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dictions, qu'à force de subtilités. Ils se payent de mots, au lieu de faits. Chrysippe a beau se railler du Phèdre, il tombe plus bas que les sophistes bafoués dans YEuthydème.
Sénèque est tout le premier à mépriser ces misères. Est-ce pour cela, dit-il, que vous portez la barbe et le manteau ? Épictète ne les juge pas moins sévèrement. « Qu'importe la science sans les œuvres? dit-il. On ne demande pas si vous avez lu Chrysippe, mais si vous êtes justes. Vous faites grand bruit de vos commentaires sur Chrysippe, des profondes découvertes que vous avez faites dans ses écrits; cela prouve que Chrysippe est un écrivain obscur, et ne prouve pas que vous soyez un philosophe. »
11 a beau répudier tout ce bagage, il le traîne malgré lui. On n'est pas maître de commencer la philosophie par le milieu. On ne peut pas dire : « Je prends que tel est le principe de la morale; » il faut le prouver, et pour le prouver, il faut remonter, c'est-à-dire qu'il faut toujours, quoi qu'on fasse, partir du commencement. Ou si, comme Épictète, on se confine dans les applications, on les reçoit telles qu'elles ont été posées, avec leurs contradictions. Épictète ne gagnera donc rien à supprimer toute démonstration sur l'existence de Dieu, toute recherche sur la nature : s'il parle de Dieu ou des dieux, c'est le dieu étendu et corporel des stoïciens ; s'il parle de la Providence, cette providence n'est au fond que la fatalité. Qui ne connaît cette prière de son Manuel, répétée encore par Arrien : « 0 Dieu, mène-moi où tu voudras, je m'y porte de moi-même. Si je cherchais à résister, mes efforts me rendraient coupable, et je n'en désobéirais pas moins. »
De même pour le principe sur lequel toute la morale repose. C'est en vain qu'Épictète le reçoit sans le contrôler des mains de Zenon, de Chrysippe et de Cléanthe. Ce principe s'appelle le devoir; mais est-il le devoir? Quand on l'ait dériver ainsi toute la morale de ce principe suprême, c'est sans doute pour rattacher les actions humaines à quelque chose de fixe et d'absolu. Que la secte d'Épicure se contente des faits, et accommode la vie humaine aux événements et aux circonstances ; l'école du Portique, en possession de la raison, doit et veut en effet donner de la réalité aux actions par la règle, comme, dans l'ordre de la logique, on donne de la vérité aux pensées en les liant aux axiomes. Cependant qu'arrive-t-il ? Cette raison est toute nue; c'est la fameuse table rase, qui attend les caractères que les sens y viendront inscrire ; elle n'est donc pas la règle elle-même, mais seulement le moyen de ia retrouver et de la reconnaître. Où la chercher? Dans le monde des sens évidemment, puisque de là viennent toutes nos idées. C'est donc dans l'expérience. Ainsi, comme on avait déguisé, sous ce nom de raison, une doctrine sensualiste, on déclare que l'on va gouverner l'expérience, et en réalité on la subit.
Il est vrai que l'expérience doit être éclairée 'par la raison; mais que peut faire la raison, dépourvue d'idées, sinon de choisir, parmi les données de l'expérience, un modèle pour la vie humaine?
Ce modèle, selon Cléanthe, sera l'ordre même de la nature; mais cette réponse ne peut tenir. Comment discerner ce qui est l'ordre, ce qui est le désordre ? Avons-nous un principe qui nous en fasse juger? Tout est relatif : un mal apparent serait un bien peut-être pour qui verrait plus loin ^ est-ce avec ce coin du temps et de l'espace ou s'exerce notre jugement, que nous pourrons soupçonner l'ordre universel du monde?
Battu sur ce point, Cléanthe se replie en ar-
rière. Au lieu de l'ordre universel, il propose l'observation de la nature humaine. Mais quoi? Mesurerons-nous notre devoir à l'étendue de nos facultés, à nos aptitudes, à nos passions? Le devoir ainsi entendu n'est plus rien. 11 y a en nous de la liberté, du caprice, puisque c'est là ce qu'il s'agit de régler, et puisqu'il y a en nous de la liberté, l'étude de nous-même ne suffit pas pour nous révéler le principe de la morale.
Cléanthe recule donc encore, et cette fois où descend-il ? L'obstacle est la liberté ; c'est elle qu'il supprime, et c'est finalement la vie animale qu'il nous propose pour modèle. Par cette triple interprétation du principe stoïcien : « Suis la nature, » on voit en même temps toute la misère de l'école qui ne s'entend pas elle-même, et la contradiction où elle tombe, quand elle s'efforce d'avoir des principes, de la fixité, de la régularité, après avoir tout demandé à la sensation.
Mais si l'école ne parvient pas à rendre compte de ses principes, sa tendance n'en est pas moins évidente. Toutes ses doctrines, de quelque façon qu'elle essaye de les interpréter, aboutissent à cette conclusion : « Suis la nature, conserve-toi toi-même , conserve-toi comme être agissant, comme principe actif, car telle est la véritable nature de l'être. » En effet, Dieu ou l'être, c'est la force; et c'est, par conséquent, dans la force qu'il possède que réside la réalité ou l'être de l'homme. Résister à la passion, qui est la victoire du néant sur l'être, tel est donc son but et son devoir. En le faisant, il suit la nature universelle, puisqu'il imite Dieu dans la mesure de sa puissance et s'en rapproche ; il suit sa propre nature dont la destinée est de se conserver intacte ; il la suit dans sa forme primitive, instinctive, que l'usage de la fantaisie et du caprice n'ont point dégradée. Ainsi, des trois interprétations de Cléanthe, quelle que soit celle que l'on adopte, le devoir signifie toujours pour le stoïcien, résistance à la passion, pleine et entière possession de son être propre. C'est par là qu'ils croient échapper aux fins individuelles, qui pour eux ne se distinguent pas de la passion, tandis qu'en réalité, le devoir, lorsqu'il est ainsi strictement mesuré sur le droit, ne va lui-même qu'à des fins individuelles. Or les fins individuelles, quand elles sont d'accord avec le droit, sont légitimes sans doute, mais elles ne sont pas toute la morale.
