‹ Dictionnaire des sciences occultesChapitre 98 sur 222 · LE PRINCE LOUP-GAROU · texte numérisé non relu

LE PRINCE LOUP-GAROU

Histoire de Guillaume de Palerme et de la

belle Méiior, extraite par le marquis de

Paulmy d’un manuscrit au xiv* siècle.

L’écrivain en prose de cette histoire nous apprend, ou plutôt veut nous donner à faire croire que le premier auteur du récit qui va suivre est Baudouin IX, comte de Flandre et de Hainaut, élu empereur de Grèce après la prise de Constantinople par les Latins, en 1203, et tué par les barbares dans une bataille ; ce que l’auteur appelle avoir été martyrisé. Sa tante Yolande, qui épousa Pierre de Courlenay, qui fut aussi empereur de Constantinople, ayant trouvé cette histoire dans les papiers de son neveu, ce fut par l’ordre de cette princesse qu'elle fut donnée au public, et c’est ainsi qu’elle a passé à la postériié.

Ebron, roi de Sicile, duc de Calabre et seigneur de la Pouille, prince valeureux et vertueux, épousa la belle Fclice, princesse de Constantinople, 011e de l’empereur de Grèce. Us vécurent longtemps en union et loyauté parfaite, mais sans avoir d’enfants. Enfin le ciel leur aecordaTin fils, qui fut nommé Guillaume et surnommé de Palerme, du lieu de sa naissance, belle et grande cité, opulente et ricbe de somptueux édifices et de lieux de plaisance. On prit tout le soin imaginable de cet enfant dans ses premières années ; on avait confié son éducation à deux dames dont la fidélité fut ébranlée par les offres et les présents d’un prince ambitieux, frère cadet du roi Ebron, par conséquent oncle du jeune infant de Sicile. Il avait espéré longtemps qu’il succéderait à son frère aîné. La naissance de Guillaume était venue ruiner ses espérances ; il ne négligea rien pour porter les gouvernantes à le défaire de ton neveu.

Le crime était résolu et prêt à être exé-

cuté, lorsqu’un accident, que l’on crut d’abord terrible, mais qui dans la suite tourna le plus heureusement du monde, prévint ce coup odieux et funeste. Un jour que le roi, la reine et leur fils, âgé alors de trois à quatre ans, se promenaient dans le parc de leur palais, qui était contigu à une vaste forêt, un loup d’une taille énorme, un loup extraordinaire, de l’espèce de ceux que le vulgaire appelle lcups-garous, sortit du bois et se jeta sur les dames qui conduisaient l’enfant et le tenaient cent pas en avant de son auguste père. L’une d’elles tomba, l’autre s’enfuit ; le petit Guillaume, demeuré seul, fut enlevé par le loup et emporté dans le bois. Cependant le loup-garou ne fit aucun mal à l’enfant; il alla d’abord le cacher au fond de la forêt où , lui ayant fait un lit de mousse , ii le nourrit quelques jours de gibier et de fruits qu’il allait lui chercher;ensuite, l’ayant mis sur son dos cl lui ayant fait traverser la mer, il le transporta dans la Calabre. Après s’y être reposés, le loup et l’enfant se rendirent dans la Pouille propre, et enfin ils s’arrêtèrent assez près de Rome , auprès de la cabane d’un paysan qui était marié, mais qui n’avait pas d’enfants. Le bon homme et sa femme, assis dans leur chaumière, s’entretenaient du désir qu’ils avaient d’en trouver un qu’ils pussent élever comme s’il, était à eux. Le loup, qui s’était approché sans qu’ils le vissent, les avait entendus prononcer leur souhait ; il fit du bruit à leur porte, les obligea de sortir et leur causa d’abord une trèsgrande peur. Mais loin de leur mal faire, le bon loup-garou déposa à leurs pieds le peiit Guillaume et s’enfuit honnêtement.

Le villageois et sa femme passèrent de la terreur et de la surprise à la satisfaction, en voyant que leurs souhaits pouvaient être accomplis ; ils regardèrent comme une espèce de miracle la rencontre de cet enfant ; ils le recueillirent , l’adoptèrent et l’élevèrent avec tout le soin dont ils pouvaient être, capables, jusqu’à ce qu’il eût atteint l’âge de douze ans.

