LE LIVRE DU PREUX ET VAILLANT JASON ET DE LA BELLE MEDÉE
Au temps jadis régnait en Myrmidonie le roi Eson, descendant de Jupiter; il avait épousé une très-belle dame. Mais il lut fort longtemps sans avoir de lignée, quoiqu’il le désirât ardemment. 11 importuna tous les dieux, visita tous les temples, fit des vœux, des pèlerinages, et obtint enfin du ciel la grâce qu’il demandait. La reine devint enceinte et mit au monde un prince qui fut nommé Jason. Il élait d’une beauté parfaite, et, dès ses premières années, il montra une force, une adresse et une vivacité d’esprit si merveilleuses, qu’on ne douta pas qu’il ne fût un héros. Il s’exercait dans des joûtes et de petits tournois, avec les jeunes gens de son âge, et s’y faisait toujours admirer. Le pays de la Béolie, dont Thèbes était la capitale, ne se trouvait pas éloigné de la Myrmidonie. Amphitryon, roi de celte contrée, ayant fait publier un magnifique tournoi, qui devait faire partie des fêtes préparées pour la réception de son fils Hercule dans l’ordre de la Chevalerie, Eson et son frère Péleus, qui le gouvernait absolument, y envoyèrent le jeune Jason, pour y faire ses premières armes. Celui-ci abattit tous ceux qui se présentèrent devant lui, fit des coups de lance merveilleux, et ne trouva que le nouveau chevalier Hercule qui pût lui ré-
(I) Ce roman a été certainement composé au xv° siècle, et la Bibliographie instructive en cite une édition je Lyon, 1 491. L’auteur s’appelait Raoul le Fôvre; il
sister. Mais loin de concevoir de la jalousie l’un contre l’autre, ils se lièrent de la plus tendre amitié. Il y avait entre eux une grande conformité d’âge et découragé; l’un et l’autre avaient une origine héroïque et même divine : mais Jason avait les traits pins délicats, la physionomie plus agréable, l’air plus insinuant, la conversation plus séduisante ; au contraire. Hercule, quoique dans la première jeunesse, avait la figure martiale et terrible, les membres nerveux, et ne paraissait pas fait pour plaire. A la fin du tournoi, Pyrithoüs, roi des Lapilhes, proposa à toute la noble chevalerie d’honorer de sa présence ses noces avec la belle Hïppodamie. Jason et Hercule, devenus inséparables, en qualité de frères d’armes, s’y rendirent ensemble. Au milieu du festin de ces noces, la gaieté de la fête fut troublée par une irruption des Centaures, peuple féroce et barbare* moitié homme et moitié cheval, qui avait le double avanlage de tirer des flèches par devant, et de lancer de dangereuses ruades par derrière. Un grand nombre de Lapithes succomba sous leurs traits et sous leurs pieds. Ils s’étaient déjà saisis d’Hippodamie, lorsque Jason et Hercule, se jetant sur cette troupe furieuse, la défirent entièrement et rendirent la belle reine à son époux.
Les deux amis étant retournés ensemble à . Thèbes, ce fut de la main d’Hercule que Jason reçut l’ordre de la Chevalerie. Il revint ensuite triomphant auprès de son père ; mais il éprouva bientôt les effets de la jalousie que son oncle Péleus conçut contre sa gloire naissante, et obéit sans murmurer à l’ordre qu’Eson lui donna d’aller courir le monde et d’y chercher des aventures capables d’exercer son courage. La première occasion qui se présenla fut celle de rendre service à la belle reine Mirro, souveraine de la cité d’Oiiferne.
Le roi d’Esclavonie voulait l’épouser malgré elle. Jason lui fut présenté comme un simple chevalier qui venait combattre pour sa défense ; elle le reçut avec joie. Le roi d’Esclavonie bloquait la ville. En attendant qu’il l’assiégeât réellement , il donnait des joûtes dans son camp. Jason y courut, accompagné de douze chevaliers de la reine ; ils défirent tous ceux qui osèrent mesurer leurs lances avec eux et rentrèrent dans la ville à la grande honte des assiégeants. Le roi esclavon, furieux de ce que le prix de son tournoi avait été remporté par des étrangers qu’il avait reconnus pour être attachés à la reine d’Oiiferne, envoya défier leur chef par un terrible géant nommé Corsus, qui était à son service et que l’on croyait invincible. Le preux Jason accepta le défi, quoique la reine voulût l’en empêcher, vu le danger que sa jeunesse lui ferait courir dans ce combat. Mais jour étant pris , les deux adversaires commencèrent, à la vue des Esclavons et des Oliferniens , la plus terrible bataille. Ils se portèrent, pendant plusieurs heures, des coups épouvantables, dont l’un et l’autre fu*
présenta son roman à Philippe le Bon, duc de Bourgogne, instituteur de l’ordre de la Toison d’or.
