PAR LE R. P. B ALT US
PRÉFACE
Il est certain que rétablissement de la religion chrétienne , qui a été si admirable dans toutes ses circonstances, ne s’est point fait sans un grand nombre de miracles extraordinaires, par lesquels Dieu a fait connaître évidemment qu’il en était l’auteur. Les paroles du Sauveur du monde [Marc, xvi, 17), qui promet expressément à ceux qui croiront en lui le pouvoir d’en faire, et même de plus grands que les siens ( Joan . xiv, 12); le témoignage des auteurs sacrés [Ad. m, 2 et seqq. ; ibid., v, 15 et 16 ; 1 Cor. xw, xm, xiv), et ensuite des plus anciens Pères de l’Eglise, qui rapportent ces miracles, dont ils ont été souvent les témoins oculaires [Origen. adv. Cels.; Justin., Cyprian. et aiii passim; sed prœcipue Irenœus, lib. n adv. Jlœres. cap. 58); enfin l’impossibilité que le christianisme s’établît sans ce secours, aussi rapidement et aussi universellement qu’il a fait, malgré tant d’obstacles insurmontables à toute la puissance humaine : tout cela, dis-je, ne permet pas de douter que Dieu ne se soit ainsi déclaré dès les premiers siècles en faveur de la religion chrétienne.
Or, entre tous ces miracles qui ont accompagné l’établissement du christianisme sur les ruines de l’idolâtrie, il n’y en a guère eu de plus éclatant, ni qui ait plus étonné les païens, que le silence de leurs oracles. Comme ils n’avaient rien dans leur fausse religion de plus merveilleux ni de plus divin en apparence que ces oracle^ ; rien de plus magnifique ni de plus fameux que ies temples où iis étaient établis ; rien de plus surprenant que les guérisons que l’on y recevait en songe, et que les prédictions des faux prophètes, qui y paraissaient inspirés par leurs lausses divinités; rien aussi ne leur causa plus d’étonnement que lorsqu’ils virent qu’à mesure que Jésus-Christ était reconnu et adoré dans le monde, toutes ces prétendues merveilles cessaient partout ; que leur Escu-
(1)Â l’article Baltus du Dictionnaire, nous avons renvoyé nos lecteurs à cet ouvrage du savant jésuiie, qui l’adressa à Fontenelie lui-inème, dont il réfute les erreurs touchant les oracles d’une manière à la fois si polie et si convaincante. Cet ouvrage parut si iléeisii à Fontenelle, qu’il n’y répondit point, se con-
lape ne guérissait pîusles malades qui allaient dormir dans son temple ; que les faux prophètes de leur Apollon ne prédisaient plus l’avenir; en un mot, que toutes leurs divinités ne donnaient plus, comme auparavant, des marques sensibles de leur présence ( Por phyr. apud Euseb. I. v Prœp. Evang. cap. 1).
Plusieurs d’entre eux reconnurent en cet événement le doigt de Dieu, et le pouvoir de Jésus-Christ sur leurs idoles, qu’ils abandonnèrent pour embrasser le christianisme [Tertull. in Apolog. Irenœus, loco cit.Greg. Nyss. in VilaS. Greg. Neocœs.) . D’autres, plus endurcis, attribuèrent ce silence, non pas au pouvoir de Jésus-Christ sur leurs faux dieux , mais à l’horreur que ces mêmes dieux avaient de son nom, et à l’indignation qu'ils ressentaient de le voir adoré parmi les hommes [Arnob. I. i adv. Génies; Theodoret. A. m Hist. Eccl. cap. 3; Viciant. I. iv Jnstit. cap. 27 ; Greg.Nazianz. orat. 1 adv.Julianum ;Porphyr. loco cit.). D’autres s’en prenaient à leurs péchés : Nous avons offensé nos dieux disaient-ils, et c’est pour cette raison qu’ils nousontabandonnés,elqueles chrétiens prévalent partout contre nous [August. I. i de Cunsensu Evang.). Les philosophes enfin, recherchant avec inquiétude la cause d’un effet si surprenant, l’attribuaient, tantôt au défaut des exhalaisons , par le moyen desquelles ies dieux, selon eux, communiquaient aux hommes l’enthousiasme prophétique ; et tantôt à la mort des génies, qu’ils s’avisèrent de reconnaître pour auteurs des oracles , lorsque par leur silence ils virent bien qu’ils ne pouvaient plus les attribuer à leurs dieux, sans avouer en même temps leur impuissance [Plutarch., de Dcf. orac.; Julian, cp. Cyrill. lib. vi).