Mais, avant que de dire ce qui lui arriva à cet âge, il' faut apprendre au lecteur ce que c’était que ce loup-garou si intelligent, si compatissant, si doux et si sage, et qui , s’il enlevait les petits enfants, était bien éloigné du désir brutal de les manger. C’était le prince d’Espagne , dont voici l’intéressante histoire dans les propres termes de l’auteur.

« Le roi d’Espagne avait un bel enfant , dont la mère était trépassée. Il fut par ses barons incité à se remarier, et lui fut donnée à femme une dame de grand renom, qui était fort subtile et cauteleuse. De leur mariage naquit uu autre fils, et voyant ladite dame que le fils de la première épouse succéderait à la couronne et non le sien, elle fut émue et irritée ; c’est pourquoi, une nuit qu’elle était couchée avec son mari, elle lui dit telle parole : — Sire, je considère que vous avez un fils de votre première femme, qui succédera à la couronne, si Dieu fait du

(1) Ces réflexions sont du marquis de Paulmy, qui a analysé le livre du preux Jason et de la belle Médée.

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vous son commandement; de manière que mon fils sera en grand danger de mendier sa vie ; ce qui vous tournerait, et à moi aussi, à grand déshonneur, scandale et ennui. Mais s’il vous plaisait me permettre d’y remédier, je ferais une chose dont vous ne seriez nullement courroucé ni marri , et n’er. aurait l’enfant ni mal ni douleur. Le roi , de courage efféminé , aveuglé de ses nouvelles amours, octroya sa requête, disant qu’elle fît ce qu’elle voudrai!, et qu’ainsi lui plairait. Or voyez comme telles faiblesses font oublier l’amour et charité que le père doit à son enfant. Pas ne dormit la dame ; et sitôt qu’ebe fut levée, elle prit le pauire enfant et l’emmena en une chambre secrète : là il fui par elle dépouillé et frotté d’un onguent qu’une magicienne avait fait, et que la reine avait chèrement acquis et gardé ; cet onguent était de telle force et vertu, que soudain la tendre et blanche chair de l’enfant fut changée en peau de bête; et, perdant la parole, il eut toute sa figure en forme de loup-garou. Toutefois le maléfice ne put endommager l’esprit, mais lui demeura signe d’entendement et de raison, avec les gestes et façons de vivre d’un loup-garou ; tournant alors contre la reine sa gueule béante , soudain il l’eût occise, si elle n’eût été secourue hâtivement. Il fut donc tellement poursuivi’, comme loup, qu’il se vit contraint à prendre les champs, et alla toujours courant, jusqu’à ce que finalement il arriva en Fouille , Calabre et Sicile... »

Retournons maintenant à notre jeune Guillaume. L’empereur de Rome s’étant un jour égaré à la chasse, le rencontra dans le bois ; il admira sa jolie figure, et l’esprit et la politesse naturelle avec laquelle il lui parla. Comme il était très-tard, le jeune homme proposa à l’empereur de so reposer dans la maison de son père d’adoption ; le monarque fut forcé d’y consentir. Le bon homme et sa femme furent troublés d’une pareille visite ; mais le jeune homme fit à merveille les honneurs de la cabane. L’empereur se prit donc à le raisonner, et lui trouva tant de bonne grâce, qu’il voulut l’emmener à sa cour. Il sut alors du villageois comme il avait trouvé Guillaume , qui , lorsqu’il lui fut amené par le loup, était vêtu d’écarlate semée de paillettes d’or fin, et semblait bien être fils de roi ou de grand prince.

L’empereur rentra à Rome, conduisant le noble enfant; et si bien savait se contenir ledit enfant à la cour, que , pour sa bonté , beauté et bonne grâce, il fut aimé de tous. Or avait l’empereur une fille unique nommée Mélior, la plus sage et la plus gracieuse qui fût pour ce temps-là dans le monde universel; elle était de pareil âge que l’enfant, et Guillaume par l’empereur lui fut donné pour page. On le vêtit de drap de soie et de velours, et alors il faisait beau le voir, car en toute la cour on ne pouvait trouver si beau damoisel ni si avenant. Sobre était à son manger et boire, et facilement fut appris à tous les exercices, il était doux, serviable,

libéral de ce qu’il avait, et toujours délibéré; principalement de tout son cœur servait-il sa jeune maîtresse Mélior, laquelle très-fort le prit en amitié. De même, il était fort chéri de l’empereur, qui voulait toujours l’avoir en sa compagnie. Telles étaient en ses jeunes ans les fortunes de Guillaume.