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rent blessés- Enfin Corsus fut le premier las de cet exercice, et sollicita une petite trêve pour reprendre haleine. Ils en convinrent, et peu après le combat recommença de plus belle. Jason mena le géant si rudement, qu’il le renversa mort. Cette victoire ayant jeté la consternation et le désordre dans l’armée des Esclavons, Jason en profita: dès le lendemain , il fit une vigoureuse sortie à la tête des Oliferniens, poursuivit les ennemis jusque dans leur camp, et les obligea de s’éloigner des Etats de sa reine. Le vainqueur crut alors devoir chercher d’autres aventures, et il s’embarqua pour Athènes, où il fit connaissance avec un vieux et sage guerrier, nommé Mopse, qui lui conseilla de prendre pari à l’expédition de la Colchide, laquelle se préparait à Athènes. Thésée, fils du roi Egée, était à la tête de celte entreprise, qui avait pour but la conquête de la toison d’or. Hercule , ami de.Thésée, et qui reconnut bientôt Jason pour son frère d’armes, s’y était aussi engagé. Jason n’eu): pas de peine à se déterminer ; il fut déclaré aussitôt l’un des chefs. Un grand navire se trouva prêt pour les recevoir ; celui qui en avait été le constructeur en était aussi le pilote ; il s’appelait Argo : il avait donné son nom au bâtiment, et de là tous ceux qui s’y embarquèrent prirent celui d’Argonautes.
Les héros se rendirent d’abord'dans la Myrmidonie. Eson y revit son fils avec plaisir, et Péleus fut enchanté de ce qu’il allait encore tenter des aventures périlleuses. On joignit aux Argonautes une assez grande quantité de Myrmidoniens et d’Epirotes leurs voisins,et, à la tête de celle armée, Jason se flatta de faire bien des conquêtes..
Le premier rivage sur lequel ils abordèrent fut celui de Troie. Laomédon régnait alors sur celte contrée. Jl aperçut Hercule, que sa taille formidab’e faisait reconnaître sur le tillac du navire Argo ; il refusa donc de recevoir les Argonautes dans son port ; car il avait déjà eu avec Hercule une querelle vive. Le prince de Thèbes avait délivré la princesse de Troie, Hésione, des griffes d’un monstre marin prêt à la dévorer ; mais quand il l’avait, en récompense, demandée en mariage, on lui avait répondu que ce n’était pas la peine d’avoir enlevé cette beauté à un monstre pour la donner à un autre. Hercule, irrité, avait, promis de revenir en force pour détruire la vilie de l’ingrat Laomédon. Ce roi ne douta pas qu’il ne vînt en effet à dessein de tenir parole , il retarda sa perte tant qu’il lui fut possible ; mais il ne put s’y dérober. Hercule et les Argonautes le punirent de sa franchise grossière. Continuant leur route , les Argonautes relâchèrent à l’île de Lemnos, où ils réparèrent leur navire. Ils parvinrent enfin au port de Jacoite, capitale de la Colchide. Le roi Oelas gouvernait ce pays, et comme il était d’origvne grecque, il reçut avec amitié les princes, chevaliers et guerriers, à la tete desquels étaient le grand Hercule , le vaillant Thésée et le beau Jason ; il les présenta à scs deux filles. Ces princesses s’étaient pa- (JjÇTJON.N. DES SCIENCES OCCULTES. I!»
