encore jeté de l'huile dans ce feu (Liv. ii. pag. 211). N’est-ee pas là, Monsieur, faire un grand honneur à I Eglise, que de la rendre l’égout de la corruption des siècles ? C’est cependant ce qui résulte du raisonnement de l’auteur.

TRAITE HISTORIQUE DES DIEUX ET DES DEMONS DU PAGANISME

Pendant que nous sommes sur cette matière, n’oublions pas de rapporter ces paroles de. M. Bekker : Voilà, dit-il, toutes les raisons pour lesquelles les sages de ce monde ont cru autrefois sans aucune révélation ou écriture qu'il y avait des esprits ; à moins, ajoute-t-il, qu'ils n’aient été éclairés par une lumière sombre, qui leur a apparu avec le temps par les fentes de la porte du temple, depuis que les Juifs ont été répandus dans le paganisme avec la Bible, lai/uelle fait aussi mention des anges [Liv. ii, pag. 44). Tout ce passage en luimême et conféré avec celui que vous venez de m’alléguer, n’est qu’un tissu de contradictions visibles. Je n’en toucherai que deux, ou trois principales.

La première qui saute aux yeux, ce sont toutes ces raisons pour lesquelles les sages du monde ont cru autrefois sans aucune révélation ou écriture qu’il y avait des esprits. Car cela implique, si ces mêmes sages ont puisé cette opinion dans la Bible, qui fait aussi mention des anges, depuis que les Juifs ont été répandus dans le paganisme. Admettre les démons, sans aucune révélation ou écriture , et admettre les démons par le moyen de la révélation ou de l’Ecriture , c’est affirmer et nier une même chose, c’est un combat de deux propositions sur un même sujet, que toute la subtilité humaine ne saurait concilier.

Ne m’objectez point ce correctif de l’auteur : A moins qu’ils n’aient été éclairés par une lumière sombre qui leur a apparu par le moyen de la Bible. Ou ces sages ont cru les démons sans révélation, ou ils les ont crus par la révélation. Ce sont les deux principes sur lesquels roulent les motifs de connaissance des païens, selon M. Bekker. Car, pour ce qui est de la raison naturelle, elle ne peut en être la cause , l’auteur l’avoue.

Si ces sages ont cru les démons sans aucune révélation , ce n’est donc plus par les motifs que la Bible leur aurait donnés. Si, au contraire, ils ont cru les démons par la révélation, ce n’est donc plus seulement par les motifs que leurs conceptions grossières de la perfection de l’Etre divin, ou les idées de Platon et les Intelligences d’Aristote, auraient pu leur suggérer. 11 n’y a pas moyen de tergiverser; si l’on se détermine à l’un, on détruira l’autre. Une vérité ne saurait être fondée sur di s principes directement opposés. Vous auriez ra son de vous moquer de moi, si, après avoir posé pour une vérité constante que le soleil tourne autour de la terre, j’ajoutais ce correctif: A moins que la terre ne tourne autour du soleil 1

Vous ne manquerez pas de vous prévaloir de ces contradictions, et vous en inférerez que quand on ne consulte que ses préjugés , il est très-difficile de composer un système bien lié ; car il faut une mémoire fort heureuse pour se ressouvenir de tant de principes qui n’ont rien de solide. Au contraire, les vérités sont naturelles ; elles subsistent toujours, et c’est pourquoi on les relient facilement. Mais les erreurs sont autant de fantômes et de fausses lueurs qui échap-

pent et disparaissent en un moment. Elles ne laissent dans l’esprit que des idées confuses. Delà il résulte que quandon vient à les exprimer, n’y ayant rien de fixe d’où l’entendement emprunte ses lumières, on bronche à chaque mot.

J’ai toujours cherché dans un auteur cette juste harmonie, cette liaison élroite, cette mutuelle correspondance des matières, qui fait d’un livre comme un corps organisé, dont toutes les parties aboutissent à un même chef, dont les doctrines, quoique diverses dans leurs objets, sont si lorlement unies, qu’elles se répondent mutuellement , en sorte que l’on ne saurait en séparer la moindre, sans que le tout n’en souffre. Qu and je trouve dans mon auteur ce caractère, c’est pour moi un fort préjugé que ce qu’il écrit est vrai. Au contraire, quand je n’y vois que des vues égarées, que des parties sans liaison, que des principes opposés, j’en infère d’abord que ce qu’il écrit est faux, puisque la vérité étant simple et toujours égale, il ne faut que l’apercevoir pour écrire juste.

