DEUXIÈME PARTIE
dans laquelle on répond aux autorités et aux raisons que L’auteur apporte
POUR PROUVER DIRECTEMENT QUE LES ORACLES DU PAGANISME N’ONT PAS ÉTÉ RENDUS PAR LES DÉMONS.
Chapitre premier, — Dessein de cette seconde partie de la Réponse. Preuves avancées par fauteur de l'Histoire pour établir son sentiment. Quand les philosophes païens n’auraient point cru qu’il y eût rien de surnaturel dans les oracles, il ne s’ensuit pas qu’ils aient cru qu’il n’y avait que de la fourberie. Les péripatéticiens n’ont point rejeté les oracles. Il n'y a eu que quelques cyniques et quelques épicuriens qui ne les aient point attribués aux dieux; mais ils ne les ont pas attribués pour cela aux fourberies des prêtres des idoles. Méprise de l’auteur touchant un passage d'Eusèbe. Quelques païens ont pu mépriser les oracles , sans croire qu'ils ne fussent que des impostures des hommes.
Sou lirez, Monsieur, qu’a près a voir répondu aux six premiers chapitres de votre première dissertation, j’examine en peu de mots ceux qui suivent, et que je réponde à ce que vous y dites pour prouver directement que les oracles n’étaient que des impostures et des fourberies des prêtres des idoles. Pour établir ce sentiment, vous produisez d’abord l’autorité de ceux d’entre les païens et les chrétiens qui ont porté le même jugement que vous des oracles. Ensuite vous montrez, par les circonstances particulières que l’on y peut remarquer, qu’ils n’ont jamais mér.té d’être attribués à des génies. Enfin vous entrez dans le détail des fourberies par lesquelles vous prétendez que les prêtres des
idoles en imposaient à la crédulité des peuples.
Pour ce qui regarde l’autorité, vous dites que trois grandes sectes de philosophes païens n’ont point cru qu’il y eût rien de surnaturel dans les oracles : les cyniques , les péripatéticiens et les épicuriens. Quand cela serait vrai, s’ensuit-il de là qu’ils ont été de votre opinion, et qu’ils ont cru, comme vous que les oracles n’étaient que des fourberies et des impostures des hommes? N’onl-ils pas pu attribuer ce qui s’y voyait d’extraordinaire à quelques causes naturelles, ain-û qu’Aristote semble l’avoir fait (Problem. secl. xxx, q. 1), en attribuant l’enthousiasme des sibylles et de tous ceux qui passent pour inspirés, à leur tempérament mélancolique ou à la vertu des exhala sons de certains endroits de la terre (Lib. de Mundo )? Eusèbe, de qui vous avez tiré ce que vous dites ici, dit-il que ces philosophes ont cru que les oracles n’étaient que des fourberies? Point du tout. Il dit seulement ( Prœpar . Evang. lib. ïv, cap. 2} qu’ils les ont rejetés, comme inutiles, menteurs et pernicieux. Ils avaient raison de les traiter de la sorte, et les chrétiens, qui étaient convaincus que les démons en étaient les auteurs, n'en parlaient pas autrement. Vous n’avez donc pas droit de produire ces philosophes comme s’ils eussent été de votre sentiment, et les péripatéticiens beaucoup moins que les deux autres : car Cicéron, dans ses livres de la Divination(i), compte les
(1) Philosoplioruin vero exquisila quxdam argumenta, cur esset vera divinatio collecta sunl. Ex
lüGl
péripatéticiens entre les philosophes qui ont soutenu toutes les espèces de divinations qui étaient alors en usage; avec cette distinction, néanmoins, que quelques-uns des plus nouveaux n’admettaient pour vraies et pour légitimes que celles qui venaient des songes et de l’enthousiasme, qui sont les deux principales manières dont les oracles se rendaient. Pour ce qui est de tous les autres philosophes, le même Cicéron ne reconnaît que Xénophane et Epicure qui aient été d un sentiment con'raire. Il s’eu faut bien, par conséquent, que ce que vous concluez soit vrai : que la moitié des savants de la Grèce étaient en liberté de ne rien croire des oracles, puisque tous ces savants se réduisent à quelques cyniques, qui, bien loin d’être savants et de véritables philosophes, faisaient profession au contraire de rejeter toutes les sciences, sans en excepter la philosophie (1), et à quelques épicuriens, qui, ne reconnaissant qu’un dieu oisif et sans providence, niaient par conséquent qu’il se mêlât des oracles, que les autres philosophes attribuaient aux dieux et au soin qu’ils prenaient des hommes. Mais pour tout cela il ne s’ensuit pas, encore une fois, que ces cyniques et ces épicuriens n’aient reconnu dans les oracles que de la fourberie, puisqu’ils ont pu attribuer ce qui s’y voyait d’extraordinaire à des causes naturelles, comme vous voyez qu’Arislote a fait. El quand ils auraient été de votre sentiment, comme OEnomaüs, l’un d’entre eux (2), paraît en avoir été, leur autorité ne serait pas d’un fort grand poids, et ne vous ferait pas assurément beaucoup d’honneur.
Eusèbe, ajoutez-vous, nous dit (3) que six cents personnes entre les païens avaient écrit contre les oracles. Vous pouviez, en prenant ainsi les choses à la lettre, en compter dix mille, puisque Eusèbe se sert du mot grec pvpiojv, qui eu signifie tout autant, et que le traducteur latin, que vous avez seul con-
sulté, a rendu élégamment par le mot sexcenti. Il est surprenant que vous n’ayez pas fait attention que le mot latin sexcenti en cet endroit, ainsi que le mot grec pvpior., accentué comme il l’est, signifie d une manière indéterminée une infinité ou un grand nombre; et que c’est là une figure fort ordinaire, par laquelle on prend un nombre déterminé fort grand, pour un autre qui ne l’est pas, et qui est beaucoup moindre. Vous me direz peut-être que vous prenez le mot de six cents dans le même sens ; mais je n’ai point encore vu d’exemples de cet usage dans nos auteurs, et s’il y en a, vous me ferez plaisir de m’eu instruire.
Vous dites encore que d' autres que les philosophes ont aussi assez souvent fait peu de cas des oracles. Vous en rapportez un exemple ou deux : mais qu’en pouvez-vous conclure? Que les oracles n’étaient que des fourberies? Cet e conséquence n'est pas juste. N’y a-t-il pas des incrédules et des impies parmi les chrétiens, qui se moquent des miracles?
Peut-on conclure de là que les miracles no sont que des fourberies ? D’ailleurs ces païens , philosophes ou autres , ne pouvaient-ils pas croire, comme quelques-uns en effet l’ont cru, ainsi que vous le reconnaissez vous-même, que les oracles étaient rendus par des démons ou des génies (à) menteurs et malfaisants, et les mépriser par conséquent beaucoup? Les chrétiens l’ont toujours cru ainsi, et les ont méprisés beaucoup par cette raison. On a donc pu mépriser les oracles, sans croire pour cela qu’ils n’éiaient que des fourberies des prêtres des idoles.
Chap. ii. — L'autorité du petit nombre de ceux qui , parmi les païens, ont méprisé les oracles, n'est rien en comparaison de ceux qui les ont admirés. En matière d'autorités, le plus grand nombre doit toujours l'emporter. Les incrédules sont ordinairement moins
REPONSE A L’HISTOIRE DES ORACLES DE M. DE FONTENELLE
quibus, ut de antiquissimis loquar, Colophonius Xenoplianes, unus qui deos esse dieeret, divinationem f h ii(l i Lus sustulil. lteliqui vero oinnes, præier Epicurum balbulientem de natura deorum, divinationem probaverunt. Nam eum Socrates omnesque Socralici, Zenoque, et ii qui ab eo essent prolecli manerent in anliquorum pbilosophoruin senlentia, vetere Academia et Per ipateticis consenlientibus; cumque huic rei magnant auctoriiatem Pytbagoras jam aille Iribuisset, qui eliam ipse augur yeltel esse, plnriinisque locis gravis aucior Democritus præsensionem reru ni fulurarum comprobaret, Dicæarchus Penpateticus cætera divinalionis généra sustulil, somniorum et furoris reliquii; Cratippusque lamihans nosler, quem ego paiem sumniis Peripateticis jiidico, iisdern rebus (idem tribuit, reliqua divinalionis généra suslulit. De Divinat. lib. n , statim fereab nutio.
(1) Diogen. Laert., de Vit. philos. I. vi, in Menedemo : « Placet ergo illis (Cynicis) raiionalem naUiralemque philosopbiam lolli oporlfcre, ab Arislone Chio non discedenlibus, moralique soli intendi. > Et infra : c Répudiant et disciplinas liberales — tollnnt et geometriam et musicam et cætera id genus. > Ita Laerlius, inierpreie Ambrosio Camald.
(2j OEnomaüs apud Euseb., 1. v Prœp. Evang., de
quo sic ipse Ensebius, cap. 2! : To/aOra rfi,- Oivopùov 7ra ppriai-oiç tu xarà rôç tüv yo/jfcov yopi; , y.vvly.Hç ovx ùn'oXkuyp livu rriY.piuç. Ouôe ouiuovo; , pn^ozi 0£oû, roù? Tta p "E ll-nm QuvpuÇopévov ç ypwuov; ejvui ÿoyleToii , yOYlTCô'J S àv5p&)V 7z\uV(AÇ Y.CLL O’OÇptO’^/.îCTOC £7Tt GC7TGCTÏJ TfltV
'kqXXcü'j eo*/.atwpï3/xeva.
(5) Euseb. 1. iv Prœp. Evang., cap. H : MvptwvSs oviwv xai Stù nleib'JWJ rüv puweio/v uvutdotcyiv ttsnoimévuv. Quæ verba Latinus inlerpres Francisons Viserus ita eleg uiler reddidil : r Cæierum cum sexcenti vaticiniorum islorum vaniiatem pluribus conlutavermt, etc. *
(4) Porphyr., in Episl. ad Anebonem Æggptium : l g^ sJVKl U.SV sÇuOsv TiOcVT eu zo v 77/1*0 ov y ho; ÙTeuzrhâ; gffSWÎ, 77UVT àpopfOV TS YM TTolvTpOTCOV . V770Y.piY0U.VJ0V
■A 9e CVS r-M Suipova.s y. ai ^vyù; T , ym bru 0V7O/V tcuyTu Sèv*<T0«t tûv fanÛVTUV uyuQorj n Y.UY.U-J fVKt. ’ETrsi «iffréye ovto.? «7«eà, «mp «w» *«r« yv- :„v unSèv Ya.9u.77cA, avp.mi.vQuL àvvuaQut, pnSev.SevuL ’uvtu utlù Y.uY.oazoïevecOui y.A. r uOtxtitv ym sutcooleiv tt'oDmy.lç toïç sis «pezh «yixv oypeyoi;. mai/mc rVK[ zvyov ym yuipvv ùQpol; ym Qvgmç. \ ide eumem apud Ensebium, 1. iv Prœp. Evang., cap. 22 l 23 et Theodoretmn serin. 10 de Oiacults, idem x Pluiarcbo probaniem.
i'JCS APPENDICES AU DICTIONNAIRE DES SCIENCES OCCULTES. 1064
instruits des raisons de croire , que ceux qui croient ne le sont de celles qu'ils ont pour .ne point croire. Raison de cette différence confirmée par l'expérience. Exemples de cette vérité tirés de l'auteur même.
Mais, quand bien même il s’ensuivrait que ceux qui les ont méprisés n’ont pas cru qu’ils fussent rendus par les dieux ou par les démons , quel poids peut avoir leur autorité contre celle de tous les autres ? Quelques épicuriens et quelques cyniques n’ont point cru qu’il y eût rien de surnaturel dans les oracles; mais tous les autres philosophes en ont été persuadés, et l’ont soutenu fortement. Deux ou trois, qui passaient pour des impies parmi les païens, s’en sont moqués; mais tous les autres les ont respectés, comme ce qu’il y avait de plus divin dans leur religion. Les villes et les provinces entières y accouraient en foule. Elles ne faisaient point de guerres, elles n’envoyaient point de colonies, elles n’entreprenaient point d’affaires considérables, qu’elles n’eussent auparavant consulté l’oracle. En un mot, le paganisme n’a jamais rien eu de plus fameux ni de plus respecté. Que peut donc l’autorité d’un petit nombre de particuliers, regardés par les autres comme des impies, comparée à celle de tant de peuples, de tant de villes et de provinces, de tant de princes et de philosophes?
Vous avez senti la force de cet argument, et pour l’affaiblir vous dites que le témoignage de ceux qui croient une chose établie n’a point de force pour l'appuyer; mais que le témoignage de ceux qui ne la croient pas , a de la force pour la détruire. Voilà une proposition qui me paraît fort étrange, et qui peut avoir des conséquences qui le sont encore davantage. C’est une vérité établie que l’existence de Dieu, et lorsqu’il s’agit de la confirmer par l’autorité, celle du petit nombre d’athées qui ne la croient pas doit-elle l’emporter sur celle de tous les peuples et de toutes les nations de la (erre qui la croient ? L’autorité de ces impies aurait-elle plus de force pour la détruire, que celle de tous les autres hommes pour l’appuyer? Le christianisme est établi et répandu par tout le monde : l’autorité de quelques libertins, qui n’y ont pas beaucoup de foi, doit-elle prévaloir sur celle de tous les autres fidèles, qui le croient et qui le reconnaissent pour la seule véritable religion? Jusqu’à présent n’a-t-on pas cru, et les simples lumières du bon sens n’appreunenlelles pas, qu’en malière de suffrages et d’autorité, la plus grande et la plus saine partie doit toujours l’emporter?
Mais, dites-vous, et c’est la preuve que vous apportez de votre paradoxe : Ceux qui croient peuvent n'étre pas instruits des raisons de ne pas croire: mais il ne se peut guère que ceux qui ne croient pas ne soient pas instruits des raisons de croire. C’est, à mon sens, tout le
(1) Histoire des oracles , première dissertation, cliap. 5 : « Je pouriais aux raisons que j'ai apportées en ajouter une quatrième, aussi bonne peut-être que toutes les autres, c’est que. dans le système des
contraire. Car, à l’exception du petit peuple, qui, soit quM croie ou qu’il ne croie pas, ne se met pas fort en peine de s’instruire du pour ou du contre, il ne se peut guère que ceux qui croient ne soient pas instruits des raisons de nepascroire,et ceux qui necroient pas peuvent très-aisément n’étre pas instruits des raisons de croire. La raison est qu’il y a de la peine à croire : c’est une servitude contre laquelle l’esprit humain se révolte naturellement. Ainsi ceux qui croient sont portés à examiner les raisons de ne pas croire, afin de se délivrer, s’il est possible, de cette servitude si fâcheuse ; et ceux qui ne croient pas, comptant pour beaucoup d’être délivrés de ce joug incommode, évitent naturellement tout ce qui pourrait les y engager, et sont bien plus portés à s’instruire des raisons de ne pas croire, pour se fortifier toujours de plus en plus dans leur incrédulité, que do celles qui pourraient les obliger à croire. La disposition d’esprit et de cœur où ils sont leur donne autant de goût pour les premières raisons que de mépris et d’aversion pour les secondes. Celles-là leur paraissent toujours convaincantes et décisives, et Celles-ci, selon eux, ne méritent pas seulement que l’on y fasse attention.
L’expérience ne confirme que trop cette vérité. On voit tous les jours que l’autorité la plus méprisable, la plus petite apparence de probabilité, fait plus d’impression sur une infinité de gens, pour ne point croire, que les raisons les plus évidentes et l’autorité la plus grande et la plus respectable, lorsqu’il s’agit de croire. D’où vient cela? c’est que ces premiers motifs, quelque légers et quelque faibles qu’ils soient, favorisent le penchant nature! qu’ils ont à l’incrédulité , et que les seconds lui sont entièrement contraires.