rées avec tout le soin possible pour les recei voir; l’aînée surtout, qui s’appelait Médée, ne négligea rien pour plaire à Jason, Ellp employa, pour s’en faire chérir, non-seule ment les moyens ordinaires et naturels, mais e'ncore l’art de la magie, dans laquelle cllo avait été initiée dès sa plus tendre jeunesse par sa gouvernante. Aussitôt qu’elle avait vu le prince de Myrmidonie, elle en avait été éprise. Elle eut bientôt occasion de s’assurer de son cœur, en lui rendant un service important. Les Argonautes firent, en soupant, confidence au roi de Colchos du projet qu’ils avaient d’enlever la toison d’or. — Princes, leur répondit lo monarque, je consentirais de tout mon cœur à vous laisser maîtres de ce riche trésor ; mais prenez garde à ne pas échouer dans les moyers que vous emploie-? rez pour cet effet, La toison est défendue par une grande quantité de monstres épouvan-? tables, et il faut les apaiser, les endormir ou les faire mourir. En vain la bravoure s’exercerait-elle contre eux ; on est obligé de céder à leur force, à moins qu’on ne puisse remplir des conditions très-embarrassantes et qui ne sont pas même connues, puisque le secret en est caché à tous les hommes et n’est révélé qu’à une seule fille de la descendance d’Hellé, qui était mon aïeule. Hercule et Thésée eurent beau dire qu’aucun obstacle ne pourrait les arrêter : — Sires, leur répondit-on, épargnez-vous la peine de combattre des monstres indomptables, et attendez que le ciel ou l’enfer assure le succès de votre entreprise. ^
Le lendemain, le prince de Myrmidonie reçut de bonne heure la visite d’une vieille femme, qui lui demanda une audience particulière et l’obtint aisément. — Sire chevalier, lui dit-elle, je viens vous offrir tout ce qui peut flatter un héros tel que vous, la gloire la plus éclatante et la plus illustre alliance. Vous avez entendu hier à quels dangers on s’expose en voulant conquérir la toison ; la petite île dans laquelle est gardé ce précieux trésor est voisine de notre port, et on la peut voir du haut de nos murailles. 11 ne lient qu’à vous de remarquer qu’elle est toujours entourée de tourb. lions de flammes et de fumée ; ils sont vomis par les taureaux furieux qui en défendent l’entrée : gardez-vous d’en approcher ; votre vaillance et toute celle de vos compagnons ne pourraient vous dérober aux atteintes de ces monstres et de. ces feux. Il n’est qu’un moyen de vous en préserver et de mettre heureusement à fin cette entreprise : c’est de mériter l’affection de ma maîtresse, la princesse Médéa. Descendante d’Hellé, qu’Apollon lui-même amena dans cette île sur le mouton à la toison dorée, elle possède seule le secret d’écarter les monstres, d’arriver jusqu’au milieu du temple de Mars, et de se rendre maître de ce qui fait l’objet de l’ambition des plus grands princes de la Grèce et de l’Asie. S’il vous plaît d’être son époux, elle vous communiquera ce secret important, et vous serez plus tôt possesseur de la toison, que vos compagnons n’auront pris des mesures poq t?
on venir à boni. Mais Médée veut être assurée de votre reconnaissance et de votre atlachcment. Vous devrez lui jurer de lui être toujours fidèle et de ne la jamais abandonner. Vous savez que rien ne lui est caché dans l’art des enchantements, el ses attraits vous sont connus. Vous devez savoir aussi que sa jalousie avec vous sera sans bornes comme sa tendresse, et que sa puissance est grande, si un jour elle avait à se venger ! t
Cette déclaration, mêlée de douceur et de menace, eût été aussi capable de rebuter Jason que de le déterminer à s’engager avec Médée, si la vieille gouvernante sorcière n’eût, en commençant son discours, jeté en l’air une poudre dont l’effet était de troubler la raison de ceux sur qui elle tombait. Le fils d’Eson céda à ce charme : il accepta les offres qui lui étaient faites de la part, de Médée, et promit tout ce qu’on voulut exiger de lui. Il fut aussitôt conduit aux pieds de la princesse, lui jura une reconnaissance et un attachement éternels, et, après avoir pris ses instructions, dès le même jour il demanda au roi Octas la permission d’aller le premier, seul, tenter la conquête de la toison d’or.
