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roïstes, qui prétendent que les âmes s'abîment en Dieu; et y perdent toute personnalité et toute existence propre.
Il n'est pas difficile de trouver la source de toutes ces idées, auxquelles Ficin n'a rien ajouté, qu'il n'a même pas su rajeunir par la forme, et auxquelles il associe avec une crédulité naïve toutes les fables alexandrines sur une tradition philosophique commençant avec Thot^ ou Mercure Trismégiste, continuant avec Orphée. Aglaophème, Pythagore, Philolaùs, et arrivant à son apogée dans Platon. Ce qui appartient en propre à Marsile Ficin, c'est son enthousiasme, nous devrions dire son culte pour Platon et sa doctrine. De cet enthousiasme sont nés dans la pratique des effets surprenants.
Dans une lettre inédite, trouvée par M. Franck dans les archives des Médicis à Florence, Ficin s'efforce de consoler une de ses cousines affligée de la mort de sa sœur. Sait-on de quoi il lui parle? De l'ordre universel, de la vie qui n'est qu'une prison dont la mort délivre. Il soutient même que notre affection a tout à gagner à la mort de nos proches, puisque pendant leur vie nous ne les voyons pas eux-mêmes, mais seulement leur corps", qui est leur ennemi, tandis que la pensée contemple facilement les âmes de ceux qui ne sont plus, et les voit libres et resplendissantes de la lumière divine. Du Christ et de sa religion, pas un mot, et il était prêtre alors. Chargé à quarante-deux ans de la direction de deux églises de Florence, il profita de sa position pour prêcher et encourager l'étude de la philosophie dont il se nourrissait lui-même. Du haut de la chaire sacrée, il recommanda aux fidèles la lecture des livres de Platon : il eut des frères en Platon au lieu de frères en Jésus- Christ, et s'efforça d'introduire des morceaux du philosophe grec jusque dans les offices et les prières de l'Église chrétienne.
Il mourut en 1499, estimé de tout le monde, et regretté de Laurent de Médicis, qui l'avait protégé après son père et son aïeul. Son principal ouvrage a pour titre : Theologiœ Plalonicœ de immortalilale animorum, lib. XVIII, in-f°, Florence, 1482. La meilleure édition de ses œuvres est celle de Paris, 1641, en 2 volumes in-f\
Consultez sur Ficin les ouvrages dont voici les titres : Commentarius de Plalonicœ philosophiez post renalas litteras apud Halos restauralione, sive M. Ficini vita, auctore J. Corsio ejus familiari et discipulo, Pise, 1772; — Schelhorn, Comm. de vita. moribus et scriptis Marsilii Ficini, en tête des œuvres complètes de Ficin, édition de Bâle, 1561, 2 vol. in-f° , et de Paris, 1641, 2 vol. in-f°; — Sicveking. Histoire de Vacadémie platonicienne de Florence, in-8, Goëttingue, 1812 (ail.); — Tiraboschi, Sloria délia letter. liai, 13 vol. in-4, Milan, 1772-1782; et toutes les histoires de la philosophie, particulièrement Buhle, qui, dans le second volume de son Histoire de la philosophie moderne, a consacré à Ficin un article d'une immense étendue. D. H.
FIGURES. Par ce mot, les logiciens désignent les différentes formes qui résultent pour le syllogisme des diverses positions que le moyen terme peut occuper dans les deux prémisses relativement aux deux termes extrêmes. Consultez Aristote, Premiers Analytiques, et Logique de Port-Royal. Voy. Syllogismk.