Toutes ces mauvaises défaites ne servaient qu’à faire paraître la vérité dans un plus grand jour, et à relever avec plus d’éclat le pouvoir de Jésus-Christ, il éiait évident
tentant de dire que le diable avait gagné sa cause. Le grand tort de cet aimable savaui, dans sou Histoire des oracles, est d’y avoir introduit des maximes dont on pouvait abuser contre les vérités les plus respectables, et qui pouvaient conduire les esprits super < liciels au scepticisme le plus absolu. (Edit.)
que Ses oracles avaient cessé depuis sa naissance et la publication de son Evangile, et il n’était pas moins évident que cet effet surprenant ne venait point de toutes ces causes que les païens produisaient, mais uniquement du pouvoir tout divin du Sauveur du monde sur les démons, qui, sous le nom des fausses divinités du paganisme, avaient jusqu’alors trompé les hommes par leurs illusions et leurs prestiges.
C’est ce que les premiers chrétiens démontraient aux païens, par les preuves les plus sensibles et les plus convaincantes. Car, par l’invocation du nom de Jésus-Christ et le signe de sa passion, ils contraignaient les démons d’avouer qu’ils étaient les auteurs des oracles et de toutes les prétendues merveilles qui les accompagnaient ( Terlull . in Apol.i Cyprian. I. de Vanit. iclol.; Minutius Félix in Octav.; Atha nas. I. de Incarn. Verhi Dei, Lactant. et edii infra producendi). Ils les obligaient de déclarer en présence de leurs adorateurs leur fourberie et leur imposture. Enfin ils les chassaient deç temples où ils étalaient leurs prestiges, et des faux prophètes par lesquels ils rendaient leurs réponses, avec une autorité si absolue et un succès si étonnant, que je ne crois pas que l’on puisse rien trouver dans toute l’antiquité chrétienne de pius admirable ni de pius miraculeux. Voilà quelle a été la cause du silence des oracles, de ce silence si fameux, qui a été un miracle presque continuel durant les premiers siècles de l’Eglise , et une preuve éclatante de la vérité de la religion chrétienne.
Aussi les Pères de l’Eglise qui l’ont défendue dans leurs ouvrages contre l’idolâtrie, proposent sans cesse aux païens ce silence miraculeux, comme un argument très-sen-r sible et très-capable de les convaincre, ou au moins de les confondre (1). Ils leur remettent continuellement devant les yeux Pétât où se trouvaient alors leurs oracles, et le pouvoir qu’avaient ies chrétiens d'en faire cesser les illusions, et d’en chasser leurs prétendues divinités. Iis les invitent d’en faire encore l’expérience , d’amener devant leurs tribunaux quelqu’un de ces faux prophètes qui passaient pour inspirés, et d'être témoins eux-mêmes de la manière dont les chrétiens en chasseront le démon, et réduiront son faux prophète au silence. Enfin ils leurs parlent sur ce sujet avec une confiance qui marque combien ils étaient sûrs de la. vérité qu’ils avançaient, et de l’impuissance où se trouvaient leurs adversaires d’y répondre. Tel fut, dans les premiers siècles, l’avantage que les défenseurs de la religion chrétienne tirèrent du silence miraculeux des oracles , pour confondre l’idolâtrie et établir la vérité du christianisme.
(1) Clemens Alexand. in Protrept. ; Âthanas. i. de Incarn. Verbi Dei; Hieronym. in Isaiam; Gregor. Nazianz. Orac. in sancla Lumina ; Theodoret. 1. de Cur. Græc. Alfect. serin. 10, de Orac. ; Euseb. 1. v de Præpar. Evang. cap. f. 16. 17, et lib. v de Dcm.