Le bon roi de Colchos , qui n’était point dans la confidence de sa fille, ne vit partir qu’à regret, pour cette expédition .périlleuse, un aussi digne chevalier. La cour et la ville se rassemblèrent sur les murailles, qui avaient vue du côté de la mer. Jason entra dans un petit bateau qui le porta promptement jusqu'auprès de l’ile enflammée. Le chevalier était couvert d’un vaste manteau , sous lequel il cachait l’écu et l’épée qui avaient autrefois servi à Apollon même, et que ce dieu avait transmis à la postérité d’Hellé, de femmes en femmes, jusqu’à ce que ces armes fussent parvenues aux mains de Médée. A sa ceinture était attachée une éponge remplie d’une liqueur capable d’éteindre tous les feux et toutes les flammes que les taureaux furieux jetaient par la bouche et par les narines, et un bouquet d’herbes dont la vertu soporative devait plonger ces monstres dans un sommeil léthargique. Avec de si puissants secours et la valeur dont il était naturellement doué, on juge bien que Jason vainquit tous les obstacles. 11 pénétra dans le temple où était gardée la toison ; les prêtres d’Apollon la lui remirent eux-mêmes et l’accompagnèrent avec respect jusqu’à son bateau, dans lequel on le vit revenir avec autant d’admiration que d’étonnement. 11 aborda à Jacoite, aux acclamations d’un peuple nombreux, et ses compagnons ne furent pas les moins empressés à le féliciter. 31 sc déclara publiquement alors le chevalier de Médée, et le roi Oetas conçut avec plaisir l’espérance de faire son gendre d’un héros qui avait enlevé à son pays un aussi riche trésor que Ra toison.
Mais les chevaliers argonautes ne pensaient pas ainsi. Après avoir mis à fin l’entreprise et avoir fait à Colchos un séjour assez long, ils voulaient revoir leur patrie et remettre leur frère d’armes Jason entre les bras du vieil Eson, son père. Le charme opé-
rait toujours, et Jason avait oublié tout. Ils i lui persuadèrent pourtant de partir seul avec j eux ; mais ils convinrent tous qu’il fallait dissimuler, et qu’il était à propos que Jason fît semblant de vouloir rester auprès d’Oetns et de Médée , jusqu’au moment où ils met- ' traient à la voile. Il leur promit de s’embarquer alors secrètement avec eux. La chose fut présentée ainsi à la cour de Colcho=. Le bon monarque se détermina sans peine à accorder congé au reste des Grecs , espérant conserver son gendre et la toison avec lui. i Médée ne s’y trompa pas. L’embarras et le trouble qu’elle remarqua sur le visage de Jason lui firent soupçonner qu’elle allait être I trahie. Son art l’eut bientôt éclairée: — Vous I me trompez, Jason, dit-elle ; mais souvenezvous de ce que vous dit ma fidèle nourrice, lorsqu’elle vous proposa de devenir mon chevalier. Elle vous avertit que j’étais aussi vindicative que. dévouée ; que j’exigeais avec hauteur une fidélité que je crois due aux services que je vous ai rendus. Vous me verrez toujours- ce caractère. Si vous manquez i à, ce que vous me devez, mes vengeances seront terribles. Ce n’estpas sur vous-mêmequo ! je les exercerai ; votre personne m’est chère, mais, imitant les démons avec lesquels je suis en relation , je tourmenterai votre âme par les endroits les plus sensibles. 11 me serait aisé d’empêcher votre embarquement, ou d’exciter une tempête dans laquelle je ferais périr tous les Grecs avec vous. Mais, non ; vous voulez partir, je veux bien vous suivre ; vous voulez ravir à ee pays la précieuse toison d’or, c’est à moi que vous la devez ; j’emploierai mon art et mon courage à faire qu’elle ne vous soit jamais ravie ; mais je ne vous quitterai pas non plus. Mon père approuve notre union. Si vos compagnons vous en détournent, ils n’en seront pas instruits avant l’instant où je mettrai avec vous le pied dans leur navire.
