‹ Dictionnaire des sciences philosophiques (volume 2)Chapitre 107 sur 439 · ÉLIS · texte numérisé non relu

ÉLIS

l'Egypte et de l 'Ethiopie, in-f°, 1853-57 (en allemand) ; enfin les récents mémoires de M. Mariette sur le culte du dieu Apis.

ÉLÉATIQUE (École). On désigne sous ce nom l'école de philosophie qui fut fondée à Élée, dans la grande Grèce, par Xénophane de Colophon, et dont les principaux représentants furent Parménide et Zenon, tous les deux d'Élée, et Mélissus de Samos.

Diogène Laërce (liv. VIII, ch. lv et lvi) et Simplicius [in Aristotelis Phys., p. 7, A) rangent Leucippe et Empédocle parmi les disciples de Parménide; ce qui a conduit plusieurs historiens de la philosophie à distinguer deux écoles d'Élée, l'une de métaphysiciens et l'autre de physiciens. Mais à part la prodigieuse différence qui sépare la doctrine d'Empédocle et celle de Leucippe d'avec le système de Xénophane et de Parménide, rien n'est moins prouvé que les relations de ces deux derniers philosophes avec les deux premiers. Tout ce qu'il est permis d'affirmer, c'est que tous quatre furent à peu près contemporains, et que les écrits de Parménide contribuèrent probablement à susciter les modifications qui furent apportées par Leucippe aux idées ioniennes, et par Empédocle à celles de Pythagore. Nous réserverons donc le titre d'éléates à Xénophane, Parménide, Zenon d'Élée et Mélissus; et nous allons exposer ici sommairement les principaux traits du système qui leur est commun à tous.

Il y a deux sortes de connaissances : les unes qui nous viennent par l'intermédiaire des sens, les autres que nous devons à la raison seule. La science qui se compose des premières n'est qu'une illusion; elle ne contient rien devrai, de fixe, de durable, de certain; elle n'est qu'une chimère et une apparence. La seule science véritable est celle qui ne doit rien aux sens, mais tout à la raison. Il faut laisser au vulgaire, aux hommes légers, aux enfants, la croyance à la réalité des apparences sensibles; mais le sage, le philosophe, celui qui veut atteindre le fond des choses ne doit en appeler qu'à la raison.

Ce point de départ une fois établi, voici ce que l'on peut admettre sur la physique et la cosmologie. Il y a deux principes dans la nature : d'un côté le feu ou la lumière, de l'autre la nuit ou la matière épaisse et lourde. Ces deux principes sont distincts, mais non séparés; ils agissent de concert avec une inégalité variable, et leur rôle dans le monde est perpétuel et universel : la lumière produit le chaud, le léger, le rare ; et la nuit, le froid, le lourd et l'épais. Le monde est divisé en trois parties, et c'est au milieu de ces trois parties que la nécessité règne en souveraine : la limite du monde aboutit à un cercle de lumière qui en est comme la ceinture. La voie lactée est un cercle, et c'est d'elle que sont sortis le soleil et la lune. Les astres ne sont que du feu condensé, et la terre est le corps le plus dense et le plus lourd. Elle est ronde et se trouve placée par son propre poids au centre du monde. Les hommes sont nés de la terre échauffée par les rayons solaires ; et dans l'homme la pensée est un produit de l'organisation. Ainsi ont commencé les choses que nos sens nous démontrent, et qui périront un jour.

Mais, dans tout cela, il n'y a rien qui se rapporte à la science véritable. Ce que la raison, qui est la source exclusive de toute certitude, conçoit et reconnaît comme absolument vrai, c'est l'être, mais l'être en soi, c'est-à-dire dégagé de toute circonstance, modification, ou accident particulier, passager, périssable. Ainsi tout ce qui a commencé d'être, tout ce qui est susceptible de changement ou de modification, de naissance

ou de destruction, tout cela n'a pas une existence véritable; tout cela n'est pas l'être, tout cela n'en a que les apparences ; tout cela, par conséquent, est formellement exclu par les éléates du domaine de la science proprement dite. En effet, suivant eux, tout ce qui n'est pas l'être n'est rien; en dehors de l'être il n'y a que le néant; et le néant n'étant que la négation de toutes choses, on n'en peut rien dire, ni le nier ni l'affirmer.

Il n'y a donc que l'être qui existe et qui soit vrai et certain. Par cela même l'être est un; car comment concevoir quelque chose qui ne soit ni Têtre ni le néant? Et l'être doit être éternel et immobile; car tout mouvement est un changement; or, changer, c'est perdre quelque chose que l'on n'avait pas. De même encore, si l'être n'avait pas toujours existé, qui aurait pu lui donner naissance, puisqu'il existe seul? Il existe donc par lui-même; il n'a donc ni passé, ni avenir, ni parties, ni limites, ni division, ni succession; il est donc d'une unité absolue, et tout le reste n'est qu'illusion; apparence chimérique. A cette théorie les éleates, et en particulier Zenon, joignaient les objections que leur suggérait contre la réalité sensible l'empirisme de l'école d'Ionie. Ce système, on le voit, n'est autre chose que l'idéalisme sous sa forme la plus exclusive et la plus absolue. Son premier tort, est de nier la réalité sensible en s'appuyant sur la prétention arbitraire et illégitime qui refuse toute certitude aux données des sens. Son second tort est de confondre les généralisations abstraites que fait la raison sur les données de l'expérience avec les principes que la raison applique dans toutes ses opérations, mais qu'elle ne doit qu'à elle-même et qu'on nomme les idées nécessaires. Cette notion de l'être en soi, qu'est-ce, en effet, sinon une pure abstraction, idée générale sans' doute, mais qui ne représente pas une réalité vraie et adéquate? Cette notion vague et générale de l'être, nous la recueillons, nous la formons, en faisant abstraction, dans l'idée que nous avons, soit des êtres particuliers, soit même de l'Être suprême et nécessaire, de toutes leurs qualités, de tous leurs attributs; mais, une fois cette abstraction faite, qu'est-ce qui reste, sinon une idée vague, générale et qui ne représente rien de réel? Ainsi l'éléatisme, qui voulait, comme toute philosophie, expliquer la réalité, se servait pour cela de l'abstraction seule ! L'éléatisme devait donc aboutir à la mutilation et non à la science du réel, du vrai, c'est-à-dire des existences véritables et certaines. Il confondait l'abstrait et le concret.

Mais si l'éléatisme est faux comme système, le travail des éléates ne fut pas stérile. Les premiers ils dégagèrent la notion de l'unité, qui est indiquée dans celle de tout être, et qui n'est autre que le principe de substance par lequel nous rattachons toutes qualités à un sujet; 2" en démontrant que rien ne vient de rien, ils conduisirent la réflexion à cette autre formule plus claire et plus positive du même principe, que tout effet, tout phénomène, tout ce qui commence d'exister, a une cause ; 3° enfin ils insistèrent les premiers, quoique d'une manière trèsincomplète, sur l'idée d'un être nécessaire, et démontrèrent à l'empirisme l'impossibilité de tout expliquer par l'expérience seule. Voy., pour la bibliographie et les détails de doctrine et de biographie, les articles Parménide, Mélissus,

XÉNOPHANE et ZENON. FR. R.

ÉLIS et ÉRÉTRIE (Ëcole d'). Il n'y a pas eu véritablement deux écoles distinctes, l'une d'Élis, l'autre d'Érétrie; mais une seule et même école,

ÉMAN

ÊMAN

établie successivement dans le Péloponnèse et dans l'Eubée, a changé de théâtre et de nom, sans changer d'esprit.