Épictète reçoit de Cléanthe le devoir ainsi interprété, et de là sa fameuse formule : « Supporte, abstiens-toi ! » Supporte, c'est le mépris de la passion ; abstiens-toi, c'est le mépris de l'action, de l'intervention dans le monde de la multiplicité et du mouvement. On te fait une injure, on te réduit à la pauvreté, la maladie fond sur toi : Supporte, c'est-à-dire raidis ton âme, ne laisse pas d'accès à la douleur, à la passion, qui est le véritable ennemi. La maladie ne peut rien sur toi, que si tu te laisses vaincre ; le seul mal est dans l'opinion : une injure n'est rien, si tu ne penses pas que c'est une injure. Fais deux parts de toutes les circonstances : les unes dépendent de toi, c'est l'opinion, la volonté; les autres te sont étrangères, c'est le mal, la fortune, la beauté, la laideur ; n'attache pas ton bonheur à ce qui est fatal, mais à ce qui est dans ta main. Voilà le secret d'être heureux, le secret d'être homme. « Anytus et Mélitus peuvent me tuer, dit Épictète [Manuel, ch. xx) ; mais ils ne peuvent me nuire! Qui n'est pas maître de soi, fût-il maître du monde, est un esclave. »
Abstiens-toi, c'est-à-dire ne répands pas ta force au dehors Vis en toi-même, fier et recueillie.
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Pourquoi donc agir? Désirer, aimer, c'est déchoir L'amour est de la passion; la pitié est de la passion. Le cœur du stoïcien doit être fen il n'y a en lui que volonté et raison. Comme rien ne l'émeut, rien ne le force d'agir. La victoire, dans l'action, vaut mieux qu'une défaite; mais ce repos armé qui dédaigne de vaincre est encore au-dessus de la victoire.
« Je ne suis que raison, dit Épictète, c'est là tout mon être. L'heure de ma naissance et celle de ma mort, mon état dans le monde, mes infirmités, ne sont que des accidents. C'est un rôle qui m'est échu, et que je dois jouer fidèlement. Prenons-le au sérieux, tel qu'il nous a été départi, sans murmurer, sans nous plaindre. Soyons boiteux, roi ou mendiant, selon la part qu'on nous a faite. C'est à nous de jouer notre rôle, c'est aux dieux de nous le choisir. » Plotin, qui a tant pris aux stoïciens, a copié cette pensée d'Épictète, au second livre de la troisième Ennéade : « La mort, dit-il, est si peu de chose, que les hommes s'assemblent, dans leurs jours de fête, pour s'en donner le spectacle; la guerre elle-même se fait avec pompe et comme en cérémonie. Ce sont des jeux de scène, et rien de plus; jouons notre rôle de bonne grâce, et n'accusons pas la Providence pour des infortunes prétendues que nous déposerons avec le masque. Est-ce donc notre âme qui souffre et qui meurt? Non, non. c'est l'homme extérieur, le personnage. Il n'y a a'action véritable que l'accomplissement du devoir. Le devoir seul est vrai, le mal n'est rien. »
Épictète ne se contente pas de donner au sage ce précepte de mépriser les passions. 11 veut qu'on en écarte même l'apparence. « Il ne faut pas rire, dit-il {Manuel, ch. xn), il ne faut pas jurer, il ne faut pas s'empresser. Il faut garder dans ses gestes et dans ses paroles cette mesure et cette modération qui sont l'indice de la force. Il ne faut pas dire : « Voilà un bien que j'ai perdu; » mais : « Voilà un bien que Dieu m'a repris. » L'amphore de ton voisin est brisée par un esclave, et tu dis : « C'est un accident ordinaire; » il a perdu sa femme, et tu dis: « C'est le sort commun. « Ne pense pas autrement, si c'est de toi qu'il s'agit. Ne te donne pas aux distractions de la route. Redouble encore de zèle dans la vieillesse, car ton temps est proche, et tu vas être appelé. »
Cette proscription des passions, étendue même aux sentiments les plus nobles et les plus nécessaires de notre nature, est bien le véritable caractère stoïque. Épictète est le théoricien de Brutus. « Tout doit céder, dit-il (ch. xvi), au désir de cultiver ton âme ; rien ne doit t'en détourner, ni du bien à faire, ni ton fils à instruire. Il vaut mieux que ton fils soit méchant, que toi dépravé. »
Cependant, si la morale d'Épictète reproduit dans ses traits principaux la doctrine cole, elle s'en écarte en quelques points. Elle rompt moins ouvertement en visière à l'humanité. Épictète mesure à la vérité le devoir sur le droit, mais il a soin d'ajouter que la faute d'autrui ne me décharge pas de mon devoir. « Toutes les pensées humaines ont deux anses, dit-il (c'est une pensée que lui a prise Montaigne), applique-toi à choisir la bonne; ton frère t'a nui, mais il est ton frère: c'est par cette anse qu'il faut le prendre : tu dois honorer ton père, qu'il soit bon ou mauvais; la loi est d'honorer son père, et non pas un bon père ! »
Dans l'ordre des devoirs politiques, il ne conseille pas au philosophe de sortir de son repos et d'intervenir ; mais ce n'est pas par un amour farouche de la liberté individuelle C'est que le
philosophe a sa ■■ est
d'enseigner la vertu et de donner l'exemple.