Il n’était pas possible de résister. Jason se soumit aux dispositions (le la princesse, qui devint sa femme, et, la veille du départ, les Argonautes prirent congé du roi de Colchos, feignant de laisser auprès de lui le fils d’Eson et son riche trésor. Mais ayant encore passé la nuit suivante dans le port, Jason les y joignit, et, à leur grand étonnement, ils le virent accompagné de Médée, qui menait par la main son petit frère Absyrte, cher au bon Oetas, puisque c’était le seul enfant mâle qu'il eût eu après de longues années de mariage. Quoique surpris , ils ne crurent pas devoir refuser cette nouvelle Argonaute , et avant la pointe du jour on mit à la voile. Le lendemain, on s’aperçut à Jacoite de l’évasion du prince et de la princesse. Ot’tas n’en avait pas été prévenu , parce qu’il n’eût pas consenti au départ de Médée et de la toison. Irrité, il prit la résolution de poursuivre ses hôtes. 11 avait dans son port plusieurs vaisseaux avec lesquels il pouvait aisément envelopper et combattre le navire Argo. Ses bâtiments furent bientôt prêts, mirent à la voile et joignirent promptement les fugitifs. Le père de Médée était sur l’avant de sa prin-
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cipale galère ; il animait ses soldais à l’abordage. 11 accablait de reproches sa fille, son époux qui la lui enlevait, et tous les Grecs. Hercule et Thésée, ne supportant pas patiemment ces injures, étaient prêts à livrer combat , lorsque Médée, prenant la parole : — Chevaliers, leur dit-elle, laissez-moi seule mettre fin à ces emportements indiscrets. En même temps , prenant dans ses bras le petit Absyrte.elle monte avec cet enfant sur le tillac du navire Argo, et adressant la parole à son père : — Roi de Colchos, lui dit-elle, viens-tu arracher ta fille des bras de son époux ? Viens-tu faire la guerre à ces héros grecs, à qui tu es lié par le sang, et qui, comme toi, doivent leur origine aux dieux ? Garde-toi de les attaquer, ni de permettre que tes gens tirent sur eux leurs flèches meurtrières. Du moins considère, pour les empêcher, quelle est la première victime que j’oppose à leurs coups : c’est ton fils.
En même temps, elle lui présentait son jeune frère, lorsqu’une flèche, que peut-être Cetas ne fut pas à temps d’arrêter, vole, frappe et perce le cœur de l’enfant. Médée à ce coup entre en fureur, et déchirant le corps du malheureux Absyrte,e!leen jette les membres au loin dans la mer. Le père désespéré donne les ordres nécessaires pour empêcher qu’ils nesoient la proie des monstres marins; on les lui rapporte, et il ordonne que ses galères reprennent le chemin de Colchos pour s’occuper du triste soin de donner la sépulture à son fils. Les Argonautes continuèrent leur route, frémissant de la scène horrible qui venait de se passer. Jason resta longtemps plongé dans la plus profonde rêverie. Cependant, au bout de quelques heures de navigation, les impressions noires qui le préoccupaient commençaient à se dissiper, lorsque le pilote Argo fit remarquer aux passagers une île à laquelle il les pressa d’aborder. Elle leur était connue, car c’était l’île de Lemnos. Depuis plus d’un an, la reine 1 psipile attendait le retour de Jason, qu’elle comptait épouser , ne sachant pas qu’il n’était plus libre. Médée, instruite de ces circonstances, se retira dans la chambre de poupe, à l’arrière du vaisseau, fit quelques conjurations, et aussitôt un vent furieux s’élève; le vaisseau, prêt à entrer dans le port de Lemnos, est rejeté en pleine mer et forcé de s’éloigner de cette île. En vain les chevaliers voulurent-ils, à plusieurs reprises, s’en approcher ; les obstacles se renouvelaient avec une obstination qui leur parut surnaturelle. Enfin ils y renoncèrent, et le navire Argo revit les rives de Myrmidonie, et y débarqua Jason et Médée. Les Argonautes, retournant chacun dans leur patrie, se séparèrent du conquérant de la toison, en lui faisant les plus tendres adieux ; mais ils étaient loin de regretter pareillement la redoutable et sévère Médée.
On peut juger avec quelle satisfaction le bon roi Eson revit son fils couvert de gloire. Il s’élail retiré, depuis quelque temps, dans un vieux château, accablé par les infirmités in.'éparablcs de l’âge. Il laissait à son frère
Pélcus le soin des affaires et de l’administration du royaume. Mais le bruit de l’arrivée de Jason étant parvenu jusque dans sa retraite, il la quitta aussitôt pour rentrer dans sa ville d’Elsebée. Ses peuples et lui admirèrent encore moins la richesse de la toison que la beauté et l’air noble et fier de la princesse Médée. Eson embrassa , avec la tendresse la plus sincère, cette bru à laquelle son fils avait de si grandes obligations. Péleus fit aussi tous ses efforts pour persuader à Médée qu’il partageait la reconnaissance que devaient avoir pour elle son frère et son neveu. Les filles de celui-ci firent leur cour à l’enchanteresse ; elle reçut également bien les preuves d’attachement et d’affection des uns et des autres Mais elle était trop grande magicienne pour ne pas être polilique.