Souffrez, Monsieur, que je vous apporte ici pour exemple, et que je vous prie de me dire sincèrement, pourquoi l’autorité de M. Van-Dale, qui assurément, de quelque coté qu’on la regarde, n’est pas fort considérable, et qui, dans la malière dont il s’agi I , devait au moins vous être très-suspecte, l’a emporté néanmoins dans votre esprit sur celle de tous les Pères de l’Eglise, des chréliens do tous les siècles et des païens même les plus éclairés; et ses conjectures frivoles et ridicules, sur toutes les preuves solides que les premiers ont apportées pour appuyer leur sentiment. Je n’en vois point d’autre raison que le penchant que nous avons, vous et moi, à l’incrédulité. Vops ne croyez pas facilement les choses où il entre du merveilleux :commo vous avez reconnu (1) que c’est là une faiblesse de l’esprit humain, vous tâchez de vous en garantir. Il n’y a que dans la physique où vous me paraissez bien différent do vous-même. Car lorsqu’il s’agit d’établir la pluralité des mondes, et de placer des habitants dans les planètes et dans toutes les
oracles rendus par les démons, il y a du merveilleux, el si l’on a un peu étudié l’esprit humain, on sait auelle force le merveilleux a sur lui. i
REPONSE A L'HISTOIRE DES ORACLES DE M. DE FONTENELLE. 1000
étoiles (1), alors il me semble que le merveilleux vous plaît extrêmement , et que vous avez même beaucoup de penchant à le croire.
Mais, pour revenir à notre sujet, je \ous ai fait voir, dans la première partie de cette Réponse, que vous n’étiez pas trop bien instruit des raisons que les anciens chrétiens avaient eues pour croire les démons auteurs des oracles. J’appréhende même qu’il ne se trouve bien des gens qui, n’ayant pas pour vous autant d’estime que j’en ai, ne croient, en voyant les fautes dans lesquelles vous êtes tombé en citant Eusèbe et Porphyre, que vous en avez parlé sans les avoir lus exactement. Ne puis-je donc pas conclure de là contre vous-même, que ceux qui ne croient pas ne se mettent pas toujours fort en peine de s'instruire des raisons de croire?
Chap. iii. — Les anciens chrétiens étaient instruits des raisons qui pouvaient les porter à ne point croire les démons auteurs des oracles. Raisonnement pitoyable attribué injus tementàEusèbe sur ce sujet. Pourquoi Origine et Eusèbe , quoique très-bien instruits de tout ce qui pouvait faire croire que les démons n' étaient pas les auteurs des oracles , n'ont pas laissé de le croire et de, l'enseigner. Clément d’Alexandrie n'a pas été d’un sentiment différent des autres chrétiens sur le sujet des oracles.
Le chapitre suivant, où vous prétendez prouver que les anciens chrétiens eux-mêmes n’ont pas trop cru que les oracles fussent tendus par les démons, me fournit une nouvelle preuve de ce que je viens de dire. Eusèbe, dites-vous, au commencement du quatrième livre de sa Préparation évangélique, propose dans toute leur étendue les meilleures raisons qui soient au monde pour prouver que tous les oracles n'ont pu être que des impostures. J’avoue cependant , ajoutez-vous un peu plus bas, que, quoique Eusèbe sût si bien tout ce qui pouvait empêcher qu’on ne les crût surnaturels, il n'a pas laissé de les attribuer aux démons. Vous voyez au moins par là, Monsieur , que ceux qui croient peuvent être très-bieninstruitsdes raisons qu’iispourraient avoir pour ne point croire. Et ce que vous avouez d’Eusèbe, vous devez l’avouer aussi de tous les chrétiens savants qui sont venus après lui et qui ont lu son ouvrage. Ils s’y sont parfaitement instruits des raisons qu’ils avaient de ne point croire que les démons fussent auteurs des oracles. Pourquoi donc l’ont-ils cru, malgré toutes ces raisons qui vous paraissent si excellentes? Pourquoi Eusèbe surtout n’a-t-il pas attribué les oracles aux fourberies des prêtres des idoles? Voici la réponse que vous lui faites faire : Je vois bien que tous les oracles peuvent n’avoir été que des fourberies, mais je ne le veux pourtant pas croire. Pourquoi? parce que je suis bienaise d’y faire entrer les démons.V oilb, continuez-vous, une assez pitoyable espèce de raisonnement. Il est vrai que ce raisonnement
(1) Voyez les Entretiens sur la pluralité des moufles, du même auteur.
Dictionnaire oes sciences occultes.
est pitoyable; mais de qui est-il? De vous ou d’Eusèbe? Est-il donc vrai qu’il n’a point apporté d’autres raisons de son sentiment que sa fantaisie? Et à quoi emploie-t-il trois livres entiers de son ouvrage, le quatrième, le cinquième et le sixième, si ee n’est à prouver fort au long son sentiment par un trèsgrand nombre de raisons et d’autorités, qu’ii répète encore en abrégé dans le cinquième livre de sa Démonstration ? Comment avezvous pu dissimuler cela, si vous l’avez lu ? Mais vous n’en avez pas eu le loisir : vous vous en êtes rapporté entièrement à ce que M. Van-Dale en a inséré dans son livre. Vous avez été convaincu, par ce grand nombre do passages, qu’il cite, dites-vous, très-fidèlement, et dont il fait des versions d'une exactitude merveilleuse lorsqu’il les prend du grec, quoiqu’il soit évident qu’il n’a fait que les copier pour la plupart, tels qu’il les a trouvés dans les anciens traducteurs. Tout cela ne prouve-t-il donc pas encore évidemment que ceux qui ne croient pas ne se soucient guère de s’instruire des raisons de croire.
Vous produisez aussi un passage d’Origène pour montrer que les anciens chrétiens n’onl pas cru que les oracles fussent rendus par les démons; mais ou vous ne l’avez pas lu plus exactement qu’Eusèbe, ou vous dissimulez encore quece passage est immédiatement suivi (1) des raisons qu’il a eues pour le croire. Vous trouvez étrange que lui et Eusèbe aient su ce que l’on pouvait dire pour faire voir que les oracles n’étaient que des impostures des prêtres des idoles, sans néanmoi. s embrasser ce sentiment. La raison en esi claire : c’est qu’après i’avoir examiné, ils ne l’ont pas trouvé conforme à la vérité ; c’est qu’entre cette muliitude d’oracles qui ont été avant et après lanaissance de Noire-Seigneur, ils ne doutaient pas qu’il n’y en eût quelquesuns qui n’avaient été en effet que de pures fourberies, comme ceux qu’Eusèbe dit avoir été découverts de son temps [Lib. m Prœp. Evang., cap. 2, sub fin., et lib. ix Hist. eccl., cap. 11). C’est enfin parce que, à la manière de tous les autres écrivains, iis ont voulu se prévaloir de tout ce que l’on pouvait dire contre les oracles, et rapporter tout ce qui pouvait servir à les décrier, en s’en tenant néanmoins toujours au sentiment qu'ils jugeaient le plus véritable et le plus conforme à ce que l’Ecriture leur avait appris.
C’est aussi la conduite que Clément d’Alexandrie a tenue dans le passage que vous citez de lui. Il y rapporte toutes les sortes de divinations qui étaient en usage parmi les païens ; et comme il y en avait qui n’étaient que des impostures, sans entrer dans aucun détail, ni expliquer si ces impostures venaient des démons ou des hommes seulement, il leur donne à toutes ce nom en général. Mais pour vous faire voir clairement qu’il n’a pas été sur les oracles d’un sentiment différent de tous les autres chrétiens savants, prenez la peine de lire son Avertissement aux gentils
(2) Origcncs, 1. vu contra Celsum.
où se trouve le passage que vous citez ; vous verrez qu’après avoir prouvé fort au long que les dieux des païens n’étaient que des démons cruels et sanguinaires, il dit (1) : « Je puis vous montrer des hommes qui ont été meilleurs que vos dieux, je veux dire que vos démons, comme Cyrus et Solon, qui ont mieux valu sans contredit que votre Apollon. Ce dieu aime les présents, mais il n’aime pas les hommes. 11 a trahi Crésus, qui était son ami, sans se ressouvenir des présents qu’il en avait reçus. 11 s’est fait une gloire de le conduire au bûcher, en l’obligeant de passer le fleuve Halys. C’est ainsi que les démons conduisent au feu ceux qu’ils aiment. »
Vous voyez, Monsieur, que Clément d’Alexandrie parle de l’oracle fameux de l’Apollon de Delphes (2), qui fut la cause de la perte que Crésus fit de son royaume, et qui lui aurait même coûté la vie, si Cyrus n’eût été plus humain que le démon qui rendit cet oracle. Cet auteur a donc cru, comme tous les autres, que les démons avaient été les auteurs des oracles , et par conséquent vous devez reconnaître que de tous les anciens chrétiens il n’y en a pas un seul qui ait été de votre sentiment.
Cu ap. iv. — De la facilité que Von avait à corrompre les oracles. C'est une mauvaise preuve pour montrer que les démons n'en étaient pas les auteurs. Rien n'empêchait les faux prophètes du démon de supposer de faux oracles. Quelques prophètes de l'Ancien Testament en ont quelquefois débité de semblables , sans que Von puisse conclure de là qu'ils n'aient pas été ordinairement inspirés de Dieu. L'auteur semble supposer que les démons ont dû toujours rendre des oracles pleins de sagesse et de modération.
Je viens à présent à votre seconde preuve, que vous tirez des circonstances qui accompagnaient les oracles, La première à laquelle vous faites attention, c’est la facilité que Von avait à les corrompre, et qui faisait
(!) Clemens Alexandr., Admonit. ad. Genles : 'bips 5>î o’jlt Y.Oti ZOVZO TT pOaOôtpZV , COf «.TZCCjO pUYR 01 YM piaoct^puyaoi Scàpow; zïz't xtpôtv ol Ozoi , ym'i o\i/j po-tov èiziycàpovzz; zÿ 'ppzvoëïa.ëzip twv àvSpwrrwv, 7 zpb; Si Y.où ùyb punzoY.zotia.; ÙTzol’x.jOvxeç.... «ùrizx qov-t z yu> an BzX.ziovx zûtj vpzSc/.TVôtv zovzott Ozüv, tûv Scapovc wv, ztzi-
SeÎ^UI ZOV (/.vOpüt TZO'J TOÛ AnoX.SO 'JOÇ Z où puvztY.oü , T O) l’.vprjl) YMl ZOV Zo ).<UVK. i'Ù.oSwpO; vpôft o boïooç, iûX oit a ù.â'tO ptttnoç. ]\poitSo>Y£ zôv lipotaoy zôv fûov, ym'i toO p.ia(l où zvà.c/.Qou.z-to; , o'tzot fU.bSo:/; vjv. ’A véyayz zôv iipcïaov Si m tgv " AXvo; sttc zou nvpv.'t. Ojzu fdoîivzz; o i Su.tp.oyz; LSoyovatv zi; zô Tzîtp. Vide eunidem 1. i S troni.
(2) v.poïao; Sm6ù; pzyàlr.-t v.pyjov StaXvazi.
Vide Ilcrodol uni I. i llisl. Llud vero oraculum sic
Laiinereddit Cicero, 1. n de Divin. :
Crœsus lîalyn peneirans niagnam pervertet opum vim.
(3) Cicero, 1. ii de Divin. « Demosthenes quidein qui obhinc annos prope trecenlo^ fuit, jam luuiyAiTririÇziv l’ythiam dicebat, id est quasi cum Philippo facere. Hoc autem eo spectabat, ut eam a Philippo corrupiam diceret. »
(4) Lueanus, !.v Pharsal.
bien voir, dites-vous, qu'on avait affaire à des hommes. Sur quoi vous rapportez le mot de Démosthènc touchant la Pythie (3), qu’il accusait de favoriser les intérêts de Philippe; la fourberie de Cléomène, pour faire dire à la même prêtresse de Delphes que Démarates, roi de Lacédémone, n’était point fils d’Ariston ( Herodot ., lib. \i), et quelques autres exemples pareils.
Pour répondre à cela, je vous prie de supposer un moment que les oracles étaient rendus par les démons. Je vous demande si, dans celle supposition, on n’eût pas eu lu même facilité à les corrompre ? Qui empêchait , je vous prie, la prêtresse de Delphes de supposer des oracles en faveur du roi de Macédoine? Ne pouvait-elle pas contrefaire l’inspirée, comme elle l’entreprit d’abord à l’égard d’Appius, qui la consulta sur le succès de la guerre de Pharsale (4)? Ne pouvait-elle pas dire que le dieu ou le démon qui la possédait lorsqu’elle était assise sur le trépied, lui avait fait dire telle ou telle chose, quoiqu’il n’en fût rien? Les prophètes de Tancienue loi , tout inspirés de Dieu qu’ils étaient, ne se laissaient-ils pas corrompre quelquefois de ia même manière ?
Et par la complaisance qu’ils avaient pour les princes ou pour le peuple, ne leur rendaient-ils pas des réponses et des oracles comme venant de Dieu même, quoiqu’ils n’en vinssent pas ? Ne disaient-ils pas : Voici ce que le Seigneur dit, quoique le Seigneur ne les eût point envoyés , comme il s’en plaint lui-même par la bouche de ses autres prophètes (5), plus religieux et plus fidèles que ceux-là. Est-ce à dire pour cela que tous les autres oracles que ces prophètes trop complaisants rendaient, n’étaient que des fourberies et des prédictions supposées?
Le prophète de Béthel (6) dont il est parlé dans le troisième livre des Rois ne rendit-il pas presque en même temps deux réponses comme venant de Dieu , l’une fausse et qu’il avait supposée pour tromper un autre pro-
Illa pavens adyti penelrale remoti Fatidieum, prima lemplorum in parle resistit,
Atque deum simulans sub pectore ficta quielo Verba refert, nullo confusæ murmure vocis Insunctam sacro noentem leslaia furore,
Haud æque læsnra ducem, cui falsa canebat Quarn tripodas Phœbique lidem.
(5) Jerem. xiv, 13 : Domine Deus, prophèt e dicunt eis : Non videbilis gladium, et lames non eril in volais, sed pacem veram dabit vobis in loco isio. El dixit Dominos ad me : Falso propheiæ vaticiuanlur in nomme rneo; non misi eos, et non præcepi eis, neque loculus suin ad eos. Nisiouem mendacem et divmaiionem et fraudulentiam et seductiouein cordis sui prophelanl vobis.
Idem, xxm, l6 : Haec dicit Dominas exercituum : Noble audire verba propbetarum qui prophetant vobis et decipimit vos; visionein cordis sui loquuntur, non de oru Domini. Dicunt bis qui blasphémant me: Loculus es! Dominas. Ibid., 2i : Non miltebamprophetas, etipsi currebmt ; non loquebar ad eos, et ipsi proplietabant. Ibid., 51 : Ecce ego ad piophelas, ait Donimus qui assumunt linguas suas et aiunl : Dicit Dominas, eic.
(61 III lleg. xiir, 18. Qui ait illi : Et ego propbeia
REPONSE A L'HISTOIRE DES ORACLES DE M. DE FONTENELLE. 1070
phète qui était venu prédire la destruction de l’autel de Jéroboam; l’autre vraie et que Dieu lui avait en effet inspirée, par laquelle il prédit au même prophète qu’en punition de sa désobéissance, il serait privé de la sépulture de ses pères? Puis donc que l’on a pu corrompre les prophètes de Dieu même, puisqu’ils ont pu supposer des prophéties , est-il étrange que l’on ait pu corrompre les faux prophètes du démon? Est-il surprenant qu’ils aient supposé des oracles ? Et si les prophéties fausses que les véritables prophètes débitaient quelquefois de leur chet n’empêchaient pas qu’ils ne fussent d’ailleurs de vrais prophètes, que Dieu inspirait souvent, pourquoi les faux oracles supposés par les prêlres des idoles vous feraientils conclure qu’ils n’étaient pas souvent possédés par le démon, et qu’il n’y avait que de la fourberie toute pure dans toutes leurs réponses?
