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PAC 2E

m’obe r, les morts parleront; rien qu’à un signe de ta main l’orage grondera; tu auras des duchés, de la puissance, des armées; ton cheval bondira fougueusement au milieu d’un champ de bataille. Et crois-tu que ces offres soient intéressées et que je le demande Ion âme pour cela? Non, délrompe-toi ; je ne te demande rien. Je te trouve trop supérieur pour continuer le métier de dupe que tu fais : voilà tout. En combattant sans relâche contre loi, j’ai su l’apprécier.

Le religieux était devenu pâle et tremblant de surprise.

— Tiens, ajouta le démon, prends ce livre. Use des secrets qu’une puissance magique y révèle. Jette là ton froc et connais enfin les plaisirs du monde.

En disant ces mots, Satan disparut, et le moine trouva un livre rouge à ses pieds.

Que pouvait être ce livre rouge apporté par l’enfer? Un réceptacle de sacrilèges et de blasphèmes, sans aucun doute. L’abbé se le dit, et d’abord il ne voulut pas y toucher; mais peu à peu il s’enhardit, il le ramassa et il le lut. Alors les caractères se mirent à briller comme du feu sur les pages du volume. Bien plus, à mesure que Duncanius prononçait les paroles magiques, mille figures bizarres, étranges et fantasques, mille formes inconnues se jouaient dans l’obscurité. Ces figures et ces furmes lui montraient des châteaux, des armures, des couronnes, de l’or, des combats et toutes les choses enviées des autres hommes, dont lui avait parlé le faux pèlerin.

Au même instant des génies se prosternaient aux genoux du moine, et ils lui disaient :

— Ordonne, ordonne, ô Duncanius, nous sommes prêts ! Ordonne, car nous sommes tes esclaves; car notre devoir est d’obéir rien qu’à un signe de la main , rien qu’à un mouvement de ta tête, rien qu’à un clignement de ta paupière. Ordonne donc I

— Au fait, se demanda Duncanius, puisque je ne m’engage à rien, puisque je ne fais qu’user d’un pouvoir dont le salut de mon âme n’a rien à redouter, ordonnons et servons-nous du livre magique pour la plus grande gloire de Dieu tout-puissant, mou maître. Ainsi le démon sera dupe de ses propres ruses, et le tenté, grâce au ciel, triomphera des embûches dressées par la main du tentateur.

Après s’être parlé de la sorte, Duncanius prit le livre rouge, l’ouvrit et s’écria à voix haute, en s’adressant aux apparitions qui tourbillonnaient tumultueusement autour de lui :

— Esprit des châteaux et des édifices, au nom de votre maître et des paroles redoutables que je vais prononcer, venez I

— Me voici, dit une voix. Que faut-il faire? Je suis prêt à tout, Duncanius.

— Achevez de bâtir avec vos aides l’aile de l’abbaye de Saint-Florent, qui, faute d’argent, resleinachevée depuisdeux ansetdemi.

A cet ordre de l’abbé, les démons se relevèrent par groupes, eu jetant des cris do

joie. Un bruit sourd se fit entendre, et l’aile de l’abbaye apparut bientôt achevée, brillante d’ogives de marbre , de colonnetles pleines d’élégance et de vitraux aux mille couleurs. On voyait l’image d’un cheval blanc sur le seuil , et l’œil pouvail lire en caractères profondément gravés dans la pierre, les mots que voici :

CETTE AILE DE l’aBBAYE A ÉTÉ BATIE PAR UNE PAROLE DE L’ABBÉ DUNCANIUS.

La nouvelle d’un si grand miracle se répandit rapidement dans tous les pays. Duncanius, honoré comme un saint, ne larda point à sentir la vanité pénétrer dans son cœur. Plein de superbe , il ne pouvait se défendre d’une sorte de tristesse, quand par hasard se trouvait moins nombreuse l'affluence des fidèles qui venaient le visiter et lui demander son intercession près de Dieu, ou bien une parole de sa bouche, pour les guérir des maux qu’ils éprouvaient. En revanche, si quelque prince d’une cour voisine, ou quelque dame de haut lignage arrivait à l’abbaye avec une suite nombreuse de varlels et de pages, la joie éclatait dans ses yeux, et son cœur battait orgueilleusement. Néanmoins, il n’avait point osé recourir de nouveau à la puissance du livre magique que lui avait envoyé l’enfer, par une soirée de décembre de l’année 1156.