Après la mort de Socrate, un de ses plus fidèles disciples, Phédon d'Ëlis, fonda dans sa ville natale une école de philosophie dont le nom est resté obscur et dont le rôle n'est pas bien connu. A Phédon succéda PMstanus. à Plistanus Ménédème. Voilà toute l'histoire de l'école d'Ëlis.

Ménédème d'Érétrie, qui florissait dans la seconde moitié du ivc siècle avant notre ère, fit de sa patrie le siège de l'école dont il était le chef. Ainsi naquit non une nouvelle école, mais un nom nouveau. Ménédème, en effet, n'a pas innové en philosophie, et sa doctrine n'est que celle de ses devanciers. Voici cette doctrine :

Il n'y a qu'un seul bien appelé de différents noms : prudence, courage, justice, et ce bien réside dans l'intelligence, dans cette pénétration de l'esprit qui discerne le vrai du faux (Cic, Acad., lib. II, c. lxii). Assurément, Ménédème n'avait pas inventé cette doctrine (c'était celle des mégariques, à partir d'Euclide); seulement il l'exposait, dit Cicéron, avec plus de grandeur et d'éclat (uherius et ornatius).

En dialectique, Ménédème rejetait toutes les propositions négatives, toutes les propositions composées, et n'admettait que les propositions simples et identiques. Son principe, c'était que nulle chose ne peut être affirmée d'aucune autre. Principe et conséquences, tout se trouve déjà dans Stilpon.

De tels emprunts s'expliquent. Le fondateur de l'école d'Élis, réfugié à Mégare avec les autres socratiques, y avait suivi les leçons d'Euclide. Un enseignement qui a influé sur Platon luimême pouvait subjuguer à jamais toute autre intelligence. Ménédème, qui a entendu Platon et Xénocrate, n'a pour eux que mépris. Stilpon, son autre maître, est l'objet de son enthousiasme. « C'est un homme libre, » dit-il, et pour lui cela renferme tout.

Ce même esprit philosophique, cette même puissance d'invention, caractérisent jusqu'au bout les écoles d'Élis et d'Érétrie. Comme Phédon avait répété Euclide, et Ménédème Phédon, les derniers érétriaques répètent Ménédème, représentants ignorés d'une école obscure, qui ne valent que par le nombre, et dont les noms ne sont plus cités.

Aux yeux du philosophe, les écoles d'Élis et d'Érétrie se confondent avec l'école de Mégare, dont elles ne sont qu'un appendice sans valeur.

Consultez : D. Henné, VEcole de Mégare, Paris, 1843, in-8; — C. Mallet. Histoire deVècole du Mégare et des écoles d'Élis et d'Érétrie, Paris, 1845, in-8. Pour les détails de bibliographie, de biographie et de doctrine, voy. les articles Mégarique (école), Phédon, Ménédème.

ELSWICH (Jean Hermann d'), théologien lulhérien, né en 1084 à Rensbourg dans le Holstein, mort en 1721 . Quoique sa vie ait été courte, il a laissé un grand nombre d'ouvrages qui ne nous intéressent pas. On mentionne ici son nom parce qu'il a publié en 1720 à Wittemberg une édition du livre très-connu de Launoy : de Varia Arixlutclis in Acadcmia parisiensi fortuna , déjà trois luis réédité] il y a ajouté un supplément très-intéressant bous ce titre : de l'aria Aristotelii in pratettantiwtl) echolis fortuna. C'est un document historique indispensable à l'histoire du péripatéf isme au teiups de la réformi

ÉMANATION (île ex et de via nu rc, C0Ul

dehors). Selon quelques systèmes philosophiques <t religieux de l'Orient, tous les èlres dont l'univers sa compose, esprits ou corps, ne sont

qu'une extension, un écoulement et, par conséquent, autant de parcelles de la substance

divine; ils sont sortis ri. Bortent éternelle] du sein de Dieu, suis le diminuer m l'épu comme les étincelles sortent de la flamme ou comme la lumière se sépare du soleil. Telle est, sous sa forme la plus simple et la plus gén< ce qu'on est convenu d'appeler la doctrine de l'émanation. La comparaison même que nous venons d'employer n'est pas choisie au hasard; elle fait jusqu'à un certain point partie de la doctrine qu'elle sert à éclaircir; car, partout où elle a pu se faire jour, l'idée de l'émanation se trouve associée aux idées du feu et de la lumière, et nous croyons que cette association étrange n'a pas été prise tout d'abord pour une image, mais qu'elle a eu pour but de représenter la substance des choses comme une sorte de fluide universel, qui, s'échappant avec ordre et mesure d'une source inépuisable; qui, plus ou moins pur, selon qu'il est plus près ou plus loin de cette source, suffit à la génération de tous les êtres. En effet, quand voyons-nous paraître pour la première fois, d'une manière un peu précise, le principe général de l'émanation? C'est immédiatement à la suite du sabéisme ou du culte des astres, dans la Chaldée et dans la Perse régénérées par la religion de Zoroastre. Au culte des astres, qui n'est, à proprement parler, que le culte du feu ou de la lumière, Zoroastre substitua la croyance supérieure en un principe invisible et infini, d'où sortent également et de toute éternité deux autres principes, dont l'un, le seul qui mérite l'adoration des hommes, est représenté par la lumière, et l'autre par les ténèbres. Ces deux principes engendrent à leur tour divers ordres de puissances animées de leur esprit et formées à leur image, et enfin tous les êtres dont se compose l'univers. Mais ce n'est là que la première forme, l'expression la plus grossière de la doctrine de l'émanation. Bientôt les personnifications mythologiques disparaissent ou du moins s'affaiblissent pour faire place aux abstractions métaphysiques. La puissance des ténèbres, ou Ahrimane, n'est plus que la matière ou le dernier degré de l'existence, quelquefois la négation même de l'être; Ormuzd. ou le génie de la lumière, c'est le principe d'où découlent tous les esprits et ce qui est propre à l'esprit, l'intelligence, la vie et la force. Enfin, l'esprit et la matière, le principe de l'inertie ei le principe de la vie, l'être et le non-être, sorten-. également d'une substance unique, qui, ne pouvant pas être définie, puisqu'elle ne possède en propre aucun attribut déterminé, est ordinairement appelée le Père inconnu, ou V Ineffable. ou le Mystère des mystères. C'est avec ce caractère, moitié métaphysique et moitié poétique, moitié spirituel et moitié matériel, que nous rencontrons la doctrine de l'émanation chez les adeptes de la Kabbale et chez la plupart des sectes du Gnosticisme (voy. ces deux mots). Il faut remarquer que plusieurs gnostiques, entre autres Manès, avaient été élevés dans la religion de Zoroastre, et que les Juifs, depuis la fameuse captivité de soixante-dix ans. ont eu des relations très-suivies avec la Babylonie et la Perse. On retrouve encore la même doctrine, avec un caractère à peu près semblable, quoique plus grossier, dans une partic de la mythologie des Égyptiens, probablement nus l'influence de la domination persane.

\ un est le père inconnu de tOUfl les êtres.