Cela suppose, comme vous voyez, que les oracles ont pu être corrompus ou contrefaits, ce que je ne doute pas qu’il ne soit arrivé souvent. Néanmoins j’ose vous dire que ce que vous rapportez dans ce chapitre ne le prouve pas trop bien. Il semble en effet que vous y supposiez que les démons, étant les auteurs des oracles , ont toujours dû rendre des réponses remplies de sagesse et de modération, et ne point favoriser les passions des princes, comme ils ont fait. Si les démons rendaient les oracles, ditesvous, les démons ne manquaient pas de complaisance pour les princes qui étaient une fois devenus redoutables , et on peut remarquer que l'enfer avait de grands égards pour Alexandre et pour Auguste. L’enfer a eu tort, sans doute, de flatter l’ambition d’Alexandre en le faisant passer pour Gis de Jupiter, et de l’exciter par là à porter le fer et le feu aux quatre coins du monde pour s’en rendre maître. Qui ne voit l’intérêt que les démons avaient d’en agir autrement, et de rendre ce jeune conquérant plus sage et plus modéré?
On consulta l’oracle sur le mariage d’Au guste, qui enleva Livie, tout enceinte qu’elle était, à son mari. L’oracle répondit (1) que jamais un mariage ne réussissait mieux que quand on épousait une personne déjà grosse. Sur quoi vous vous écriez avec raison : Voilà pourtant, ce me semble, une étrange maxime. En effet, à quoi pensaient les démons de débiter une pareille maxime? Elle ne leur convient point du tout. 11 faut qu on la leur ait supposée malicieusement, tout exprès pour les décrier ! Comment n’ont-ils pas vu qu’en autorisant la passion d’Au—
su m similis tui. Et angelns loculus est mihi in serinone Domini dicens : Reduc eum tecum in domuin main, ut comedat panem et bibat aquani. Felelliteuni
ei reduxil eum Cuinque sederenl ad mensain.
Cactus est sermo Domini ad prophetam quireduxerat eum, et exclamavit ad virum Dei qui venit de Juda, dicens : Hæc dicil Dominas : Quia nonobediens fuhti ori Domini, et non cuslodisti mandaimn
(i.iod præcepit tibi Dounuus Deus tuus non infe-
retur caiavcr main in seoulcrum patruin tuorum.
guste, ils excitaient une inflnité de gens à l’imiter et à violer comme lui les droits les plus sacrés? De là quelle honte pour eux! Quelle perte et quelle désolation pour tout l’enfer!
Chap. v. — Autre mauvaise raison pour prouver que les oracles n'étaient que des fourberies : les nouveaux établissements qui s'en sont faits. Il n'est point sûr qu'E phestion, Antinous et Auguste aient rendu des oracles dans les temples qui leur ont été consacrés après leur mort. Quand ils en auraient rendu , rien n'empêche de les attribuer aux démons , comme tous les autres plus anciens. Origine des oracles , et raisons qui ont porté les démons à s'en emparer et à y étaler leurs prestiges.
La seconde circonstance qui vous fait dire que les oracles n’étaient que des fourberies, ce sont les nouveaux établissements qui s’en sont faits , comme de ceux d’Ephestion , d’Antinoüs et d’Auguste. 11 est manifeste , selon vous, que ces nouveaux oracles n’ont pu être que des impostures des hommes; d’où vous concluez qu’on ne peut pas se dispenser de porter le même jugement des plus anciens. Je doute, Monsieur, que la comparaison que vous faites de ces nouveaux oracles avec les anciens soit tout à fait juste, et quand elle le serait, il me semble qu’elle ne prouverait pas grand’ chose. Premièrement, il n’est pas trop sûr qu’Epheslion , Anlinoüs et Auguste aient rendu des oracles dans les temples qui leur ont été consacrés après leur mort ; et les auteurs que vous citez pour le prouver nous laissent au moins en liberté d’en douter.
En effet, Lucien (2) dit seulement que les flatteurs d’Alexandre, voyant jusqu’où allait sa passion pour Ephestion , n’oubliaient rien de tout ce qui était capable de l’entretenir et de l’augmenter, en rapportant je no sais combien d’apparitions de ce nouveau dieu, en lui attribuant des guérisons et en vantant ses oracles. Qui ne voit que Lucien ne donne tout cela que pour des mensonges, que ces courtisans débitaient hardiment pour mieux faire leur cour à leur maître? Il se moque de la lâche complaisance de ces indignes flatteurs, et de la sotte présomption d’Alexandre, qui se crut non-seulement un dieu lui-même, mais encore assez puissant pour en faire d’autres.
Spartien pareillement ne dit pas qu’Anlinoüs ail rendu des oracles, mais seulement que les Grecs, pour plaire à Adrien qui le voulut ainsi, le mirent au nombre de
(1) Prudenlius, 1. i contra Sijmm.:
Mox cilitur inter
Fescennina, novo proies aliéna marilo.
Idque deum sortes et Apolliuis anlra dederunt ('.oiisiliuui, nmnquam melius nam cedere lædas ltespousum est, quameum prægnans nova nupta juga-
[ tur.
(2) Lucianus, 1. Quod non facile crcdendum sit ca-
lumnicc. '
il >71
leurs dieux, et assurèrent même qn’il rendait des oracles (1 ). Ce sont encore ici des mensonges que la flatterie débile. Spariien en était si persuadé, qu’il n’a point fait de difficulté d’ajouter que les réponses en vers que l’on faisait courir sous le nom de cette nouvelle divinité, passaient pour être de la composition d’Adrien même, bien loin que l’on crût qu’elles eussent été rendues par Antinoüs ou par ses prêtres.
Au reste, vous dites que cet empereur fit bâtir à ce nouveau dieu une ville appelée Andrinopolis. Je ne doute pas que vous n'ayez écrit Antinopolis. C’est une faute d’impression qui mérite d’être corrigée, parce qu’elle pourrait causer une erreur grossière, et faire prendre mal à propos une ville de Thrace, que nous appelons Andrinople , pour Antinople, ville d’Egypte. 11 est vrai qu’Etienne de Byzance dit qu’elle s’appelait aussi Adrianopolis , du nom de celui qui l’avait bâtie (2) ; mais je ne crois pas que cela sulfise pour lui donner le nom d’Andrinopolis.
L’oracle d’Auguste n est pas plus certain que ceux d’Ephestion et d’Antinoüs. Ce qui vous a donné lieu de l’établir , c’est un petit mot du poète Prudence, qui dit, pour se moquer des dieux du paganisme, qui avaient tous été faits par des hommes, que les Romains, en suivant cet exemple, avaient aussi fait dieu l’empereur Auguste, en lui clevant un temple, lui consacrant des prêtres, lui offrant des sacrifices, se prosternant devant son autel et lui demandant des réponses (3). Il me semble que ces réponses pourraient bien être celles que les aruspices rendaient touchant le succès des sacrifices, après avoir examiné les entrailles des victimes, et non pas des oracles tels que les faux prophètes des idoles en rendaient par la voie de la fureur et de l’enthousiasme. Quoi qu’il en soit c’est un poète qui parle, et qui, par plusieurs périphrases qui signifient toutes à peu près la même chose, veut seulement donner à entendre qu’Auguste lut reconnu pour une divinité.
Mais je veux que toutes ces nouvelles divinités aient rendu en effet des oracles, et qu’on les ait consultées sur l’avenir. Quel avantage en pouvez-vous tirer pour voire sentiment ? Comment pouvez-vous conclure de là que les anciens oracles n’ont été que des fourberies des prêtres des idoles ? Ne deviez-vous pas avoir prouvé auparavant que ces oracles nouveaux n’étaient que des impostures de ces mêmes prêtres? Or c’est ce que vous n’avez pas fait, et ce que je ne crois pas que vous puissiez faire facilement, parce que je ne vois pas ce qui aurait pu empêcher les démons de s’emparer des temples de
(1) Spartianus, in Vita Adriani : » Et Græci qui déni, volenie Adriano, eum consecraverun!, oracula pereum dari assereules, quæ Adrianus ipse composuisse jaclntur. »
(2) Stcphaims Byzanliiius, v° ’A-rtvoeta. ’Avt iwzm Tzütç AiyjTruov, ùnô ’AvTtv&ou neaSiç... iAiiOa <n rrhliç ■■ui ' ktyu/.'Jovrto'kiç .
ces nouvelles divinités, et d’y étaler leurs impostures et leurs prestiges, comme dans tous les autres où fis rendaient des oracles depuis tant de siècles. Ont-ils coutume de s'endormir sur leurs intérêts, et de négliger les occasions qui se présentent de séduire les hommes et d’étendre leur empire? D’ailleurs, les prêtres de ces nouvelles idoles étaient-iis plus gens de bien, moins superstitieux et moins adonnés à la magie que les autres? étaient-ils moins instruits de tous les secrets de la théurgie, et de la manière d’évoquer les dieux et les démons pour les obliger de rendre des réponses?
Sans doute, dites-vous, ces nouveaux oracles faisaient faire des réflexions à ceux qui étaient le moins du monde capables d'en faire. N'y avait-il pas assez sujet de croire qu'ils étaient de la même nature que les andins? Pourquoi donc aucun auteur de l'antiquité n’a-l-il pas fait ces réflexions si aisées à faire? Pourquoi aucun ne s’est il avisé de juger des anciens oracles par ces nouveaux, et de produire ceux-ci, pour montrer que ceux-là n’étaient que des fourberies? Les chrétiens, surtout, ne devaient-ils pas le faire? Néanmoins Origène , qui parle assez au long d’Anîinoûs et des honneurs divins qu'on lui rendait en Egypte, dit qu’entre les prodiges qu’on lui attribuait, il y en avait qui étaient l’effet de l’imposture du démon qui présidait à son temple (Ub. ut contra Celsum). Par où vous voyez que, bien loin de conclure de l’oracle d'Antinous que les plus anciens n’étaient que des fourber ies des hommes , il reconnaît même dans celui-ci l’opération du malin esprit.
Pour juger, ajoutez-vous, de l’origine des oracles d’ Àmphiaraüs, de Trophonius et d'Apollon même, ne suffisait-il pas de voir ceux d’Antinoüs, cl'Epliestion et d'Auguste? Les oracles anciens dont vous parlez ont pu avoir la même origine que ces nouveaux, c’est-à-dire la flatterie, la superstition, l’idolâtrie; mais cela n’empêche pas que les démons, pour augmenter celle même idolâtrie, ne se soient mêlés dans les uns et dans les autres. Je sais que cela vous paraît incroyable ; mais cela vient de ce que vous vous êtes formé des idées sur ce sujet qui ne sont pas justes. Il serait, dites-vous, fort étrange et fort surprenant qu'il n'eût fallu qu'une fantaisie d’Alexandre pour envoyer un démon en possession dune statue. Il semble que vous ignoriez les raisons qui portaient les démons à s’emparer des temples à oracles et de ceux qui les tendaient. N’en cherchez point d’autres que leur propre malice, le desir qu’ils ont de perdre les hommes et de les éloigner de la connaissance et du culte du vrai Dieu, i envie de se faire houorer eux-
(5) Prudenlius, 1. i contra Symmaclium :
Hnnc morem veterum dociii jam ætate secuia Posteritas, mense atque adjtis et flamine elaris Auguslum colait, viLulo | lacavit et agno.
Strata ad pulvinar jaeuit, responsa poposeit.
Testateur tiluli, produut consulta senatus Caosareum Jovis ad speciem statucnlia templuiu
REPONSE A L’HISTOIRE DES ORACLES DE M. DE FONTENELLE
memes comme des dieux et de s’égaler au 1 out-Puissant. Vous pouviez apprendre ces raisons des Peresde l’Eglise (I) qui les ont tirées de I Ecriture, et par là vous eussiez reconnu que les démons ont pu et voulu très-fort se mêler de l’oracle d’Epheslion, ainsi que de tous les autres.
Chap. vi. — l'auteur de /’ Histoire se fait fort de persuadtr les erreurs les plus grossières à des nations entières. Réfutation de cette idée. Il y a eu des oracles qui se sont établis de nouveau dans les siècles les plus éclairés , et les anciens y ont conservé toute leur autorité. Il n est pas possible qu'ils aient pu subsister durant tant de siècles , s'il ny avait eu que de la fourberie toute pure des prêtres des idoles. D'autant plus que ces oracles commandaient souvent les cruautés les plus atroces et les plus capables de révolter tous les hommes.
J’ajoule un mot louchant la manière dont vous diles encore que les premiers oracles se sont établis. Donnez-moi , dites-vous, une demi-douzaine de personnes d qui je puisse persuader que ce n'est pas le soleil qui fait le jour ; je ne désespérerai pas que des nations entières n'embrassent cette opinion. Je ne sais pas trop, Monsieur, ce que vous prétendez par là, ni si c’est aux oracles seuls que vous eu voulez. Ce qui est vrai , c’est que je connais une personne très-habile et trèséclairée, qui, ayant vu cet endroit de votre livre, y a trouvé je ne sais quel venin caché qui lui a déplu infiniment. Mais sans m’arrêter à vouloir pénétrer vos intentions, je vous prie de me dire si vous avez vu dans l’histoire quelque exemple d’une erreur semblable, et qui se soit établie de la manière que vous dites. Assurément vous comptez beaucoup sur la stupidité des hommes, il me semble néanmoins qu’ils ne se rendent pas si facilement à tout ce que l’on veut leur persuader, particulièrement si ce sont des choses conlraires à leurs sens et à leur expérience. Pour peu qu’ils aient d’esprit et d’intelligence, ils demandent des preuves et des raisons. Ce n’est pas tout, ils veulent
(I) Cyprian.,1. de IdoLorumvanitale : « Spiritus insineeri et vagi, qui posna quam terrenis vitiis irn-
mersi suiit non desinunt perditi perdere et de-
pravaii errorem pravilalis infundere Necaliud
i 1 lis sludium est quam a Deo domines avocare, et ad MiperstUionem sni ab intellectu veræ religionis avertie. » Tei tull., in Apolog. : « üperalio eorum est ho-
jninissubversio Et quæ illis accuraiior pascua est,
quant ut Imminent a recogiiatu veræ Divinilalis avertant præsligiis laisse divinatiunis ?.... Æmulantur Divinilaiem, dum l'nrantur divinalionem. » Lactant., I. n, cap. 17 : « llli auiem (angeli) qui desciverunla Dei ministerio, quia suut verilatis inimici et prævancaloies, Dei nomen si bi et cultum deorum vendit are cuuaulur. Non quod ullnm bonorem desiderenl (cpiis enim bouor perd i lis est?), nec ut Deonoceanl, eui uoceri non polest, sed ut hominibus quos nituntur a cultu et notilia veræ majeslatis avertere, ne imuioilalitatem adipisci possint, quam ipsi sua nequiiia perdiderunt. ÜIFundunt inique lenebras,et venlatem caligine obducuni, ne Dominum, ne Palrcm
encore, dons ces occasions , t'es prodiges et des miracles, ou vrais, ou au moins qui leur paraissent tels. Ce serait en vérité une chose fort curieuse «i e voir comment vous voua v prendriez pour persuader à cinq on six personnes que ce n’est pas le soleil qui fait le jour. Et quand vous en seriez venu à bout, ce serait encore une chose plus curieuse à voir, comment ces cinq ou six personnes s’v prendraient pour persuader la même erreur à des nations entières. 11 faudrait, pour cet efiet, qu’elles fussent en même temps infiniment stupides et infiniment habiles : infiniment stupides, pour donner dans une erreur si grossière et si palpable ; infiniment habiles, pour la persuader à des nations entières.
