‹ Dictionnaire des sciences philosophiques (volume 2)Chapitre 109 sur 439 · ENTI · texte numérisé non relu

ENTI

ÉPIG

institutions durables des législateurs et des conquérants.

Si donc la morale a négligé jusqu'ici l'étude de cette noble passion, et si un Descartes a pu l'omettre dans son analyse de toutes celles qui agitent l'homme, ce n'est pas que l'enthousiasme ne mérite la plus sérieuse attention, et par sa grandeur et par ses périls; mais c'est que la morale, étudiant les facultés ordinaires de l'homme et leurs développements réguliers, a passé sous silence un état exceptionnel après tout, qui n'a rien de normal, quelque admirable qu'il soit. Pourtant les exceptions mêmes, quand elles sont aussi éclatantes que celles-là, quand elles peuvent séduire et perdre les plus nobles cœurs, doivent être signalées avec les dangers qu'elles présentent; et la morale, après avoir fait la part austère et vraie du devoir, doit faire aussi celle du dévouement, qui n'est que le luxe du devoir si l'on veut, mais qui peut en être l'achèvement le plus beau, de même qu'il en est aussi parfois recueil. C'est une morale incomplète que celle qui ne va pas jusque-là, et qui ne sait ni comprendre ni restreindre l'enthousiasme, tout en l'approuvant. L'enthousiame n'est pas nécessaire à l'homme, sans doute; mais sans l'enthousiasme, l'àme de l'homme n'a jamais toute sa puissance, la pensée toute sa force, l'action toute son énergie.

C'est surtout la jeunesse qui est accessible à l'enthousiasme. D'abord elle est plus rapprochée de l'enfance, que domine exclusivement la spontanéité; et en elle, l'intelligence est plus vivement émue du spectacle encore nouveau que lui donnent les grandes idées du juste, du saint, du vrai ; plus tard, l'âme les sent moins, parce qu'elle en a contracté la noble habitude ; mais la vieillesse n'exclut pas même les plus ardentes aspirations de l'enthousiasme; seulement alors, les organes, atteints déjà par l'âge, répondent moins aisément à l'esprit qui les veut mouvoir. Ils résistent, ou plutôt ils n'obéissent point. L'enthousiasme peut être intérieurement tout aussi ardent ; au dehors, les signes qui l'expriment et le manifestent sont moins complets et moins puissants.

L'origine de l'enthousiasme est donc bien divine, comme l'a cru la philosophie grecque, qui, la première, l'a nommé. Il vient de la spontanéité, qui est vraiment la partie divine dans l'homme; toutes les âmes peuvent le ressentir, mais toutes ne le ressentent pas au même degré. Les causes apparentes en peuvent être les plus diverses; mais au fond, il n'en a jamais qu'une seule : le bien, qui attire et agite l'âme quand elle le sent ou le conçoit. Il arrache l'homme à lui-même; et, par là, s'il le pousse le plus souvent aux grandes choses, il peut aussi le conduire aux plus mauvaises. Enfin c'est un élément précieux de notre nature, que nous ne saurions tout à la fois ni conserver avec trop de soin, ni surveiller avec trop de sollicitude, parce qu'il n'est jamais à demi bienfaisant ou redoutable. On peut consulter de V Enthousiasme, discours d'ouverture prononcé par M. Damiron à la faculté des lettres de Paris en 1846. B. S.-H.

ENTITÉ, terme de philosophie scolastique, synonyme d'essence ou de forme.

Au premier coup d'œil jeté sur la nature, on n'y aperçoit que des individus qui paraissent aux sens épuiser toute la réalité. Mais la raison pénètre plus loin que la sensation. Dans ces individus, elle distingue deux sortes d'éléments, les uns particuliers, les autres généraux . les différences qui déterminent la nature propre de chaque chose, les ressemblances qui forment les espèces et les genres. C'est ainsi que toute figure

humaine a sa physionomie propre et certains traits généraux qu'elle emprunte à l'humanité. Or, l'élément général se distingue par la permanence des individus qui en l'ont partie ; ceuxci ne font que paraître et s'évanouir, pendant que l'élément général se perpétue avec l'ensemble de ses caractères fondamentaux. Combien d'hommes ont passé, combien passeront sans que l'humanité elle-même ou périsse ou s'altère dans cette fuite rapide de notre existence personnelle! Les êtres particuliers n'épuisent donc pas la réalité, comme les sens nous portent à le croire ; à côté, au-dessus d'eux existe le genre, le modèle suprême imparfaitement reproduix par les individus, la nature commune et indéterminée, qui revêt passagèrement toutes les formes, et qui ne se confond avec aucune. Cette nature, ce modèle, ce genre, cet ensemble de caractères propres à chaque espèce, l'essence prise à part et posée, pour ainsi dire, en dehors des individus, voilà ce que les docteurs scolastiques appelaient entité. Les animaux avaient leur entité, c'était Y animalité; les hommes avaient la leur, Yhumanité. Ces termes, objet de ridicule pour la philosophie moderne, cachaient une idée vraie et profonde, on peut en juger par les indications qui précèdent; mais la subtilité scolastique commit ici une double méprise, cause principale du discrédit où elle est tombée. Premièrement, elle assimile trop souvent les vrais genres, les vraies essences à de simples qualités abstraites, séparant, par exemple, le son du corps sonore, la couleur du corps coloré, et transformant ces vaines abstractions en autant d'entités. Secondement, elle regarda, ou du moins parut regarder ces entités, quelles qu'elles fussent, comme de véritables êtres, comme des substances dans toute la force du terme ; de manière que le genre humain aurait constitué une réalite ontologique, distincte des individus appelés hommes : hypothèse insoutenable à la prendre en elle-mênie, et plus insoutenable encore à en suivre les conséquences. La raison n'a pas besoin de recourir à de pareilles chimères pour expliquer la présence et le rôle de l'élément général au sein des choses ; il lui suffit de se représenter le monde comme la manifestation régulière d'un plan éternellement conçu par la sagesse de Dieu, et réalisé par sa puissance. Hors de là, la philosophie s'égare dans un labyrinthe de rêveries et d'absurdités inextricables, et finit par compromettre, aux yeux du vulgaire, les grandes vérités dont elle a le dépôt. Voy. les articles Réalisme et

