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mais il n’est pas aussi vaillant chevalier, pour frapper ni poursuivre l'ennemi.
Voyant que, loin de l’apaiser, ces mots irritaient encore davantage son époux, elle se repentit de sa légèreté. — Pardonnez-moi pour l’amour de Dieu , ajouta-t-elle, je suis prête à jurer que jamais il ne m’est entré dans la tète une pensée qui pût vous offenser, et même, si vous le commandez, je me jetterai , pour preuve , du haut en bas de la plus haute tour de Paris. — Non, dit Charles ; mais nommez-moi le roi dont vous vouiiez parler. — Je ne puis, en vérité, retrouver son nom , répondit-elle. — Par mon chef I vous me le ferez connaître tout de suite, ou je vous fais trancher la tête 1
La reine , voyant qu’elle ne pouvait plus détourner le coup qui la menaçait, reprit : — J’ai beaucoup entendu parler du roi Hugon le Fort, qui est empereur de la Grèce et de Constantinople. 11 n’y a pareil chevalier d’ici à Antioche. — Par mon chefl s’écria Charles, je veux savoir encore si vous avez dit vrai , sinon vous êtes morte. Vous m’avez trèsirrité ; vous avez perdu mes bonnes grâces. Je ne prendrai aucun repos que je n’aie vu ce miracle de chevalerie. A ces mots, il s’éloigne , accompagné des seigneurs de sa suite. Il fait venir Roland et Ol.vier, Guillaume d’Orange , le vaillant Naimon , Ogier de Danemark, Berin et Bérenger, l’archevêque Turpin, et une foule d’autres chevaliers français. — Seigneurs , dit l’empereur, écoulez-moi. S’il plaît à Dieu, uous allons partir pour un lointain voyage. Il faut que j'aille à Jérusalem adorer ta croix et le sépulcre du Seigneur. Il y a aussi en ce pays un roi que je veux voir.
Aussitôt se font tous les préparatifs pour le départ. Le roi prend son écharpe à i’abbaye de Saint-Denis. L’archevêque Turpin lui donne la bénédiction , et monte sur sa mule, pour le suivre. L’empereur quitte Paris avec ses chevaliers. La reine demeure plongée dans la douleur et les larmes: car elle est la cause de ce départ. Charles et l.s siens chevauchèrent si longtemps , qu’ils arrivèrent en une plaine appelée Berleraram,où une foule de pèlerins se joignirent à eux. Us sortent de la teire des Francs, entrent au pays des Burgondes, traversent la Lorraine, la Bavière, la Hongrie, parviennent en Morée , et arrivent enfin en vue de Jérusalem. 11 faisait un temps superbe. Après que toute la troupe a su trouver logis, ils se rendent à l’église, pour y présenter leurs offrandes : celies de Charles sont magnifiques. L’empereur s’v assied sur un trône , et les douze pairs l’environnent.
Un juif qui entrait là par hasard , frappé de la majesté de l’empereur et de la scène imposante qui s’offre à ses regards, annonce dans la ville ce qu’il vient de voir. Aussitôt le patriarche mande ses clercs ; tous mettent leurs plus beaux habits, et vont processionnelleœent à l’église. A leur approche, l’em-
racontées dans les autres chapitres du livre dont nous parlons,
percur s’avance au-devant d’eux , et fait un profond salut. Le patriarche lui demande : — Sire, d’où êtes-vous venu ? Jamais personne n’osa entrer dans l’enceinte où vous vous êtes placé, à moins qu’on ne le lui permît et qu’on ne l’y autorisât. — Seigneur, répondit l’empereur, j’ai nom Charles, je suis né en France. J’ai vaincu douze rois par les armes, je viens chercher le treizième, dont j’ai beaucoup entendu parler ; mais auparavant je suis arrivé à Jérusalem , par amour et par dévotion pour mon Dieu , dont je veux révérer la croix et le saint sépulcre. Le patriarche répondit: — Sire, puisque vous avez nom Charlemagne, vous êtes digne d’occuper la place où vous êtes. — Donnez-moi, s’il vous plaît, des saintes reliques de ce temple , ajouta l’empereur ; je les porterai en France, où grands hommages leur seront rendus. — Vous en aurez, sire. Telle est la réponse du patriarche. Vous recevrez le bras de saint Siméon , le chef de saint Lazare , une part du corps de saint Etienne , le premier martyr, un des clous qui attachèrent tes pieds du Seigneur, le calice dans lequel il but, à la dernière cène, et le plat où il mangea , lequel est enrichi d’or et orné de pierres précieuses , le couteau dont il se servit, des cheveux de sa tête, du lait dont il fut allaité par la Vierge très-sainte, et une de ses tuniques.