Immédia U'inenl au dessous de lui sont deux principes de nature opposée, mais également éternels, et qu'aucun être fiai ne saurait représenter : Kneph, qui représente l'intelligence ou

EMPE

EMPE

l'esprit, et Athor, qui représente la matière, les ténèbres non révélées. De la bouche du premier, c'est-à-dire du sein de l'intelligence, sort le monde, et entre le monde et l'intelligence, vient se placer i'àme du monde, le génie du feu, Phthas, qui a pour symbole et pour agent immédiat le soleil. Enfin, c'est dans l'école d'Alexandrie que la théorie de l'émanation, s'associant aux résultats les plus élevés de la philosophie grecque, est arrivée à toute la perfection dont elle est susceptible. Là ce n'est pas un système de métaphysique qu'il faut deviner, qu'il faut chercher à surprendre dans une théogonie et sous des symboles religieux; mais c'est la religion elle-même, c'est le paganisme tout entier qui est transformé en un vaste système de métaphysique. Quant à la matière, qui, sous un nom ou sous un autre, joue encore un si grand rôle dans les systèmes précédents, elle est à peu près supprimée, à moins qu'on ne la considère comme le degré le plus intime d'une existence toute spirituelle. Aux yeux de Plotin et de ses disciples, tous les êtres ne sont qu'une extension ou un développement du même être; ils sortent par différents degrés, en formant une chaîne non interrompue de natures subordonnées les unes aux autres, du sein de l'Unité suprême, de l'Un immobile, incompréhensible et ineffable. Immédiatement au-dessous de l'Un, on rencontre l'intelligence qui découle de l'Un, ainsi que la lumière, selon l'expression de Plotin, découle du soleil. Après l'intelligence et après les idées? qui ont ici, sous le nom d'hypostases, une réalite toute substantielle, vient l'âme du monde, qui, à son tour, est le principe générateur de tous les êtres multiples et contingents. Mais cette âme du monde et le monde lui-même ne constituent pas deux existences substantiellement distinctes ; ils ne sont l'un et l'autre qu'une extension de l'intelligence ou de la nature intelligible qui sort éternellement de l'Un ou du premier. En un mot, c'est l'intelligence qui remplace dans ce système la lumière du sabéisme et qui devient la substance universelle des choses. (Voy. Alexandrie, Plotin et Proclus.)

11 est facile de voir que la théorie de l'émanation, même quand elle a atteint le plus haut degré d'abstraction métaphysique, n'est qu'une des formes du panthéisme; car en supprimant l'idée de cause et de force dans le principe suprême des choses, elle efface toute distinction entre les êtres, et nous les fait concevoir tous, non comme la production, mais comme l'extension nécessaire d'un seul. Il serait faux de dire que tout système panthéiste implique nécessairement le principe de l'émanation, et il nous suffira de citer par exemple l'école d'Élée et la doctrine de Spinoza. Quant à la valeur philosophique du principe de l'émanation, elle ne peut être appréciée qu'avec celle des différents systèmes dont ce principe est le fondement commun et auxquels nous avons renvoyé le lecteur dans le cours de cet article.

EMPÉDOCLE d'Agrigente florissait dans la lxxxivc olympiade, vers l'an 444 avant notre ère. 11 a dû naître au commencement du ve siècle, au moment où Gélon s'emparaît de Syracuse, où Hiéron montait sur le trône d'Agrigente, au plus beau temps de sa ville natale et de la Sicile.

Empédocle ne manquait pas même des dons de la naissance et de la fortune. Méton, son père, était, à Agrigente, le chef du parti populaire. Empédocle, son aïeul, avec lequel on l'a souvent confondu, avait remporté aux jeux Olympiques le prix de la course des chars. Né dans l'opulence, formé aux leçons de Parménide, surtout aux leçons des pythagoriciens, qui de

la grande Grèce avaient reflué dans la Sicile* homme de génie du reste, Empédocle était réservé à de grandes destinées. D'ailleurs, comme son père, il s'était montré l'adversaire des tyrans, il avait sauvé la république menacée par une conspiration, et il faisait servir ses immenses richesses à soulager toutes les infortunes. Ses concitoyens lui offrirent la puissance suprême, il la refusa. Prêtre et poëte comme Orphée, médecin comme Hippocrate, physicien comme Démocrite, pour ses contemporains il fut plus qu'un roi, il fut un dieu; Platon et Aristote l'admirèrent; Lucrèce l'a chanté; la postérité peut lui donner une place parmi les hommes les plus éminents. Citons quelques faits.

Depuis plusieurs jours, une femme était plongée dans la léthargie la plus complète* tous les remèdes étaient impuissants. Empédocle, par la supériorité de son art, la fit sortir de cet état. On publia, et il fut admis, qu'il avait ressuscité des morts.

Les vents étésiens répandaient dans Agrigente toutes sortes de maladies. Empédocle ferma une ouverture placée entre deux montagnes et mit ainsi la ville à l'abri. La multitude imagina qu'il avait recueilli lèvent dans des outres, et l'appela, dans sa vénération superstitieuse, celui qui arrête les vents, xw).y<7avs[/.aç.

La peste désolait Sélinonte. Empédocle fit passer à travers les marais qui entouraient la ville deux courants d'eau qu'il détourna. La peste ayant cessé, l'admiration fut au comble. Sur des médailles dont deux subsistent encore, Empédocle fut représenté sur le char d'Apollon, d'une main retenant les rênes, de l'autre arrêtant le dieu prêt à lancer ses traits. Quelque temps après, s'étant montré subitement aux Sélinontins réunis, tous se levèrent d'un mouvement spontané et lui rendirent les honneurs divins.

Empédocle avait provoqué ces hommages autrement encore que par ses bienfaits. Depuis longtemps, il ne paraissait en public qu'au milieu d'un cortège de serviteurs, la couronne sacrée sur la tête, les pieds ornés de crépides d'airain retentissantes, les cheveux flottants sur les épaules, une branche de laurier à la main. Sa divinité fut reconnue par toute la Sicile. Il la proclama luimême.

« Amis qui habitez les hauteurs de la grande ville baignée sur le blond Acragas, écrivait-il au début d'un de ses poèmes, zélés observateurs de la justice, salut ! Je ne suis pas un homme, je suis un dieu. A mon entrée dans les villes florissantes, hommes et femmes se prosternent. La multitude suit mes pas. Les uns me demandent des oracles, les autres le remède des maladies cruelles dont ils sont tourmentés. » (Diogène Laërce, liv. VIII, ch. lxii.)

Il parle ailleurs de ses secrets pour échapper à la vieillesse, pour exciter ou apaiser les tempêtes, rendre le temps sec ou humide, rappeler les morts des enfers.

Certainement cette manière de s'emparer des esprits n'est pas très-philosophique; mais, comme nous l'avons déjà dit, Empédocle n'était pas seulement un philosophe. Il entrait dans le rôle qu'il voulait jouer parmi les hommes, et dans les idées mêmes qu'il cherchait à répandre, de frapper l'imagination autant que la raison. L'enthousiasme était d'ailleurs un des éléments de son génie.

Comblé de gloire et déjà vieux, Empédocle quitta la Sicile. Il n'alla pas, comme on le dit, converser avec les mages, moins encore avec Locman, sage de Syrie, contemporain de David, comme l'atteste un historien arabe; mais il enseigna la philosophie à Athènes, il visita Thurium,

EMPE

EMPE

séjourna dans ls Péloponnèse, et parut aux jeux Olympiques où son poème des Purifications fut

lu aux applaudissements de la Grèce entière, lorsqu'il voulut rentrer dans sa patrie, un parti puissant lui en interdit l'accès, et il retourna flans le Péloponnèse, où il acheva sa vie dans l'obscurité. Quelques-uns imaginèrent qu'il avait été emporté au ciel et mis au rang des dieux; d'autres qu'il s'était noyé dans la mer ; tué en tombant de son char; étranglé de sa propre main ; précipité dans le cratère de l'Etna, qui avait revomi une de ses sandales. De toutes ces fables, la dernière, la plus accréditée, est certainement la plus ridicule.