FILANGIERI (Gaëtano), né à Naples en 1752, soldat, homme de cour sans être courtisan, philosophe animé au plus haut degré de l'amour de l'humanité, se fit une grande réputation par son livre de la Science de la législation. Ses premières éludes ne furent pas fort remarquables;
mais ce fut moins sa faute que celle de la mauvaise méthode qu'on suivait en l'instruisant. Il fit des progrès plus rapides dans les sciences que dans les lettres. Toutefois, ce n'était pas encore là sa vocation intellectuelle. Sa famille, lui croyant un goût prononcé pour les sciences morales et politiques, lui fit faire son droit, et le destina au barreau. Mais, malgré de brillants débuts dans cette nouvelle carrière, les aridités du droit positif, le peu d'intérêt de la plupart des questions qu'il présente, son rapport avec les principes philosophiques de' la science, principes qui ne font point partie des législations, mais qui en sont supposés ou méconnus ; les vices des législations civiles et criminelles alors en vigueur- la nécessité de les faire ressortir, de les faire disparaître des codes des nations civilisées; l'influence des écrits de Montesquieu et de Beccaria, influence qu'il fallait étendre et corroborer ; enfin le noble besoin de rendre à son pays et à l'humanité le plus signalé des services en provoquant des réformes profondes dans la législation : toutes ces causes réunies portèrent Filangieri à délaisser l'étude pratique des lois toutes faites, et âne s'occuper que des lois à faire pour corriger ou perfectionner les premières. La mort, qui vint le surprendre en 1788, au milieu de ses travaux, ne lui a pas permis d'achever son monument ; mais ce qu'il nous en a légué fait vivement regretter le reste. La partie de cet ouvrage qui concerne l'instruction criminelle est peut-être la plus remarquable, et nous ne doutons pas qu'on n'en puisse profiter encore dans les pays les plus avancés en matière de législation pénale.
Les autres parties présentent peut-être moins d'intérêt, surtout pour les nations qui ont le bonheur d'être, comme la France, régies par des lois libérales et justes. Aussi l'ouvrage de Filangieri ne peut-il être apprécié à sa juste valeur qu'en se reportant à l'époque où il a vu le jour, qu'en se rappelant que la législation féodale régissait encore toute l'Europe, et que les barons italiens, en particulier, étaient autant de petits despotes dans leurs terres. Machiavel, Gravina^ Vico, Beccaria lui-même, ou n'avaient pas été compris, ou n'avaient produit qu'une admiration jusque-là stérile. Cette fois les préjugés et les intérêts, qui en sont la conséquence, s'émurent vivement. A peine les deux premiers volumes eurent-ils paru, qu'on essaya d'empêcher la publication de l'ouvrage. Mais l'auteur, ouvertement protégé par son souverain, continua son livre. Il se démit de ses emplois militaires et de ses charges de cour, et se retira à la campagne dans les environs de Naples, afin d'être tout entier à son œuvre. » Je n'ai pas entrepris ce travail pour mon avantage particulier, écrivait-il à un ami, mais uniquement pour le bien des hommes. Quant à moi, je me suis proposé de vivre loin des affaires. Je n'écrirais pas si les erreurs, les vices qui a xablent la société ne m'en imposaient le devoir. Cet affreux spectacle est toujours présent à ma pensée. Veuille le ciel m'accorder le bonheur de remédier en quelque manière à tant de désordres ! Puissent les princes eux-mêmes exaucer mes vœux pour la gloire de leur nom et pour la félicité de leurs peuples ! »
La Science de la législation a été traduite dans presque toutes les langues de l'Europe. Gallois la publia en français en 7 vol. in-8, 1789
1791. Lue autre édition, avec des notes de lieiy Constant, en a été faite en 6 vol. in-8. 1822. l.a Iradiifiioii espagnole d'Antoine Rodio est trèsincomplètej mais, malgré les omissions que le traducteur avait jugé prudent de faire, le tribu-
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nal de l'inquisition n'en a pas moins condamné et la traduction et l'ouvrage original. J. T.
FISCHABER (Gottlieb- Christian - Frédéric), né à Gœppingen en 1779; mort à Stuttgart en 1829. après avoir été répétiteur au séminaire théologique de Tubingen, puis professeur de philosophie et de littérature ancienne au Gymnase supérieur de Stuttgart. Il a laissé les écrits suivants, tous conçus dans le sens du kantisme, dont il embrassa le parti avec chaleur contre le système de Fichte : du Principe et du problème fondamental du système de Fichte, et idées pour en donner une nouvelle solution, in-8, Carlsruhe, 1801 ; — des Époques du génie dans l'histoire, in-8, ib., 1807 ; — Une appréciation libre des principes philosophiques énoncés, etc., in-8, Stuttgart, 1817 (c'est la critique d'un ouvrage à la fois philosophique et politique de M. de Wangenbeim) ; — Manuel de logique, in-8, ib., 1818; — Droit naturel, in-8, ib., 1826; enfin il a publié aussi un journal philosophique, dont les quatre premières livraisons ont paru à Stuttgart de 1818 à 1820. — Tous les ouvrages de Fischaber sont en allemand. X.