Charlemagne tressaille d’une pieuse joie à ces offres généreuses, remercie le patriarche, et lui offre son amitié. Il ordonne que l’on construise une châsse magnifique , du poids de mille marcs, de l’or le plus fin d’Arabie, pour y renfermer ces précieuses reliques, et il en confie la garde à l’archevêque ïurpin. L’empereur demeura quatre mois à Jérusalem, avec ses douze pairs; puis il prit congé du patriarche , qui lui dit que les Francs pouvaient emporter de ses trésors autant d’or qu’ils voudraient, et lui conseilla de se garder des Sarrasins et des païens sur sa rouie. — Ohl ajouta-t-il, que ne pouvezvous nous débarrasser de ces ennemis 1
— Je le ferai volontiers, répondit Charles, je m’y engage. Je rassemblerai une armée dès mon retour, et j’irai les détruire en Espagne. (Il tint sa parole, et même ce fut dans cette guerre qu’il perdit Roland et plusieurs de ses pairs. ) La caravane se remit donc en route, et les saintes reliques, entre plusieurs miracles qu’elles opérèrent durant le voyage , préservèrent les illustres voyageurs de tous les pièges des Sarrasins.
Charles avait désiré revenir par Consianl siople. Aux approches de cette grande ville, dans des vergers plantés de beaux arbres et de lauriers , émaillés de roses et de milie fleurs odorantes, la troupe rencontra mille
(1) Peu à peu ce nom a fini par être considéré comme une corruption des mots latins Carolus Magnus. Cependant il est très-probable qu’il n’en est pas ainsi, et que ce nom n’est pas plus composé du latin que le nom germain Karloman. Karl ou Karel dans l’anglo-saxon et les langues germaniques signifie vir forlis, eximius, d’où s’est forme Karloman , Carlomannus. » Appelé lut par son propre nom Charles ; mais après fut appelé Charlemagne, par la raison de ses merveilleux faits. Car Charlemagne vaut autant
chevaliers vêtus de riches manteaux bordés d’hermine , avec de grandes peaux de marte qui traînaient jusqu’aux pieds. Us se réjouissaient à table , en grande frairie.
L’empereur s’adresse à l’un des chevaliers. Ami, lui dit-ii , où est votre roi que je désire voir. — Continuez à chevaucher, répond le chevalier, vous le trouverez assis devant la tente que vous apercevez là-bas. Charles s’avance vers la tente, et trouve le roi Hugon qui labourait la terre avec une charrue. Les clous, l’essieu et les roues étaient d’or fin. 11 ne marchait pas à pied, un aiguillon à la main ; mais deux fortes mules le portaient , assis sur un siège recouvert d’un dais. Le coussin, rempli de plumes de loriot , était d’une riclie étoffe écarlate. Ses pieds reposaient sur un escabeau niellé en argent, il tenait à la main une baguette d’or, et dirigeait la charrue avec tant d’adresse, que les sillons étaient droits comme une corde tendue. Hugon, dès qu’il voit Charles, arrêta ses mules, et le salua courtoisement. — Sire, Dieu vous garde, dit-il. — Me connaissezvous ? répond l’empereur ; je suis né en France , et j’ai nom Charlemagne (1). Je viens de Jérusalem , et m’en retourne en mon royaume ; mais auparavant j’ai voulu vous faire une visite, ainsi qu’à vos barons. Hugon le Fort répondit : — 11 y a plusieurs années que j’ai entendu des soldats étrangers parler de vous et de votre cour, comme de choses merveilleuses et des plus grandes qu’il y eût sous le ciel. Je vous retiendrai ici un an , si vous voulez bien y rester. Au départ, les Francs qui vous accompagnent pourront se charger d’autant de richesses qu’ils en sauront emporter. Maintenant, je vais dételer mes bœufs, à cause de votre arrivée.