Vous dites que, quand les oracles se sont établis , l'ignorance était beaucoup plus grande qu'c'le ne fut dans la suite. Premièrement, tous les oracles ne se sont pas établis en même temps : on peut vous en montrer qui ont été établis dans les siècles les plus éclairés, et pour cela je n’ai besoin que do votre témoignage. Vous reconnaissez que les oracles d’Ephestion, d’Antinous et d’Au guste ont été de véritables oracles semblables aux anciens, à cela près qu’ils n’étaient pas si fameux. Et quand est-ce que ces oracles se sont établis, si ce n’est dans les siècles les plus cultivés par les sciences et la philosophie? Mais quand bien même tous les oracles se seraient établis dans des siècles d’ignorance, n’ont-ils pas subsisté durant les siècles les plus éclairés? Comment s’est-il pu faire que tant de gens habiles, tant de grands philosophes, tant de royaumes , de villes et de républiques si florissantes, n’aient jamais reconnu qu’ils étaient les dupes de quelques fourbes qui en savaient beaucoup moins qu’eux en toute manière? Comment ces fourbes et ces imposteurs ont-ils pu , sans discontinualion , se succéder perpétuellement les uns aux autres, et si bien cacher leur jeu pendant plus de deux mille ans (2j, que personne ne s’en soit jamais aperçu? Étaient-ils d’une espèce différente des autres hommes qui vivaient de leur temps? Naissain» norint, et ni illiciant facile in lemplis se occulunl et sacriliciis omnibus præsto adsmit, edunlque sæpe prodigia quibns obsinpefacii humilies (idem coinmod6nt sinmlacris Divinilalis et Nmninis. »
(2) Il est difficile de déterminer précisément le temps de la naissance des oracles. Il est fort probable qu’ils ont commencé presque aussitôt que l’idolà- 1 rie. C’est le sentiment des Pères de l’Eglise et des théologiens, qui attribuent le progrès de l'idolâtrie à ces sortes de prestiges du démon. Ce qui est certain, c’est que les oracles étaient déjà eu usage dès le temps delà guerre de Troie, comme on le voit dans Homère. Ovide fait consulter l'oracle de Thémis par Deucalion et Pyrrlia, après le déluge qui arriva de leur temps. L’Ecriture sainte, dès le temps de Moïse, les défend aux Israélites, entre les autres sortes de divinations qui étaient en usage parmi les païens; elle les défend, dis-je, tantôt sous le nom da pythons, tantôt sous d’autres termes qui signifient la meme chose que ce que l’on eu tend par les or.»* des.
soient-ils tous infiniment habiles et rusés, tandis que tous les autres naissaient stupides et hébétés au dernier point? Par quel artifice avaient-ils pu faire en sorte qu’il n’y eût de l’esprit que parmi eux, et que tous les autres hommes en fussent absolument dépourvus ?
Encore, si ces imposteurs n eussent commandé par leurs oracles que des choses agréables et conformes aux inclinations de ceux qui les consultaient , on pourrait dire qu’il ne fallait pas avoir une habileté infinie pour tromper des gens qui étaient bien aises de l’être, et qui tiraient même quelque avantage de leur erreur. Mais, bien loin de là, ces fourbes les obligeaient toujours à une infinité de dépenses superflues dont ils profilaient seuls, et souvent ils leur demandaient jusqu’à leurs propres enfants pour les immoler impitoyablement aux idoles , et ils étaient obéis exactement. On voyait les pères livrer leurs fils, et les villes se dépeupler tous les ans de leur plus florissante jeunesse pour obéir à ces imposteurs. Les rois et les princes étaient les premiers à s’y soumettre (1). Car ces scélérats ne se contentaient pas toujours d’un sang ordinaire, ils en voulaient souvent du plus illustre et du plus noble. On leur fournissait, à leur choix, des victimes de toute sorte d’état, de sexe, d’âge et de condition, pour les égorger publiquement. Personne n’osait s’y opposer: tout le monde au contraire se faisait un mérite de contribuer à ces sanglantes exécutions, comme à un acte de religion qu’ils croyaient être très-agréable à leurs dieux. Des hommes peuvent-ils être stupides et aveugles' jusqu’à ce point-là, s’ils n’ont été aveuglés par les démons ? C’est même tout ce que l’on peut croire, que ces malins esprits aient pu, par leurs impostures, obtenir de semblables sacrifices. Nous ne croirions pas que de pareilles barbaries aient jamais pu se commettre (2), même en supposant qu’ils en ont été les auteurs , si toutes Jes histoires ne nous assuraient qu’elles ont été en usage presque dans tous les pays du monde avant la naissance de Jésus-Christ. Et nous croirons que de simples fourbes les auront commises de sang-froid , et auront pu, par des tours de souplesse, aveugler et fasciner toute la (erre d’une manière si prodigieuse 1
Ghap. vii. — On examine les fourberies par le
moyen desquelles l’auteur suppose que les
prêtres des idoles séduisaient les peuples.
Quelles ont été ces fourberies selon lui. Com-
(1) Personne n’ignore les histoires d’Iphigénie, de Polyxène, de Ménécée, de Codrus, qui ont été sacrifiés en différenies manières par le commandement des oracles. On peut ajouter à ces exemples ceux d’Erechthée, roi d’Alliènes, de Marius et de Métellus, Romains qui ont livré leurs filles pour être immolées, et plusieurs autres semblables rapportés dlans l'histoire.
(2) Tain harbaros tam immunes fuisse hommes ut parricidium suuiii, id est letrum algue evsecrabile
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ment il explique la manière la plut ordinaire dont les oracles se rendaient. Réfutation de cette explication. Elle n’est fondée que sur une erreur , qui est que les prêtres se cachaient dans les statues pour rendre des oracles par leur bouche. Les oracles ne se rendaient pas par les statues, mais par Es prêtres des idoles, qui paraissaient transportés d’une fureur que l’on croyait divine.
Mais enfin voyons donc quels ressorts ils ont fait jouer pour en imposer si cruellement à tout le genre humain. Entrons dans le détail de ces fourberies si bien concerîées, que vous leur avez fournies, pour représenter leurs comédies ridicules et leurs sanglantes tragédies. 11 faut sans doute qu’elles aient été d’un raffinement et d’une subtilité infinis, pour avoir trompé durant plus de deux mille ans, tous les peuples et toutes les nations de la terre les plus éclairées. Les voici telles que vousles avez imaginées après M. Van-Dale.
II y avait des oracles qui se rendaient par la voie de l’enthousiasme et de la fureur dont les prêtres et les prêtresses des idoles semblaient être remplis, dans le temps qu’ils les débitaient, après quelques préparaiions et quelques cérémonies que l’on croyait nécessaires à cet effet. Et cette manière de rendre des oracles était la plus commune et la plus ordinaire. Il y en avait d’autres qui se rendaient en songe, à ceux qui allaient dormir dans les temples de certaines divinités, pour y apprendre des remèdes à leurs maladies, ou des réponses à leurs doutes. Enfin on consultait souvent ces mêmes oracles sur des billets cachetés, que l’on rapportait dans le même état, avec la réponse rendue en l’une ou en l’autre de ces deux manières. Vous y ajoutez les sorts, qui étaient de plus d’une espèce, et dont quelques-uns étaient semblables aux dés , cl ces sortes de prodiges dans lesquels on voyait les idoles se remuer d’elles-mêmes, s’avancer et s’élever dans l’air.
Les premiers, selon vous, ne venaient que des prêtres qui se cachaient dans les statues et qui, parlant par leur bouche, contrefaisaient la voix et le langage des dieux; les seconds étaient l’effet de quelques drogues propres à causer des songes; les troisièmes, c’est que les prêtres avaient trouvé le secret de décacheter les billets et de les recacheler ensuile, sans que l’on pût s’apercevoir qu’ils eussent été ouverts. Vous expliquez les sorls en disant que les prêtres savaient sans doute manier les des. Pour ce quire-
humano generi facinus saerificinm vocarent. Cuni teneras aique innocentes animas, qnæ maxime est ælas parenlibus dulcior, sine ullo respeclu pielatis exslinguerent, immanitatemque omnium besiiarum, qnæ lamen felus suos amant, ferilate superareiil. O demenliam insanabilein ! Qnid illis isli dii ainplius facere pussent, si essent iratissimi, quam faciunt propiiii'/ cumsuos cultores parricidiis iuquinanl, orbitaiibus maclant, bumanis sensibus spoliant. Laclant., lib. i, cap. 21.
garde les mouvements extraordinaires des statues, tous ne voulez point, dites-vous, vous amuser à expliquer comment on pouvait faire jouer de pareilles marionnettes. Je ne m’amuserai point non plus à réfuter en particulier ces deux dernières explications, si recherchées et si subtiles, que vous donnez aux sorts et aux mouvements des statues. Outre qu’elles ne le méritent pas, c’est que je sortirais démon sujet, qui ne regarde que les oracles proprement dits. D’ailleurs ce que je dirai des autres suffira pour faire voir le ridicule de ces deux explications, sans entrer dans un plus grand détail.
Je reviens donc aux premiers oracles qui étaient les plus fameux et les plus communs. Pour prouver l’explication ingénieuse que vous en donnez, vous remarquez que les temples où ils se rendaient étaient tous situés dans des pays montagneux, et par conséquent remplis d’antres et de cavernes; que quand les temples étaient situés en piat pays.au lieu decaverr.es naturelles, on en faisait d’artificielles; que c’étaient là les sanctuaires où l’on disait que la divinité du temple résidait, et où d’autres que les prêtres n’entraient jamais; que dans ci s sanctuaires étaient cachées toutes les machines des prêtres, et qu’ils y entraient par des conduits souterrains; que l’on ne pouvait consulter l’oracle que certains jours, parce qu’il fallait du temps pour préparer les machines elles mettre en état de jouer; que l’on avait établi certains mystères qui engageaient à un silence éternel; que par là les prêtres avaient pourvu à leur sûreté, en cas que l’on vînt à découvrir leur fourberie. Enfin, pour comprendre , dites-vous, en une seule réflexion toutes celles que l'on peut faire là-dessus , je vouât ais bien que l'on me dit pourquoi h s démons ne pouvaient prédire l'avenir que dans des cavernes et des lieux obscurs, et pourquoi ils ne s'avisaient jamais d'aller animer une statue qui fut dans un carrefour exposée de toute part aux yeux de tout le monde.
Je pourrais donner plusieurs réponses particulières à tout ce que vous dites ici sans preuve, mais je me contente d’une seule réponse générale, qui renversera toutes ces machines que vous donnez aux prêtres des idoles, et qui rendra inutiles toutes ces cavernes et ces conduits souterrains où vous les faites aller pour rendre leurs oracles: c'est que tout cela ne tend qu’à montrer que ces imposteurs se cachaient en effet dans ces
(1) Virgil., 1. vi Æneidos :
Venlum entai limen, cuin virgo : Posrere fala Tempns, ait; Deus, ecce Deus! Cui talia fanti Aille fores, subito non vultus, non color omis,
Non complæ mansere coin r, sed pecius antielum El rabte fera corda luinent, majorque vi teri,
Nec mort ale sonans, alllaia esi uumine quando Jam propiore Dei.
Et paulo post :
At Ptiœbi nondum paiiens imrnanis in antro Hacchatur vales, magnum si peeiore po^sit Excussisse deum. Tanto magis ille fatigat Os rabidiun, fera corda doinans, etc.
cavernes, et qu’ils se glissaient par ces conduits souterrains, pour aller, à l’insu de tout le monde, se placer dans les statues, et débiter par leur bouche les réponses qu’ils jugeaient à propos de donner aux questions qu on leur faisait. G est pour cela que vous leur donnez encore de ces trompettes qui grossissent la voix et qui multiplient le son, afin de mieux contrefaire la voix des dieux et donner de la terreur à ceux qui s’imaginaient l’entendre. C’est pour la même raison que vous regardez l’histoire des prêtres do Bel, qui est rapportée dans l’Ecriture, comme un préjugé décisif en votre faveur, et les chemins souterrains par lesquels ces fourbes allaient manger durant la nuit les viandes offertes à leur dieu, comme une preuve démonstrative de ceux que les autres prêlres des idoles avaient pratiqués pour aller rendre des oracles dans les statues. C’est pour cette même raison, enfin, que vous demandez pourquoi le démon ne s’avisait jamais d’aller animer une statue qui fût exposée aux yeux de tout le monde dans un carrefour. Par où vous voulez faire entendre qu’il est évident que ce n’étaient pas les démons, mais les prêtres qui animaient les statues et qui rendaient des oracles par leur bouche: fourberie qu’ils pouvaient bien mettre en œuvre, selon vous, dans des lieux obscurs et par des conduits souterrains qui couvraient leur marche, mais non pas dans un carrefour, où ils n’auraient pu se dérober ainsi aux yeux des hommes.
Or tout cela, Monsieur, tombe de soimême, quand on n’est pas dans l’erreur où vous êtes, et sur laquelle, comme j’ai déjà pris la liberté de vous le faire remarquer, vous avez bâti votre système, qui est de croire que les oracles se rendaient par les statues, que c’étaient les statues qui étaient animées, et qui parlaient, ou qui du moins paraissaient parler et être animées par une divinité. Je vous ai déjà faix voir que tout cela n’était qu’une imagination fausse et chimérique, et que les oracles ne se rendaient pas ainsi ; mais que c’étaient les prêtres ou les prêtresses des idoles qui les rendaient eux-mêmes immédiatement sans le secours des statues, en paraissant transports de cette fureur qu’ils appelaient divine, et qu’ils croyaient venir d’Apollon ou de la divinité qui les inspirait. Souvenez-vous, s’il vous plaîl, de la manière dont Virgile fait rendre des oracles à la Sibylle de Cumes (1), et Lucain à la prêtresse de Delphes (2), et de tout
(2) Lucanus, 1. v Pharsaliœ :
Tandem cooterrita virgo Confugit ad iripodas, vastisqne adlucta cavernis Uæsit et insueto concepit peelore numen. ...Bacchalur demens aliéna per anirum Colla ferens, villasqiie dei, l’hœbeaque serta Erectis diseussa coinis, per inania templi Ancipiti corvice rotai, spargitque vaganti Obstantes Iripodas magnoque exæstuat igné... Spnmea tuin priuium raides vesana per ora EtBnit et gémit us et anlielo clara mealu Murmura; tune inœstus vasiis uliilalus iu antri<;, Extremæque sonant domita jam virgine vocas.
REPONSE A L’HISTOIRE DES ORACLES DE M. DE FONTENELLE
ce que les auteurs tant chrétiens que païens on! dit en parlant sur le sujet dont il s’agit. Vous verrez qu’il n’y en a pas un seul qui n’ait Tait mention de cet enthousiasme, et qui n’ait dit ou supposé que c’étaient les prêtres et les préiresses elles-mêmes, et non pas les statues, qui parlaient et qui rendaient immédiatement les oracles. Vous l’avouez pour ce qui regarde l’oracle de Delphes, mais vous ajouiez que dans la plupart des autres la fureur n'était point nécessaire. Vous avez bien vu que cette fureur, qui suppose des hommes inspirés, ne convenait pas à votre système des statues parlantes. Mais il ne me sera pas difficile de vous montrer qu’elle était essentielle aux oracles proprement dits dont nous parlons, et qui étaient les plus communs et les plus fameux.
Chap. viii. — Tous les anciens païens ont reconnu la fureur pour le principe ou au moins pour une circonstance nécessaire des oracles proprement dits. Témoignages de Platon, de Cicéron, d'Aristote , de Porphyre et de Jamblique sur ce sujet. Entreprise de l'imposteur Alexandre, sans suite comme sans exemple. Conclusions contre M. de F ontenelle, au sujet de l'erreur sur laquelle il a établi une partie de son système des fourberies des oracles.
En effet, Platon reconnaît (In Phædro) la fureur pour la cause et le principe de la divination en général, et il montre en particulier que c’est par son moyen que les prêtresses de Delphes et de Dodone, les sibylles et tous ceux qui ont passé pour avoir le don de prédire l’avenir, ont rendu des oracles, d où il prétend que les hommes ont tiré de grands avantages. II ajoute que les anciens se servaient du même mot pour signifier celte fureur et la divination qui se fait par les oracles, parce que celle-ci était l’effet de 1 autre. Il reconnaît deux sortes de fureur, 1 une naturelle et qui est causée par une espèce de maladie, et l’autre surnaturelle et qui vient de l’inspiration divine qui transporte l’âme. Et entre 3es quatre espèces de fureur surnaturelle qu’il reconnaît, il met celle qui appartient aux oracles, et il prétend qu’Apollon en est l’auteur, comme Bacchus de celle qui transporte les bacchantes dans les mystères.