Empédocle s'était exercé sur les sujets les plus divers. On cite de lui des tragédies, des épigrammes, un Hymne à Apollon, un poëme épique sur V Expédition de Xerxès , quatre poèmes didactiques sur la Médecine, sur la Politique, sur la Nature, sur les Purifications. C'est dans le traité sur la Nature (mpi *I>û(j£w;), ouvrage de cosmologie, de physiologie et de psychologie tout ensemble, qu'était contenue la pensée philosophique d'Empédocle, comme c'est dans les Purifications (Kaôapnoi), ouvrage de liturgie et de magie, qu'étaient contenus ses préceptes religieux. Tous ces ouvrages ont péri ; il nous reste ce que les auteurs en ont cité : deux épigrammes, quelques vers des Purifications, de nombreux fragments du traité sur la Nature. Ces fragments, rapportés aux différents livres d'où ils sont tirés, peuvent donner une idée du plan de l'ouvrage. Dans le premier livre, l'auteur, après s'être prononcé sur les vraies conditions de la connaissance, traitait de l'univers en général, des forces qui le produisent, des éléments dont il se compose. Dans le second, des divers objets de la nature, des plantes, des animaux. Dans le troisième, des dieux et des choses divines, des âmes et de leurs destinées. Même en philosophie, Empédocle reste poète et théologien. Esprit homérique, comme Aristote l'appelle, il personnifie, il déifie toute chose; il s'enveloppe de mystère et se dérobe volontiers sous le demi-jour du symbole. De là l'obscurité de sa doctrine, marquée dès l'antiquité par cette statue voilée que lui érigèrent ses concitoyens. Essayons d'exposer cette doctrine dans l'ordre même que l'auteur a suivi.

1° Des conditions de la connaissance. De V univers, des forces qui le produisent, des éléments dont il se compose. Nous avons péché avant de descendre en ce monde. Êtres déchus, nous expions dans la vie présente le crime que nous avons commis.

« Triste race des mortels, s'écrie le poète en commençant, race bien malheureuse! de quels désordres, de quels pleurs vous êtes sortis ! De quelle haute dignité, de quel comble de bonheur je suis tombé parmi les hommes! J'ai gémi, je me suis lamenté à la vue de cette demeure nouvelle qu'habitent le meurtre, l'envie et tous les autres maux. »

Aujourd'hui, la vie est courte et traversée de mille douleurs; les sens nous trompent, notre intelligence est faible et l'univers est infini. Ni la vue ni l'ouïe ne peuvent nous faire connaître l'univers; l'intelligence ne peut le comprendre. Les dieux seuls peuvent faire couler de nos lèvres une source d'eau pure. Prions-les de nous conduire à la sagesse sur le char docile fie la piété.

Au fond, à en juger par sa doctrine, Empédocle n'a pas pour la raison humaine tout le dédain qu'il fait paraître. Mais sa méthode avouée est un véritable mysticisme fondé sur l'hypothèse d'une, dégradation résultant d'une faute antérieure. Voici maintenant la doctrine elle-même.

Elle part de ce principe, accepté de toute l'antiquité, que la matière du monde est éternelle, que cette matière se transforme, sans jamais cesser d'être la même, que rien ne naît, rien ne périt absolument. A l'origine donc était l'unité, sphère bien arrondie, partout égale à elle-même et immobile. Empédocle l'appelle sphérus (uçaîf/oO- Ce n'est point l'unité pure de Parménide, ni le chaos des homéoméries d'Anaxagore. D'une part, le sphérus est la matière du monde, il en contient les formes variées, les qualités multiples, les éléments divers. Seulement, dans son sein infini, nulle diversité n'éclate encore. Tout est maintenu dans l'unité par une force de laquelle toute unité dérive. Cette force est l'Amitié (<InXîa), l'harmonie, Vénus, Cypris, la source de toute beauté comme de tout bien. D'autre part, le sphérus est l'amitié elle-même, le principe même de l'unité qui est en lui, une force agissante, un dieu. Voilà ce qu'Aristote appelle le mélange (uiyif*) d'Empédocle, qui contient le monde en puissance ; à la fois matière, cause et effet.

Avec l'Amitié seule nul mouvement n'aurait lieu, et le monde serait impossible. Il faut un principe distinct, et même opposé. Ce principe est la Discorde (NeTxoç), Mars, cause de tout mal, le dieu de la guerre qui divise et qui sépare. D'après des lois fatales et immuables, à un moment donné, l'Amitié dut céder l'empire à la Discorde. A l'instant, la division s'introduisit dans le sphérus. Les membres du dieu, dit le poète, tremblèrent d'un mouvement convulsif. Les éléments confondus se séparèrent. L'air sortit le premier; de l'air comprimé jaillit le feu. L'eau et la terre, encore indistinctes, continuaient de s'agiter. Leur mouvement même les sépara.

Les quatre éléments : le feu, l'air, l'eau et la terre, sont irréductibles l'un à l'autre, égaux en puissance et en dignité. Ils sont simples, c'est-àdire parfaitement homogènes. Ils sont composés, c'est-à-dire formés de particules infiniment petites, qui sont les éléments des éléments euxmêmes. Enfin, les vrais éléments ne sont pas ceux que nos sens grossiers perçoivent. Ce sont des êtres vivants (^u/aî), plus que des personnes, des dieux. Le feu, c'est Jupiter; l'air, c'est Junon qui porte la vie; la terre, Pluton; l'eau, Nestis éplorée qui arrose tout ce qui est mortel. Par cette déification de la matière du monde, on allait droit au système de Démocrite. Aussi Aristote accuse-t-il Empédocle de ne recourir que le moins possible à l'Amitié et à la Discorde, et de tout disposer comme si les éléments se suffisaient à eux-mêmes. Tels sont les caractères généraux des éléments. Voici leurs caractères particuliers : la terre et l'air, le feu et l'eau sont opposés deux à deux. La terre est dure et pesante, l'air est mou et léger; le feu est blanc et chaud, l'eau est noire et froide. Le feu s'oppose aussi aux trois autres éléments pris ensemble. Empédocle regarde cette opposition comme celle du sec et de l'humide, du chaud et du froid, et se sert ainsi des quatre éléments comme s'ils n'étaient que deux.