Mélior avait une cousine , fille du comte de Lombardie, nommée Alexandrine ; elle était bonne , sage et discrète. La princesse lui confia les sentiments de grande estime qu’elle avait pour Guillaume , et le désir qu’elle nourrissait de l’avoir pour époux. Quoiqu'elle sût que son père l’avait trouvé chez un villageois, elle croyait qu’il était de haut lignage, et se flattait que le secret de sa naissance se découvrirait quelque jour. La sage Alexandrine essaya par ses bons conseils de rappeler à la raison sa noble cousine. Elle ne trouva pas de meilleur moyen que de faire usage de la connaissance qu’elle avait des vertus des piaules et des simples. — Ah ! madame, ma bonne cousine, lui ditelle, je vous supplie, faites cesser votre pensée de déconfort, l’empereur n’y voudra pas entendre ; mais je vous dirai ce qui est à faire. Je connais une herbe de laquelle le jus est savoureux; si une fois en avez goûté, de votre folle idée vous serez saine et guérie. Mélior, pour la révérence qu’elle avait envers sa cousine, la pria de faire diligence pour trouver celte herbe.

Sur ces entrefaites, le duc des Saxons déclara la guerre à l’empereur de Rome , pilla la Lombardie etla Toscane, et vint jusqu’aux portes de la capitale du monde. Dès que l’empereur en eut nouvelle, il leva une puissante armée, composée de ses plus valeureux chevaliers. Le damoisel Guillaume, qui ne cherchait que les occasions de se signaler, pria l’empereur de l’armer chevalier. Le souverain, pour lui faire plus d’honneur, arma avec lui quatre-vingts damoisels de son âge, de sa taille , et tous fils do princes et hauts barons. Il en fit une petite troupe qui voulut combaître seule, et il en nomma chef Guillaume. L’empereur fit marcher son armée, et rencontra celle des Saxons, commandée par son duc. On se disposa à livrer bataille ; chaque chef exhorta ses officiers et soldais à se signaler. S’adressant à Guillaume, l’empereur le requit de se montrer valeureusement. — Ma vie, lui dit le nouveau chevalier, vous est abandonnée pour vous servir loyalement contre vos ennemis, sire empereur; de rien ne veux me vanter, mais demain verra-t-on qui bon cœur aura.

Effectivement, Guillaume fit les plus belles prouesses. A la tête de sa petite troupe, il renversait les escadrons et mettait en déroute toute l’armée ennemie. Au fort de la mêlée, voulant rallier ses compagnons , il cria: Païenne ! Païenne 1 se souvenant de ce surnom qu'il avait eu dans son enfance; il porta ainsi le désordre dans l’armée saxonne. Mais le duc l’ayant atteint lui crie : — «Vassal, à celle heure payeras-tu les dommages que lu m’as faits, d’avoir mis mes plus braves chevaliers à mort? Rends-loi à moi,

car échapper ne me pourrois : demain matin je te ferai pendre et étrangler par ton col. — Certes, dit Guillaume, encore suis-je ici ; prenez-moi si vous pouvez, et n’ayez de moi merci si vous ne voulez. Je sais que si une fois je suis en vos mains, à mauvais port suis-je arrivé; mais j’ai confiance que tant que je tiendrai ma bonne épée, vous ne me prendrez, ni ne me ferez pendre.» ils se battirent avec tout le courage et tout 1 acharnement possible. Mais Guillaume fut le plus fort ou le plus heureux. Car il renversa le duc de son cheval, lui mit son écu en deux pièces ; et lui ayant enlevé son épée, le contraignit de se rendre son prisonnier. — Ah 1 donc, lui dit-il, seigneur duc, maintenant vous êtes mon prisonnier, et je puis faire de vous tout ainsi que de moi vous vouliez faire ; toutefois, si vous voulez vous rendre, je vous ferai meilleure composition ; car ne Veux ni vous faire mourir ni vous faire pendre.