Épictète veut qu'on félicite Bon ami quand il est heureux, qu'on évite l'ostentation et l'< en tout, même dans les bonnes pratiques. Cette dure philosophie stoïcienne qui, dans Zenon et Chrysippe, n'avait point d'entrailles, s'humanise maintenant, sans toutefois se transformer encore tout à fait, et peu à peu se rapproche de Marc- Aurèle.
On a dit que le Manuel d'Épictète était digne d'un chrétien. Non, ce n'est pas là la morale chrétienne. Cette religion du devoir, ce mépris de la douleur, cette vie chaste et réservée, la méditation de la mort qu'Épictète recommande, et qui a pour effet, dit-il, d élever nos âmes audessus des minuties et des misères, tout cela rappelle en effet le christianisme ; mais où a-t-on vu qu'une morale puisse être chrétienne en proscrivant la charité?
Le Manuel d'Épictète n'est pas de lui. mais de son disciple Arrien, qui s'était attache à reproduire fidèlement les principes de l'enseignement de son maître. Nous avons aussi d' Arrien quatre livres d'un ouvrage qui en avait huit, sur la philosophie d'Épictète. Enfin Stobée nous a conservé un assez grand nombre de sentences attribuées à Épictète, et qu'il a dû prendre dans les ouvrages d' Arrien que nous avons perdus. Quoique Suidas prétende qu'Épictète avait beaucoup écrit, il ne nous est rien parvenu de lui, et il y a tout lieu de croire qu'à l'exemple de plusieurs philosophes de son siècle, il se contenta d'enseigner sans écrire. Le Manuel d'Épictète a été commenté par Simplicius, traduit dans presque toutes les langues, et vingt fois en français. Nous citerons particulièrement la traduction de Dacier, 2 vol. in-12, Paris, 1715; l'édition de Schweigheeuser, dans la collection intitulée Epicleteœ philosophiœ monument a lilt., gr. lat., 15 vol. in-8, Leipzig, 1799-1800, et celle de Courdaveaux, les Entretiens d'Épictète, recueillis par Arrien Paris, 1862, in-8. On consultera avec fruit sur Épictète, les Moralistes sous l'empire romain de M. Martha, Paris. 1864, in-8.
ÉPICURE naquit à Athènes, au bourg de Gargettos, la troisième année de la cixe olympiade, ou l'an 341 avant notre ère. Sa famille était ancienne et d'illustre origine; mais son père et sa mère, tombés dans l'indigence, furent réduits à partir pour Samos, parmi les colons que les Athéniens y envoyaient. Arrivé dans l'île, le père se fait maître d'école, la mère devineresse. Son jeune fils l'accompagnait dans ses excursions. C'était lui, dit-on, qui, dans les cérémonies mystérieuses, était chargé de prononcer les paroles magiques.
Épicure avait quatorze ans, lorsqu'un grammairien expliquant devant lui ce vers d'Hésiode .
A l'origine naquit le chaos
il s'écria : « Et le chaos, d'où naquit-il ? » Le maître répondit que cette question n'avait rien de grammatical, et renvoya le questionneur aux philosophes. « Eh bien, dit Épicure, désormais les philosophes seront mes seuls maîtres.» Ce fut en effet vers cette époque qu'il commença à lire Anax agore, Archélaiis, et surtout Démocrito, dont la physique le transporta d'admiration. Quelques années plus tard, il étudiait la philosophie à Athènes, auditeur plutôt que disciple îles platoniciens Xénocrate et Pamphile, et de Nausiphane le pythagoricien. Son séjour n'y fut pas de longue durée; car, après la mort d'Alexandre, 1rs Athéniens ayant été chassés de Sa- Épicure alla rejoindre son père, réfugié
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à Colophon. Ce fut dans cette ville qu'il fonda sa première école. Il habita ensuite successivement Mitylène et Lampsaque. Enfin, en 305, a l'âge de trente-six ans, il quitta l'Asie et vint se fixer à Athènes, dans la capitale du monde civilisé. ,
Ses succès y furent immenses. De toutes les parties de la Grèce, même de l'Asie Mineure, de la Syrie et de l'Egypte, les disciples alfluaient dans le petit jardin où enseignait Epicure. Ils s'aimaient les uns les autres, vivant en commun comme les disciples de Pythagore, sans renoncer toutefois au droit de propriété. Surtout ils aimaient leur maître, s'attachaient à sa personne et ne le quittaient plus. Pendant toute la vie d'Épicure, un seul, Métrodore de Stratomce, dans une école étrangère. Epicure avait au plus haut degré tout ce qui charme la multitude Il n'avait rien de ce qu'elle hait ni de ce qu'elle craint. Point de ces facultés supérieures qu'il faut d'abord se faire pardonner. Point de cette énergie de volonté qui rend exigeant pour les autres. Nature douce, flexible et égale, sa bienveillance était universelle, et le désintéressement lui était facile. Au milieu d'une afireuse famine, on le vit, sans prétendre à l'héroïsme, partager avec ses disciples ce qu'il avait de pain et de fruits. . .