Une fois dégagés du sein du sphérus, les quatre principes ennemis se tiennent isolés les uns des autres : le feu au-dessus, l'air sous le feu, l'eau et la terre dans la partie inférieure. Agités de mouvements divers, ces éléments tourbillonnent sous l'influence de la Discorde dans un immense chaos. Or, c'est une loi de la nécessité, loi inflexible et éternelle, que l'Amitié et la Discorde aient alternativement l'empire du monde; que le mouvement succède au repos, le repos au mouvement; que tour à tour les éléments

EMPE

EMPE

se combinent et se séparent; que tout passe de l'un au multiple, et retourne du multiple à l'un. Donc, lorsque le temps fatal fut arrivé, la Discorde fit un mouvement en arrière, et l'Amitié vint se poser au centre du tourbillon. A mesure qu'elle étendait son influence, la Discorde reculait devant elle, elle recula jusqu'à l'extrémité du tourbillon. Là, elle continua d'occuper certaines parties qui restèrent séparées de l'ensemble; les autres s'associèrent et se réunirent sous l'influence de l'Amitié. L'air pénétra en sifflant jusque dans les entrailles de la terre. Le feu brûla jusque dans les profondeurs de l'Océan. A leur tour, ces composés se combinèrent, semblables entre semblables, l'humide avec l'humide, le rude avec le rude, le chaud avec le chaud. Voici comment ces combinaisons se sont formées. Tous les objets de la nature envoient hors d'eux-mêmes certaines émanations ou effluves (àiroppoaC) qui sont leurs parties pleines et solides. De même, tous les objets de la nature sont poreux. Entre leurs parties pleines, sont certains interstices qui, en s'ajoutant les uns aux autres, forment des conduits intérieurs appelés pores, les parties solides ou effluves sont de diverse grosseur pour les différents objets, et, dans chaque objet, la grandeur des pores dépend de la grosseur des parties solides. De sorte que les effluves de tel objet sont facilement reçus par les pores d'un objet de même nature, mais non par les pores d'un objet de nature différente ou opposée. C'est la convenance des pores et des effluves qui constitue ce qu'on appelle les affinités des objets physiques et les sympathies des êtres moraux. C'est elle qui rend possible le mélange des différentes substances, et c'est ce mélange bientôt détruit qui explique tous les phénomènes possibles, les jeux variés de la nature, l'accroissement et le dépérissement des individus, leur naissance, leur mort.

« Rien n'est engendré, disait Empédocle, rien ne périt de la mort funeste. Il n'y a que mélange ou séparation de parties (fûÇiç xe ôiâXXaÇîç te [uyêvTuv); et voilà ce qu'on appelle nature. »

Toutefois ce mélange, ou, pour parler plus rigoureusement, cet assemblage de parties, ne suffit pas pour tout expliquer. La vaste harmonie de l'univers, les organes des plantes et des animaux, ne résultent pas même d'un simple mélange. Jusque dans ses moindres détails, le monde porte la trace d'une intelligence qui a tout ordonné pour une bonne fin. Cette intelligence partout manifestée, ce principe qui donne à chaque chose sa forme et son essence, Empédocle l'a reconnu et l'a appelé d'un très-beau nom, la Raison ou le Verbe (Aôyoç). Mais Aristote l'accuse de n'en avoir fait aucun usage, et d'avoir expliqué l'organisation et la constitution des différents êtres par la fortune et le hasard. Le reproche est fondé. On s'en convaincra par ce qui va suivre.

2° Du monde et des divers objets dont il se compose. Le monde, assemblage fortuit d'éléments réunis par l'Amitié, ne fut d'abord qu'une masse informe sans harmonie et sans beauté. Point d'astres au ciel, point de plantes ni d'animaux sur la terre, rien de solide et rien de liquide; tout était mêlé et confondu. Peu à peu, du mouvement des éléments l'ordre naquit. Le ciel se divisa en deux régions : celle des nuages et celle du feu. Les astres brillèrent. Le soleil, dardant ses rayons, perça les nuages et échauffa la- terre. Des plantes et des animaux parurent, êtres incomplets et de formes bizarres qui se complétèrent avec le temps. Telle est, en deux mots, l'origine du monde. Insistons sur tous les points

Le monde est un et déforme sphérique comme produit de l'Amitié. Par cela même, il est fini. La terre est au centre. Autour de ht terre, le ciel divisé en deux sphères, la sphère humide, la sphère ignée. Ces deux sphères tournent ensemble, mais en sens opposé. Elles ont chacune leur période de prédominance. De la sphère ignée, vient le jour et l'été. De l'autre, la nuit et l'hiver! Du mouvement inverse des deux sphères naissent les vents : le vent du midi, quand c'est la sphère ignée qui prédomine; le vent du nord, quand c'est la sphère humide. Enfin, c'est le mouvement rapide des deux sphères qui maintient la terre immobile au centre du monde, et, sans ce mouvement, la sphère supérieure, masse solide durcie par l'action du feu, pourrait s'affaisser sur elle-même. Ce mouvement n'étant pas essentiel, il s'ensuit que le monde est périssable.

Les astres sont des amas de feu, les uns fixés à la voûte du ciel, les autres libres et errants. Quoique la lumière soit composée d'effluves de feu, le soleil n'est pas lumineux par lui-même. Placé à la limite inférieure du ciel, il ne fait que refléter la pure lumière qu'il reçoit de l'olympe. Il est de même grandeur que la terre et en est deux fois plus éloigné que la lune.

La lune est un globe d'air congelé. Sa lumière lui vient du soleil. Son char rase l'extrémité supérieure de la région terrestre. C'est elle qui produit les éclipses de soleil, en s'interposant entre le soleil et la terre.

Voici maintenant l'explication des principaux météores. La pluie, c'est l'humidité que rend l'air lorsqu'il est comprimé. La grêle n'est que la pluie congelée sous l'influence de la chaleur. Lvéclair, c'est le feu s'échappant du nuage où le soleil l'avait lancé. La foudre n'est qu'une plus grande quantité de feu. Le tonnerre, c'est ce même feu qui s'éteint dans le nuage humide. Passons au monde inférieur.

La mer est la sueur de la terre provoquée par l'action du soleil : c'est pourquoi elle est salée. Les sources d'eau chaude sont produites par des courants d'eau en contact avec des feux souterrains. Ce sont aussi des feux souterrains qui expliquent la formation des roches et des métaux.

Les phénomènes magnétiques viennent de la convenance parfaite des pores et des effluves de l'aimant et du fer. Dès que les effluves de l'aimant ont chassé l'air que contenaient les pores du fer, le courant des effluves de fer devient si fort que la masse entière est entraînée.

Les plantes sont les plumes et les poils de la terre. Nées spontanément, ainsi que les animaux, elles ne sont elles-mêmes que des animaux avortés. La terre, encore faible à l'origine, ne produisait que des plantes; dans sa force, elle produisit des animaux, nun pas d'abord des animaux entiers, maisdes membres isolés : des yeux sans visage, des têtes et point de cerveau, des bras qui erraient sans être attachés à une épaule. Sous l'action continue de l'Amitié, ces membres isolés se réunirent, mais au hasard : une tête d'homme avec un corps de bœuf, et ainsi du reste. Tous ces monstres restèrent inféconds et périrent. Enfin, après bien des combinaisons, il se forma des composés capables de se conserver et de se reproduire. Ailleurs on raconte qu'il sortit de terre certains types d'hommes à l'état brut, statues à peines ébauchées, sans visage et sans voix, qui furent ornés et embellis par l'influence de Vénus.

L'accroissement des plantes et des animaux n'est qu'une suite de cette loi des affinités que le semblable cherche son semblable; ainsi le feu s'unit au feu, la terre à la terre, le tout en vertu de la convenance des pores et des effluves

EMPÊ

EMPÉ

Lorsque le semblable manque au semblable, il y a appétit. Lorsqu'ils s'unissent, il y a plaisir. L'union des contraires produit la douleur. Et comme les mêmes phénomènes sont les conditions de nutrition, il s'ensuit que tout ce qui se nourrit, que les plantes elles-mêmes souffrent et jouissent.