Depuis ce (emps-là et l’extinction totale du paganisme , es miracle n’a guère été moins fameux ni moins célèbre. Tout le monde chrétien en a été instruit; et il est peu d’auteurs, de ceux qui out écrit sur la religion, qui n’en aient parlé. Et quoique plusieurs entre les modernes se soient trompés pour ce qui regarde le temps et la manière dont cet événement miraculeux est arrivé, la plupart néanmoins l’ont produit comme une preuve de la vérité de notre religion ; et personne n’a jamais varié sur les deux points capitaux sur lesquels il est établi. Ces deux points sont : premièrement, que les oracles du paganisme ont été en tout ou au moins en partie l’ouvrage des démons ; secondement, qu’ils ont été réduits au silence par le pouvuir de Jésus-Christ.
C’était là le sentiment général de tout le christianisme, fondé sur l’autorité des saints Pères et de tous les auteurs ecclésiastiques, sans en excepter un seul, lorsque M. Van- Dale, médecin anabaptiste de Harlem, a paru sur les rangs, et a entrepris de montrer (Lib. de orac. vet. elhn.) que tout le monde avait été et était encore dans l’erreur sur ces deux points; qu’il est faux et ridicule de croire que les démons se soient jamais mêlés des oracles du paganisme; qu’il n’y a eu dans toutes les merveilles que l’on en rapporte que de la fourberie toute pure des prêtres des idoles : qu’i’l n’est pas moins faux que les oracles aient cessé à la naissance du Sauveur du monde, ou qu’il y ait eu dans leur silence quelque chose d’extraordinaire, que l’on doive attribuer à son pouvoir; qu’ils o’oni cessé, eu effet, que parce que les empereurs chrétiens ont, par leurs édits contre l’idolâtrie, ruiné les temples où ils étaient établis.
Qui pourrait douter que cet auteur, pour entreprendre de persuader un paradoxe si nouveau, si contraire à la tradition de tous les siècles, et si opposé au sentiment universel de tous ies chrétiens, n’ait eu ies raisons les plus fortes et ies plus convaincantes à produire? Néanmoins, quand on lit son ouvrage, qu’y trouve-l-on? Beaucoup de lecture à la vérité et d’érudition ; mais fort confuse et fort mal digérée : nulle preuve, nulle raison, nulle autorité : partout grand nombre de conjectures frivoles et de fausses suppositions, sur lesquelles il a bâti tout sou système.
Un livre de ce caractère ne devait pas naturellement faire beaucoup de tort à une tradition aussi constante et aussi autorisée que l’est celte dont il s’agit, ni grande impression sur des lecteurs judicieux, qui ne se laissent pas éblouir par un vain étalage d’érudition , et qui demandent quelque chose de pius, dans un livre, que des passages grecs et latins entassés confusément les uns
Evang., sub init.; Terlull. in Apolog. ; Lactant. Inst. 1. iv,‘cap. 27; Cyrillus, 1. vi contra Julian. ; Augusi. 1. i de Conseiîsu Evang.; Cyprian.; Minutius Fc* lix, etc.
PREFACE
sur les autres. Mais dans le siècle où nous sommes on peut s’assurer qu’une opinion nouvelle, quelque mal prouvée qu’elle puisse être, ne manquera jamais de trouver des sectateurs, pourvu qu’elle favorise le penchant que l'on a à l’incrédulité, qu’elle entreprenne de décharger les hommes du poids incommode de la créance que l’on doit aux miracles, et qu’elle tende à enlever à la religion quelqu’une de ses preuves ou de ses traditions.