Ayant eu, pendant la navigation, le temps de se mettre au fait des véritables intérêts do la cour de Myrmidonie, elle sentit parfaitement qu’elle devait répondre aux sentiments de son beau-père, qui étaient sincères, et se défier de ceux de l’oncle et des cousines de Jason. Voulant prouver que ses connaissances dans l’art des enchantements ne se bornaient pas seulement à faciliter la conquête d’une riche toison, mais qu’elle pouvait rendre des services plus essentiels, elle engagea le bon homme Eson, qui voulait retourner dans son vieux château , à ne pas se presser d’abandonner ainsi le monde et son royaume, puisqu’elle pouvait le remettre bientôt en état d'en jouir mieux qu’il n’avait jamais fait.
« La belle Médée (dit Raoul Lefèvre) regarda que, entre autres sciences, elle en avait une pour faire les vieilles gens devenir jeunes, spécialement les hommes , et puis aussi que le bon roi Eson était très-ancien; pour laquelle cause elle considéra qu’elle pourrait acquérir une grande renommée , si elle lui renouvelait son âge. C’est pourquoi elle dit à son seigneur Jason que par ses sciences elle ferait tant, que son père recouvrerait jeunesse, si bien qu’il ne semblerait plus avoir que trente-deux ans.
« Quand Jason entendit cela, il fut trèsébahi, non sans cause ; il lui semblait chose impossible. Toutefois il lui répondit : — Certes, belle, je sais pour vrai que vous êtes fort sage et expérimentée, riche de hautes sciences, plus que toute autre dame et demoiselle. Mais ce me semble 'chose forte à faire ce que vous me dites, et plût aux dieux que le roi mon père en effet pût si longtemps vivre, qu’il me fît mettre en sépulture sans mon temps abréger ! — Par tous mes dieux, sire, répondit la dame , pour rien au monde je ne voudrais vous abuser ni décevoir ; je vous déclare donc que, pour allonger la vie du roi voire père plus que les dieux et la nature ne l’ont ordonné, à cela je ne touche ; mais au regard de le relever tellement qu’il semblera, à lui et à tous autres, être en l’âge de trente-deux ans*, je m’en fais bien fort, si c’est votre plaisir et le sien. Jason et Eson désiraient également ce rajeunissement. — ■ Ma belle-fille, dit le bon homme, je suis sur
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le bord de ma fosse, gisant la plupart du temps au lit , ombre de mort qui est trèsamère : or, si vous pouvez orner mes derniers ans de fleurs printanières et rendre mes derniers jours brillants en vertu et en valeur, ainsi qu’ont été ceux de ma verte jeunesse, je vous serai grandement tenu. » Médée employa huit jours à faire les plus grandes conjurations et à recueillir sur les montagnes et dans les vallons de la Myrmidonie les herbes nécessaires à son dessein. Enfin, ayant fait des sacrifices à Hébé, déesse de la jeunesse, à la triple Hécate et aux Parques, elle se renferma dans le château Pinlaquo, retraite ordinaire du bon homme. Pendant trois jours, elle le médicamenta, le frotta, le baigna, et, après l’avoir plongé dans un sommeil léthargique , elle lui fit plusieurs piqûres, à travers lesquelles le suc des herbes s’insinua dans ses veines, se mêla avec son sang, le revivifia et fortifia son corps, en telle sorte qu’il se trouva à son réveil avoir recouvré tous les avantages dont il jouissait à l’âge de trente-deux ans. © Médée le reconduisit alors dans sa capitale, où l’on fut étonné de la vigueur qu’il fit paraître dans les joutes, les chasses et tous les exercices auxquels il se livrait autrefois, et qu’il reprit avec ardeur, il fit briller dans les conseils la même force d’esprit, jointe à une expérience de quinze à seize lustres. Tout le royaume applaudit au prodige qu’avait opéré Médée ; le seul Péleus et ses filles en conçurent de la jalousie; mais ils la dissimulèrent. Les demoiselles ne s’en consolèrent que par l’espérance qu’elles pourraient obtenir la même grâce pour leur père. Quoiqu’il eût dix ans moins que son frère, il commençait aussi à ressentir les inconvénients de la vieillesse ; elles conjurèrent donc l’enchanteresse de rendre le même service au cadet qu’à l’aîné. Médée feignit de céder à leurs instances et à celles d’Eson et de Jason, qui