11 conduisit le duc à la lente de l’empereur. L’armée saxonne, ayant perdu son chef, se débanda ; l’empereur reprit toutes les villes dont elle s’était emparée. Le duc, affiigé de ces mauvais succès , en mourut de chagrin, et l’empereur s’en retourna triomphant dans Home. Méüor fil bon accueil au jeune chevalier, et entendit avec plaisir louer ses prouesses. Sa joie ne fut pas longue. L’empereur de Grèce, oncle de Guillaum.e, mais qui ne le connaissait pas, envoya à l’empereur romain une ambassade chaigée de lui demander sa fille Méüor en mariage pour son fils. Trente barons de Grèce, portant chacun un rameau d’olivier, en signe de paix, étaient montés sur chevaux richement parés de fine orfèvrerie, et si bien harnachés, que bon les faisait voir. Ils descendirent de leurs chevaux, et montèrent les «iegiés du palais de l’empereur, étant, à la mode de leur pays, garnis de chaînes d’or à leurs cous, d’anneaux d’or à leurs doigts, et leurs petits chapeaux enrichis de perles et de fines pierreries; chacun portait sur soi le vaillant d’une comté ou baronnie. Le chef de l’ambassade dit à l’empereur: — Sire, nous sommes ici envoyés par l’empereur de toute la Grèce, qui est si riche et si puissant que ses richesses ne sauraient se nombrer. 11 a un seul et unique fils , son héritier, le plus beau et le plus gentil prince qui soit au monde; il a ouï parler de la bonté , beauté, sagesse et prudence de la princesse votre fille; par quoi il désirerait le mariage de ces deux enfants , et vous en requiert instamment. Sache/, sire empereur, que plus aura votre fille d’or que vous n’avez d’argent, et plus aura de villes que vous n’avez de maisons ; et au monde il n’y aura plus riche , noble et puissante dame que l’impératrice de Constantinople. Sur ce , prenez conseil et nous rendez réponse.

L’empereur de Rome, ayant pris conseil de ses barons, accorda sa fille au fils de l’empereur de Constantinople , et on donna sie belles fêtes aux ambassadeurs. Mais GuiU.u'me était Lien triste de se voir enle-

ver sa dame, qui de son côté n’avait pas reçu l’herbe qui devait la guérir de son affection. Les ambassadeurs cependant s’en retournèrent e! reportèrent à leur maître la réponse satisfaisante qu’ils avaient reçue. L’empereur grec voulut se rendre lui-même à Rome avec son fils et une suite nombreuse et brillante. Ils y furent reçus magnifiquement, au grand chagrin de Mélior et de Guillaume, qui voyaient bien que leur mariage n’était plus guère possible. Alexandri ie, les voyant ainsi chagrins et tristes, et n’ayant pu les secourir autrement, le jour du rsariage étant proche , après avoir bien songe aux moyens qu’elle pouvait employer pour sauver Mélior et Guillaume de leur détresse, imagina de les coudre l’un et l’autre dans deux peaux d’ours blancs, espérant qu’ainsi ils pourraient sortir de Rome sans être connus. Ce projet fut exécuté la veille du jour fixé pour la cérémonie des noces. Guillaume et Mélior, pendant la nuit, quittèrent le palais et la ville , sans être aperçus de personne, que d’un seul domestique grec, qui les vit traverser le jardin par où ils sorti* rent. Ils cheminèrent longtemps, et s’enfoncèrent dans la forêt où avait été élevé Guillaume. Ils y endurèrent une horrible faim, qui sans doute eût terminé leur vie, sans le secours du généreux loup qui avait été déjà si utile au prince de Sicile. Ce bon animal faisait toujours sa résidence dans cette forêt, et de temps en temps se promenait dans les environs de Rome ; il avait entendu parler des prouesses de son protégé Guillaume. Caché dans un buisson, il voit arriver les deux ours blancs, s’approche d'eux, les entend parler, et à leurs discours reconnaît Guillaume et sans doute sa fiancée. Il conçoit le danger où ils sont s’il les abandonne. Résolu de les secourir, le bon loup court sur les grands chemins , effraye, sans leur faire de mal, les passagers qui pouvaient avoir des vivres, enlève leurs denrées, les porte à nos deux amants, puis se retire, comme s’il craignait de recevoir des preuves de leur reconnaissance.

Guillaume reconnut bien le généreux animal qui lui avait rendu autrefois de si grands services : il rassura Mélior ; et ayant trouvé une caverne qui leur parut une favorable retraite, ils y vécurent quelques jours, moyennant les secours du bon loup.