Ce n’est point à M. Bekker, que je dois respecter par toutes sortes de raisons, que j’attribue ce défaut, mais uniquement à la nature des erreurs qu’il défend. S'il avait employé les talents que Dieu lui a départis à l’édification de ses lecteurs, il se serait fait un nom plus heureux.

Vous trouverez encore dans ces paroles de M. Bekker la même contradiction que nous avons déjà observée, si vous les comparez avec celles-ci. Il nous dit quelque part qu’il o consacré son premier livre à faire voir clairement que ces opinions que ion a conçues touchant les diables, les divinations , les sortilèges, ont eu leur première source parmi les païens, d’où elles ont, été introduites parmi les Juifs, qui, pendant leur captivité en Babylune, prirent insensiblement la teintai e des doctrines et des pratiques des païens (Lib. i, p. 377). Au contraire, dans le second livre, ce sont les Juifs répandus dans le paganisme avec la Bible, qui ont appris aux païens toutes ces opinions. Conciliez, jet vous prie, ces idées, Monsieur.

Que cet aveu est désolant 1 Les sages du monde ont été éclairés par une lumière sombre, qui leur a apparu avec le temps par les fentes de la porte du temple, depuis que les Juifs ont été répandus dans le paganisme avec la Bible, laquelle fait aussi mention des anges. Les Juifs et les païens ayant puisé dans une même source, il s’ensuit que le sentiment des uns et des autres a été en substance le même, et que la diversité des noms qu’ils ont donnés aux démons, n’étant venue que de la diversité des langues, ils y auront d’abord attaché les mêmes idées que la Bible leur aura fournies.

Ces Juifs répandus auront été autant de docteurs qui leur en auront facilité l'intelligence; et ces fentes du temple leur auront fait entrevoir une lumière, qui, quoique sombre, étant jointe aux autres voies de connaissance, aura été suffisante pour les éclairer.

gris APPENDICES AU DICTIONNAIRE DES SCIENCES OCCULTES. 906

El ainsi les Juifs et les païens, fondés sur un même principe, auront eu au fond les mêmes notions; et si on y remarque quelque différence, ce ne sera que sur les degrés de connaissances, les uns ayant été vivement illuminés , les autres n’ayant été éclairés que par une lumière tombre; de la même manière qu’un homme proche d’une tour pourra discerner si elle est ronde ou carrée, au lieu qu’un autre, dans une distance trop éloignée n’en pourra rien décider de positif; quoique celui qui en est éloigné affirme que c’est une tour, aussi véritablement que celui qui en est proche.

M. Bekker, qui veut que les anges bons ou mauvais des Juifs tels que la Bible nous les représente, et les démon- des païens, n’aient rien eu de commun, ne devait pas forcer lui-même ce retranchement, si nécessaire pour fortifier son premier livre et le mettre à couvert des attaques des critiques.

Vous vous faites de votre troisième objection une espèce de triomphe. Voici, ce me semble, à quoi elle se réduit. Les philosophes païens, qui ont inventé tant de fables, ne pourraient-ils pas avoir forgé celle des opérations des démons sur la terre, et les peuples ignorants, qui vénéraient toutes leurs productions, comme émanées de sages infaillibles, ne les auraient-ils pas reçues aveuglément ?

At sacri vates et divum cura vocamur.

Sunt eliam qui nos iiurneu habere putent.

(Ov.cL, Amor. lib. nr, eleg. 8.)

Afin que cela pût être, vous m’avouerez, premièrement, qu’il faudrait que ce sentiment des démons eut quelque liaison avec leurs principes, et qu’il s’en déduisît comme une conséquence. Or les principes des philosophes païens ne peuvent être considérés précisément eu eux-mêmes comme l’origine de celte opinion.

Ce sont des principes purement naturels. Leur raison, aveuglée de pré|ugés, s’est égarée en une infinité d’erreurs. Mais plus on , épaissira leurs ténèbres, et plus on trouvera qu’il leur a été impossible de s’imaginer des démons tels qu’ils nous les ont représeniés dans notre troisième lettre. C’est un mystère où la raison ne saurait pénétrer, et que la révélation seule nous enseigne. C’est M. Bekker qui le dit en plusieurs endroits de son ouvrage. En second lieu, vous ne sauriez nier qu’afin que l’on pût tirer des principes des philosophes les opérations des démons, il faudrait que ce sentiment n’y fût pas directement opposé, j’entends selon leur hypothèse. Ils se sont imaginé que les démons remplissaient ce vide immense qui se trouve entre les hommes et les dieux. Mais leurs idées de la Divinité détruisaient entièrement cette opinion, par ces deux raisons : la première, c’est que les philosophes, et entre autres Platon, que l’on veut avoir été un des premiers de ceux qui ont introduit les démons, établissent si fortement l’action de la providence de Dieu sur toutes les créatures, que, sur ce principe, ils rejettent quelque-