Le roi quitta sa charrue et laissa paître ses bœufs en liberté dans les prairies. — Seigneur, dit Charles, c’est là votre charrue? 11 s’y trouve une si grande quantité d’or fin , que je n’ai jamais rien vu de pareil. Si vous la laissez ici sans gardes, je crains qu’elle ne soit enlevée. — N’ayez nul souci à cet égard, répond le roi Hugon, il n’y eut jamais de voleurs dans mon royaume. Après que Guillaume d’Orange se fut récrié sur cette singularité , tous partirent ensemble pour gagner le palais du roi Hugon. Mille chevaliers , richement vêtus , y étaient rassemblés dans des salons aux colonnades de marbre blanc : les chaises, les tables et les bancs étaient d’or pur. On ne voyait detoules parts que superbes peintures d’oiseaux, de serpents et d’autres animaux. A l’étage supérieur, il y avait cent colonnes niellées d’or et d’argent, entre lesquelles étaient placées des statues représentant de jeunes en-
couime Grand Charles (Citron, de Saint-Denis , liv. i, ch. 4). » Charlemagne n’est qu’une corruption de Carlornan , K art- Mann, l’homme fort; les chroniques de Suint- Denis disent elles-mêmes Charles et Charlemagne, pour Charles et Karloman. Un trouve dans la chronique de Théophane nu texte plus positif encore. Il appelle Uarlornan Karoullomaqnor (Recueil des historiens des Gaules el de la France, vol. V, p. 187).
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fants qui tenaient des cornets de l’i-voire le plus blanc. Lorsque le vent soufflait de la mer vers le palais , il les faisait tourner, et alors ces statues sonnaient du cor avec tant de force, qu’il en sortait un bruit semblable à celui du tonnerre.
A la vue de tant de richesses et de tant de merveilles, l’empereur Charles se souvient des menaces qu’il avait faites à son épouse, lorsqu’elle lui avait parlé d’Hugon le Fort.
— Seigneur, lui dit il, votre palais est magnifique. Ni Alexandre, ni Constantin, ni Trajan de Rome n’en ont eu de semblables. Tandis que l’empereur parlait , un grand vent se mit à souffler de la mer, le vaste palais commence à tourner sur lui -même, comme une meule de moulin ; les statues sonnèrent de la trompette avec un bru t éclatant, en se souriant l’une à l’autre, comme si elles eussent été des êtres vivants. Les sons étaient si harmonieux, qu’on aurait pu penser que l’on entendait le chant des anges du paradis. Le vent redoubla, l’orage se leva et grossit; les fenêtres en cristal taillé, brillant comme le soleil au mois de mai , en étaient ébranlées. Charles sentit tourner le palais, et frémit; il ne se rendait pas compte de ce qui se passait, et ne pouvant se tenir davantage sur ses jambes , il s’assit sur le marbre. Les Francs, tous renversés , se disaient les uns aux autres : Nous sommes en fâcheuse position ; les portes sont ouvertes , et cependant nous ne pouvons sortir. Charles regardait attentivement le palais tourner; mais ceux de sa suite se couvraient la tête et n’osaient jeter les yeux autour d’eux.
Le roi Hugon s’était retiré, en disant :
— Ne vous inquiétez pas ; atlendez-moi un instant. Le soir approchait ; l’orage se dissipa , les Francs se relevèrent. Tout était prêt pour le souper. Charles se mit à table avec ses barons. Le roi Hugon se plaça entre sa femme et sa fille qui avait une chevelure superbe et la peau aussi blanche qu’un lis en été. Olivier dit en la regardant :
— Plût à Dieu qu’elle fût en France, où je pourrais obtenir sa main 1
Mais il prononça ces mots entre ses dents, afin qu’on ne pût l'entendre. Tout ce que les hôtes d’Hugon demandaient leur était accordé. La table était couverte de venaison : le cerf, le sanglier, la grue, S’oie sauvage s’y étalaient. On avait servi aussi dés paons poivrés. Le vin était versé en abondance; les jongleurs chantaient et jouaient de la viole et de ia rote. Lorsque la nappe fut enlevée par ordre du sénéchal, les écuyers se mirent en rang de toutes parts, et joûtèrent l’un contre l’autre. Ap^os eda , le roi Hugon mena Charlemagne et Les douze pairs uans de splendides appartements où leurs lits étaient préparés. On voyait reluire dans la chambre destinée à l’empereur une étincelante escarboucle, enchâssée dans une pique du temps du roi Golias.