NOMINAUSME.

ÉPICHARME de Cos, surnommé le Mégariquc ou le Sicilien, parce qu'il passa la plus grande partie de sa vie à Mégare en Sicile, florissait pendant la seconde moitié du ve siècle avant l'ère chrétienne. Il est surtout célèbre comme poète comique; toute l'antiquité le regardait comme un modèle en ce genre ; mais il mérite aussi une place dans ce Recueil comme disciple de Pythagore et comme auteur de plusieurs écrits philosophiques, parmi lesquels plusieurs critiques ont voulu compter les Vers dorés de Pythagore. A part cette dernière composition, que rien ne nous autorise à lui attribuer, il ne reste d'Épicharme que quelques fragments et les titres de quarante de ses comédies. Malheureusement ces débris ne sont pas d'une grande utilité pour l'histoire de la philosophie.

On peut consulter sur Épicharme : Sextus Empiricus. Adv. Mathem., lib. I, p. 273 et 284; — Jamblique, Vita Pylhag., c. xxxiv et xxxvi; — Diogène de Laërte, liv. III, ch. ix-xvm ; liv. VIII, ch. Lxxvm; — Cicéron, Tuscul., lib. I, c. vin. X.

EPIC

ÉPIC

ÉPICHÉBF.MF. Lorsque les prémisses d'un syllogisme ne sont pas de nature à paraître immédiatement évidentes , on joint à chacune d'elles une ou plusieurs propositions destinées à en faire sentir l'évidence et par suite à montrer le rapport qui les unit. L'argument ainsi disposé est Vépichêrème que l'on définit ordinairement : un syllogisme dont les prémisses ou l'une des prémisses est accompagnée de preuves. L'épichérèine n'étant qu'un syllogisme, doit reconnaître toutes les règles du syllogisme; en^ outre, il faut avoir soin que les preuves annexées aux prémisses aient avec elles un rapport vrai et intime. Cette forme d'argument est particulièrement employée dans la discussion; c'est de la qu'elle tire son nom È7u-/£tf>r,|j.a, de i-n^içéoi, attaquer. Epicherema Valgius aggressionem vocat, dit Quintilien, liv. V, ch. x; et Aristote, faisant mention de cette forme (Topiques, liv. VIII, ch. xi), se borne à dire : « L'épichérème est un syllogisme dialectique. »

ÉPICTÈTE est né à Hiérapolis, en Phrygie, dans le premier siècle de notre ère. On ignore l'époque précise de sa mort, qui arriva vers le milieu du second siècle. Il fut d'abord esclave, ensuite affranchi d'Épaphrodite, homme grossier et sans lettres, et l'un des gardes particuliers de Néron. Ce nom d'Épictète, le seul que lui donne l'histoire, n'est qu'un surnom qui rappelle sa condition servile. Lorsque Domitien chassa de Rome les philosophes, 90 ans après J. C, Épictète se retira à Nieopolis en Ëpire, et l'on croit qu'il y mourut. L'austérité de ses mœurs, digne de ses principes philosophiques, recommande mieux son nom à la postérité que sa doctrine, dont tous les monuments sont perdus, et qui ne nous est plus connue que par Arrien et jses autres disciples. Les premiers stoïciens disaient : « Douleur, tu ne me feras pas convenir que tu sois un mal ; » Épictète dit à son maître qui vient de lui rompre une jambe : « Je vous avais bien dit que vous la casseriez. » Voilà une vertu romaine. Le stoïcisme n'est que l'héroïsme romain réduit en système. Un jour, Épictète achète une lampe de fer; un voleur entre chez lui et la dérobe : « Il sera bien attrapé demain, s'il revient, dit le philosophe, car il n'en trouvera qu'une de terre. » Cette lampe de terre, à la mort d'Épictète, fut vendue trois mille drachmes. Elle rappelle l'écuelle de Diogène. On recueille ces récits, puérils en eux-mêmes, et cependant propres à éclairer l'histoire de la secte. Épictète, comme tous les stoïciens du reste, prêchait d'exemple. Il pratiquait son austère morale. « Il vaut mieux, dit-il lui-même, savoir pratiquer la vertu que de savoir la décrire. » La philosophie à ses yeux n'était pas dans la profondeur spéculative ou l'éloquence, mais dans l'amour et l'exercice de la vertu.