Cicéron distingue pareillement deux sortes de divinations (1), l’une qu’il appelle artificielle, comme celle qui se fait par les augures, les aruspices, l’astrologie et les sorts, et l’autre naturelle, parce qu’elle ne défi) Duo sunt enim divinandi généra, quorum alterum artis est, alterum naturæ. Quæ est autem gens aut quæ civitas quæ non aut exiis pecudum, aut monstra ait fulgura interprelantium aut augurum aut aslrologorum aut sortium (ea enim fere arlis sunt) aut somniorurn aut vaücinationum (hæc enim duo naturalia putantur) prædictione moveatur ? De Divinat. lib. î. Hæc me Peripatelicorum ralio magis movebat, et veteris Dicæarehi, et ejus qui nunc lloret Cralippi, qui censent esse in mentibus hominum tanquam oraculum aliquod, ex quolutura præsenliant, si aut lurore divino incitatus animus aut somno re-
mande pas de l’art et de l’experience comme la première, mais procède de l’âme même, ou transportée de fureur, d’où viennent les oracles ; ou dégagée des sens par le sommeil, d’où viennent les songes prophétiques. Celte division, qu’il établit dans son premier livre de la Divination , règne dans toute la suite de son ouvrage, et il y reconnaît partout la fureur pour la cause des oracles.
Aristote la reconnaît de même ( Problem . sect. xxx, q. 1, et lib. de Mundo) ; mais il prétend qu’il n’y a rien que de naturel dans celte fureur, et qu’elle procède d’une bile chaude et enflammée, voisine du siège de l’âme, ou, comme il dit encore ailleurs, de la vertu des exhalaisons de certains endroits de la terre.
Porphyre ( Epist . ad Ânebonem Ægyptium ), parlant de ceux qui prédisent l’avenir par la voie de l’enthousiasme, apporte pour exemple les prêtres de l’oracle d’Apollon de Claros, qui cuiraient dans cet état de fureur et d’enthousiasme prophétiques, en buvant de l’eau d’une fontaine ; les prêtresses de Delphes, en s’asseyant sur l’ouverture de l’antre, et les prophétesses de l’oracle des Branchides, en recevant les vapeurs d’une certaine eau. Sur quoi Jamblique. lui répondant (Lib. de Myst., sect. ni, cap. 11), dit que tous les autres oracles ne se rendaient pas autrement que par cette même voie de la fureur et de l’enthousiasme, et que s’il n’a nommé en particulier que ces trois oracles, c’est sans doute parce qu’ils étaient plus fameux que les autres , et qu’ils suffisaient pour montrer par quelle voie les dieux communiquaient aux hommes le don de la divination. Après quoi il explique comment ces vapeurs et ces exhalaisons pouvaient contribuer à causer celte fureur prophétique, et attirer les dieux ou les démons dans ceux qui en étaient remplis, supposant partout que cette fureur est ou la cause ou une condition nécessaire des oracles.
il serait inutile d’accumuler un plus grand nombre de témoignages, pour prouver que les oracles proprement dits ne se rendaient pas autrement que par la fureur et l’enthousiasme, et par conséquent par des hommes qui paraissaient agités de cette fureur, et non pas par des gens qui allassent de sang-froid se placer, à l’insu de tout le monde, dans une statue pour parler par sa bouche, il n’y a jamais eu que l’imposleur Alexandre (2) qui ait entrepris de faire rendre des oracles à peu près en celle manière par son
laxatus soluté moveatur et libéré. Ibid., lib. h.
(2) Lucianus in Pseudomanie, Erasmo interprète: < Verutn quo magis eliam redderet attonitam inultitudinem, pollicitus est sese exhibiiurum ipsum deum loquenlem, citraque interpretem edenlein oracula. Deinde non magno negotio gruum arteriis conlexiis ac per lineum illud draconis caput, quod erat arte assimulatuin insertis, alio quopiam per bas foris insonante, responsitabal ad ea quæ proponebanlur, voce nimirum per linteaceum ilium Æsculapium ad aures promanante. Hujusmodi re-ponsa «ùt oy&»v« appellabaniur, id est ipsius voce reddila. »
1(1 SJ
serpent Glycon, et qu’il voulait faire passer pour des oracles rendus par la propre bouche d’Esculipe. Mais son entreprise ridicule n’eu! point de suite, comme elle n’avait point eu d’exemple. Au moins il est bien certain que tous ces fameux oracles de l’antiquité ne se rendaient pas autrement que de la manière dont je l'ai expliqué. Il n’y a pas un auteur, ou païen ou chrétien, qui en donne une autre idée : tous ne parlent que des hommes inspirés ou possédés qui les rendaient, et il n’y en a pas un seul qui parle dans ces occasions de statues animées on de statues parlantes.
Cela étant indubitable, je conclus, premièrement, que vous vous êtes trompé, lorsque vous avez dit que dans la plupart des oracles la fueur n’était point nécessaire; secondement, (jue les oracles proprement dits 11e se rendant que par des prêtres et des prêtresses qui paraissaient remplis de fureur et d’enthousiasme, tout ce que vous dites ici des conduits souterrains, des cavernes et des statues où les prêtres se cachaient, de leurs trompettes et de toutes leurs autres machines, ne sert de rien, puisque vous ne leur attribuez tous ces artifices et toutes ces fourberies que parce que vous supposez que c’étaient les statues qui rendaient les oracles, ou les prêtres des idoles cachés dans les statues ; troisièmement, que, n’ayant pas attaqué autrement dans votre ouvrage cette espèce d orade, qui était la plus commune et en même temps la plus fameuse, vous 11’avez combattu qu’une chimère, et laissé les oracles dans leur entier; quatrièmement, que, pour avoir une idée juste de la manière la plus commune dont les oracles se rendaient, on n’a qu’à se représenter un homme ou une femme véritablement possédés du démon, puisque tout ce que les anciens nous disent de cette fureur dont tous ces prêtres d’idoles étaient transportes est parfaitement semblable à ce que nous voyons et à ce que nous lisons des vrais possédés ; cinquièmement, que les Pères de l’Eglise et les anciens chrétiens, qui les ont en effet toujours regardés comme de véritables possédés, ont eu raison de conclure que les démons étaient les auteurs des oracles, pui que celte fureur qui transporte l’âme, qui la trouble, et qui la met hors d’elle-mêrne, ne peut être que l’effet de l’opération du malin esprit (1).
Après cela, Monsieur, si j’étais d’humeur à me réjouir aux dépens d’autrui, et que j’eusse quelque chose de cet enjouement et de ce sel dont vous assaisonnez tous vos ouvrages, que ne pourrais-je point dire pour égayer un peu la matière que je traite, à l’occasion de toutes ces machines que vous donnez si libéralement aux prêtres des idoles pour jouer leurs comédies, de ces cavernes et de ces souterrains où vous les cachez si à propos, de ces parfums que vous leur faites brûler, lorsqu’ils étaient sur le point d’entrer dans leurs statues creuses, pour
persuader que c’était l’arrivée du dieu qui embaumait tout? Mais ce qui paraît surtout agréablement imaginé, ce sont ces trompettes que vous leur mettez à la bouche, pour grossir leur voix et en multiplier le son d’une manière capable d’inspirer de la frayeur, et dont vous soupçonnez avec tant de vraisemblance qu’ils pourraient bien avoir trouvé le secret avant le chevalier Morland, que l’on en fait l’inventeur. Que tout cela, dis-je, fournirait un beau champ à qui voudrait un peu réjouir ses lecteurs 1 Mais je néglige sans peine tous ces agréments que je pourrais donnera ma Réponse, pour ne m’attacher qu’au solide. J’aime mieux perdre quelque chose de mes avantages, que de vous donner le moindre sujet de chagrin, et m’éloigner des sentiments d’estime et de considération que j’ai et que j’aurai toujours pour vous. Il me suffit donc de vous avoir montré que tous ces artifices que vous prêtez aux prêtres des idoles pour rendre leurs oracles, tombent à faux, et que vous leur faites beaucoup plus d’honneur qu’ils ne méritent, en les supposant assez habiles pour avoir dupé toute la terre pendant plus de deux mille ans, par le moyen de leurs statues creuses et de leurs trompettes du chevalier Morland.
Chap. ix. — Eclaircissements nécessaires sur quelques points particuliers avancés par l'auteur. Il suppose, sans preuve et contre ce qu'il dit ailleurs, que les païens croyaient tous que les dieux venaient manqer les victimes qu'on leur immolait. Il croit que le silence auquel étaient engagés ceux qui étaient initiés aux mystères regardait aussi les oracles. Il aime mieux, sur le sujet des reliques du saint martyr Babylns, adopter les frivoles conjectures de M. Van-Dale, que suivre le sentiment de tous les historiens ecclésiastiques, et surtout de saint Jean Chrysostome.
Avant que de passer aux oracles qui se rendaient sur des billets cachetés, permet- (ez-inoi de vous demander deux ou trois éclaircissements sur certaines choses que vous avancez à propos de celte première sorte d’oracles dont nous venons de parler. Vous dites, en rapportant l’histoire des prêtres de Bel, qu’f/ s’agit là d’un des miracles du paganisme qui était le plus universellement cru, de ces victimes que les dieux prenaient la peine de venir manger eux-mêmes. Vous m’obligerez beaucoup de m’instruire plus particulièrement sur ce sujet, en me faisant voir dans les auteurs païens qu’ils ont cru, aussi universellement que vous le dites, que les dieux venaient manger eux-mêmes les victimes qu’on leur immolait. Je sais que les poètes leur donnent pour nourriture l’ambroisie et le nectar? que quelques autres ont cru que la fumée des sacrifices leur était fort agréable ; mais je n’en connais aucun qui ait dit qu’ils venaient eux-mêmes manger la chair des victimes. J’avais cru jusqu ù
29 in 1 ad Corinth. cap. «.
(1) Origcnes, lib. vu contra Cclsum; Chrysost. , in psal. hiv; hoinil.
REPONSE A L'HISTOIRE DES ORACLES DE M. DE FONTËNELLE
APPENDICES AU DICTIONNAIRE DES SCIENCES OCCULTES. fOSl
présent que tous les Grecs et les Romains étaient fort persuadés du contraire, et convaincus parfaitement que c’étaient les hommes qui s’en nourrissaient, après en avoir fait consumer une petite partie par le feu du sacrifice. Vous pouviez vous ressouvenir de ce que Virgile (li et Porphyre (2) disent sur ce sujet. Vous pouviez avoir lu ce que voire auteur rapporte d’Ovide (3) pour prouver la même chose. Mais surtout vous deviez faire attention à ce que vous dites un peu plus lias, sur le témoignage de Pausanias [LU/. ix), que ceux qui venaient consulter l’oracle de Trophonius ne vivaient que des chairs sacrifiées. Souffrez que je vous prie de vous accorder ici avec vous-même et avec l’auteur que vous faites profession de suivre.
Vous dites en second lieu, par rapport aux mêmes oracles, que ce que l'on appelait les mystères et les cérémonies secrètes d'un dieu était un des meilleurs artifices que les prêtres eussent inventés pour leur sûreté , parce que ces mystères engageaient à un silence inviolable ceux qui y étaient initiés. Il me semble que le silence auquel les my'tères engageaient ne regardait que les mystères mêmes, et non pas les oracles, qui étaient très-différents. Autant que les prêtres des idoles voulaient que les premiers fussent tenus secrets, autant voulaient-ils que l’on publiât les derniers, et qu’on les répandît partout, comme la chose la plus capable de donner une haute idée de la puissance de leurs dieux. Pausanias (Ibid.) nous assure que l’on obligeait ceux qui avaient consulté l’oracle de Trophonius d’exposer publiquementdans des tableaux tout ce qu’ils avaient vu et tout ce qu’ils avaient entendu. Son livre et ceux des autres auteurs païens sont pleins d’oracles rendus, et de descriptions de tout ce qui se pratiquait lorsqu’on les allait consulter. Mais ni lui ni les autres ne disent rien de tout ce qui se passait dans les mystères. Ils font toujours entendre, comme Hérodote (Lib. n), qu’ils ne peuvent en parler sans se rendre coupables d’impiété. Et jamais nous n’eussions rien su de ce que ces infâmes mystères contenaient, si les chrétiens, comme Firmicus, Arnobe, Clément d’Alexandrie et quelques autres, ne nous les avaient
(1) Virgil., 1. vin Æneid. :
Tum lecti juvenes certaiira aræque sacerdos Yiscei a tosta ferunt tanrorum, onerantqne canislris Doua laboratæ Cereris,Bacchumque ministrant. Vescitur Æneas simul et Trojana juvenlus,
Perpetui lcrgo bovis el lustralibus exlis.
(2) Porphyr. apud Eusebium 1. iv Prœp. Evang., cap. 9, explicans ritus sacriticiorum Apollinis oraculo pr.Tscripioruin, ait : Toi ç oopavioi? Sè xai cù9spioi; t« x/.pcx tüv hpsiMV Isu z.wv ovtwv «ytepoüv, rà Sè Aot7t« fiipn èuBisiv, èx ptovwv yàp tovtmv fipwréov cto i. Oractdi carinen quod explicat iilud est :
Axpot fi îv TlyafcTM Sôftsvat, Sè loarà mxGaaOou.
Idem, 1. il de Absliti. ab esu anitnalium, inlerpr. Bernardo Feliciano : « De Bassaris, inqnit, qui antiquitus tanrorum sacrificia fuerant imita Li, verunt eiiam ex homiiium maclatorum carnilms in ci hum sumehant, non secus ac nos in cæteris animahbus nunc facimus, dum reliquas sacrificiorum carnes in epnlas referimus. »
(3) üvidius, 1. xn Metamorph, :
fait connaître, soit qu’ils les eussent connus par eux-mêmes , lorsqu’ils étaient encore païens (4), soit qu’ils eussent été informés de tout ce qui s’y passait par des païens convertis (5). Enfin il était permis à tout le monde d’aller consulter les oracles, au lieu que la grâce d’être initié aux mystères ne s’accordait qu’à des gens choisis, et après beaucoup de cérémonies el d’épreuves (6).
La troisième chose que j’ai à vous dire regarde l’oracle de l’Apollon de Daphné, à qui les reliques de l’illustre martyr saint 'Babylas imposèrent silence, de l'aveu même des païens, et entre autres du sophiste Libanius (7). Vous trouvez néanmoins qu’il y a beaucoup plus d’apparence que la cause z de ce silence n’était autre que le grand concours de chrétiens qui se faisait au tombeau de ce saint martyr, et qui incommodait les prêtres d'Apollon, qui n’aimaient pas à avoir pour témoins de leurs actions des ennemis clairvoyants, tels que les chrétiens. 11 semble, Monsieur, que vous ayez oublié ici vos cavernes et vos souterrains, où les prêtres des idoles et toutes leurs machines étaient si fort en assurance contre la trop grande curiosité de leurs partisans mêmes. Y avait-il danger que les chrétiens ne les allassent observer jusque dans ces sanctuaires affreux, où il n’était permis à personne d’entrer ? Les reliques du saint martyr Babylas étaient-elles dans le temple d’Apollon, ou fallait-il y en trer nécessairement, lorsque l’on allait les honorer au lieu où elles étaient? Que s’il était à craindre que les chrétiens n’entrassent dans ce temple par curiosité, qui empêchait les prêtres des idoles d’en fermer les portes, après y avoir admis ceux qu'ils jugeaient à propos? Si le trop grand jour les incommodait, que ne faisaient-ils parler durant la nuit leurs statues ? Mais surtout que n’employaient-ils dans ces occasions leurs trompettes mugissantes, en menaçant tous les profanes qui oseraient approcher, des plus terribles châtiments ? Une chose si effroyable aurait été capable de faire fuir tous les chrétiens, et de remplir de frayeur toute la ville d’Antioche. J’ai en vérité du déplaisir, Monsieur, de voir que vous ayez mieux aimé adopter sur ce sujet les imagi-
Festa dies adornt qna Cycni vicior Achiiles
Pallada maciatæ placabat. sanguine vaccæ,
Cujus ut imposuit prosecta calentibus aris.