« Cependant, dit nolreauleur.toutétait prêt à Rome, où se devaient faire les épousailles. L’empereur de Rome portait une robe qui ne pouvait être usée ni gâtée, car était d or massif. L’empereur de Grèce avait tant de richesses sur son vêtement, qu’il valait plus qu’une cité. » Cet étalage fut perdu ; on s’aperçut de l’évasion de Mélior, et on se douta qu’elle s’était enfuie avec Guillaume, qu’on ne découvrit plus. Enfin , le serviteur qui avait vu les deux ours traverser de nuit les jardins du palais, ayant fait son rapport, ou présuma que c’était là le déguisement qu’ils avaient pris; on ne doula pas qu’Alexandri/.ie ne fût dans la confidence. On l’interrogea beaucoup, et toujours inutilement;

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enfin on donna des ordres dans tout l’empire, pour que tous les ours blancs fussent arrêtés et conduits à Rome. L’empereurde Grèce, voyant bien qu’il n’y avait plus moyen de penser à ce mariage pour son fils, s’en retourna avec lui à Constantinople.

Le bon loup-garou, qui allait toujours écoula it aux portes, pour savoir des nouvelles de ce qui pouvait intéresser ses protégés, apprit la proscription des ours blancs ; il comprit les risques où se trouvaient exposés les deux fugitifs. 11 les en avertit autant qu’il put; c’est-à-dire qu’il leur fit entendre par signes qu’il fallait s’éloigner de la forêt Irop'voisinedeRome.Ils marchèrent tous trois plusieurs nuits, se cachant de jour, et arrivèrent près de Bénévent, ville encore de la dépendance de l’empire romain, mais située à l’extrémité de celte domination en Italie. A la pointe du jour ils voulurent se retirer dans une carrière , et furent malheureusement aperçus par quelques ouvriers, qui allèrent avertir le gouverneur de la ville qu’il y avait là deux ours blancs. Zélé pour l’exécuiion des ordres qu’il avait reçus de Rome, le gouverneur aussitôt se rendit à l’entrée de la caverne pour saisir les deux ours, les enchaîner et les envoj er à son maître. Le loupgarou, toujours aux aguets , vit venir cette troupe de loin, et en avertit le chevalier et la princesse. Leur perte paraissait inévitable, car ils ne pouvaient sortir de leur retraite sans être vus de la troupe qui accourait pour les prendre. Mélior se désolait ; Guilaume, ayant saisi un marteau qu’il avait trouvé par hasard dans la carrière, se préparait à vendre chèrement sa vie et la liberté de la princesse, lorsque le prince loupgarou s’avisa d’une ruse qui les lira d’affaire*

Le fils du gouverneur de Bénévent, enfant de. neuf à dix ans, courait devant son père, qui marchait à la prise des ours comme à une conquête aisée. Tout à coup le loupgarou s’élance de la caverne, se saisit de l’enfant , le prend par le milieu du corps ; puis, d’une vitesse et d’une agilité surprenante, il s’enfuit rapidement et détourne l’attention du gouverneur et de toute sa troupe, en emportant sa proie du côté opposé à celui par lequel il avait fait signe aux deux amants de s’enfuir. Tous les Bénévenlins suivent l’animal qui enlevait le fils de leur commandant; on s’écarte de l’entrée de la carrière aux ours blancs ; on leur donne le temps de s’évader, de sortir des terres de l’empire et d’entrer dans la Bouille, rendant grâces au ciel de les avoir délivrés d’un si grand péril. Quand le loup-garou eut assez fait courir le gouverneur et sa troupe, il laissa Tentant au milieu du chemin. Tous s’empressèrent à le ramasser et oublièrent l’animal, qui, à travers les bois et les montagnes, trouva moyen de gagner aussi la Bouille, où il savait que ses amis s’étaient retirés, et il les rejoignit.

Il était nécessaire qu’ils changeassent de déguisement pour éviter de nouveaux malheurs : le loup lui-même leur donna ce conseil par signes. Ayant eventré un cerf et une

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biche, et en ayant enlevé la peau, il leur fit entendre qu’il valait mieux qu’ils adoptassent ce nouveau déguisement que celui sous lequel ils étaient venus de Rome jusque-là. lis en convinrent, et suivirent son avis, en le remerciant : « — Ah! ah 1 franche, et noble bête, lui disaient-ils, vous n’êtes pas engendré de loup-garou ; certes on peut voir à vos manières que vous avez sens et raison. Bien entendait le loup-garou ce que lui disaient Guillaume et Mélior, et leur baisait les mains, plorant de lamentable façon. »