FLUDD (Robert), en latin de Fluctibus, naquit à Milgate, dans le comté de Kent, en 1574, sous le règne d'Elisabeth. Il embrassa d'abord le métier des armes, qu'il quitta bientôt pour l'étude des lettres et des sciences. La philosophie, la théologie, la médecine, les sciences naturelles, et surtout les deux sciences imaginaires connues sous les noms d'alchimie et de théosophie, fixèrent tour à tour son esprit ardent et avide de connaissances. Non content de chercher la vérité dans les livres, il voulut observer de ses propres yeux la nature et les hommes. C'est dans ce but qu'à l'exemple de plusieurs enthousiastes de la même école il passa une partie de sa vie à voyager. Il visita la France, l'Allemagne, l'Italie, se liant partout avec les savants les plus illustres et s'instruisant dans leurs entretiens. Aussi doit-il être compté parmi les hommes les plus érudits et les plus célèbres de son temps, au jugement même de Gassendi, son adversaire {Exercitat. in Fluddan. philosoph., V partie, ch. n).De retour en Angleterre, Fludd se fit recevoir docteur en médecine à l'université d'Oxford, et s'établit à Londres pour y exercer sa nouvelle profession. Il mourut, dans cette dernière ville, le 8 septembre 1637.
Le fond de sa philosophie est à peu près 'e même que celui des opinions de Paracelse et de Cornélius Agrippa : on y reconnaît à la première vue le même mélange des idées kabbalistiques, des chimères de l'alchimie, et des traditions moitié néo-platoniciennes, moitié hébraïques, déposées dans les prétendus écrits du Mercure Trismégiste. Mais tous ces éléments divers, que ses prédécesseurs et ses maîtres s'étaient contentés de recueillir et d'opposer avec enthousiasme à la science de leur temps, Robert Fludd, en les complétant par son érudition, les a combinés entre eux, les a fondus en un vaste système, où les aperçus les plus hardis de certaines doctrines de nos jours se montrent à côté des extravagantes ambitions et des rêveries les plus décriées de la société des Rose-Croix. Ce système, comme on doit s'y attendre, d'après le peu que nous venons de dire, c'est le panthéisme le moins déguisé, un panthéisme presque matérialiste, présenté sous le masque du mysticisme, et avec le secours de l'interprétation allégorique, comme le sens véritable de la révélation chrétienne.
Dieu est le principe, la fin et la somme de tout ce qui existe. Tous les êtres dont l'univers est peuplé, et l'univers lui-même, sont sortis de son sein, sont formés de sa substance, et retour-
neront en lui, quand le temps et le but de leur existence seront accomplis. Ils ne sont que les formes diverses plus ou moins parfaites, plus ou moins durables, dans lesquelles le principe infini des choses se révèle à lui-même, et se rend visible dans la création, d'invisible et de caché qu'il était. A proprement parler, la création n'a pas commencé ; Dieu, toujours semblable à luimême, n'a jamais été un instant sans agir, sans créer, sans manifester toute sa puissance ; mais il peut, il doit être considéré sous un double point de vue : tel qu'il est dans son essence absolue, dans le foyer le plus reculé de son éternelle existen:e, et tel qu'il se montre dans l'univers ou dans l'acte incessant qui lui a donné l'être.
Le Dieu caché de Robert Fludd n'est pas autre chose que l'Ensoph de la Kabbale, ou l'Unité ineffable de l'école d'Alexandrie, ou le Père inconnu du gnosticisme. C'est cet état de la nature divine, où nulle distinction ne paraît encore, où nulle qualification n'est possible, où tous les contraires, l'être et le non-être, la lumière et les ténèbres, l'activité et l'inertie, la contraction et l'expansion, le bien et le mal, sont effacés et ■ anéantis dans la plus parfaite identité. Nous venons de reproduire presque littéralement les expressions mêmes de Robert Fludd, expressions qu'il n'a pas inventées, et que l'on retrouve deux siècles après lui dans les deux plus célèbres systèmes de l'Allemagne (Philosoph. rnos., sect. I, lib. IV, c. v).