Le roi Hugon fit apporter du vin aux Francs et les laissa. Alors ils se mirent à causer joyeusement ensemble ; et l’empereur
lui-même engagea ses pairs à dire quelque mot plaisant. Chacun se vanta bientôt d’executer une prouesse incroyable aux dépens du roi Hugon; et plusieurs donnèrent les détails de la manière dont ils s’y prendraient. Or, un garde avait été posté cà l’entrée de l’appartement, il entendit tout et s’empressa d’aller rapporterces entreliensau roi, qui s’irrite violemment: — Par ma croyance, s’écriet-il, Charles a fait une folie en venant se jouer ici de moi avec autant de légèreté! je leur trancherai à tous la tête, ou mon épee s'émoussera. Il commanda que cent mille hommes s’affublassent de chaperons et d’habillements de couleur sombre; qu’ils s’armassent d’épées au fourreau bruni ; qu’ils vinssent ensuite dans le palais, et se plaçassent autour de lui, de manière à être prêts au premier signal.
Le lendemain, Charles revenait de la messe, accompagné de ses douze pairs. Il marchait en tête, portant à sa main un rameau d’olivier. Le roi Hugon, le voyant arriver, alla à sa renconire: — Charles, lui cria-t-il, pourquoi vous êtes-vous raillé de moi, la nuit dernière? Après vous avoir traité avec tant de courtoisie et d’hospitalité, je n’aurais pas dû m’attendre à autant d’outrecuidance de votre part. Maintenant si vous et les vôtres n’accomplissez point les prouesses dont vous vous êtes vantés chacun, je vous ferai à tous trancher ia tête. L’empereur fut stupéfait en entendant ces paroles ; il regarda ses pairs cl leur dit : — Hier, nous fûmes tous enivrés par les vins que l’on nous fit servir ; je pense que le roi avait un espion dans l’appartement.
— Vous nous avez généreusement donné l’hospitalité, reprit— il, en s’adressant à Hugon: mais sachez que c’est la coutume eu France, lorsque les guerriers sont couchés, qu’ils s’amusent à laisser aller les dires plaisants et les bons mots. Laissez-moi parler à mes barons, et je vous ferai connaitre leur réponse. — Soit, dit Hugon; mais on ne me raille pas deux fois ; je le jure par ma barbe blanche.
Charlemagne se retira donc avec ses douze pairs, pour tenir conseil. — Seigneurs, leur dit-il, mal nous est advenu d’avoir bu tant de vin hier soir, et d’avoir tenu des propos inconvenants. Il fit alors apporter les saintes reliques; tous se mirent en oraison devant la châsse, avec repentir, et priant Dieu de les garantir contre les violences du roi Hugon le Fort, irrité contre eux. Un ange apparut bientôt; il rassura l’empereur et lui dit: — ■ Ce fut grande folie de parler, comme on a fait hier dans la soirée. Veillez à ne plus retomber en pareille faute. Mais, pour aujourd’hui, ordonnez de commencer l'exécution des choses exagérées qui ont été dites par vos pairs; toutes s'accompliront sams empêchement.
Ce discours remplit l’empereur d’allégresse, il se signa le front et dit à ses barons : — Soyez rassurés, et venez avec moi trouver le roi Hugon. — Seigneur, dit l’empereur, lorsqu’il fut en sa présence, vous
nous avez donné l’hospitalité, et nous ne l’oublions pas; mais le vin, hier, enivra quelques-uns des miens; et quand vous nous avez fait observer, ce fut grand outrage. Vous avez laissé dans notre appartement un espion ; c’était félonie Aussi mes pairs sont-ils prêts à accomplir ce qu’ils ont avancé hier au soir. — Soit, dit Hugon. Et, en effet, les pairs, au grand étonnement du roi, qui les prit pour des enchanteurs, accomplirent successivement les extravagantes prouesses et tours de force qu’ils avaient promis. Hugon, surpris de leur force, s’écria ;
— Grand empereur, je me soumets à vous* et veux tenir de vous mon royaume. Je vous donne mon trésor que vous emmènerez en France. — Seigneur, répondit Charlemagne, puisqu’il est ainsi, nous devons tenir grande fête, où nous porterons chacun la couronne d’or.
Il se fit une magnifique cavalcade suivie d’un festin non moins éclatant, où les jongleurs recommencèrent leur musique et leurs chants. Charlemagne s’en retourne en France, bien content d’avoir conquis un tel royaume, sans livrer bataille. Arrivé à Paris, il se rendit à Saint-Denis pour remercier Dieu. 11 déposa sur l’autel une partie des saintes reliques qu'il rapportait, et distribua les autres dans son empire. L’impératrice arriva bientôt, tomba à ses pieds et reçut son pardon ; car on ne peut garder de colère lorsqu’on a visité le saint sépulcre.