A ces mérites de la personne, joignez 1 influence des circonstances. Après Platon et Anstote le règne de la spéculation était fini. On était las des théories. Epicure apportait une philosophie pratique. Ce n'est pas tout. Depuis vingt ans, la Grèce était bouleversée de fond en comble. De l'Inde à la Macédoine, une effroyable tempête semblait passer et repasser sans cesse, pendant que, sur mille champs de bataille, les capitaines d'Alexandre se disputaient les royaumes de son empire. Plus de sécurité, plus de liberté, plus de gloire ! Au milieu de tant de désastres, Epicure venait dire le secret de tout le monde, nous voulons dire d'une gèneration démoralisée; il parlait de plaisir, il parlait de bonheur et rapportait tout à ce but suprême. Qu'est-ce que sa morale? La science des •noyens qui mènent au bonheur. Et quels obstacles nous empêchent d'arriver au bonheur ? Nos illusions, nos préjugés, notre ignorance. Cette ignorance est celle des lois de la nature extérieure. De là, les craintes superstitieuses, les vaines appréhensions et les fausses espérances. Le remède à tous ces maux est dans une physique exacte. Cette ignorance est encore celle des lois et des limites de notre intelligence. De la ces moyens généraux d'éviter l'erreur, ces règles de la canonique qui sont comme les pro- Fégomènes de la physique d'Epicure. Ainsi, la physique est faite pour la morale; la canonique, c'est-à-dire la logique, pour la morale et la physique. C'est la canonique qu'il faut exposer d'abord. . , . „ . ,
Canonique. Le but d'Epicure est de faire de la logique un art simple et commode, de substituer aux théories ardues de VOrganon d'Aristote un petit nombre de règles claires et précises. Cette prétention, assez modeste en apparence, cache tout un système.
11 n'y a, dit Epicure, que trois sources possibles de connaissances, ou, pour parler sa langue, trois critériums de la vérité : les sensations (aîc&r^E'.c), les anticipations (ixf,o).-^£iç), les passions (Traôr,). Voici comment la connaissance s'acquiert dans ces trois cas :
Les objets extérieurs émettent continuellement certaines émanations ou effluves qui, par le moyen des nerfs, arrivent à l'âme et y produisent la sensation Jusqu'ici, ce n'est que la
célèbre théorie de Démocrite. Voici où commence le rôle d'Epicure. La sensation échappe à tout contrôle. En effet, comment corriger une sensation? Sera-ce par une sensation de même nature? Mais, puisqu'elles sont de même nature, elles ont la même autorité. Sera-ce par une sensation de nature différente? Mais elles ont chacune des objets distincts et ne jugent pas des mêmes choses. Sera-ce par la raison? La raison dépend elle-même de la sensation. La sensation est donc au-dessus de tout contrôle. En même temps, elle est infaillible. Car elle est un mouvement produit en nous, et il faut bien que ce mouvement ait une cause. Cette cause, ce n'est pas la sensation qui l'indique, c'est l'opinion. C'est de l'opinion, et de l'opinion seule, que vient l'erreur. Par exemple , lorsque Oreste croyait voir les furies, il en avait en effet les images devant les yeux. Il se trompait, en supposant que ces images correspondaient à des objets réels. L'opinion seule a donc besoin d'être corrigée. Mais quel sera son juge? Ce sera la sensation. Ainsi, lorsque nous regardons de loin une tour carrée, nous la croyons ronde ; mais, si nous nous approchons, nous la voyons telle qu'elle est. De là, ces quatre canons ou règles de la sensation :
1° Les sens ne trompent jamais; 2° L'erreur ne tombe que sur l'opinion ; 3° L'opinion est vraie lorsque les sens la confirment ou ne la contredisent pas;
4° L'opinion est fausse lorsque les sens la contre-disent ou ne la confirment pas.
Nous ne ferons sur ces règles que deux remarques. D'abord, le troisième et le quatrième canon ne sont pas d'accord entre eux. Une opinion que les sens ne contredisent pas peut bien n'être pas confirmée par leur témoignage. Par exemple, mon œil ne me dit pas que la lune soit habitée et ne m'atteste pas non plus le contraire. De sorte que l'opinion que la lune est habitée, serait vraie d'après le troisième canon et fausse d'après le quatrième. La seconde difficulté que nous voulons signaler est plus grave. Les sens, dit-on, ne sortent pas d'eux-mêmes. L'opinion seule se prononce sur l'existence des êtres. Dans certains cas on le reconnaît, l'opinion se trompe. Qui charge-t-on de la corriger? Les sens, dont on vient de proclamer l'incompétence. C'est un aveugle, donné pour tel, que l'on fait juge d'une question de couleurs. Jusqu'ici, cela est évident, Epicure n'a pas trouvé la certitude. Peut-être la trouve-t-il dans les prénotions ou anticipations.
L'anticipation, disent les épicuriens, est, comme la compréhension, l'opinion vraie, la pensée, l'idée générale qui se trouve en nous, c'est-adire le souvenir de l'objet extérieur qui nous est souvent apparu ; par exemple, l'homme est telle chose. A peine a-t-on nommé l'homme, qu'aussitôt, au moyen de l'idée anticipée que les sens nous en ont donnée, nous nous représentons la forme humaine.
Tout cela est résumé dans ces quatre canons d'Épicure :
1- Toute anticipation vient des sens ; 2° L'anticipation est la vraie connaissance et la définition même d'une chose ;
3° L'anticipation est le principe de tout raisonnement ;
4" Ce qui n'est point évident par soi-même, doit être démontré par l'anticipation d une chose évidente
L'anticipation n'est donc qu'une généralisation de l'expérience sensible. Elle a sa place nécessaire dans la définition, dans le raisonnement, dans toutes les opérations réfléchies de ï'intelli-
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gence. Mais elle ne donne rien de plus que la .sensation, et ne peut pas plus qu'elle servir de fondement à la certitude.