Ce fut, dès l'origine, le caractère de l'école stoïcienne, que ce mépris de la pure spéculation et cette tendance à la pratique. La subtilité déliée et un peu vaine des philosophes grecs s'était tellement donné carrière, que la philosophie ne paraissait plus qu'un amusement de l'esprit. Zenon, Cléanthe, Chrysippe, résolurent de lui rendre son caractère et son influence, et, pour cela, s'efforcèrent de l'ôter des disputes oiseuses des rhéteurs et des sophistes, et d'en faire une science vraiment virile. Ils prirent donc des habitudes de vie austères, et, dans leur doctrine, s'efforcèrent de parler au sens commun, et d'arriver sur-le-champ aux conclusions pratiques. C'est par laque leur école avait plu aux Romains, esprits positifs, assez indifférents en matières de dogmes, mais tempérants, mesurés clans leurs

actions, attirés par la gravité et l'austérité qui étaient chez eux de traditioi lesquelles

les portait aussi toutle génie de leurs institutions. Les Romains qui ont cultivé la philosophie, et il y en a peu, sont tous éclectiques et platoniciens en métaphysique, stoïciens en morale. C'est qu'à vrai dire la morale est pour eux tout ce qu'il y a de sérieux dans la philosophie, le reste n'est qu'un délassement. Ils effleurent la métaphysique sans s'y livrer, intéressés par le spectacle des diverses écoles, et, dans le fond, indifférents sur la solution définitive, parce qu'ils ont foi dans l'étahlissement des mœurs et de la société romaine, et que cela leur suffit sans chercher plus haut. Tels sont Sénèque, Épictète, Arrien, Marc- Aurèle. Ces trois derniers surtout ne sont que des moralistes. Us laissent à Cléanthe sa logique et sa physique, et ne lui prennent que sa morale.

La logique et la physique des premiers stoïciens, délaissées par leurs successeurs, n'étaient guère à regretter. Les fondateurs du stoïcisme étaient entrés dans ces questions de principes par nécessité, parce qu'il fallait bien s'expliquer sur l'origine et la destinée de l'homme; mais ils les avaient traitées sans profondeur véritable, et même sans une intelligence suffisante des conditions de la philosophie. Us voulaient purger la science de ce qu'ils appelaient les rêveries de Platon, et ne rien dire que d'immédiatement acceptable. Qu'était-ce que ce monde des idées où les platoniciens mettaient la réalité tout entière, et que l'œil ne pouvait voir, que la main ne pouvait toucher? Cette vie antérieure qui nous était attribuée sans preuves ni vraisemblance* cette réminiscence, origine et instrument rie la philosophie, n'étaient à leurs yeux que des fables. Nous savons ce que nous voyons, ce que nous sentons, ce que nous touchons : là est le vrai et le solide; le reste n'est que fumée. La sensation cependant n'est pas toute la connaissance. Il y a encore, suivant eux, un pouvoir actif par lequel nous sommes constitués, et qui, ne possédant par lui-même aucune idée, gouverne, modifie, rassemble ou sépare les idées fournies par la sensation. C'est la raison ; voilà tout l'homme. La passion, le sentiment, ne sont rien qu'une erreur de la raison. Avec ces prémisses on prévoit quelle sera leur physique. Y a-t-il un Dieu? Oui. certes; car il y a une cause à tout ce qui est; il y a une réalité nécessaire Mais ce Dieu, quel est-il? Où est-il? Que peut-il être, sinon un corps, puisque les esprits sont des chimères? Où serait-il, sinon dans le monde, puisqu'il est la cause du monde, et que, d'ailleurs, rien n'existe et ne peut exister en dehors du monde? Il n'est pas le monde cependant, il est tout ce qui est action, force, réalité; la matière ou le néant est l'élément passif qui reçoit l'action de Dieu, et en la recevant la détermine. Ainsi, dans les deux parties de la philosophie première, même équivoque chez les stoïciens. En logique, ils en appellent à la raison; mais cette raison n"est guère que l'attention, ce n'est pas la raison; en physique, ils prononcent le nom de Dieu; mais ce dieu, c'est le monde lui-même. Plus tard, ils démontrent la Providence, mais cette providence n'est que le destin.

Voilà déjà des principes contradictoires ; la contradiction ne fera qu'augmenter, lorsqu'on voudra appuyer sur de telles prémisses la morale du devoir. Le but même que se proposent les stoïciens, de parler aux esprits positifs, de chasser les chimères, de rendre la philosophie accessible, n'est pas atteint. Ils chen hent l'unité, et ne l'obtiennent, ou du moins n'en obtiennent l'apparence, dans un système tissu de contra-

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