Maintenant viennent les mystères de la génération. Empédocle avait cru remarquer qu'il n'est pas une seule plante qui ne soit en même temps mâle et femelle. L'homme aussi avait commencé par être à la fois mâle et femelle. Empédocle raconte, avec Platon, comment, dans les temps primitifs, l'homme et la femme ne faisaient qu'un seul être. Seulement, la partie mâle tenait plus du principe igné; la partie femelle tenait plus du principe humide. Ces deux moitiés se séparèrent et depuis lors elles cherchent constamment à se réunir. Sur l'acte même de la génération et sur la formation du fœtus, ce système renferme des détails du plus haut intérêt, mais qui ne peuvent pas trouver place

Les perceptions des sens sont, comme tous les phénomènes, le résultat d'une convenance entre les pores et les effluves, et comme cette convenance est relative, les perceptions et les impressions le sont aussi.

Les fonctions intellectuelles s'exécutent de la même manière. L'esprit est composé des quatre éléments. Or, comme le semblable attire le semblable, l'esprit, par sa seule nature, est en communication avec tout ce qui l'environne. En vertu du même principe que le semblable attire le semblable, l'esprit, formé des quatre éléments, ne peut avoir pour siège qu'une substance de même nature. Or, le sang est aussi formé des quatre éléments. C'est donc dans le sang que l'esprit est répandu, surtout dans le sang qui avoisine le cœur. La lenteur et la tristesse dans l'esprit viennent d'un sang pauvre et raréfié. La vivacité, l'impétuosité, de la densité et de la richesse du sang, et ainsi du reste. De même nature que le corps et liée à lui par la loi des semblables, l'âme devrait périr comme le corps, lorsque le feu qu'il contient se dégage et se dissipe. Pourtant, il n'en est rien, comme nous allons nous eu convaincre.

3° Des choses divines, des dieux, des démons et des âmes. Dans les vers d'Empédocle, il est question d'un dieu suprême, « qui n'a ni la tête ni le corps d'un homme, ni bras qui naissent des épaules, ni pieds ni genoux agiles, pur esprit, esprit saint et infini, dont la pensée rapide pénètre tout l'univers. »

Ce Dieu suprême, c'est le sphérus, à la fois cause et matière du monde.

Au-dessous du sphérus, sont les autres dieux : Jupiter, Junon, Pluton, Nestis, l'Amitié et la Discorde. Sous ceux-ci toute une hiérarchie de dieux secondaires et de génies. Formés des quatre éléments, comme tout ce qui est dans la nature, ces génies sont, par cela même, en communication permanente avec les mortels; mais, éternels et exempts de toute vicissitude, ils vivent dans un bonheur parfait.

Loin du ciel, dans nos régions ténébreuses, sont d'autres génies. Nés dans le ciel comme les premiers, semblables à eux, ils participaient à tous leurs biens; mais, poussés par B Discorde, ils se souillèrent de meurtre et d'injustice, et furenl précipités sur la terre. Celle-ci les renvoya à la mer, la mer à l'air. Ainsi odieux à tous les éléments cl rejetés par toute la nature. ils sont en proie à d'atroces supplices. Leur occupation, leur joie est de pousser les hommes au mal pendant quo les bons génies les poussent

au bien. Il n'est pas d'âme humaine qui n'ait son bon et son mauvais génie.

Nos âmes sont aussi des êtres déchus. Sorties de la Divinité, mais chargées d'un grand crime, elles sont tombées d'en haut dans cette enveloppe mortelle qu'on appelle le corps. Mais pour Empédocle, nulle punition n'est éternelle. Les mauvais génies eux-mêmes, après avoir expié leurs crimes, remonteront au ciel, et y rentreront en possession de tous leurs biens. L'âme humaine est condamnée à errer pendant trente mille ans d'un corps dans un autre. Dans la métempsycose de Pythagore, l'âme ne pouvait habiter que des corps d'animaux. Empédocle, d'après ses vues sur la nature, devait la faire descendre jusqu'aux végétaux. Lui-même se rappelait avoir été tour à tour, mâle et femelle, arbre, oiseau et poisson. Après avoir habité ces tristes demeures, l'âme est admise dans un corps plus noble, celui d'un poète, celui d'un roi. Enfin, après l'entière expiation de son crime, elle remonte au ciel, pour y jouir d'un bonheur sans fin. Par une honorable inconséquence que le prêtre et le poète arrachent au physicien, Empédocle fait les âmes immortelles. Dans son système, le bonheur n'est donné qu'à la vertu.

« La vertu, dit-il, n'est pas telle pour ceux-ci, telle autre pour ceux-là. C'est une loi universelle, qui embrasse la vaste étendue de l'air et l'immensité du ciel. » C'est de sa physique qu'Empédocle tire les principaux préceptes de sa morale. Tous les êtres sont composés des mêmes éléments; il y a une sorte de parenté qui règne par toute la terre. Par conséquent, le premier devoir est de respecter tous les objets de la nature, de s'abstenir de toute violence, de ne pas même verser le sang des animaux. Dans le corps d'un animal peut être cachée l'âme d'un parent, l'âme d'un ami.

« Le père saisit son fils qui n'a fait que changer de forme, et l'immole en prononçant des prières. L'insensé! Son fils l'implore, pour calmer sa fureur, il ne l'écoute pas, il l'égorgé et va ensuite dans sa maison préparer un sacrilège repas ! »

D'après les mêmes motifs, Empédocle n'eût pas dû permettre aux hommes l'usage des végétaux ; mais la nécessité l'y contraint, et il n'en est que deux, la fève et le laurier, qu'il déclare inviolables. La chasteté et la tempérance en toutes choses sont les vertus qu'Empédocle recommande le plus souvent. Sa morale n'a qu'un seul but : détacher l'homme des choses sensibles, l'élever vers les choses d'en haut, et par là rétablir sur la terre cet âge d'or, cet âge de paix et d'harmonie qu'il dépeint sous les plus vives couleurs.

Tel est en abrégé le système d'Empédocle. système de physique et de théologie dans lequel tout est sous la dépendance d'un être mystérieux que l'on nomme à peine. D'où viennent toutes les vicissitudes des choses, la séparation des éléments, la formation du monde et tous les phénomènes qui s'y produisent ? De la domination alternative de l'Amitié et de la Discorde. Et qui produit cette domination alternative, qui rend inévitables la naissance ou la mort, le mélange ou la dissolution des parties? Une seule cause, la nécessité. Au fond, le dieu suprême d'Empédocle, ce n'est pas le sphérus, ce n'est pas surtout cette intelligence dont il a parlé une fois après Anaxagore, c'est l'ancien dieu du paganisme, le di'm des théologiens et des poètes, le destin.

Il y aurait sur Empédocle toute une bibliothèque à consulter. Nous recommandons d'abord ses fragments réunis par Sturz en 1805, par Pevron en 1810. par Karsten en 1838, par Mùllach en 1860, dans le volume de la collection Didot , Fragmenta philosophorum grœcorum.