Lorsqu'on dit que Dieu s'est manifesté ou qu'il est sorti de sa solitude pour créer l'univers, cela signifie qu'au sein de cette unité incompréhensible dont nous venons de parler, la lumière s'est séparée des ténèbres, l'être en acte de l'être en puissance, et la volonté commençant à agir de ce qui est le contraire de la volonté, de l'inertie, de la résistance, à laquelle Fludd a donné le nom de nolonté divine (nolunlas divina). Le premier de ces deux principes, plus partisulièrement représenté par la lumière, c'est Dieu se concentrant sur lui-même pour se répandre ensuite dans l'univers sous des formes infiniment variées; le second, particulièrement représenté par les ténèbres, c'est le vide, c'est la négation, c'est la simple possibilité que' Dieu laisse hors de lui par cette concentration de sa substance, ou l'exercice actuel de sa volonté, et tous ces caractères réunis ne sont pas autre chose que la matière à son premier état, avant qu'elle ait reçu l'action de la lumière, le vacuum et inane de l'Écriture sainte.
De l'action simultanée et de la combinaison de ces deux choses sont nés successivement tous les éléments, toutes les qualités dont l'univers se compose. Les premières de ces qualités sont le chaud et le froid : le chaud, qui appartient naturellement à la lumière, et qui produit à son tour le mouvement; le froid, pareillement inséparable des ténèbres, et source de l'inertie. Le chaud et le froid séparés l'un de l'autre produisent le sec ; enfin, en se combinant et en agissant l'un sur l'autre par le contact de la lumière avec les ténèbres, ils donnent naissance à l'humide. On sait quel rôle jouent ces quatre qualités dans la physique d'Aristote, dont Robert Fludd, en plus d'une partie de son système, subit encore l'influence, malgré le mépris qu'il affiche pour la philosophie péripatéticienne, et son désir de lui substituer une philosophie entièrement fondée sur la révélation. Il nous fait voir sn même temps que les principes par lesquels il entreprend d'expliquer l'universalité des choses ont un caractère moins métaphysique qu'on n'aurait pu le supposer d'abord, et que son pan-
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théisme, comme nous en ayons déjà fait la remarque, penche beaucoup plus vers la matière que vers l'esprit.
Les qualités physiques que nous venons d'énumérer ont concouru et concourront éternellement avec les deux principes dont elles émanent à la formation des éléments. Le premier de tous, c'est l'air invisible qui remplissait l'abîme, sorte d'intermédiaire entre la lumière et les ténèbres, que Fludd nous représente comme l'élément universel, mais dont il nous laisse ignorer et la nature et l'origine. L'air invisible, pénétré par les rayons de la plus pure lumière, est devenu l'éther ou la substance du ciel; condensé par le froid qui sort des ténèbres, il est devenu l'eau, il a produit cette masse liquide que nous voyons, dans le récit de la Genèse, prendre la place des ténèbres et du vide. L'eau à son tour, comprimée par le souffle glacial de l'air, est devenue la terre et les minéraux contenus dans son sein; la lumière, se combinant avec les éléments grossiers du globe terrestre, a engendré le feu sublunaire, agent de corruption et de putréfaction ; de même qu'en se mêlant à l'air invisible, elle a produit l'éther, autre espèce de feu, plus subtil et plus actif, principe de la génération et de l'organisme, véhicule de la vie dans toute l'étendue de l'univers. Enfin la lumière, dégagée des ténèbres, c'est la vie ellemême, c'est la pensée, c'est l'intelligence, c'est la volonté dans son essence la plus pure, c'est le moteur universel et la forme de tous les êtres, c'est l'àme du monde dont sortent par voie d'émanation et à laquelle retournent incessamment toutes les âmes particulières (Philosoph. mos., sect. I, liv. III et IV). Ainsi les choses créées, sous quelque forme qu'elles se montrent à nous, et à quelque rang qu'elles appartiennent, ne sont qu'un mélange de lumière et de ténèbres, ou d'intelligence et de matière : deux principes ennemis en apparence, mais