Et diis acceptas peneiravit In ælhera nidor,
Sacra lulere suam, pars est data estera mensis.
Discubuere loris proeeres, el corpora tosta
Carne repleut, vinoque levant curasque silirnque.
(4) Tatien, avantd’embrasser le christianisme, avait été initié aux mysières des gentils, ainsi qu’il le témoigne dans le livre qu’il a composé contre eux.
(5) Auctor Quæst. \ el. Test., apud August. , quæst. 114 : < Prædicata eiiim fide considérantes qui audiebmt quid boni et sanciitalis publiée prouiillereiur, conlulerunt se ad fidem occulta ilia inliouesia et turpia relinquentes, el quomodo per ignorantiam illusi sint, omlilenies. »
(6) VïdeClementein Alexandr. , 1. v Strom.; Tlieonem Alexand., de Matliem. Plalonis, et Nicetain in orat. 59 Gregorii Naziauz., ubi de Miiliræ mysieriis agit.
(7) Libanius, apud Clirys., 1. de S. Ua' ijla, et contra Gen'iles.
REPONSE A L’HISTOIRE DES ORACLES DE M. DE FONTENELLE
nalions ridicules de M. Van-Dale, que suivre le sentiment de Socrate (Lib. m Hist., cap. Î8), de Ruffin (L>b. x Hist. codes., cap. 35), d-* Théodoret [Lib. lu, cap. 10), de Sozomène ( Lib. v, cap. 19), de Nicéphore(Liô. x, cap. 28), et surtout de saint Jean Chrysostome (Lib. de S. Babyla et cont. Gent.), qui montre avec sa force et son éloquence ordinaire, qu’il n’y eut point d’autre cause du silence de ce démon, et ensuite de l'embrasement de son temple, que le pouvoir du saint martyrBabylas : prenant à témoin de la vérité de toutes les choses qu’il avance, ceux qui l’écoutaient et qui avaient vu pour la plupart les merveilles qui étaient arrivées en cette occasion. II est un peu fâcheux de donner le démenti à tant de grands hommes et à tant de témoins oculaires, ou de vouloir les faire passer pour des aveugles ou des imposteurs. Chap. x. — Comment M. de F ontenelle explique les oracles qui se rendaient sur (les billets cachetés. Réfutation de cette explication. Exemp'e de frajan qui consulte ainsi l'oracle d' Héliopolis, et qui est convaincu par là qu'il n'y avait point de fourberie humaine dans cet oracle. Autre exemple d'un gouverneur de Cilicie qui donnait dans les sentiments des épicuriens. Oracle de C laros consulté par Germanicus, et les réflexions peu sol des de l’auteur sur ce que Tacite en a rapporté.
Après cette petite digression, revenons à nos oracles, et voyons comment vous vous démêlez de ceux qui se rendaient sur des billets cachetés. Vous n’y faites pas beaucoup de façons : Les prêtres, dites-vous, savaient le secret de les ouvrir et ensuite de les refermer, sans que l’on s'en aperçût. Que si les prêtres, continuez-vous, n'osaient se hasarder à les décacheter, ils tâchaient de savoir adroitement ce qui amenait les gens à l'oracle. Cela suppose toujours que les prêtres seuls étaient adroits et rusés, et que tous ceux qui avaient affaire à eux étaient des sots , qui ne soupçonnaient pas seulement que l’on pût ouvrir leurs billets, ou qui ne voyaient pas que dans leurs discours ils avaient eux-mêmes découvert le secret qu’ils voulaient cacher. Car remarquez, s’il vous plaît, que ceux qui consultaient les oracles par des billets cachetés étaient des gens défiants, qui ne prenaient ce moyen que pour éviter d’être trompés, et pour tâcher même de tromper l’oracle, s’ils le pouvaient. Ainsi vous pouvez bien croire qu’avec celte précaution ils n’en négligeaient aucuneautre de toutes celles qu’ils pouvaient prendre pour éviter d’être surpris.
Ce fut dans cetle disposition que Vempercur Trajan (1) consulta le dieu d’Héliopolis. Ses amis l’exhortaient de s’adresser à cette divinité, pour apprendre d’elle le succès de
(t) Macrobius, I. i Saturn., cap. 25: < Sic et imperaior Trajanus initurus ex ea provincia Parlhiam cmn exercilu, constantissimæ religionis hortantibus ainicis qui maxima bujusce numinis ce permit expérimenta , ut de eventu consuleret rei cteplæ ; ogit Romano consilio prias explorando lidem reli- Kionis, ne forte fraus subessel humana. Et primuin
son expédition contre les Parlhes, et pour 1 y engager ils lui faisaient le récit des prédictions merveilleuses que ce dieu avait faites. L’empereur, qui n’y avait pas beaucoup de foi, et qui craignait qu’il n’y eût de la fourberie, lui envoya une lettre cachetée à laquelle il demandait réponse. L’oracle pour toute réponse commanda qu’on lui renvoyât un papier tout blanc, bien plié et bien cacheté. Les prêtres furent effrayés de ce commandement, parce qu’ils ne savaient pas, ditMacrobe,qui rapporte celte histoire, quelle était la lettre de l’empereur; mais Trajan , l’ayant reçue, en fut dans l’admiration, en voyant une réponse si semblable à la lettre qu’il avait envoyée, et dans laquelle il savait lui seul qu’il n’avait rien écrit du tout. Ainsi convaincu qu’il n’y avait point de fourberie dans cet oracle, il le consulta sur son expédition, et en eut une réponse telle qu’il la pouvait avoir du démon, c’est-à-dire obscure, ambiguë et qui pouvait s’accommoder à plusieurs événements lout differents. En effet le démon, qui présidait à cet oracle, pouvait bien savoir si Trajan avait écrit quelque chose dans sa lettre, ou non; mais il ne pouvait pas savoir si le même Trajan retournerait heureusement de son expédition , parce qu’il ne peut pas prévoir sûrement l’avenir, qui dépend des causes contingentes.
Tel était encore ce gouverneur de Cilicie dont parle Plutarque (Jn lib. de Drfeclu orac. ). C’était un homme incrédule , et qui donnait dans les sentiments des épicuriens, dont il était conlinuellement environné. 11 envoie à l’oracle de Mopsus un de ses domesiiques chargé d’une lettre cachetée, à laquelle il demande une réponse, qui devait se rendre dans un songe. Son domestique lui rapporte ce qu’il a vu en dormant et ce qu’on lui a dit, et le gouverneur est tout étonné que cette réponse convienne parfaitement à ce qu’il avait écrit dans son billet cacheté, qu’on lui rapporta tel qu’il l’avait envoyé. Les épicuriens en sont encore plus surpris quelui.et n’ontrien à répliquer. Que ne disaient-ils, commevous, que la lettre du gouverneur avait été ouverte, et ensuite recachetée adroitement ? Ils se seraient par là tirés facilement de leur embarras. Plutarque, qui rapporte cet exemple, etMacrobe, celui de Trajan, ne pouvaient-ils pas soupçonner la même chose? Mais les uns et les autres étaient sans doute moins fins et moins habiles que voire auteur. Ils n’avaient pas eu le loisir d'imaginer une explication aussi heureuse et aussi recherchée que l’est celle que ce savant homme vous a fournie.
Vous expliquez ensuite l’oracle de Claros, dont Tacite (2) parle au second livre de ses
misit signnlos codicillos ad quos sibi rescribi vellet. Deus jussit atterri chartain, eamque assignari puram et mitli, slupentibus sacerdoiibus ad ejusinodi factum : ignorabaut quippe conditionem codicillorum. llos cum maxima admiraiione Trajanus excepit, quod ipse quoque puris tabelliscum deo egissei. >
(2) Relegil Asiam appellilque Colopboua ut Clarii
Annales. « Germanicus, dit cet auteur, alla consulter l’oracle de Claros : ce n’est point une femme qui y rend les oracles, comme à Delphes, mais un homme que l’on choisit dans certaines familles, et qui est presque toujours de Milet.ll suffit de lui dire le nombre et le nom de ceux qui viennent le consulter. Ensuite il se met dans une grotte, et ayant pris de l’eau d’une source qui y est cachée, il vous répond en vers à ce que vous avez pensé, quoique le plus souvent il soit très- ignorant. » Vos réflexions sur cet oracle sont, 1° que celui qui rendait les réponses était un homme, et non pas une femme ; 2° que son ignorance ne pouvait jamais être bien prouvée; 3“ qu’il ne pouvait se dispenser de savoir les noms de ceux qui le consultaient ; 4* que ce qu’il faisait pour Germanicus, il ne l’eût pu faire pour un simple bourgeois de Rome. Après cela tout le monde ne doit-il pas tomber d’accord qu’il n’y avait que de l’imposture dans cet oracle? Les preuves que vous en produisez ne le démontrent-elles pas évidemment? Je ne sais pas ce qu’en ont pensé ceux qui les ont lues dans votre livre. J’appréhende qu'ils ne les aient pas trouvées tout à fait concluantes. Pour moi je vous avoue que je n’en suis point content, et que j’aurais mieux aimé que vous eussiez fait quelques réflexions sur ce que le même auteur ajoute, que ce faux prophète répondait aux pensées de ceux qui le consultaient. Il me semble en effet que le démon même ne le peut pas, puisque le secret des cœurs, ainsi que la connais-.ance certaine de l’avenir, est réservé à Dieu seul. Il est vrai néanmoins, comme saint Augustin l’enseigne ( 1 ), que le démon a une grande facilité de connaître ce que l’on a dans l’esprit, parles marques extérieures les plus légères que l’on en donne, et dont les hommes ne peuvent que très-difficilement s’apercevoir. Ainsi, ou il faut absolument rejeter ce que dit Tacite de l’oracle de Claros, ou y reconnaître, comme dans tous les autres, l’opération du malin esprit. Que si vous ajoutez ce que Jamblique rapporte du même oracle, que son faux prophète devenait tout à coup invisible à tous ses spectateurs, lorsqu’il commençait à rendre ses réponses, on
Apollinis oraculo uteretur. Non femina illie, ul apud Delplios, sed certis e familiis et ferme Milelo accitus sacerdos, numéro n modo consultantium et nomina audit; tum in specmn degressus, hausta fonlis arcani aqua, ignarus plerumque litlerarum et carminum, cdil responsa versibus composais, super rebus quas qtiis mente concepit. Annal, lit», il.
(I) Aliquando et liominum disposiliones, non soluin voce prolatas, verum etiam cogitaiione conceptas, cum signa quædam ex animo exprimunlur in corpore, tola facilitale perdiscunt; atque bine eliain inuita liilura prænuntiant, aliis videlicet mira qui isia disposita mm noverunt. Sicut enim apparet concitalior animi motus in vultu, ut ab homiuibus quoqué aliquid l'or mecus agimscaiurqnod inlrinsecus agitur: ita non débet esse incredibile, si etiam leniores cogiiationes daui aliqua signa per corpus quæ obluso sensu liominum cngnnsci non possunt, aculo autem (liSmonum possu .t. De Divinal. dæmon.
Saint Augustin, dans ses Rétractations, assutc la
sera encore obligé plus nécessairement de recourir à cette dernière explication
Chap. xi. — Des oracles qui se rendaient en songe ; comment expliqués pur l'auteur de l Histoire. Réfutation de l'explication qu'il, en donne. Les prêtres des idoles n'ont pu par leurs artifices procurer des songes tels qu'en avaient ordinairement ceux qui venaient dormir dans les temples où ces sortes d oracles se rendaient. Plusieurs malades ont été guéris par le moyen de ces songes. On ne doit les attribuer qu'au démon, qui peut en effet causer des songe*, et guérir certaines maladies, particulièrement celles qu'il a causées lui-même.
Je viens à présent aux réflexions que vous faites pour ruonlrer la fourberie des oracles qui se rendaient en songe. Les temples oû les païens allaient dormir pour cet effet étaient en grand nombre, et la plupart trèsfameux, comme ceux d’Esculape, d’Amphiaraüs, de Mopsus, de Sérapis et plusieurs (2) autres semblables. Vous dites donc que les cavernes où ils se rendaient pouvaient être pleines de parfums et d'odeurs qui troublaient le cerveau ; que les eaux que l’on faisait boire à ceux qui y descendaient pouvaient être aussi préparées pour le même cffit ; que l'on ne manquait jamais de vous remplir l'esprit d’iliées jiropres à vous faire avoir des songes où il entrât des dieux et des choses extraordinaires; enfin que l'on faisait dormir ie plus souvent sur des peaux de victimes qui pouvaient avoir été frottées de quelque drogua qui fit son effet sur le cerveau.
Premièrement vous débitez toutes ces jolies conjectures sans aucune preuve, sans aucune autorilé, sur des possibilités imaginaires, n’y ayant rien dans tous les auteurs qui ont parlé de ces sortes d’orac'es, qui puisse vous donner lieu de croire ou de soupçonner que l’on employât tous ces artifices ; secondement, il me semble que tous ces parfums , ces odeurs et ces drogues étaient plus propres à causer des maux de tête et de fâcheuses insomnies que des songes; troisièmement, quand elles auraient pu causer des songes, elles n’en pouvaient don-
même chose: que les démons peuvent connaître nos pensées, de quoi il dit que l’on a quelques expériences ; mais il doute si c’est par ces sortes de marques extérieures qu’ils les connaissent, ou par uuelque autre moyen pins subtil et plus spiriiuel.
(2) Terlull., I. de Anima : « Nam et oracnlis bot genus stipalusest orbis, ut Amphiarai apud Oropuin Amphilochi apud Mallum, Sarpedonis in Troade, Troplionii in Bœotia, Monsi in Cilicia, Hermionæ in Macedonia, Pasiphaæ in Lacoma... Nam de oracnlis etiam cæteris apud quæ neino dwrmilat, q id aliml pronuntiabiiiius, quam dæmonicam esse rationeiu eorum spirituum qui jam lune in ipsis homiuibus liabitaverint, vel memorias eut uni affectaverint ad omnem maliliæ suæ scenam, in ista æque speeie «bviniiaiein mentientes, eademque induslria etiam per bénéficia lallentes medicinaruni, et admniiiionum, et prænunlialioiuim, quæ magis lædani juvamlu, dum ea per quæ juvant, ab inquisitione veræ divitiilaiis abducunt ex insinuaiione lalsæ. »
REPONSE A L'HISTOIRE DES ORACLES DE M. DE FONTENELLE
ncr qui eussent «lu rapport aux sujets pour lesquels on venait consulter l’oracle.