fois la pluralité des dieux, comme des agents non-seulement inutiles, mais encore incompatibles avec les soins de la Providence. La seconde raison, c’est que Platon, qui est celui des Grecs qui a conçu la plus haute idée de Dieu, serait celui qui aurait été le plus absurde, en remplissant de démons le vide infini qui est entre Dieu et les hommes. H conçoit les démons élevés au-dessus des hommes, mais il conçoit aussi Dieu comme un Etre infini; et par conséquent, dans son hypothèse, il est impossible que les démons, élanl bornés, puissent toucher de près à la Divinité et être comme un canal de communication des dieux aux hommes. Ç’a été cependant son opinion, je l’avoue, mais, bien loin de découler de son principe, elle y est opposée. Il faut, dit Phdon le Juif (De Gigant.), en plalonisant, que tout le monde soit animé , et qu’il y ait, par conséquent, des génies. On lui pardonne ce sentiment ; il l'avait appris des saints livres, et il y mêle des fictions platoniciennes. Mais rien ne peut excuser Platon d’avoir deviné une vérité opposée à ses principes, à moins que l’on n’avoue qu’il en avait tiré le fond des Juifs, sur lequel il a bâti ses chimères. Et ainsi, vous voyez, Monsieur, que votre objection me fournit une preuve contre vous.

Mais tous les philosophes n’ont pas eu des notions naturelles aussi pures que Platon. Ils se sont imaginé une infinité de dieux chimériques; et pourquoi ne se seraient ils pas aussi forgé des démons pour gouverner le monde, là où les soins des dieux n’auraient pu s’étendre?

Sans critiquer le fond de votre objection, je la rétorquerai simplement contre vous. Pourquoi ces philosophes se seraient-ils imaginé des démons, des lieutenants des dieux, pour partager entre eux le goueernement du monde ( Liv . n, p. 42)? Cela aurait été bon s’ils n’avaient conçu qu’un dieu oisif dans le ciel. Ils auraient pu en inférer qu’il fallait établir des démons dans chaque partie du monde, pour suppléer par leur vigilance à la mollesse d’un Jupiter. Mais ils avaient rempli l’univers d’une foule de dieux : chacun avait son petit district, son gouvernement personnel. Quelle part auraient donc pu avoir les démons daus le gouvernement du monde, qui n’était déjà que trop chargé de tant de maîtres subalternes, et trop borné pour satisfaire leur ambition ? Avoir donné à ces intelligences, qui régissaient si facilement leurs petits Etats, des coadjuteurs et des lieutenants pour partager entre eux l’autorité et le gouvernement qu’ils n’auraient pu administrer seuls, n’aurail-ce pas été une absurdité visible ?

Vous m’objecterez sans doute que toutes ces divinités inférieures n’étaient autre chose que ce que les païens appelaient démons, certains êtres sur lesquels les grands dieux se déchargeaient des choses sublunaires. J’avoue que tous ces dieux étaient au fond véritablement des démons , qui se faisaient adorer sous les noms des dieux ; mais je nie que les païens aient généralement cru que

TRAITE HISTORIQUE DES DIEUX ET DES DEMONS DU PAGANISME

leurs dieux fussent des démons, ou qu’ils leur aient attribué aucun pouvoir suprême. C’est ce que nous avons amplement prouvé. D’ailleurs, notre auteur, qui veut que les démons aient partagé avec les dieux, dans l’opinion des païens, le gouvernement du monde, c’est-à-dire de ce qu’ils croyaient être de la plus grande importance, se contredit ouvertement, une ligne après, en disant que ces esprits étaient , selon les païens, des êtres d'une nature plus parfaite que les corps, lesquels n'onl pas l'esprit requis pour le gouvernement de quelque chose d'importance { Liv . n, pag. A3). Qui a jamais rien lu de plus contradictoire ?