Cependant le bon loup, voulant absolument sauver ses amis, leur fit traverser encore la Calabre. 11$ arrivèrent au bord de la mer, et y trouvèrent un bateau dont les mariniers étaient allés coucher à terre, ayant laissé seulement dans leur bâtiment les rames et quelques vivres. Les trois prétendus animaux, à savoir un loup, un cerf et une biche, y entrèrent; Guillaume et le loup-garou se saisirent des rames; et, dans le cours d’une nuit, ils manœuvrèrent si bien, qu’ils abordèrent en Sicile, se cachèrent plusieurs jours dans les forêts, et enfin voyagèrent si heureusement, qu’ils arrivèrent près de la capitale. Le loup, ayant été aux informations, suivant son usage, apprit que le roi Ebron, père de Guillame, était mort et n’avait laissé qu’une fille nommée Florence ; que la reine Félice était régente pendant la minorité de celle princesse; mais que la mère et la fille ayant de concert refusé le fils du roi d’Espagne, frère du loup-garou, pour gendreetj our époux, parce qu’il était maussade et désagréable, le père de celui-ci avait porté la guerre dans le royaume de Sicile, et assiégeait la reine dans Païenne. Déjà la ville était pressée ; Félice, fort embarrassée de se défendre contre les Espagnols, haranguait elle-même scs troupes ; « et, dit noire auteur, il faisait bon entendre sa douce éloquence, et voir celle reine, qui avait le corps gent et allègre, qui était bel'.e, haute et droite , et qui , sur les tours de la ville, exhortait les chevaliers à la défendre. » Les trois animaux avaient trouvé moyen d’entrer dans le parc du château de la reine : le loup s’y cachait soigneusement, de peur d’effrayer; mais le cerf et la biche, comme animaux domestiques, se promenaient dans les allées et se reposaient sur le gazon.

Ua jour qu’ils étaient couchés ainsi au pied d’une charmille, Guillaume et Mélior raisonnaient ensemble de leurs aventures, et ne se croyant entendus de personne, s’expliquaient assez clairement pour faire connaître qui ils étaient. La reine, les ayant très-bien entendus et compris, fut enchantée d’apprendre que le chevalier Guillaume était si près d’elle. Elle se mit à leur parler. — «Certes, beaux amis, leur dit-elle ,' bien vous ai entendus, et bien connois maintenant toute voire affaire; ne me fuyez pas, mais je veux tenir votre compagnie, et devez en être grandement réjouis. » Les deux fugitifs furent fort étonnés d’avoir été entendus, et voulaient fuir; la reine leur dit encore : — « Vous n’aurez aucun mal de

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moi, car vous devez savoir que je suis biche comme vous; d’autres bêtes sont piétés à me chasser hors de mon pâturage, et j’ai besoin de votre secours pour résister à leurs grands efforts. » Alors elle leur apprit qu’elle était la reine de Sicile, et le sujet de la guerre que lui faisaient les Espagnols. Guillaume promit de la servir. Ayant quitté leurs peaux d’animaux, ils suivirent la reine dans son palais, où Félice fit faire des armes au chevalier. Celui-ci exigea que son écu fût à fond d’or, et qu’on y peignît un loup d’une physionomie fière et martiale, tel enfin que le prince loup-garou, auquel il avait de si grandes obligations, et il se fit appeler le Chevalier du loup.

La reine n’eut garde de se refuser à ce qu’il désirait; il fut question de lui procurer un cheval de bataille ; Guillaume entendit parler d'un destrier, que le roi Ebron avait monté autrefois, et dont il faisait grand cas, mais qui, depuis la mort du monarque, n’avait voulu se laisser dompter par personne. Il demanda qu’on le lui amenât. « Le brillant coursier dont le nom était Brunissant, ne l’eut pas plutôt vu, qu’il commença à sauter, hennir, faire pennades en grand signe de joie, dont les assistants furent tout émerveillés, et il courut vers Guillaume, tout préparé à être monté. » Le nouveau défenseur des Siciliens sauta légèrement dessus; s’étant mis à la tête de ses sujets, qui ne le , connaissaient pas, il marcha contre ses en- ! nemis. « Lors eussiez vu le cheval ronfler et faire trogne furieuse, car ses narines commencèrent à émouvoir; il branla la tête, et les yeux avoit plus enflammés que torches ardentes. Le bon chevalier incontinent donna des éperons, et le cheval de bondir et feu des pierres faire issir, que c’étoit merveille. »