il ne faut donc pas s’étonner que le livre de M. Van-Dale ait trouvé bien des gens qui lui ont fait un accueil favorable, et qui ont donné dans le système qu’il s’efforce d’y établir. Le penchant de leur cœur l’a emporté sans doute en cette occasion sur les lumières de leur esprit. En effet, si M. Jaquelot avait suivi ses propres lumières ( Dissert . k sur l'existence de Dieu , chap. 8), aurait- il adopté les suppositions les plus fausses, sur lesquelles M. Van-Dale établit la première
fiarlie de son système? Pour prouver avec ui que les démons n’ont pu être auteurs des oracles, aurait-il produit ce principe : qu’il n’y a que Dieu qui, comme le souverain maître des temps, puisse connaître et prédire l’avenir? Comme si, en soutenant avec toute l’antiquité chrétienne que les oracles ont été l’ouvrage des démons, il fallait nécessairement accorder à ces malins esprits celte connaissance certaine de l’avenir qui n’appartient qu’à Dieu seul. M. Mœbius, professeur à Leipsick, qui a réfuté, à ce que l’on dit, M. Van-Dale, lui aurait-il accordé que les oracles n’ont point cessé à la naissance du Sauveur du monde, comme j’apprends de M. de Fontenelle qu’il l’a fait (1)? Qu’y avaitil de plus aisé que de démêler l’équivoque dont l’auteur anabaptiste abuse, et l’injustice qu’il fait aux Pères de l’Eglise, en leur attribuant qu’ils ont enseigné que les oracles avaient cessé tout à coup dans toutes les parties du monde, au moment même de la naissance du Sauveur? Enfin M. Bayle aurait-il prétendu confirmer la pensée du même auteur, en rapportant des oracles qui ont subsisté après l’établissement de la religion chrétienne (2)? En consultant les Pères de l’Eglise, n’auraii-il pas reconnu que ces nouvelles preuves qu’il produit tombent à faux, et ne font rien contre leur véritable sentiment ?
Mais tous ces messieurs ont eu sans doute leurs raisons pour ne pas examiner de si près le livre de M. Van-Dale. M. de Fontenelle en avait de toutes contraires; et néanmoins il est celui de tous qui lui a fait le plus d’honneur. Non-seulement il l’a loué,
(t) M. de Fontenelle, préface de l'Histoire des oratles , de l’édition d’Amsterdam 1701, qui est celle
comme un ouvrage plein de force et d’érudition, mais encore il l’a adopté presque tout entier : il en a fait un abrégé exact en notre langue, il l’a enrichi de quantité dé nouvelles preuves et de nouvelles réflexions. Enfin il y a ajouté tous les ornements dont il s’est pu aviser, pour en rendre la lecture plus facile et plus agréable à tout le monde.
C’est ce qui m’a fait prendre la résolution de m’attacher à son ouvrage, préférablement à celui deM. Van-Dale, qui vaut beaucoup moins en toutes manières, pour réfuter le paradoxe qu’il y soutient. Mais comme j’honore très-sincèrement M. de Fontenelle, j’ai tâché de lui répondre avec tous les égards et toute la considération que l’on doit à une personne de son mérite; et j’ai mieux aimé que ma Réponse perdît quelque chose de la force et de l’agrément que je pouvais lui donner, que de m’exposer à lui déplaire en la rendant et plus vive et plus forle. Ainsi, comme je l’ai réfuté sans le moindre sentiment d’aigreur ou de chagrin, je suis prêt à souffrir avec la même tranquillité qu’il me réfute à son tour. C’est à peu près la disposition où un ancien ( Cicero , lib. n Tuscul. Qucest. ) dit qu’il se trouvait toujours, selon les principes de sa philosophie; et je crois que c’est celle où doit être un chrétien d’une manière incomparablement plus parfaite, en suivant les maximes du chrislianisme : particulièrement lorsqu’il n’a point d’aulre dessein, comme moi, que de rechercher sincèrement la vérité.
Au reste, si je ne me suis pas étendu sur de certaines matières incidentes, autant quo je l’aurais pu , c’est parce que j’ai appréhendé de m’éloigner trop de mon but principal. Mais je pourrai y revenir une autre fois ; et surtout examiner plus à fond le prétendu platonisme des Pères de l’Eglise, à la faveur duquel on veut nous faire passer les plus grands et les plus saints mystères de notre religion pour des idées et des opinions inventées par un philosophe païen. Cela me donnera lieu d’expliquer quelques passages de Clément d’Alexandrie, qui ont pu donner occasion à M. de Fontenelle d’avancer que les anciens chrétiens ont regardé Platon comme une espèce de prophète , qui avait de viné plusieurs points importants du christia~ nisme, surtout la sainte Trinité. Et nous verrons que cet ancien auteur chrétien, bien loin de croire que Platon ait été une espèce de prophète, ne l’a jamais regardé, non plus que tous les autres Pères de l’Eglise, que comme un plagiaire et un corrupteur des prophètes.
dont je me suis servi dans toute cette Réponse. (2) Dictionnaire critique, tiu mot Amphilochus»
REPONSE A L'HISTOIRE DES ORACLES DE M. DE FONTENELLE