primitivement confondus et parfaitement identiques dans le sein de l'infini. Seulement, parmi ces créatures, les unes ont une plus grande part de lumière, les autres de ténèbres; chez d'autres, la lumière et les ténèbres ont dés proportions égales : de là, la pyramide, ou, comme nous dirions aujourd'hui, l'échelle des êtres. La terre est de tous les éléments celui qui contient le moins de substance lumineuse ; mais elle en contient, et c'est ce que nous appelons la chaleur centrale. L'eau, comme le prouve sa transparence, en renferme davantage; aussi a-t-elle déjà une certaine activité, une certaine force de destruction qu'on ne trouve pas dans les masses inertes qui forment la terre ; l'air, immédiatement en contact avec la substance éthérée dont se composent les astres, et traversé en tous sens par leurs rayons, est déjà un principe ou un agent dévie; car il est nécessaire à la végétation des plantes et à la respiration des animaux; enfin le feu qui, par sa nature, est le plus rapproché de la lumière, est aussi le plus actif de tous les éléments et le plus indispensable à la vie ; mais, comme nous l'avons déjà dit, il faut distinguer le feu central de notre globe, le feu sublunaire, instrument de décomposition et de destruction, du feu céleste ou de l'éther qui forme un cinquième élément, et passe pour le véhicule propre do la lumière. L'éther n'est pas, à proprement parler, un corps, mais un terme moyen, une sorte de médiateur entre les corps et la force vivifiante dont ils sont pénétrés, c'est-à-dire l'àme du inonde. Aussi quelques philosophes hermétiques, au lieu de deux principes sortant éternellemenl du sein de l'unité primitive, en ont-ils reconnu trois : l'àme du monde, la matière ou les ténèbres, et
l'esprit, par lequel ils entendent la substance étherée.
Voilà les matériaux de la création tout prêts ; nous allons voir à présent comment ils se combinent et se coordonnent pour former l'ensemble de tous les êtres, c'est-à-dire le monde. Selon Robert Fludd, qui ne fait que répéter sur ce point l'opinion des kabbalistes, il y a quatre mondes étroitement unis et subordonnés l'un à l'autre : !c monde archétypique, où Dieu se révèle à lui-même et qu'il remplit de sa substance sous la forme la plus élevée ; le monde angéiique, habité par les anges et les purs esprits, par les agents immédiats de la volonté divine ; le monde stellaire, formé par les étoiles, par les planètes, par tous ces grands corps dont l'ensemble est nommé le ciel; enfin le monde sublunaire, c'est-à-dire la terre et les créatures dont elle est peuplée. Mais ces quatre mondes peuvent facilement se réduire à trois, dont les noms et les attributions ont également leur origine dans la kabbale : nous voulons parler du monde archétype, du macrocosme et du microcosme, c'està-dire de Dieu, de la nature et de l'homme.
Quant au premier, Fludd se borne à reproduire le système kabbalistique des dix séphirothts. Dieu, après s'être concentré sur lui-même comme nous l'avons vu tout à l'heure; après avoir séparé des ténèbres la lumière qui constitue son essence, s'est manifesté à sa propre vue sous dix formes différentes qui sont les conditions générales de l'existence et de la pensée. Mais ces dix formes, ces dix modes absolus de la nature divine peuvent aussi se ramener à trois : d'abord Dieu n'existe qu'en puissance dans l'unité ineffable : c'est la première personne de la Trinité ou Dieu le Père; puis il se révèle à lui-même et se crée tout un monde intelligible ; il s'apparaît comme la pensée, comme la raison universelle : c'est la seconde personne de la Trinité, ou le Fils; enfin il agit et il produit, sa volonté s'exerce et sa pensée se réalise hors de lui : c'est la troisième personne de la Trinité, ou l'Espiit. Dieu, passant éternellement par ces trois états, nous offre, dit Fludd en se servant d'une expression déjà employée dans les écrits de Mercure Trismégiste, l'image d'un cercle dont le centre est partout et la circonférence nulle part : cujus centrum est i?i omnibus, circumferentia extra omnia (Philosoph. mos., sect. I, liv. II, ch. îv).