Comment voulez-vous, par exemple, que tous ces artifices aient pu concourir à donner au domestique du gouverneur de la Cilicie, dont nous avons parlé, ce songe dans lequel il lui sembla voir un homme fort bien fait, qui lui dit ce seul mot, Noir, qui était la réponse au billet cacheté qu'il portait, et dans lequel le gouverneur, pour tenter l’oracle, avait écrit : T' immoler ai-je un bœuf blanc ou noir ? Comment voulez-vous que tous ces parfums et loutes ces drogues pussent faire voir en songe aux malades qui venaient dormir dans le temple d’Esculape et de Sérapis, les remèdes dont ils devaient se servir pour guérir ? De cent malades qui dorment ou qui rêvent, y en a-t-il qui aient naturellement de tels songes, ou à qui on puisse se promettre d’en donner de semblables par toutes les drogues imaginables? Néanmoins, ou il Faut absolument rejeter le témoignage des auteurs qui parlent de ces oracles, ou avouer qu’en effet ceux qui venaient dormir dans les temples d'Esculape et de Sera pis avaient ordinairement des songes qui regardaient leurs maladies et qui leur prescrivaient des remèdes, bons ou mauvais, dont ils devaient se servir. Strabon (î) ne rapporle-t-il pas que «Sérapis était religieusement honoré en Egypte, et qu’il guérissait les malades, jusque-là que les personnes les plus considérables du pays en étaient persuadées, et allaient dormir dans son temple, afin d’apprendre des remèdes pour leurs maladies ou pour celles de leurs amis ; et qu’il y avait des auteurs qui avaient inis par écrit les guérisons merveilleuses qui s’y étaient faites en cette manière. » Tertullien (2) ne reconnaît-il pas « qu’Esculape avait rendu la sanié par la même voie à trois personnes,» qu’il nomme? Et l’inscription grecque que vous rapportez, cl qui se trouve dans Gruter (Inscript, p. 71), ne dit-elle pas du même Esculape : « A un aveugle appelé Caïus, l’oracle dit de s’ap-
( I ) Si rnl)o. I. xvu Geogr., ubi de Canopo, Xylandro in ter (ire le : « Canopus exx siadiis disiat ab Alexantlria lerreslri itinere, cognominis Canopi, qui Menelai gubernaior fuerat et ibi morluus est. Habel Serapidis templum religiose culiuui, ut eliam nobilissimi viri ei credant, et pro se vei aliis insomnia ii)i captent. Smit qui curaiiones conscriba.il : quidam virlules ibi cdilorum oraculorum. t Vide eunidem I. vin, de Æsculapii lemplo quod eral Epidauri; et Jamblicbum de eodem Æsculapio agentem, l. de Myst., sert, m, cap. 5.
(2) Is<a ipsa V irgo < œleslis pluviarmn polliciiatrix, iste ipse Æsculapius medicinatum demonsiraior, alia die mor i tu ris Smordio et Tbanatio et Asclepiodoto vit* siibminislrator, nisi se dæmones coulessi luerinl, etc. Aputog.
(5) Delinimus cnim a dsemoniis plurimmn inculi soin nia, et si interdmii ^ra et gratiosa, sed, de qua industria diximus, atfectanlia atque captantia : quanio niagis varia et Irustraloria et Lurbida , ludibriosa et immunda ! Nec inirum si eorum sunt imagines, quorum et rrs. A Deoautem pollici to scilicet elgratiam Spiritus sancii in oinnein carnem, et sicut propbeiaturos, ila et somnialuros sorvos suos et ancillas
procher de l’autel et de s’y mettre à genoux, de passer ensuile du côté droit au côté gauche, démettre sa main sur l’autel, et de la porter ensuite sur ses yeux. El la vue lui fut rendue en présence du peuple, qui témoigna sa joie de ce qu’il se faisait desi grands prodiges sous notre empereur Antonin. A Lucius, attaqué d’une pleurésie, et désespéré de tout le inonde, l’oracle ditdes’approcher, de prendre des cendres sur l’autel, de les mêler avec du vin, et de les appliquer sur son côté. Après quoi il fut guéri. Il rendit publiquement grâces au dieu du rétablissement de sa santé, et le peuple s’en réjouit avec lui. »
Or, quelque dépense que vous puissiez faire en drogues cl en parfums, je vous soutiens que vous n’expliquerez jamais de pareils songes dans votre système ; au lieu que dans le sentiment des saints Pères, rien n’est si aisé : car i1 est certain que le démon peut causer des songes. C’est la doctrine de toute la théologie (l). Tliom ., 2-2, q. 95, a. 6), qui en distingue, apiès Tertnllien (3), de trois sortes : quelques-uns qui viennent de Dieu, d’autres du démon* et la plupart de causes naturelles. îl est certain aussi que le démou «peut guérir certaines maladies, et en particulier celles qu’il a causées lui-même : « ils ruinent la santé des hommes, dit saint Cyprien (4), ils causent des maladies pour se faire honorer, afin que, rétablissant ce qu’ils ont dérangé dans le corps humain, ils paraissent avoir rendu la santé. Ils guérissent en faisant cesser les maux qu’ils ont causés.» Tcrlullien (5) dit la même chose : « ils sont sans doute bienfaisanls pour ce qui regarde la guérison des maladies : car ils les causent eux-mêmes <t puis ils en prescrivent des remèdes admirables parleur nouveauté, souvent même contraires et pernicieux. Après quoi ils cessent de causer le mal, et par là on croit qu’ils l’ont guéri. » « Comme ce sont, dit Laclance (6), des esprits subtils, ils s’insinuent dans le corps des hommes, et pénétrant jusque dans leurs entrailles, ils affaiblissent la santé, ils causent des maladies,
suas, ea depuiabuniur quæ ipsi graliæ comparabunlur, si qua lionesla, saneia, proplieticn, revelaloria, æditicaloria, vocatoria... Terlia species eruut somma qua; sibimel ipsa anima videlur inducere ex intentione circumstannarum. De Anima.
(i) Valeuulinem frangnnt, morbos lacessunt ut ad culiuin sui cogant, ut nidore aliarium et rogis pecorum saginati, lemissis quæ *constrinxerant curasse videantur. liæc est de illis medela, cum ipsorum cessai injuria. De Vernit, idol.
(5) Benelici plane elcirca curas valetudinum. L < duntenim primo, dehinc remedia præripiunt, ad m raculum nova, sive comraria, post quæ desiniint bedere ci curasse credimtiir. Apolog.
(6) Qui quoniam suni spirilus tenues cl incompre» bensibiles, insinuant se corporibus Immimim, et occu te in visccribus operti valetudinem vitiani, morbus citant, somniis ammos terrent, meules Inroribus quatiunt, ut homines bis malis cogant ad eorum auxilia decurrere. Quai tint omnium fallaciarum raiit expertibus veritatis obscsira est. Prodesse cnim cos pulant cum nocere dtsinunt, qui nihil aliud possunt quant nocere. Divin. Insiit. lib. xv,cap. 16,
ils donacnl des songes terribles, ils troublent l’esprit par la fureur qu’ils inspirent, afin que par là l’on soit obligé de recourir à eux. Ceux qui sont éloignés de la vérité ne connaissent point la cause de toutes ces illusions; ils croient que ces malins esprits guérissent, lorsqu’ils cessent de nuire, eux qui ne sont capables que de faire du mal.»
Chap. xii. — De l'ambiguïté des oracles. Elle ne prouve point ce que l’auteur prétend. Comme les démons ne connaissent point certainement l'avenir, ils ont été souvent obligés de rendre des oracles obscurs et ambigus pour cacher leur ignorance. Ils en ont néanmoins rendu quelquefois d'assez clairs, particulièrement lorsqu'ils ont prédit dans un lieu ce qu'ils avaient vu dans un autre. On ne voit pas comment M. de F ontenelle peut expliquer ces sortes d'oracles dans son système. On les lui propose pour répondre à ce qu'il demande d'Eusèbe.
Vous venez ensuite à l’ambiguïté des oracles, en disant que c'est une des choses qui marquent mieux que les hommes s'en mêlaient. Je ne sais, Monsieur, si vous avez cru cette preuve fort bonne pour établir votre système : mais il ne me sera pas difficile de montrer qu’elle ne prouve rien. En effet, afin qu’elle lut bonne et concluante contre le sentiment commun, il faudrait que les démons eussent toujours pu et dû parler clairement dans les oracles qu’ils rendaient. Alors, après avoir montré qu’ils 11e l’ont pas fait, vous auriez raison de conclure que l’on a tort de les leur attribuer, et qu’il est bien plus croyable qu’il n’y avait que des hommes imposteurs qui s’en mêlassent. Or vous n’avez point prouvé que les démons aient pu et dû toujours parler clairement et sans ambiguïté dans leurs prédictions. 11 faudrait pour cela qu’ils eussent une connaissance certaine de l’avenir, et particulièrement des choses qui dépendent des causes libres ou contingentes. À la vérité il semble que vous le supposiez dans votre raisonnement; mais c’est une erreur dont j’ai déjà pris la liberté de vous avertir. Ainsi donc, comme les démons ne connaissent point l’avenir, i's
( 1) Terlull. in Apol. ; < In oraculis aulem quo ingenio ambiguiiali's lempereni iiieve»ius,schintCrœsi,sciunt Pyrrlii. ^ lüeronyin. in cap. xlu lsai;p : « Ubi Apollo Delphicus et Loxias, Delhisque et Glarius et cauera idola luluroruin scientiain pollicenlia quæ reges potentissimos deceperuni ?... Quod si aiiqnis dixerit limita ab idolis esse pia;dicla, Imc scieodum quod semper mendacium junxerint veriiati ; et sic sentenlias lemperurint, ut seu boni seu mali quid accidisset, uirumqua possit inleJligi. Ut est illud Pyrrhi régis Ëpiroiaium :
« Aio teÆaciua Romanos vincere posse.
« El Crœsi :
«Crœsus transgressus Halyai maxima régna perdet.» Laciant., I. n, cap. 15 : < Dæmonas au em grainmatici dictos aiuut quasi Safyiov «j- , id est peruos ac rerum seins. Uos autem puiaut deos esse : sciunl illi quidem fulura multa , sed non omuia : qtiippe qmbus peuitus consilium Dei scire non licel. Et ideo soient responsa in ambiguos evitus temperare. » Augus»., lib. ni de Civil., cap. 17, sub finein, etc.
étaient obligés, pour cacher leur ignoiance, d’envelopper leurs oracles dans des obscurités et des ambiguïtés affectées, qui faisaient que l’on pouvait les accommoder à plusieurs événements tout différents, souvent même opposés. Par là, comme les Pères de l'Eglise (1) l’ont remarqué, ils se jouaient de la crédulité des païens, ils les séduisaient malheureusement, et quoi qu’il pût arriver, comme ils paraissaient toujours avoir prédit la vérité, ils se conservaient parmi eux le culte el les honneurs divins dont ils s’étaient emparés.
Tous leurs oracles néanmoins n’étaient pas ambigus : il y en avait d’assez clairs, et c’étaient particulièrement ceux par lesquels ils prédisaient dans un pays ce qu’ils avaient vu dans un autre. La facilité qu’ils ont à se transporter presque en un moment en différents lieux faisait qu’ils débitaient souvent de pareils oracles, qui se vérifiaient exactement et qui surprenaient par là étrangement les païens. Tels étaient ceux, par exemple, par lesquels ils prédisaient (2) en Egypte le temps auquel le Nil devait inonder les cam pagnes, après avoir vu en Ethiopie les pluies abondantes qui y étaient tombées. Tel fut encore celui qu’ils rendirent à Crœsus lorsque ce roi voulut éprouver la divinité de l’Apollon de Delphes. Vous savez que ce démon devina fort juste pour le coup, el qu’il dit précisément aux envoyés de ce prince ce que leurmaîtrefaisaitàSardesdansie moment, inêmequ’ils leconsultaient. Dansle sentiment des Pères de l’Eglise, ces sortes d’oracles s’expliquent très-facilement, et l’explication (3) qu’ils en donnent, qui est celle dont je viens de vous dire un mut, confirme admirablement la vérité de leur sentiment. Mais je serais fort curieux d’apprendre comment vous pouvez les expliquer selon votre système. Dtes-mui, s’il vous plaît, par quelle adresse les prêtres de Delphes ont pu savoir que, dans le même temps que les envoyés de Crœ* sus consultaient l’oracle , ce prince faisait cuire à Sardes une tortue avec un agneau ? Je fais réllexion à toutes les fourberies que vous leur prêtez; je pense à tous les instruments et à toutes les machines dont vous
(2) Auctor Quæstionnm ad Anliochum, apud Athanasiiirn, quæst. 27 : « Quid igiiur ? mmquid præscius est luluroruin diabolus, et dæuiones futura prædieere queunt? Responsio. Præscius rerum et cordium cogmtor s. dus est Deus. Nec enim vel angeli cordis abscondita vel l'ulura videre possunt. Dæmoues veio eaquæ præmonslrare creduntur, versute indagautes piædicuul. Ut pote sæpeuumero lauquam spirilus, videntes imbres qui adhucsuni apud ludos, prævertuiil et anticipant in Ægypio, el per iucanlationes et somma magiiam Nil i inuudationem prædicuul. > Vid. eiiam Ailianas. in Vila S. Anlonii.
(3) Terlull. in Apuloy. : « Onmis spirilus aies, lioc et angeli et dæmoues. lgitur momento ubique bout, loinsorbis illis locus unus est, quid ubi geratur tam facile sciunt quant enunliant. Velocitas divinilas ereditor, quia substanlia ignoratur... Cætermn lestudinem decoqui cm» earmbiis pecudis Pyibius eo modo renuntiavil, quo supra dixinius. Youienio apud Lydiain tuerai. >
REPONSE A L’HISTOIRE DES ORACLES DE M. DE FONTENELLE. 1094
remplissez leurs cavernes, mais je n’y trouve que les trompettes du chevalier Morland qui puissent vous être ici de quelque usage. Comme vous supposez que les prêtres des idoles avaient des espions dans toutes les provinces, qui les avertissaient de tout ce qui s’y passait, il ne faut plus, après cela, que leur donner à chacun une de ces trompettes des plus longues , par le moyen de laquelle ceux de Lydie aient pu se faire entendre dans un moment de Sardes jusqu’à Delphes.
Mais , pour parler sérieusement , je ne crois pas que vous puissiez expliquer ces sortes d’oracles, quand bien même vous supposeriez les prêtres des idoles mille fois plus fourbes et plus rusés que vous ne le laites. Souffrez donc que je vous les propose, pour répondre à ce que vous demandez à Eusèbe, lorsque vous dites qu’iï fallait qu'il apportât quelque oracle non suspect, et rendu dans de telles circonstances que , quoique beaucoup d'autres pussent être imputés à ['artifice des prêtres , celui-là n'y pût jamais être imputé. Il me paraît qu’il est difficile d’y imputer celui dont je parle; et je crois que Le seul parti qui vous reste à prendre, c'est de nier qu’il ait été jamais rendu , malgré l’autorité d’Hérodote qui en fait l’histoire fort au long, et d’un très-grand nombre d’autres auteurs, tant chrétiens que païens, qui en ont fait mention comme d’un des plus fameux et des plus célèbres de toute l’antiquité.
Chap. xiu. — Des fourberies des oracles reconnues sous les euipereurs chrétiens. Il y a eu de l'imposture dans quelques oracles, mais elle a été découverte presque aussitôt, parce qu’il n’est pas possible que le mensonge et ta fourberie se soutiennent longtemps. Les païens mêmes y ont été attentifs et en ont puni les auteurs. Les oracles n’auraient jamais subsisté aussi longtemps qu’ils ont fait s'il n’y avait eu que de la fourberie. Souvent, pour ne vouloir point croire des choses fort raisonnables , on s’engage d croire les plus déraisonnables et les plus impossibles.
II faut présentement vous dire un mot sur ce que vous dites que les fourberies des oracles ont été manifestement découvertes et exposées aux yeux de toute la terre , quand la religion chrétienne a triomphé du paganisme sous les empereurs chrétiens. Vous en produisez un exemple ou deux, auxquels je réponds :
Premièrement, que je ne doute pas qu’en- Ire cette multitude d’oracles de toutes les sortes qui ont été dans le paganisme, il n y en ait eu plusieurs de faux, et qui n’étaient que l'effet de l’Gnposture de quelques lour-
(1) Lucianus in Pseudomanle, Erasnao interprele : < Veruni ubi jam pleriqtie quibus mentis plusculurn iuerai, non secus aique ex atia ebrietaie resipiscenles, conspirassent in ilium, præserlim ex iis qui stndebant Epicuro, jamque paulaiim in oppïdis deprehenderentur universa præstig'atura ticlusqne fabulai apparatus, horrendum quiddam in eosedidit, dicens unpiis et Chrislianis impleri Pontum , qui non ve-
bes. Il y a eu dans tous les siècles des imposteurs qui ont cherché à se faire de la réputation, à amasser de l’argent ou à établir leurs opinions en contrefaisant des miracles et en supposant des prodiges. Il y en a eu dans le christianisme même, et je pourrais ici en produire plusieurs sans être obligé de remonter bien avant dans l’antiquité. Mais ces fourbes ont été découverts presque aussitôt, parce qu’il n’est pas possible que l’imposture se soutienne longtemps. 11 est rare qu’elle passe ceux qui en ont été les premiers inventeurs. Le faux prophète Alexandre (1), dont Lucien a écrit la vie, n’en imposa pas longtemps à la crédulité des peuples : ses fourberies furent incontinent découvertes. Les chrétiens et les païens mêmes de son temps le reconnurent et s’en moquèrent. Elles tombèrent avec l’imposteur, et même avart lui; et si Lucien n’avait jugé à propos d’en conserver la mémoire dans un de ses ouvrages, on n’en aurait jamais entendu parler.