EMPI

EMPI

Plus de cent auteurs anciens exposent sa doctrine sans citer ses paroles. Les principaux sont Platon dans presque tous ses dialogues, principalement dans le Sophiste, dans le Ménon, dans le Phédon ; Aristote, dans presque tous ses ouvrages, principalement dans le de Anima, dans le de General, animal, et dans la Métaphysique; Cicéron, principalement dans les Académiques, et dans le traité de la Nature des Dieux; Plut.irque, dans presque tous ses ouvrages, surtout dans le de Placitis philosoph.; Galien, surtout dans son Histor. philosoph.: DiogèneLaërce, Vied'Empédocle; enfin Lucrèce, Porphyre, Eusèbe, Proclus, Sextus Empiricus, Simplicius, Stobce, Théniistius, Philopon et les Scoliastes.

Parmi les nombreux ouvrages modernes, nous citerons seulement les suivants : Système d'Empédocle, par Tiedemann, dans le Magasin de Gœttingue, t. IV, n° 5; — de la .Philosophie d'Empedocle, de H. Ritter, dans les Fragments littéraires de Wolf, 4e cahier ; — Recherches sur la vie d'Empedocle, de Bonamy, dans les Mémoires de l'Académie des inscrip., t. X; — Empedocles Agrigentinus, devita et philosophia ejus , etc., par Sturz, in-8, Leipzig, 1805; — Empedoclis et Parmenidis fragmenta, etc., etc., par Peyron, in-8, Leipzig, 1810; — Raynaud, de h'inpeaocle, 1848, in-8 ; — enfin celui qui peut tenir lieu de tous les autres : Empedoclis Agrigentini carminum reliquiœ. De vila ejus et studis disseruit, fragmenta explicuit, philosophiam illustravit Simon Karsten, in-8, Amst., 1838. D. H.

EMPIRISME (de 'Earcsipta, expérience). L'empirisme est cette doctrine philosophique qui, née à différentes époques de l'histoire d'une réaction inévitable contre les excès de la spéculation métaphysique, nie la certitude de tout ce qui dépasse les limites de la pure expérience. Pour la philosophie empirique, il n'y a de vrai, de réel, de perceptible, de certain, que le fait qui nous est directement et immédiatement connu : tout le reste peut bien être affirmé, mais ne sera jamais connu, ni démontré.

On voit sur-le-champ tout ce qu'il y a d'arbitraire dans un pareil principe, et quelles en sont les conséquents. S'il n'aboutit pas nécessairement au scepticisme absolu, du moins il le favorise et il équivaut à la négation directe de toute science, de toute théorie. S'il n'y a de vrai que les faits, toute science se résoudra en une collection d'expériences particulières qui pourront être réunies en un faisceau, mais qui ne pourront avoir de lien entre elles, parce qu'il n'y a point de lois générales et universelles sans vérités générales et universelles. Dans le monde réel, il n'existera que des phénomènes ; les substances elles-mêmes seront révoquées en doute. Il existera de l'étendue et de la pensée, mais nul n'aura le droit d'affirmer ni la matière, ni l'esprit.

On comprend que, malgré les répugnances de certains esprits pour les hautes abstractions, pour les théories absolues, il s'en soit trouvé assez peu -qui aient poussé jusqu'à l'extrême le principe de l'empirisme. Peu de philosophes l'ont en effet professé d'une manière explicite et complète, et ceux qui l'ont fait se sont à peu près confondus avec les sceptiques. Mais il s'en est trouvé beaucoup qui l'ont accepté, en faisant des réserves plus ou moins étendues. Entre l'empirisme pur et le système qui nie seulement la certitude des idées nécessaires et des principes absolus qui sont comme le fonds de la raison humaine, il y a place pour des opinions plus ou moins tempérées. Et plus d'un bon esprit, qui d'abord se serait soulevé contre les assertions de

l'empirisme, a été conduit peu à peu à l'affirmer complètement ; Diderot, par exemple, qui en cela se faisait l'écho de la philosophie contemporaine : « Les objets sensibles, dit-il, ont les premiers frappé les sens ; et ceux qui réunissaient plus; qualités sensibles à la fois ont été les premiers nommés : ce sont les différents individus qui composent cet univers. On a ensuite distingué les qualités sensibles les unes des autres; on leur a donné des noms : ce sont, la plupart, des adjectifs. Enfin, abstraction faite de ces qualités sensibles, on a trouvé ou cru trouver quelque chose de commun dans tous les individus, comme l'impénétrabilité, l'étendue? la couleur, la figure, etc-y et l'on a formé les noms métaphysiques et généraux, et presque tous les substantifs. Peu à peu on s'est accoutumé à croire que ces noms représentaient des êtres réels; on a regardé les qualités sensibles comme de simples accidents, et l'on s'est imaginé que l'adjectif était réellement subordonné au substantif, quoique le substantif ne soit proprement rien, et que l'adjectif soit tout. » (Lettre sur les sourds et muets, Œuvres, t. II, p. 10.) Quelques lignes plus loin, Diderot déclare que la substance est un être imaginaire.

Il serait facile, en multipliant les exemples et les citations, de montrer que toutes les théories sur le moi et l'âme humaine qui ont leur source dans la philosophie de Locke, conduisent à cette conséquence de l'empirisme. Hume n'a-t-il pas déclaré formellement que le moi humain n'est rien de plus qu'une succession d'impressions et d'idées? Et Condillac n'a-t-il pas dit la même chose en d'autres termes, lorsqu'il a fait de notre âme une collection de sensations et d'idées? Mais ce qu'il importe d'examiner, ce ne sont pas tant les opinions qui aboutissent à l'empirisme, que la prétention même sur laquelle il se fonde.

La faiblesse de l'empirisme vient de ce qu'il a d'étroit et d'exclusif; son tort est de nier ce qu'il y a de nécessaire et d'absolu dans la connaissance humaine. Et, en effet, si l'empirisme avait raison, s'il n'y avait de certain que les faits réduits à eux-mêuies, à l'état de purs phénomènes, les sciences expérimentales seraient impossibles aussi bien que toutes les autres sciences. Sans doute les faits réels, actuels, sont avant tout ce par quoi nous pouvons connaître tout ce qui est accessible à notre intelligence ; la connaissance de ces faits, c'est-à-dire l'expérience, est le point de départ de toute science. Dans ces limites, l'empirisme aurait raison. Mais vouloir se borner à ce point de départ, y enfermer l'esprit humain, c'est une folie et une absurdité: c'est nier gratuitement la légitimité de toutes les opérations intellectuelles qui s'appuient sur les faits pour les dépasser et trouver les vérités générales et universelles; c'est nier la valeur, la légitimité et la portée du raisonnement. Or, à quel titre et de quel droit vient-on nier les vérités fournies par le raisonnement? Si l'empirisme ne les nie pas, il reconnaît des vérités qui vont au delà des faits purs et simples; et par cela seul il est en contradiction avec son principe, qui n'admet comme certains que les phénomènes. Et s'il nie ces vérités, sur quoi appuie-t-il sa prétention? Car c'est le même esprit, la même intelligence qui connaît les faits et qui en déduit les conséquences. L'opération du raisonnement et celle de la perception sont distinctes ; mais c'est de la même faculté de connaître, du même principe pensant qu'elles émanent toutes deux. Nier l'une, c'est infirmer l'autre; car leur autorité, venant d'une môme origine, est égale, sinon semblable.