L'univers ou le macrocosme est à la fois une image et une émanation de Dieu. Il se divise en trois régions qui correspondent aux trois personnes de la Trinité, et se distinguent l'une de l'autre, non par la place qu'elles occupent, mais par la substance dont elles sont formées. La première est la région empyrée ou la nature angélique ; elle se compose de cette partie de l'éther qui, se trouvant en contact immédiat avec la lumière la plus pure, en demeure en quelque sorte imprégnée. La seconde est la région éthérée ou le ciel des étoiles fixes, dont la substance, aliment de toute vie et véhicule de toute âme, n'est pas autre chose que l'éther. La troisième, formée par le mélange des éléments et appelée pour cette raison la région élémentaire, est celle qu'occupent notre terre et les autres planètes.
Ce que Fludd appelle un ange n'est pas autre chose qu'une émanation divine, une espèce de souffle animé, plus pur que l'éther et moins pur que la lumière dont Dieu se sert pour agir sur les éléments et sur toutes les parties de la nature. En un mot, les anges sont les organes plutôt que les messagers de la nature divine, dont leur existence ne l'eut pas se séparer. Ce
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sont eux qui rassemblent les nuages, qui forment les vapeurs destinées à arroser la terre, qui produisent les météores dont nos yeux sont frappés, qui dirigent la marche des planètes, qui l'ont croître les arbres, les plantes et même les minéraux. Il y a plus, dans certains phénomènes de la nature regardés comme des effets de leur intervention; ce sont eux-mêmes que nous voyons et que nous entendons. Ainsi le vent, c'est un esprit angélique qui agite les éléments et dont la voix parvient jusqu'à nos oreilles; l'éclair, c'est un esprit semblable devenu visible pour nos yeux. Ils sont bons ou mauvais; ils méritent le nom d'anges ou d'esprits des ténèbres, selon que leur pouvoir s'exerce dans les régions supérieures du macrocosme, ou qu'ils se mêlent aux éléments grossiers de la terre. Les premiers se divisent en trois hiérarchies et en neuf ordres, conformément aux idées consacrées. Les derniers se partagent, comme les éléments mêmes qu'ils habitent, en esprits de l'air, esprits de la terre, esprits de l'eau et esprits du feu. De cette manière il n'y a rien qui ne soit animé, qui ne possède un certain degré de vie, de sensibilité et de mouvement. C'est aussi l'idée qui est entrée plus tard dans le système de Spinoza (Philosoph. m08.} sect. ï, liv. V; Macrocosme, liv. IV, ch. iv et suiv.).
Les étoiles fixes dont se compose la région éthérée sont comparées par Robert Fludd à des mamelles qui versent sur les régions inférieures le lait céleste, c'est-à-dire la substance même de la vie et l'aliment nécessaire à tous les êtres, la lumière plus ou moins mélangée, qui émane du foyer éternel. Cette nourriture divine forma d'abord le soleil, placé au centre de l'univers, sur une ligne qui divise le ciel en deux parties égales ; les rayons du soleil, se combinant avec la substance pius grossière qui sépare cet astre de la terre, donnent naissance aux planètes; et des planètes le même principe descend sur tous les êtres dont la terre est peuplée et sur tous les matériaux qu'elle renferme dans son sein. C'est par cette théorie d'une émanation universelle enveloppant comme dans un réseau toutes les parties de la création et descendant par une foule de canaux intermédiaires des profondeurs les plus reculées de la nature divine sur le dernier atome de la matière, que Robert Fludd essaye de justifier les rêveries de l'astrologie judiciaire, les merveilles qu'on raconte de la sympathie et de l'antipathie, la croyance pythagoricienne à une musique céleste formée par le mouvement des étoiles, et tant d'autres chimères que le mysticisme n'est pas libre de répudier. Toute la médecine hermétique, et celle de Fludd en particulier, est assise sur cette base.