L’imposture de Théotecnus (Apud Euseb.
Hist. eccles. lib. ix, cap. 11) ne dura pas plus longtemps que celle d’Alexandre. Elle fut presque aussitôt reconnue, et l’auteur, avec ses complices , quelque considérable qu’il fût d’ailleurs, en fut puni du dernier supplice par l’empereur Licinius. Ce qui fait voir, pour le dire en passant, que les païens memes avaient horreur de ces sortes d’impostures, qu’ils y étaient attentifs et qu’ils ne les souffraient pas impunément.
Tel est le sort des fourberies : quelque bien concertées qu’elles puissent être, elles se démentent bientôt par quelque endroit et sont incontinent découvertes. Comme les hommes sont naturellement incrédules et qu’ils ne croient pas aisément, ainsi qu’on l’a remarqué avant moi (2), ce qui est au delà de ce qu’ils voient ou de ce qu’ils peuvent faire eux-mêmes, tout ce qui est merveilleux et extraordinaire leur paraît suspect. Ils y soupçonnent toujours de la fraude et de l’Imposture, et pour peu qu’il y en ail, il n’est pas possible qu’elle leur échappe, à moins qu’elle ne soit l’effet de quelque puissance supérieure qui les surpasse de beaucoup en subtilité eî en malice. 11 n’arrive même que trop souvent, par cet éloignement qu’ils ont de croire lout ce qui paraît extraordinaire, qu’ils supposent de la fourberie où ils n’ont pas la moindre raison d’en soupçonner. Que si la vérité, et souvent une vérité toute divine, a tant de peine à se faire reconnaître , comment une fourberie purement humaine pourrait -elle se soutenir longtemps? Comment pourrait-elle subsister des siècles entiers, et tromper, non pas quelques ignorants, mais les plus savants hoin-
rentur in sese lurpissime maledicere, eos jussit lapidibus pe lerent, si modo vellent propilium babere deum. t
(2) Réflexions morales D.L. U., refl. 257 : « Nous ne croyons pas aisément ce qui est au delà du ce que nous voyons. » Vid. Gregor. Nyss. in Viia S. Macrinœ, sub lin., et Theodorei. Uisl. relig., initio Vint S. Simeoms S'tjl iœ.
nies et les nations entières les plus éclairées et les pins habiles?
Tels ont été ces fameux orac'es dont nous parlons. Ils ont subsisté plus de deux mille ans, et ont été, durant tout ce temps, consultés, admirés et respectés detout le paganisme, des peuples et des nations les plus éclairées. Les Grecs et les Romains les ont considérés comme ce qu’il y avait de plus auguste et de plus divin dans leur religion. Les philosophes ont été convaincus, comme tous les autres , qu’ils contenaient quelque chose de surnaturel et d’extraordinaire. Ils en ont recherché les causes : ils ont fait des systèmes pour les expliquer. La plupart les ont attribués immédiatement à la puissance de leurs dieux; d’autres à des génies inférieurs ; d’autres aux dispositions naturelles de certaines personnes et à la vertu de certains endroits de la terre. A peine s’en trouve-t-il un seul parmi les plus incrédules , parmi ceux qui ne reconnaissaient ni divinité, ni providence, ni immortalité de l'âme, qui s’avise de penser que tous ces oracles n’ont été que des fourberies des prêtres des idoles; fourberies si grossières que, de la manière dont vous les exposez après M. Van-Dale , elles ne seraient pas capables de tromper pendant six semaines les gens de la campagne les plus stupides et les plus ignorants. Elles ont néanmoins trompé, selon vous, les villes et les provinces entières, les princes et les philosophes les plus habiles, les peuples et les nations les plus éclairées, sans que personne ait jamais pu les découvrir. Est-ce qu’ils étaient incapables de soupçonner que l’on pût ou que l’on voulût les tromper? Si les prêtres des idoles avaient intérêt à les amuser et à les séduire, n’en avaient-ils pas beaucoup plus à éviter de l’être? On leur parlait dans des statues creuses; on leur criait aux oreilles avec des trompettes; on les endormait avec je ne sais quelles drogues; on faisait jouer à leurs yeux des marionnettes ; et pendant plus de deux mille ans ils ont toujours cru que tout cela était divin, surnaturel, miraculeux ; en un mot , l’ouvrage des dieux et l’effet de leur puissance. Et le petit nombre de ceux qui, plus incrédules que les autres, n’ont pu se persuader que les dieux fussent les auteurs de ces oracles , ont été obligés, comme Aristote (1) et Pline (2) l’Ancien , de recourir, pour les expliquer, à des vertus et des propriétés chimériques de la nature ou de certaines exhalaisons de la terre. Personne entre eux n’ouvre les yeux pour reconnaître qu’on les joue et qu’ils se rendent eux-mêmes ridicules en recherchant sérieusement la cause d’un effet qui n’est qu’une chimère ou une fourberie grossière de quelques imposteurs. Certainement, pour croire que
(1) Aristoi., 1. de Mnvdo, et in Prohlem. secl. xxx.
(2) Plinius, 1. U Natur. llisior., cap. 95 : < Fatidici specus quorum exlialatione temulenli futur;» praecinunt, ut Delphis nobilissimo oraculo. Qui lois il» rebus quod possit aliud causac alTerre morialium quispiam , quam diffusai per ornne naluræ subindo
tant de grands hommes , tant de peupies , tant de nations différentes ont été dans un aveuglement si prodigieux durant une si longue suite de siècles , il faut avoir une foi bien grande. 11 est plus aisé de croire ce qu’il y a de plus incroyable et de plus prodigieux dans les fables. Vous croyez néanmoins ce prodige, quelque ennemi que vous soyez de tout ce qui tient du merveilleux, et vous y avez beaucoup moins de peine qu’à croire qu’il y a eu dans les oracles des illusions et des prestiges du démon. C’est ainsi qu’il arrive que, pour ne vouloir point admettre un sentiment fort raisonnable, trèsbien prouvé et très-conforme à ce que la foi et l’Ecriture nous enseignent , on s’engage souvent à croire et à soutenir les paradoxes les plus étranges et les systèmes les plus chimériques et les plus impossibles. D’où vient cela ? C’est que bien des gens n’aiment pas à entendre parler des démons, ni de tout ce qui y a quelque rapport. Cela réveille certaines idées de l’antre vie qui ne plaisent pas. Ils croient assez les vérités de la religion sur des raisonnements de spéculation, mais des preuves trop sensibles de ces mêmes vérilés les incommodent.
Chap. xiv. — On n'a découvert les fourberies de quelques oracles que longtemps après l’établissement du christianisme. Pourquoi cela ? Parce quil y a eu quelques oracles supposés, on ne peut pus conclure que tous les autres l'aient été aussi : au contraire , les faux oracles supposent qu’il y en a eu de véritables. Passage d’Eusèbe pris à contresens par l'auteur de i Histoire. Conclusion de cette seconde partie de la Réponse. On ne peut attribuer qu'aux démons les oracles du paganisme .
Je vous prie, Monsieur, en second lieu, de faire réflexion que les fourberies dont Eksèbe (3) et Théodorel (k) font mention n’oni été découvertes que longtemps après l’établissement du christianisme. 11 n’est pas difficile d’en donner la raison : c’est que la plupart des oracles ayant cessé alors, parce que les démons en avaient été chassés par le pouvoir de Jésus-Christ et la foi des chrétiens, quelques païens , pour affermir leur religion qui tombait en ruine , n’étant plus soutenue de ces prétendues merveilles des oracles qui en faisaient le plus ferme appui, tâchèrent de réparer ce défaut, en y suppléant par des artifices et des fourberies. Il leur était fort fâcheux de ne plus voir parmi eux, comme autrefois, des gens inspirés, des songes prophétiques , des apparitions de leurs dieux, plus de prodiges ni de miracles qui autorisassent, leur idolâtrie. Us firenl donc en celte occasion ce qu’il était fort naturel qu’ils fissent, et ce qui s’est fait depuis, plus d’une fois , en quelque matière à peu
anter aique aliter numen erumpens. >
(3) Eusebius, I. m Prcep. Evung., cap. 2, suh finem, «bi eum præcipue de oraculo Iheoteoni agere maui* festum erit, si conferatur is locus cum aiiero petiio ex ejus llisloria, 1. ix, cap. 3 ei 11.
(4) Theodoretus, Hist. Ecoles. 1. v, cap. 22.
REPONSE A L'HISTOIRE DES ORACLES DE M. DE FONTENELLE
près semblable. Ne pouvant plus avoir d’oracles véritables, ils en contrefirent, ils en supposèrent le mieux qu’ils purent. Mais comme de pareilles fourberies ne peuvent pas se soutenir longtemps, ils furent presque aussitôt découverts et punis comme ils le méritaient.
En troisième lieu, que pouvez-vous conclure des fourberies de Théotecnus (1) et de quelques autres pareilles, s’il s’en trouve? Que tous les autres oracles de l’antiquité n’ont été pareillement que des impostures de quelques fourbes? Cette conséquence ne vaut rien du tout. On a découvert dans ces derniers siècles des fourbes qui ont contrefait les possédés; pouvez-vous’conclure de là que tous les possédés dont il est parlé dans l’Histoire sacrée et dans les Vies des saints les plus aulhentiqu s n’ont été pareillement que des fourbes et des imposteurs? 11 y a eu de faux miracles dont on a découvert l’imposture; donc tous les miracles qui se sont faits dans tous les siècles sont pareillement faux et supposés. Cette conséquence est-elle bonne? Il me semble au contraire que celleci est bien plus juste et bien plus’raisonnable : il y a eu des miracles faux , donc il y en a un grand nombre de vrais, parce que les faux supposent les vrais, comme la fausse monnaie suppose qu’il y en a une qui est bonne et légitime. On ne contrefait pas la fausseté, mais la fausseté contrefait la vérité. La fausseté donc de quelques oracles, les fourberies de quelques imposteurs qui ont tâché d’en contrefaire, supposent qu’il y en a eu de vrais, c’est-à-dire qui n’ont pas été l’effet de l’imposture des prêtres païens. Ainsi j’ai droit de conclure du faux oracle de Théotecnus, de celui de l’imposteur Alexandre et de quelques autres pareils , s’il s’en peut trouver, que ceux de Delphes, de Dodone , de Ciaros, ont été vrais, dans le sens que je viens de donner à ce mot.
En quatrième lieu, souffrez que je vous dise que vous avez pris à contre-sens les paroles d’Eusèbe touchant l’oracle d’Esculape de la ville d’Eges en Cilicie. Eusèbe , ditesvous, rapporte qu'on chassa de cet oracle non pas un dieu ni un démon, mais le fourbe qui avait si longtemps imposé à la crédulité du peuple. Vous entendez par la quelque imposteur du nombre des prêtres des idoles. Mais non, Monsieur, ce fourbe dont Eusèbe
(1) On a bien voulu, avec l’auteur de l 'Histoire , traiter l’oracle de Théotecnus de pure fourberie, quoique, en examinant les choses de plus près, on ait pu prouver qu’il y a eu de la magie et de l’illusion du démon. Eusèbe le témoigne fort clairement; voici ses paroles : TsXsuraiv stSaiXov rt Aie? <l>iXiou t/.ayyavsiat? r tiri xat yorçrsiat? tSpust" rsXsr à? ts àv«yvou? aù tm xxi [i\nà<jeiç àxaXXisp/irov? , i^ayiorou?, x s /.zOapp tou? 57rivori<7a?, péy^pi xai (Sacn.Xsw; vrjv rsparsiav, St’ wv 156x61 ypn<Tp.S)V b rsXsîv , b sSstxvuro. x.ai ^ 56 ovro? xoXa x.sia xrj xa0’ 6 Sov6v roü xparoüvro?, È7rsyîipsi xarà p£pt<7Tiavâiv r&v Satptova" xai rov ©eôv 56 xsXsucrai rpricnv, ùrtepopiov; xrjx ttoXîo)? xai tûv ùutpi r6v TroXtv àyoüv, oi? av iyjpoùç aùxSs %pio Ttavoù? àixùccvM. Lnseb., 1. ix Hisl. eedes., cap. 5.
(“2) Eusebius, l. ni de Vila Constanlim , cap. 5b : ’E7ret56 yùp ttoXù? 6v 6 rüv 5ox6ast troipSrj mpl v^v twv Dictionn. des sciences occultes. II.
parle en cet endroit n’est autre qu’Esculape lui-même, c’est-à-dire le démon qui, sous le nom decelte fausse divinité, séduisait le peuple par ses oracles. Ce qui vous a trompé, c’est le mot de démon , qu’Eusèbe prend en cet endroit dans le sens que les païens lui donnaient, c’est-à-dire pour un génie ou une divinité inférieure. Vous vous seriez facilement aperçu de vtre erreur, si vous aviez pris la peine de lire Eusèbe. Ce qu’il prétend signifier est si clairement expliqué dans ce qu’il dit au commencement et à la fin de cette histoire, que l’on ne peut pas douter un moment de sa pensée. Voici le passage dont il s’agit. « L’empereur, dit Eusèbe (2), commanda qu’on rasât aussi ce temple. Aussitôt ce temple si fameux et si admiré par les plus grands philosophes fut renversé par une troupe de soldais, et avec lui celui qui y était caché, qui n’était ni un dieu, ni un démon, mais un séducteur des âmes, qui pendant un temps infini avait trompé les hommes. Ainsi celui qui promettait de guérir les autres de leurs maladies ne put point trouver de remède à sa ruine, ni se préserver lui-même alors, non plus que lorsqu’il fut frappé de la foudre, selon que les fables le disent. »
11 est visible qu’Ensèbe entend par là le démon qui, sous le nom d’Esculape, avait séduit si longtemps les païens. Le nom qu’il lui donne de séducieur des âmes, et ce temps infini pendant lequel ii dit qu’il les a trompés, ne conviennent pas à un homme. Enfin il met la chose eniièrement hors de doute, lorsqu’il ajoute que c’est celui-là même qui promettait la guérison des maladies, et dont il est rapporté dans les fables qu’il mourut d’un coup de foudre. Ce qu’il dit au commencement de cette histoire ne détermine pas moins clairement quelle a été sa pensée; mais il serait trop long de le décrire ici, et la chose ne le mérite pas.
Je finis, Monsieur, cette seconde partie de ma Réponse, en tirant de ce que j’ai eu l’honneur de vous dire une conclusion en faveur du sentiment des anciens chrétiens et des Pères de l’Eglise louchant les oracles.
On ne peut attribuer ce que l’on a vu d’extraordinaire et de merveilleux dans les oracles du paganisme, qu’à la puissance de Dieu, ou à quelque cause naturelle, telle que pourrait être une bile échauffée, ou la
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vertu de quelque exhalaison, ou enfin à la malice et aux impostures des démons. On ne peut pas l’attribuer à Dieu, puisque tous ces oracles étaient remplis d’impiété, de cruauté, de thensonge, d’idolâtrie et de toute sorte d’abomination9 et d’infamies. On ne peut pas l’attribuer à quelque cause naturelle, puisqu’il y avait bien des choses qui surpassaient les forces de toutes ces causes, comme
la prédiction de plusieurs événements, la guérison de plusieurs maladies. On ne peut pas non plus l’attribuer aux fourberies des prêtres des idoles, comme je l’ai fait voir. Il faut donc l’attribuer nécessairement à la malice et à l’imposture des démons, comme tous les anciens chrétiens l’ont cru, et comme la plupart le croient encore à présent.