Restent les impressions de rame, les plaisirs et les peines, en un mot les passions. Les passions nous indiquent ce qu'il faut prendre ou éviter, et. pour parler comme Épicure, le bien et le mal. Cette distinction du bien et du mal, née de la passion, est l'unique fondement de la morale épicurienne. Les canons qui s'y rapportent sont le résumé de cette morale. Nous ne les donnerons qu'après l'avoir exposée.
Toute la canonique d'Êpicure est donc contenue dans ces deux propositions : la sensation ne nous fait connaître que nous-mêmes. Toute certitude est dans ila sensation. Qu'est-ce, au fond, que cette logique prétendue simplifiée? La négation de la logique; pis que cela, le scepticisme de Protagoras, moins la conscience de luimême.
Physique. Épicure, qui tient déjà de Démocrite sa théorie de la connaissance sensible, lui emprunte encore sa doctrine des atomes, non sans la modifier sur plusieurs points. Laissons de côté toutes les généralités de la doctrine atomistique (voy. Atomisme et Démocrite), et bornons-nous à indiquer ce que cette doctrine est devenue entre les mains d'Êpicure.
Malgré l'autorité d'un passage d'Aristote, il est certain que Démocrite n'avait accordé à ses atomes que les propriétés sans lesquelles la matière est impossible, savoir : la forme et la solidité. Il est également certain qu'il ne leur attribuait que trois sortes de mouvements : le mouvement oscillatoire qui seul est essentiel et primitif, le mouvement rectiligne qui résulte du choc, et le mouvement circulaire. Mais, avec de tels éléments, comment expliquer la formation du monde? Démocrite a recours àla dernière raison des physiciens et des poètes antiques, la fatalité. Épicure veut y échapper à tout prix. Pour cela, que fait-il? A la forme et à la solidité, qualités essentielles des atomes, il ajoute la pesanteur. Cette simple addition est un changement total. Si les atomes sont doués de pesanteur, outre les trois sortes de mouvements indiqués par Démocrite, il faut en reconnaître une quatrième qui enveloppe et absorbe les trois autres, le mouvement vertical. De toute éternité, les atomes tombent dans le vide, avec une vitesse égale et parallèlement les uns aux autres. Or, s'il en est toujours ainsi, la rencontre des atomes est impossible, et, pour expliquer le monde, il ne restera qu'à opter entre l'intervention de la Providence et celle du destin. Épicure suppose qu'à un certain moment de leur chute, les atomes dévient naturellement et spontanément de la verticale, qu'il y a un petit mouvement de déclinaison, et, comme dit Leibniz, un petit détour, au moyen duquel ils se rencontrent, se combinent de différentes manières et forment le monde avec tout ce qu'il contient. Le monde, ainsi formé, se maintient par les mêmes moyens. Les atomes, en vertu de la force qui leur est inhérente, agissent les uns sur les autres, se repoussent et s'attirent. De là les jeux variés de la nature et les innombrables transformations que subissent les corps. Pour expliquer tous les phénomènes, c'est assez du vide, des atomes et de leurs mouvements.
Mais si les atomes sont les causes, les causes premières de tout ce qui est, ce n'est pas seulemenl l'idée du destin, c'est la croyance à toute divinité qu'il faut abolir, et l'athéisme prend le rang el l'autorité d'une vérité nécessaire. Épicure admel pourtant, non pas un dieu, mais des dieux. Dans un système où les atomes sont tout,
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à quoi des dieux peuvent-ils servir? Ils servent àexpliquer la croyance universel le. Cette croyance est une anticipation de l'intelligence. Comme telle, elle doit avoir sa cause. Mais il n'est pas nécessaire que cette cause soit une réalité. Les dieux ne sont pas des corps, autrement dit ne sont pas des êtres ; car, qui a vu les corps que l'on puisse appeler dieux? Pourtant, il faut qu'ils soient quelque chose. Ce sont des images qui se forment dans l'air comme celles qui nous apparaissent dans nos songes, des fantômes à forme humaine, mais de grandeur colossale. Cette théodicée d'Êpicure est-elle sérieuse? Quelques anciens en ont douté, et c'est ici le lieu de rappeler que le setoïcien Posidonius rangeait Épicure parmi les partisans de l'athéisme. Quoi qu'il en soit, ces dieux équivoques sont éternels, immua-/ b.les, indifférents à toutes les affaires humaines, parfaitement oisifs, c'est-à-dire parfaitement heureux. Par conséquent, il est inutile de leur adresser des prières, mais il est juste de les honorer du fond de son âme; et le même homme qui dit que le plaisir est notre seule fin, ordonne de rendre aux dieux des hommages dont le désintéressement fait tout le prix.
Que sera l'âme humaine dans un pareil système? L'âme, d'après Épicure, est un corps, un corps composé d'atomes ronds, c'est-à-dire parfaitement mobiles. Que fait l'âme? Elle est cause du mouvement, elle est cause du repos, elle échauffe le corps, enfin elle sent. Ce qui produit le mouvement, c'est le souffle, l'esprit (7rvsùu.a); ce qui produit le repos, c'est l'air ; ce qui produit la chaleur, c'est le feu. L'âme est donc un composé de souffle, d'air et de feu. Ajoutez-y la cause de la sensation, un quatrième élément, un élément sans nom et de la nature^ la plus subtile : cet élément privilégié a son siège dans la poitrine. Les autres, répandus par tout le corps, portent partout le mouvement, la chaleur et la vie. De son côté, le corps met l'âme à l'abri des influences extérieures, il lui sert d'enveloppe et comme de rempart. Quand le corps se dissout, l'âme se dissipe et périt.