Nous arrivons enfin au monde que nous habitons, c'est-à-dire au ciel élémentaire. Connaissant déjà la nature générale des corps dont il est composé, nous n'avons plus qu'à indiquer rapidement les diverses combinaisons que les corps nous présentent et la manière dont la vie se développe dans leur sein. Or, le premier degré de la vie dans le ciel élémentaire, c'est le minéral. Le minéral est un être animé et se compose de deux parties bien distinctes, dont l'une représente l'âme et l'autre le corps. L'âme, c'est une étincelle de lumière, de l'espèce la plus grossière, la plus propre à se mêler aux éléments terrestres, et reçoit des alchimistes le nom de soufre ou de teinture. Le corps, c'est une portion de la vapeur, de la matière ténébreuse que la terre renferme dans son sein et porte plus particulièrement le nom de mercure. Plus le premier de ces deux principes l'emporte sur le second, plus le minéral est parfait, c'est-à-dire plus il appro-
che de l'air qui réunit en lui toutes les perfections de ce degré de l'existence. Mais le minéral n'est pas seulement un être animé, il est aussi un être perfectible. L'âme qu'il porte dans son sein attirant à elle, par la loi des sympathies, les rayons bienfaisants des astres, se développe, se transforme sous leur influence, et communique les mêmes changements à la matière qu'elle anime. C'est sur cette base que repose la chimère de l'alchimie. Ce que nous venons de dire des minéraux s'applique aussi aux végétaux, avec cette différence, que l'âme des plantes est formée d'une parcelle de l'éther, et non de cette lumière impure qui se combine avec les éléments. L'âme des plantes se développe sous l'action du soleil, comme celle des minéraux sous l'action des planètes, et en se développant elle se multiplie ; car chaque graine de la semence renfermée dans le calice des fleurs est un globule de lumière, est une âme distincte que recouvre une légère enveloppe d'eau et de terre. La même différence sépare les animaux des végétaux. C'est dans les animaux que l'éther est à l'état le plus parfait, et de la proportion dans laquelle ce fluide vivifiant est réparti entre eux, dépend leur perfection ou leur imperfection relative. L'homme n'est pas seulement le plus parfait des animaux, il est quelque chose de plus ; il porte en lui une âme directement émanée de la lumière divine, qui forme par elle-même l'essence de Dieu et du monde intelligible (Macrocosme, liv. VI, ch. iv et suiv.).
L'homme, comme nous l'avons déjà observé, forme à lui seul tout un monde, appelé le microcosme, parce qu'il nous offre en abrégé toutes les parties de l'univers. Ainsi la tête répond à l'empyrée, la poitrine au ciel éthéré ou moyen, et le ventre à la région élémentaire. La première est le siège de l'âme intellectuelle ; la seconde, de l'âme vitale ; la troisième, de l'àme sensitive. L'âme intellectuelle, c'est l'étincelle que nous recevons de l'âme universelle dont elle nous offre la fidèle image. Lorsque, se détachant en quelque sorte de son enveloppe éthérée, elle se tourne vers la région sublime d'où elle est descendue, elle prend le nom d'intelligence. Si, au contraire, elle abaisse ses regards sur elle-même et vers les régions inférieures, elle s'appelle la raison. La raison et l'intelligence réunies à la substance de l'âme constituent dans les proportions du fini le mystère de la Trinité. L'àme vitale, formée de l'éther le plus pur, est le principe de l'activité, du mouvement et de la vie morale ; car, placée entre l'intelligence et les sens qui la sollicitent dans deux directions contraires, elle est seule capable de faire un choix bon ou mauvais et d'être par habitude vertueuse ou corrompue. Enfin l'âme sensitive ou élémentaire réside dans le sang et est l'agent de la sensation, de la nutrition, de la reproduction, en un mot de toutes les fonctions organiques. Toutes les parties du grand et du petit monde correspondent entre elles par la loi des sympathies et agissent nécessairement les unes sur les autres; enfin l'homme, aussi bien que le minéral et la plante, peut subir au moyen de l'art une transformation merveilleuse, et conquérir dès cette vie le don de l'immortalité. C'est aussi, comme on sait, le rêve de Condorcet. et il est vraiment étrange de voir un des plus hardis représentants de cette philosophie du xvmc siècle, si railleuse et si sceptique, arriver au même résultat que les chercheurs de la pierre philosophale et les fabricants d'élixir de vie. Mais les espérances et les désirs infinis que renferme le cœur de l'homme se font jour dans tous les temps, même dans ceux où les boule-
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