la supplièrent également d’etendre ses bontés sur le reste de leur famille. Elle parut faire les mêmes préparatifs que la première fois : elle conduisit Péleus dans le château de Pintaquo. Mais quand ce vint aux dernières opérations, la cruelle magicienne dit aux filles qu’il n’appartenait qu’à elles de faire à leur père les blessures salutaires, par lesquelles le suc vivifiant devait s’insinuer dans ses veines. Elle leur donna de fausses instructions sur la manière dont •elles pourraient achever d’opérer ce rajeunissement, et se retira. Elle n’avait point composé le bain comme il devait l’être pour •opérer ce prodige, de sorte que les malheureuses filles de Péleus furent trompées dans leur attente ; au lieu de rendre à leur père le service qu’elles espéraient, elles le virent mourir sous leurs coups. Lorsqu’elles furent assurées du crime involontaire qu’elles venaient de commettre, elles coururent, to'ut échevelées, dans le dernier désespoir, se jeter aux pieds d’Eson et de Jason, et leur firent part du sujet de leur douleur. Le père et le fils frémirent à ce récit ; ils sentirent * combien une femme telle que Médée était
dangereuse dans une cour où son art pouvait être employé à la ruine des souverains aussi bien qu’à leur service. En effet, la perfidie de l’enchanleresse ne laissait aucun doute sur les horreurs dont elle était capable. Le roi prit la résolution de la bannir de ses Etats, tandis queJason se décida à la fuir.
Le conquérant de la toison d’or prit donc aussitôt congé de son père, partit secrètement, et, n’osant d’abord se rendre à Oliferne, de peur que Médée ne vînt l’y chercher, il visita plusieurs royaumes de la Grèce et s’arrêta à Corinthe, où il fu.t reçu par le roi Créon avec les honneurs que méritaient ses exploits et la haute réputation qu’il s’était acquise. Créon, déjà vieux, crut ne pouvoir mieux faire que de proposer à ce héros d’épouser sa fille Créuse et de partager son trône avec elle après sa mort. Jason, toujours léger, avait admiré les grâces de la princesse ; il oublia qu’il était marié ; ce qui s’est vu plus d’une fois dans les temps héroïques du paganisme. Il épousa donc Créuse. D’ailleurs, les crimes de Médée lui avaient inspiré la plus grande horreur pour elle.
Cependant, lorsque Médée reçut de la bouche même d’Eson l’arrêt de son bannissement, elle entra dans une fureur difficile à concevoir. Elle reprocha au roi son ingratitude, après les services qu’elle lui avait rendus, au nombre desquels elle comptait le meurtre de Péleus , qui avait formé les plus cruels desseins contre sa vie et celle de Jason, dont il voulait usurper la couronne ; puis, ayant appris le départ de son infidèle époux, qu’elle ne pouvait s’empêcher d’aimer, tout ingrat qu’il était, elle refusa-, avec un mépris insultant, les vaisseaux qu’Eson lui offrait pour sortir de ses Etats. D’un coup de sa baguette, faisant paraître quatre dragons ailés, dont ies queues entrelacées formaient un char, elle mon!a dessus avec sa vieille nourrice, sorcière comme elle , qui ne la quitta jamais, et les deux enfants qu’elle avait eus de Jason. Elle s’éleva dans les airs à la vue de la cour d’Eson et de tous les Myrmidoniens.
La fugitive magicienne plana longtemps sur la Grèce, sans pouvoir découvrir la route que Jason avait prise. Enfin, s’étant arrêtée au-dessus de la ville de Corinthe, elle aperçut les apprêts d’une grande fêle. Elle abaisse son char dans l’obscurité de la nuit ; elle envoie sa vieille confidente à la découverte; elle apprend que ces préparatifs sont ceux des noces de Jason et de Créuse. Elle médite aussilôt la plus terrible vengeance , mais elle en remet l’exécution au jour marqué pour la cérémonie. Déjà les sacrificateurs arrivent, précédés des torches nuptiales ; Créon, Créuse et Jason traversent la cour de leur palais pour aller au-devant d’eux, lorsqu’un nuage épais couvre la ville, et à travers les foudres et les éclairs Médée paraît, tenant le poignard levé sur ses deux enfants. Elle s’adresse à Jason : — Traître 1 lui ditelle, reconnais Médée, et tremble de la vengeance qu’elle va exercer, non sur toi-mérae, mais sur tes complices ; clic l’étendra même