Un jour cependant il arriva qu’un seigneur voisin fort puissant vint mettre le siège devant Liebenthal, et que l’abbé fut obligé, suivant la coutume de ces temps-!à, de mouler à cheval et de combattre l’ennemi à la tête des vassaux de Saint-Florent. Malgré des prodiges de valeur, les habitants de Liebenthal furent repoussés avec perte dans une sortie qu’iis avaient faite. Us fuyaient en désordre, lorsque Duncanius saule à bas de son cheval, tue sa propre moulure, en fait autant pour les destriers des plus empressés fuyards, et leur crie en brandissant son épée :

— Mort au premier qui fuira !

A cette action héroïque, à cette voix menaçante, les fuyards s’arrêtent et recommencent le combat. Hélas ! le sort trahit encore leur courage. L’ahbé désespéré se souvient alors du livre magique. 11 le tire de son sein ; il lit les paroles qu’il contient, et l’ennemi, frappé d’une terreur subite , se disperse et se livre sans défense aux coups des habitants de Liebenthal, étonnés à l’aspect de ce nouveau miracle de Duncanius. La bataille finie et la victoire remportée, ils ramenèrent l’abbé en triomphe dans la ville, en le bénissant et en répétant son nom comme celui d’un saint.

Duncanius devint bientôt plus puissant que les princes et les seigneurs du pays. Il s’entoura de faste, il se livra à la fougue de ses passions et ne mit pas plus de frein à ses désirs qu’au pouvoir de les accomplir que lui donnait le livre magique.

Quinze années, jour pour jour, heure pour heure, après la visite faite à Duncanius par le pèlerin mystérieux, l’abbé se livrait un

soir, dans sa chambre, à mille projets d’ambition, quand un léger bruit se Gt entendre à sa porte.

— Qui va là? demanda Duncanius.

— Ouvrez, ajouta la voix.

— Mais encore, qui êtes-vous?

— Celui auquel il faut payer la dette d’il y a quinze ans, la dette du livre rouge.

— La dette du livre rouge 1 dit Duncanius surpris; quel sens faut-il attacher à ces paroles ?

— Un sens fort simple et fort clair. Cela signifie que ton heure est venue, ô abbé, et qu’il faut que tu me suives, car tu es mon bien.

Duncanius reconnut en même temps le pèlerin de la soirée de décembre 1156, qui étendait sur lui des mains redoutables et armées de griffes. L’homme noir répéta sa phrase menaçante.

— Oui, ton heure est venue, Duncanius, suis-moi, car tu es mon bien 1 Viens vite; l’enfer t’attend 1

— Ton bien, ennemi des hommes ! Non, je ne le suis point; car jamais je n’ai signé ni consenti le pacte que tu m’as proposé.

— Cela est vrai, tu n’as rien signé, rien consenti ; mais grâce à ce livre et aux désirs qu’il a fait naître en toi, tu t’es roulé dans la fange des sept péchés capitaux ; tu as commis des crimes ; lu as perdu ton âme à jamais par ta superbe et par ta vanité. Le fou ! il a cru pouvoir se servir de la puissance du diable sans appartenir au diablel Mais fais trêve à tes projets d’ambition, Duncanius, finis-en avec tous les rêves d’ici-bas, et viens avec moi, car tu es mon bien 1

Et comme il disait ces mots, il enlaça l’abbé de ses deux bras crispés, et il l’emporta dans le sombre royaume. Aussitôt le feu du ciel tomba sur l’abbaye, et de tout l’édifice il ne resta que des ruines où la nuit dansaient desdémons, et donton n’approchait qu’avec terreur. Bien des années après, des moines de l’ordre de Cîleaux obiinrent le terrain de l’ancienne abbaye de Saint-Florent, et après avoir purifié les lieux par des prières publiques, ils y bâtirent une église que l’on voyait encore en 1640.

Donnons ici une pièce curieuse des Grimoires. C'est ce qu’ils appellent « le sanctum regnum de ia clavicule, ou la véritable manière de faire les pactes; avec les noms, puissances et talents de tous les grands esprits supérieurs, comme aussi la manière de les faire paraître par la force de la grande appellation du chapitre des pactes de la grande clavicule , gui les force d’obéir à quelque opération que l’on souhaite. »

Le véritable sanctum regnum de la grande clavicule, autrement dit le pacta conventa dœmoniorum dont on parle depuis si longtemps, est une chose fort nécessaire à établir ici pour l’intelligence de ceux qui, voulant forcer les esprits, n’ont point la qualité requise pour composer la verge foudroyante et le cercle cabalistique. Ils ne peuvent venir à bout de forcer aucun esprit de paraître, s’ils n’exécutent de point en point tout co qui est

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