Je ne saurais passer cette objection sans faire une seconde réflexion : c’est que, bien loin que cette fécondité des philosophes à produire des erreurs ait engendré celle des opérations des démons, elle devait au contraire les proscrire du monde. Pourquoi ces gens, plongés dans les délices du siècle et abrutis dans leurs sensualités, se seraient-ils imaginé de pareils objets de terreur? Mangeons et buvons, car demain nous mourrons ; donnons-nous du bon temps et goûtons avec joie les délices de la vie. Etrange folie de supposer des démons mauvais, toujours furieux, et de se livrer à des terreurs imaginaires 1

Après avoir résolu vos difficultés, qu’il me soit aussi permis de vous prier de lever char i tablement un scrupule que la lecture de l’ouvrage de M. Bekker a fait naître en moi. Car je ne saurais vous dissimuler que si j’étais de son opinion, je ne me sentirais pas moins gêné que lui. Il me semble aussi que Jésus- Christ confirmait la commune opinion (que l’on avait alors du diable), tant par ses discours que par ses actions; parce qu'il disait les choses d’une manière qui faisait croire qu'il fût aussi de cette opinion, que c'était véritablement des malins esprits qui, étant entrés dans les corps des hommes, leur causaient au dedans mille sortes de tourments et de misères. Voilà la difficulté ; en voici la solution : C’a été la manière de Jésus-Christ de s'accommoder au langage qui avait tiré son origine en partie d'un tel abus (Pag. 5, 14).*

C’est là le principe favori de tous nos novateurs : se sentent— ils pressés par des passages exprès des saintes Ecritures qui détruisent leurs erreurs, la solution est toujours prête : c’est que l’Ecriture parle avec le vulgaire. S'agil-il, par exemple, d’éluder la preuve que l’on emprunte des citations que Jésus-Christ et ses apôtres ont souvent fanes du Pentateuque sous le nom de Moïse, citations qui montrent que Moïse en est véritablement l’auteur, c'est, dit un moderne, que Jésus-Christ et ses apôtres n'étant pas venus au monde pour enseigner la critique aux Juifs, il ne faut pas s'étonner s'ils parlent selon l'opinion vulgaire.

11 y a trop de choses à dire sur ce principe pour l’examiner dans toute son étendue. J’observerai seulement qu’outre le profond respect que l’on doit à la parole de Dieu, qui porte les âmes pieuses à s’abstenir de ces sortes d’expressions, c’est que l’utilité que

l’on en peut tirer est si peu de chose, en comparaison de l’abus que l’on en fait tous les jours, que le meilleur est de ne s’en point servir. On sait bien que l’intention du Saint- Esprit n’a pas été de nous rendre philosophes ou critiques, et que même il y a dans l’Ecriture certaines expressions figurées qui ne peuvent pas être entendues au pied de la lettre; mais qu’est-il besoin d’y appliquer ce principe, puisque le sen commun en donne l’intelligence? 11 y a d’autres passages qui semblent donner des idées opposées aux vérités naturelles, et particulièrement aux principes de la philosophie moderne ; mais il est encore très-facile de les entendre sans leur faire violence, pour peu que l’on fasse réflexion sur le but que les auteurs sacrés se sont proposé. Combien de fois , par exemple, a-t-un objecté ce passage du livre de la Genèse, où Moïse parle des deux grands luminaires exclusivement aux aubes qui sont incomparablement plus grands, pour prouver que 1 Ecriture sainte parle selon l’opinion du vulgaire ! Ce n’est pourtant nullement l’intention de Moïse de dire que ces deux luminaires sont supérieurs aux aslres quant à leur étendue, mais seulement quant à la lumière qu’ils nous communiquent. On sait bien que les astres ont une lumière propre, et que celle de la lune est empruntée et réfléchie; mais, par rapport à nous, elle est un grand luminaire , parce qu’elle nous transmet plus de lumière que toutes les étoiles.

On pourrait encore observer la même chose >-ur la fameuse question de savoir si le Saint- Esprit ne parle pas comme le vulgaire, lorsqu’il pose en plusieurs endroits le mouvement du soleil. Les cartésiens n’ont point trouvé d’autre moyen pour défendre leur hypothèse contre les attaques des théologiens. Mais il semble qu’il ne serait pas impossible de la concilier avec ces passages ; car par l’explication que Descatles donne de la nature du mouvement, dans la seconde partie de ses Principes, il enseigne clairement que la translation par laquelle un corps se meut auprès d’autres corps qui sont considérés comme en repos, est seulement un mode, et non quelque chose de subsistant, comme la figure est le mode de la chose figurée ; en sorte que le mouvement et le repos ne sont que deux divers modes. De là vient que tout ce qu’il y a de réel et de positif dans les corps qui se meuvent doit aussi se trouver dans les autres qui leur sont contigus , et que l’on considère néanmoins dans un rep> s absolu; par conséquent cette translal.on d’un corps de la proximité d’un autre que l’on regarde comme fixe est réciproque et leur est commune. Et ainsi , en appliquant ce principe au mouvement de la terre et au repos du so eil, on pourra dise que ce mouvement n’étant qu’un mode relatif, il leur est commun et réciproque, l’un ne pouvant se mouvoir, sans que l’autre, que l’on suppose comme en repos, ne participe aussi à son mouvement. La raisou en est que le soleil, qui e t considéré comme immobile,

ne change pas moins de proximité que la terre qui se meut autour du soleil. En ce sens Virgile aurait été moins poêle que philosophe cartésien :

Terra; urbesque recedunt.