Telle est la physique d'Êpicure. Par ses résultats, elle est en parfait accord avec sa canonique Quand rien n'est connu que par la sensation, il ne peut y avoir que des corps, et l'âme est périssable. Par ses principes, elle la contredit; car dans un système où la sensation est tout, il est clair qu'il ne peut être question des atomes, ni de leurs mouvements divers, ni de ce quatrième élément que l'œil n'a pas vu et que l'esprit ne peut définir. Au moins, cette physique est-eile ce qu'elle prétend être, une préparation au bonheur? Nous aurons répondu à cette question quand nous aurons fait connaître la morale d'Êpicure.
Morale. On l'a souvent montré, quand on fait de l'homme un être purement sensible et de l'intelligence une simple faculté d'éprouver des sensations, toute idée de devoir et, par consé-^ quent, toute véritable morale est impossible. En^ l'absence d'une loi obligatoire, la seule règle de conduite que l'on puisse donner, c'est d'éviter la douleur et de chercher le plaisir. Cette doctrine avait été celle de l'école cyrénaïque. L'école épicurienne est moins hardie et moins conséquente avec elle-même. Toute la morale d'Êpicure est contenue dans un petit nombre de propositions étroitement liées entre elles et qui toutes dérivent d'un seul principe; savoir que le but de l'homme, le souverain bien de l'homme est le bonheur. Arrêtons-nous ici pour contester à Tailleur de la canonique le droit de parler de bonheur. Qu'est-ce que le bonheur dans sa vraie nature? Rien moins que la satisfaction complète
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et simultanée de tous nos désirs et de tous nos besoins. Tant qu'un seul de nos désirs n'est pas satisfait, Tàme est inquiète, le cœur soupire, et le bonheur n'existe pas. Or, qui ne sait qu'icibas le vide du cœur n'est jamais comblé? Qui ne sait que l'être qui conçoit l'infini prend bientôt en pitié tous les objets sensibles? Il faut le reconnaître, une notion quelconque d'infini entre de force dans la définition du bonheur de l'homme, et l'on sait que la sensation ne donne pas de pareilles idées. Oui, le bonheur est la vraie fin de l'homme. Mais alors il faut dire que tout ne meurt pas avec le corps, car, dans cette vie, l'homme n'atteint pas sa fin véritable ; il faut dire aussi qu'il y a d'autres natures que les natures corporelles et périssables, car le bonheur n'est pas achevé s'il ne doit pas durer toujours ; il faut dire enfin que toutes les idées de l'intelligence ne sont pas contenues dans la sensation. Mais s'il en est ainsi, il ne reste plus rien du système d'Épicure.
L'élément constitutif du bonheur, selon lui, c'est le plaisir. La preuve qu'il en donne est la même que celle des cyrénaïques ; l'exemple des animaux, qui tous, par la seule impulsion de leur nature, cherchent le plaisir et fuient la douleur. Mais, entre la destinée de l'homme et celle de la brute, il peut bien pourtant y avoir quelque différence. La seule que reconnaisse Epicure, c'est que l'homme ne doit pas chercher le plaisir pour le plaisir lui-même, mais seulement comme moyen d'arriver au bonheur. Il y a donc un choix à faire entre les plaisirs, il y a même des plaisirs qu'il faut éviter, des douleurs qu'il faut subir, le tout en vue de l'intérêt bien entendu, c'est-à-dire du plus grand bonheur possible. Cette division hiérarchique des plaisirs, cette recherche savante et calculée du plus grand bonheur possible, forme le trait caractéristique de l'épicuréisme. Il importe d'insister sur ce point.
Tous les plaisirs peuvent se ramener à deux types. Il y a un plaisir tumultueux et emporté qui résulte d'un grand développement d'activité physique. C'est à ce plaisir, dont la jouissance est inquiète et les conséquences souvent amères, que s'était arrêtée l'école cyrénaïque. Épicure l'appelle le plaisir dans le mouvement (rioovy) £v xtv?j<7Ei) . 11 y a un autre plaisir plus doux et, plus profond, qui nous remplit et nous pénètre au milieu de la paix de l'âme et dans le calme des passions. Épicure l'appelle le plaisir dans le repos (yjSovtj xaxaGTï]uorct'/.7i). Le plaisir des sens, Épicure ne le proscrit pas, il le recherche, au contraire, quand il peut servir au bonheur : mais il préfère le plaisir de l'àme, la-jouissance calme et tranquille. Avant de louer Épicure de cette préférence, sachons ce que c'est pour lui que le plaisir de l'àme.
« Je ne concevrais pas le bien, disait-il dans son ouvrage sur la fin de l'homme, si je faisais abstraction des plaisirs du goût, des plaisirs de l'amour et de ceux de la vue qui contemple les belles formes. » Et ailleurs : « Le principe et la racine de tout bien, c'est le plaisir de l'estomac.» Cependant, en mille autres endroits, Épicure semble faire peu de cas des plaisirs des sens. Est-ce une contradiction? En aucune manière. Ce qui caractérise le plaisir du mouvement, c'est de ne se rapporter qu'au présent et de ne durer qu'un seul instant. Mais le plaisir que la mémoire rappelle ou que la pensée nous fait prévoir d'une manière certaine, est un plaisir de l'âme. Une santé parfaite et assurée, les jouissances anticipées de la chair, voilà des plaisirs de l'âme d'après la doctrine épicurienne.