Ajoutons qu'il n'est pas d'expérience propre-

EMPI

EMI'l

ment dite qui n'implique l'intervention de la raison et quelques-unes de ces vérités que nie l'empirisme. Concevra-t-on, par exemple, que nous puissions faire les comparaisons et les généralisations auxquelles conduisent plusieurs expériences, et qu'elles supposent souvent, s'il n'y a pas dans le sujet pensant, qui compare et qui généralise, une unité substantielle? Conce\Ta-t-on aucune des opérations de l'esprit, si l'esprit n'est pas un sujet, une substance, s'il n'est qu'une succession d'actes? Et quelle idée aurons-nous de cbaque acte en lui-même, si nous ne le rattachons à rien, si nous ne pouvons ni le comparer ni l'analyser? Que l'on discute sur la nature et sur l'essence de l'être qui pense, qui observe et qui raisonne, mais qu'on ne nie pas ce qui est impliqué dans tous ses actes de perception et de raisonnement, à savoir son existence substantielle, laquelle pourtant échappe à l'expérience pure, à la simple observation, puisque celle-ci atteint les phénomènes et n'atteint pas les substances. Or, c'est là précisément le tort que se donne l'empirisme.

De même dans les sciences physiques et naturelles, quelle loi pourra-t-on légitimement affirmer, si l'esprit ne peut aller au delà des faits? Vous dites que la loi de l'attraction est la loi universelle de la matière. Mais qui vous l'a appris? Car l'expérience, comme l'a fait remarquer Aristote il y a plus de deux mille ans, nous apprend bien ce qui est ici, là, aujourd'hui ou hier; mais l'expérience ne peut rien nous dire de ce qui existe ailleurs, de ce qui sera demain, de ce qui a toujours existé; et dans la physique et les sciences naturelles, vous affirmez l'identité des lois de la nature pour tous les temps et pour tous les lieux.

Ainsi, il n'y a pas, il ne peut pas y avoir de science qui se borne à la connaissance du particulier; l'expérience, telle que la désireraient les empiriques, limitée à tel corps, à tel point de l'espace, à tel instant de la durée, ne peut permettre à l'esprit d'affirmer ni de croire une vérité qui s'étende à l'universalité des corps, à l'immensité de l'espace, à l'éternité de la durée. Ce qui constitue toute science, c'est le passage du particulier au général ; et ce passage n'est possible que parce que l'esprit franchit l'abîme par la puissance de certains principes que l'analyse psychologique découvre dans la raison, qu'elle dégage des faits où ils sont impliqués, mais que l'analyse, ultérieure aux faits, ne constitue pas. « Les sens, dit Leibniz [Nouv. Essais, p. 195, éd. Erdmann), quoique nécessaires pour toutes nos connaissances, ne sont point suffisants pour nous les donner toutes, puisque les sens ne donnent jamais que des exemples, c'està-dire des vérités particulières ou individuelles. Or, tous les exemples qui confirment une vérité générale, de quelque nombre qu'ils soient, ne suffisent pas pour établir la nécessité universelle de cette même vérité; car il ne suit pas que ce qui est arrivé arrivera toujours de même.

« D'où il paraît que les vérités nécessaires, telles qu'on les trouve dans les mathématiques pures, et particulièrement dans l'arithmétique et dans la géométrie, doivent avoir des principes dont la preuve ne dépende point des exemples ni, par conséquent, du témoignage des sens, quoique sans les sens on ne se serait jamais avise d'y penser.

« 11 est vrai qu'il ne faut point s'imaginer qu'on puisse lire dans l'àme ces éternelles lois raison à livre ouvert; mais c'est assez qu'on les puisse découvrir en nous à force d'attention, à qui les occasions sont fournies par les sens »

L'empirisme n'est donc que l'exagération ou la conséquence extrême du sensualisme. Aussi l'histoire de la philosophie nous montre-t-ellc peu de philosophes qui aient professé cette doctrine complètement dans toute sa franchise. L'esprit humain a besoin de croire et d'affirmer, et l'empirisme est presque entièrement négatif. Mais dans les écoles sensualistes un assez grand nombre de philosophes ont admis, avec plus ou moins de tempérament, la prétention de l'empirisme; et, sous ce rapport, on peut indiquer les écoles où l'influence de cette doctrine s'est fait le plus sentir.

Dans l'antiquité l'école ionienne, celle de Thaïes et de ses successeurs, paraît avoir été sensualiste jusqu'à l'empirisme. Lorsque Heraclite proclamait que tout s'écoule, et niait l'être absolu, Heraclite donnait, dans le langage poétique de son temps, une expression à l'empirisme. L'école de Démocrite et des atomistes, sans admettre les lois nécessaires de l'esprit humain, croyait à des substances, à des unités matérielles appelées atomes. Mais bientôt les principaux sophistes reprenaient les assertions de l'empirisme ionien, et Protagoras enseignait que connaître c'est sentir, que le caractère de la sensation est de varier à l'infini, suivant les dispositions de l'être sensible ; que chacun connaît à sa façon, et que, tout savoir dérivant de la sensation, toute science est purement expérimentale, individuelle, relative. En d'autres termes, les sophistes rétrogradaient jusqu'au système d'Heraclite, à la négation de la vérité absolue.

Plus tard, la double influence de Platon et d'Aristote ruine les derniers débris de la sophistique , et l'empirisme, relégué parmi les disciples d'jEnésidème, tend de plus en plus à se confondre avec le scepticisme.

Au moyen âge, on le retrouve également parmi les médecins et les alchimistes; mais il ne sert de drapeau à aucune des grandes écoles de la scolastique.

Enfin, au début de l'esprit moderne, il se glisse dans le camp du sensualisme ; et nous en voyons les principes assez explicitement professés par Hobbes. Peu à peu ce qu'il y a de positif et d'expérimental dans le sensualisme séduit les esprits; la métaphysique de la sensation se produit en France et en Angleterre avec cette clarté persuasive et élégante qui fit le succès de Locke et de Condillac; les penseurs du xvme siècle se lancent de plus en plus dans cette voie, et les doctrines de l'époque aboutissent au célèbre Système de la nature, où le baron d'Holbach essaya d'appliquer le principe de l'empirisme aux principaux problèmes de la métaphysique et de la morale, o Connaître un objet, suivant lui (ch. n), c'est l'avoir senti, et le sentir, c'est en avoir été remué. » Voilà la science complètement détruite, et la pensée identifiée avec le mouvement. Comme il n'existe pas d'objets généraux, nous ne pouvons être remués par eux; nous, ne pouvons ni les sentir ni les connaître ; il n'y a donc pas de science du gênerai « Aucune notion, ajoute-t-il (ch. x), ne peut rigoureusement être la même dans deux hommes chaque homme a, pour ainsi dire, une

langue pour lui seul, et cette langue est incommunicable aux autres. » Ainsi d'Holbach reprend pour son compte, sans s'en douter, la vieille formule d'Heraclite et de Protagoras; et l'empirisme du xvm« siècle aboutit aux conclusions qu'avait balbutiées l'esprit philosophique dans son enfance. Tant il est vrai qu'il n'a été donne 1 aucun système d'échapper à ses véritables conséquences!

Plus près de nous, à la fin du dernier siècle

ENGY

ENGY

et au commencement de celui-ci, la philosophie semble, par excès de prudence, se circonscrire dans la contemplation du jeu de nos facultés, sans aucun égard à leurs objets et au résultat de leur action. Sans répudier absolument l'empirisme qui avait précédé, l'idéologie ne peuple l'esprit humain que de sensations rappelées ou généralisées, qu'elle nomme des idées.

C'est ainsi que nous arrivons au temps présent, où l'empirisme, sous le nom nouveau de positivisme, s'appuie sur le même principe et aboutit aux mêmes conséquences. Fr. R.

Page 1