Guillaume exhortait ses troupes, et leur promettait la victoire. — Ce serait grande honte, disait-il aux chevaliers, de nous laisser gourmander par ces Espagnols 1 Hé quoi donc 1 comtes, barons et chevaliers en si grand nombre, n’osez-vous sortir pour empêcher votre terre d’être gâtée? L’armée sicilienne, ainsi encouragée, repoussa les Espagnols jusqu’à leur camp. Guillaume fit dans celte première action les plus grandes prouesses , et rentra triomphant dans la ville. Le bon loup-garou se présenta à lui, le caressant et semblant lui faire compliment. Guillaume l’embrassa en présence de toute la cour de Sicile, qui en fut très-étonuée. Mais il leur apprit qu’il avait les plus grandes obligations à cet animal, recommanda qu’il fût bien traité dans le palais, que nul n’osât lui faire le moindre mal; et ses intentions à cet égard furent bien remplies.

Dans une seconde affaire, Guillaume fit prisonnier le fils du roi d’Espagne; le monarque même, ayant voulu délivrer ce cher fils , s’avança vers le chevalier. Mais celui-ci s’étant retourné vers lui avec fureur, lui fil tant peur, qu’il voulut s’enfuir. Guillaume, prenant le cheval du roi par le frein : — « Sire roi, lui dit-il, trop lâchement fuyez ;

il convient de vous rendre ou de finir ici votre vie; il faut payer le dommaige que vous avez fait dans ce pays. Vous étiez fier et orgueilleux; à présent vous devez être simple et doux, car à cette fois le loup a pris le chien. » Le roi d’Espagne et son fils étant ainsi prisonniers , leur armée fui bientôt entièrement défaite; Guillaume pénétra jusque dans leurs tentes, et y trouva la reine d’Espagne, qui fut forcée d’aller joindre son époux et son fils à Palerme. Quoique ces illustres prisonniers y fussent bien traités, « ils étoient, dit l’auteur, tristes, pensifs, blêmes et douloureux, tandis que Guillaume avoit une face resplendissante de joyeuse beauté, et ressembloit au feu roi Ebron, tellement que tous les Siciliens l’admiroient. »

Dès le lendemain il fui question de traiter de la paix enlre la Sicile et l’Espagne. La reine fit assembler ses barons, et l’on juge bien que Guillaume assista à cette assemblée, au milieu de laquelle on fit venir le roi, la reine et le prince d’Espagne. Mais à peine eut-on ouvert la bouche pour parler d’affaires, que l’on vil entrer dans la salle le loup-garou. Après avoir salué respectueusement la reine de Sicile et le roi d’Espagne son père, il se jeta tout en fureur sur la reine d’Espagne sa belle-mère, et paraissait vouloir l’étrangler et la dévorer. On ne pouvait réussir à l’arracher de ses pattes; Guillaume seul en vint à bout. Il prit le loup entre ses bras, et l’embrassant tendrement, lui dit : — « Mon très-chier ami, cessez votre ire, et en moi veuillez vous fier comme en votre frère : faites-moi connaître en quoi cette dame vous a nui; et si die ne veut vous guérir, soyez sûr qu’elle sera arse et brûlée en feu vif et charbons flambants, et ses cendres jetées au vent; non-seulement elle, mais le roi, le prince et tous leurs gendarmes qui sont prisonniers céans. » La reine d’Espagne avait reconnu le loup pour être le fils de son mari. Effrayée par les menaces du chevalier Guillaume, elle avoua son crime, et promit de rendre au jeune prince, qui se nommait Alphonse, la figure humaine. '

On s’assura de sa bonne foi, et on veilla sur l’exécution de ses promesses. Elle connaissait les moyens d’opérer le désenchantement : elle fit faire un bain d’herbes dont elle connaissait la vertu. Le prince, y ayant éié plongé, quitta sa peau de loup, et parut sous la forme qu’il avait quinze ans auparavant. La reine lui attacha au cou un anneau d’or enfilé avec de la soie vermeille. « La pierre qui éloit dans l’anneau éloit de telle vertu, que quiconque l’avoit en son doigt ou au col, ne pouvoit plus être ensorcelé ni de nul grevé. Alphonse ayant donc repris sa forme naturelle , bientôt furent perdus et annihilés tous ses labeurs, et toutes ses mélancolies mises en oubli et converties en gloire et liesse, jointes avec vigueur et bonne grâce. »

Il apprit alors à la reine de Sicile que Guillaume était son fils, cl l’informa des

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