De tous les moyens de plaisir, le plus efficace, !.e plus puissant, c'est la vertu ; le secret d'être
heureux n'est que celui d'être vertueux. Dans la bouche d'Épicure, un pareil mot a de quoi surprendre. Si la vertu existe, elle ne peut pas être un simple moyen de plaisir, elle emporte l'idée d'obligation, elle devient la règle immuable des actions humaines, et c'en est fait de la doctrine du plaisir. Ce n'est pas tout : s'il est vrai que la vertu porte avec elle sa récompense, qui est le plus doux de tous les plaisirs, c'est à la condition que la vertu soit désintéressée. L'acte vertueux accompli en vue de la récompense devient un calcul et manque par cela même la récompense. C'est donc l'impossible qu'on nous propose de tenter. Cependant la contradiction disparaît quand on sait en quoi consiste la vertu pour Épicure.
La vertu par excellence, c'est la prudence, non plus cette prudence socratique qui met en tous nos actes le tempérament et la mesure, mais la prudence qui calcule et sait tirer d'une situation donnée tout le parti possible. C'est par prudence que le sage s'abstient de prendre sa part du fardeau des affaires publiques, par prudence qu'il renonce à devenir époux et père. C'est encore par prudence qu'il observe les lois de son pays Il réfléchit que ces lois le protègent contre l'audace des méchants, et que s'il les violait, il ne serait jamais sûr de l'impunité. Enfin, c'est par prudence que le sage cherche à thésauriser, courtise au besoin les grands, et se livre, en vue de l'avenir, à tous les épanchements de l'amitié. Tout cet égoïsme est décoré d'un fort beau nom, une vie sans trouble (à-rapaÇta).
Les autres vertus sont la force? qui consiste à se dégager, toujours par un motif intéressé, des vaines superstitions et des terreurs imaginaires: ensuite la justice, qui consiste dans l'observation d'un prétendu contrat social fondé encore sur l'intérêt; enfin la tempérance, non pas celle du sage, mais celle de l'homme vulgaire qui craint de manquer du nécessaire. « Nos désirs, dit Epicure, sont de trois espèces : naturels et nécessaires, comme la faim et la soif; naturels mais non nécessaires, comme l'amour des mets délicats ; factices, comme la passion des liqueurs fortes. Le sage abolit ces derniers désirs, contient prudemment les seconds et satisfait les autres. Le strict nécessaire doit suffire au bonheur du sage : avec du pain d'orge et un peu d'eau, on peut être heureux comme Jupiter. » Par ce côté, l'épicuréisme semble toucher au stoïcisme ; mais au fond la différence reste entière. Zenon renonce au plaisir parce qu'il le croit mauvais et incompatible avec la liberté du sage. Épicure s y livrerait s'il était certain d'en jouir toujours. L'épicuréisme est timide autant qu-3 le stoïcisme est héroïque.
Telle est la vertu épicurienne. On conçoit que ce ne soit là qu'un moyen de plaisir. Toute cette morale est résumée dans les canons suivants, qui sont la règle des passions :
1* Prenez le plaisir qui ne doit être suivi d'aucune peine.
2" Fuyez la peine qui n'amène aucun plaisir
3° Fuyez la jouissance qui doit vous priver d'une jouissance plus grande ou vous causer plus de peine que de plaisir.
4" Prenez la peine qui vous délivre d'une peine plus grande ou qui doit être suivie d'un grand plaisir.
En un mot : La seule règle de conduite est la recherche du plus grand plaisir possible. L'honneur d'Épicure est d'avoir été toute sa vie observateur sincère d'une pareille morale, sans se laisser aller sur cette pente qui entraine tout partisan du plaisir dans la licence et de la licence dans l'abjection. Bien des gens seront
EPIM
ÊRAS
étonnés d'apprendre que ce maître en fait de plaisir se nourrissait de pain trempé dans l'eau et écrivait à l'un de ses disciples de lui envoyer un peu de fromage, afin de pouvoir faire bonne chère quand il lui plairait. « Epicure, dit Sénèque, avait trop d'un sou par jour pour son ordinaire. Métrodore, moins avancé que son maître, dépensait un sou tout entier. » Une joie intérieure le dédommageait de ces privations. Dans ses derniers jours, attaqué de la pierre et assailli des plus vives douleurs, sa sérénité d'àrne ne l'abandonna pas. Il cherchait à se distraire par la contemplation de la nature. Sentant sa fin prochaine, il légua son jardin à ses disciples, et mourut la seconde année de la cxxvir olympiade, 270 ans avant notre ère, à l'âge de soixante et onze ans.
Epicure, dans une vie consacrée à l'enseignement et traversée d'un grand nombre de maladies, avait trouvé le temps d'écrire trois cents volumes. Les anciens nous apprennent (et nous le concevons sans peine) que son style manquait d'élégance et de correction. 11 y a quelques années, il ne nous restait de tant d'ouvrages que quatre lettres et quelques fragments. Un heureux hasard a depuis fait découvrir en partie son traité sur la Nature dans les ruines d'Herculanum.
L'originalité avait manqué à Epicure, elle manque absolument à toute son école. Tant qu'il reste quelque vestige de la philosophie antique, les nombreux amis de la volupté, en Grèce et à Rome, affluent dans les écoles épicuriennes. De cette multitude, il n'est sorti durant tant de siècles ni un seul homme éminent, ni une seule pensée originale. Cette stérilité s'explique en partie par l'esprit exclusivement pratique des épicuriens de tous les temps, par le caractère même de la doctrine épicurienne et par la mollesse des hommes qui en font leur règle de conduite.