Au reste, ce que je conclus de celte consi^ dél ation, c’est que , dans l’examen de tous les passages de l’Ecriture sainte où il est parlé des choses naturelles , on trouvera toujours certain! s relations, certaines propriétés que le Saint-Esprit a eues en vue, qui conviennent naturellement aux divers sujets auxquels il les applique , sans qu’il faille le faire parler selon les opinions erronées du vulgaire.

Après ceia, jugez, Monsieur, combien sont condamnables ceux qui app iquent ce principe aux vérités révélées, et qui veulent que Jésus-Christ et ses apôtres aient confirmé les erreurs en se servant des expressions erronées du vulgaire, sans les avoir auparavant rectifiées ; car c’est là précisément ce qui résulte de leur principe, mais particulièrement de celui de M. Bekker.

Il faut que vous en tombiez d’accord. La vraie doctrine des anges et des démons est venue de la seule révélation. Les Juifs et les païens l’avaient tellement corrompue par leurs erreurs, qu’elle n’était plus reconnaissable. Ces erreurs étaient capitales , car en les admettant on ravit à Dieu la gloire qui lui appartient. Par celle des opérations des démons sont sapés les points fondamentaux de la religion chrétienne. Il est impossible qu'elle tienne , si on vient à l'attaquer de ce côté-là. Un athée n'a pas besoin d'autres armes que celles de cette opinion pour battre en ruine toute la religion chrétienne ( Liv . n, ch. 35), etc. Ce n’est là qu’un petit extrait de ce chapitre monstrueux.

Or, Jésus-Christ est venu au monde pour détruire les œuvres du démon. Sa mission de prophète l’obligeait à instruire les igno rants et à combattre la superstition. Vous le voyez partout reprendre les vices et foudroyer impitoyablement les erreurs. Mais pour ce qui est des opérations des anges et des démons, pas la moindre censure ni la moindre correction de sa bouche divine. Sa gloire, dit-on, y est intéressée; et celui qui ne donne point sa gloire à un autre qui en est infiniment jaloux, aura souùerl ces égarements de l'esprit humain , sans le rappeler à son devoir 1 il aura permis que l’honneur qui lui appartient soit terni par cette superstition grossière 1 Par ces erreurs sont sapés les points fondamentaux de la religion chrétienne ; et Jesus-Christ les aura laissées dans toute leur vigueur! Au lieu de fonder les vérités qu’il annonçait sur des fondements inébranlables, il ne les aura appuyées que sur le sable mouvant I Mais que dis-je, ii aura lui-même travaillé à les détruire, en employant ces mêmes termes que les Juifs avaient altérés, dont les païens avaient abusé, et en leur en donnant les mêmes idées 1

Il est évident qu’un mol dont on a détourné à d’autres sujets la signification que

l’usage a fortement établie, est généralement reçu en ce sens par les peuples qui parlent une même langue. Or les Juifs , n’ayant point appris, avant l’incarnation de Jésus-Christ, que ces noms qu’ils donnaient aux anges et aux démons avaient été détournés de leur signification naturelle, auront attaché à ce terme de Satan les fausses idées sous lesquelles ils l’avaient toujours conçu ; et Jésus-Christ, bien loin de dissiper ces préjugés des Juifs , les aura confirmés dans l’erreur, en s’énonçant lui-même dans les mêmes termes, sans leur avoir restitué leur vrai sens, et en fomentant la superstition par des exemples fabuleux d'hommes obsédés et délivrés des démonsi Les apôtres auront aussi autorisé l’erreur, en attribuant partout aux démons des opérations que ni les Juifs ni les païens n’auront pu prendre en un autre sens qu’en celui qui était alors en usage I Conférez soigneusement cette objection avec le chapitre 28 du u* livre de l’auteur; car je prétends que la manière dont M. Bekker y répond rend mon objection entièrement indissoluble.

Page 1