Les ouvrages d'Épicure ont péri à l'exception des Fragments et Lettres conservés par Diogène de Laërte, et de quelques débris retrouvés dans les volumes d'Herculanum. On consultera : Diogène de Laërte, Vie des philosophes, liv. X; — Cieéron, de Finibus, liv. I et II ; — J. G. Orellius, Epicuri fragmenta librorum II et XI de natura, voluminibus papyraceis ex Herculano erutis reperta, etc., Leipzig, 1818 ; Herculanensium voluminum quœ supersunt, Naples, 1793 à 1855. On trouve dans ces volumes des fragments d'Épicure, de Métrodore, d'Idoménée, de Polystrate, de Phèdre, de Philodème. On peut voir aussi le second recueil des mêmes volumes commencé à Naples en 1861, notamment le VIe volume qui comprend un nouveau fragment du ïl=pl çûuewi; (1866). Parmi les ouvrages modernes on peut citer: P. Gassendi, de Vita, moribus et doctrina Epicuri, Lyon, 1647, et Syntagma philosophiœ Epicuri, la Haye, 1655; — C. Mallet, Études philosophiques, Paris, 1843, t. II ; — C. Martha, le Poème de Lucrèce, Paris, 1868. On ne parle pas ici des historiens de la philosophie, parmi lesquels il faut mettre au premier rang pour ce sujet Ed. Zeller, la Philosophie des Grecs, t. IV, p. 341. X.
ÉPIMÈNIDE de Gnoss, dans l'île de Crète, vivait plus de 600 ans avant J. C. Il était contemporain des sept sages de la Grèce, au nombre desquels il est compté quelquefois à la place de Pénandre. Du reste, son rôle dans la civilisation naissante de son pays paraît avoir été le même, bien qu'il nous rappelle encore, à certains égards, ces personnages moitié surnaturel? et moitié historiques que les Grecs et, en général, tous les peuples de l'antiquité honoraient
comme leurs premiers instituteurs. Épiménide et. lit principalement occupé de politique et de législation; on suppose même qu'il a, s'ils ont lis existé, écrit sur la législation des Cretois plusieurs traités, dont le temps, à ce qu'un assure, n'a rien épargné. 11 aurait aussi composé un poëme sur l'expédition des Argonautes, dont il ne reste pas plus de traces que de son ouvrage sur les lois de son pays. Quant aux traditions fabuleuses qui nous sont parvenues sur son compte, il est difficile d'y voir autre chose que des allégories qui téînoignent de l'austérité de sa vie et de l'immense influence qu'il a exercée sur son siècle. Ainsi, cette caverne où il passa, dans un sommeil extraordidinaire, quarante, et selon d'autres, cinquantesept ans de sa vie, c'est la solitude où il se renferma pour apporter ensuite dans la vie publique les fruits de ses méditations et de sa sagesse. La faculté merveilleuse qu'il partageait, dit-on, avec Hermotime de Clazomène, de se séparer quand il le voulait de son corps, ne veut-elle pas dire qu'il exerçait sur ses passions un tel empire et que les réflexions l'absorbaient à ce point, que les lois de la nature physique semblaient avoir perdu pour lui toute leur force? Enfin quand il conseille aux Athéniens, pour se délivrer de la peste, d'autres disent de la guerre civile, qui, dans ce temps-là, ravageait leur ville, d'immoler des victimes expiatoires aux dieux inconnus, cela signifie probablement qu'il chercha à adoucir la barbarie des mœurs en perfectionnant les institutions religieuses.
On peut consulter sur ce personnage : Diogène Laërce, liv. II; — Gottschalck, Disputatio de Epiménide, propheta, in-4°, Altdorf, 1714; — Heinrich, Épiménide de Crète, composition historique et critique, formée avec des fragments de l'antiquité, in-8, Leipzig, 1801 (ail.); — Chaignier, Pythagore et le Pythagorien, 2 vol. in-8". Paris, 1873, tome I. X.
ÉRASME. La vie de ce célèbre lettré ne fut qu'une longue profession de respect pour l'antiquité, et une courageuse protestation en faveur des droits de la pensée. Malgré l'absence de tout système philosophique déterminé, cette disposition n'en est pas moins l'esprit philosophique lui-même; et raconter les vicissitudes de la vie d'Érasme, c'est raconter la gloire et les revers des lettres renaissantes pendant la première moitié du xvie siècle.
Son père se nommait Gérard; il descendait d'une honnête famille de Terghout en Brabant. Sa mère, fille d'un médecin, s'appelait Marguerite. Elle avait eu de Gérard un premier enfant nommé Antoine, et comme, malgré la naissance de ce fils, les parents de Gérard s'opposaient à leur mariage, celui-ci se réfugia à Rome, où trompé par la fausse nouvelle de la mort de Marguerite que ses frères lui annoncèrent à dessein, il se fit ordonner prêtre. De retour, il s'apperçut trop tard de la ruse, et vécut non loin de la mère de ses enfants dans la plus grande régularité. Pendant son absence, Marguerite était accouchée à Rotterdam d'un fils qui reçut le nom de Gérard, et le changea plus tard en celui de Désiré, dont la traduction grecque a donné le nom d'Érasme. Il avait treize ans lorsque la peste lui enleva sa mère; son père ne tarda pas à mourir de douleur. L'orphelin avait déjà étudié à l'école de Deventersous d'illustres maîtres. Alexandre Hegius et Podolphe Agricola, et, malgré, dit-on, quelque difficulté d'intelligence, difficulté peu démontrée et d'ailleurs contredite par les résultats, il avait fait de rapides progrès Nonobstant son aversion pour la vie monastique, qu'il ne dissimula point en plusieurs circonstan-
ÉRAS