‹ Dictionnaire des sciences philosophiques (volume 2)Chapitre 127 sur 439 · FOL · texte numérisé non relu

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pas moins lorsqu'ils prétendent que la foi doit être entièrement distincte et hors de la raison. Le mot de Tertullien, Credo quia absurdum, peut bien, comme les systèmes philosophiques dont nous venons de parler, subjuguer un instant par son audace; mais l'esprit ne peut se contenter longtemps d'un pareil motif de soumission; et quant à invoquer le témoignage de la raison contre elle-même ou à lui faire signer sa propre abdication; c'est une tentative que des écoliers seuls peuvent renouveler aujourd'hui. La raison, comme nous pensons l'avoir démontré, ne saurait se passer de croire; mais par cela même, la foi ne saurait se passer de réfléchir; ce qui signifie qu'elle a besoin de motifs pris en nous et dans les lois de notre nature intellectuelle, qu'elle doit jaillir comme une source vive du fond de notre âme, au lieu de venir seulement du dehors comme un fardeau imposé par une main étrangère.

FOLIE. Les médecins ont cherché de tout temps à définir la folie ou l'aliénation mentale ; mais le point de vue auquel ils se sont placés ne pouvait leur permettre d'en donner une définition rationnelle : les uns se sont bornés à dire que la folie est une maladie apyrétique du cerveau, avec lésion des facultés intellectuelles, oubliant de dire en quoi consiste cette lésion des facultés intellectuelles ; d'autres, croyant entrer beaucoup plus avant dans la question, ont ajouté que les fous ont des idées, des passions, des déterminations différentes des idées, des

Fassions et des déterminations du commun des ommes ; mais en quoi précisément consiste cette différence? C'est encore là ce qu'ils ont oublié de nous dire. D'autres enfin ont ajouté que les malades, dans cet état, conservent en général la conscience de leur propre existence; mais qu'ontils entendu par là? Ont-ils voulu dire que les fous conservent le sentiment, la conscience du moi, de la vraie personnalité? Si telle a été leur pensée, ils sont tombés dans une étrange erreur, comme nous chercherons à le prouver tout à l'heure; mais il est plutôt à croire qu'ils n'ont pas compris la portée de cette assertion. La plupart, et il est facile de le voir par 1 mrs descriptions de la folie, la plupart ont méconnu les caractères du moi ou de l'âme, et la nature de ses relations avec le corps ou l'organisme. C'est probablement à l'isolement dans lequel les médecins se sont tenus à l'écart des philosophes qu'il faut attribuer ce qu'ii y a d'incomplet dans toutes les histoires médicales de la folie. Les médecins, en effet, ont parfaitement exposé les symptômes des différentes espèces d'aliénation mentale, ils en ont décrit avec soin les altérations orgmiques; mais ils ont négligé de chercher la raison de ces phénomènes, et quand ils ont voulu remonter aux causes prochaines de la folie, à sa nature essentielle, ils se sont livrés aux hypothèses les plus invraisemblables.

Ainsi, si l'on en croit Cullcn, la folie tiendrait dans tous Ris cas à une prétendue inégalité d'excitement du cerveau; suivant Pinel, le cara 1ère de cette maladie scr.iit essentielle, nerveux, il n'y aurait au un vice dms la suli-

e du cerveau; tandis que, suivant Foi il y aurait un vie : mais ce vice serait dans le sang de.-; aliénés. Gall ei Spurzheiao y voyaient une infl tmmation de l'en éphale; i squirol, une i des forces 'lu cerveau, el B une

irritation du même organe.

Ces hypothèses, on doit le pressentir, n'él Jenl guère pro] son des pi

de l'aliénation mentale; il

une affection telle que la folie, pour arriver ;'i une théorie rationnelle, il aurait fallu aller au

delà des faits qui relèvent de la pathologie, et même au delà des faits purement physiologiques ; il aurait fallu se placerait point de vue de la psychologie. C'est ce que Royer-Collard avait parfaitement senti quand il a prié Maine de Biran de vouloir bien l'aider de ses lumières dans cette grave et complexe étude de l'alién ition mentale. Royer-Collard avait remarqué que les médecins n'avaient pas tenu un compte suffisant des données psychologiques; que la plupart de ceux qui avaient écrit sur l'aliénation mentale étaient de cette école sensualiste qui avait supprimé un des deux termes du dualisme cartésien au profit de l'autre, et que partant, ils avaient considéré les actes de l'esprit comme des produits du cerveau, ou comme de simples transformations de la sensation.

Royer-Collard ne pouvait s'adresser à un homme plus compétent que M. Maine de Biran. C'est à cette occasion que fut composé, entre 1821 et 1822, le mémoire intitulé : Considérations sur les rapports du physique et du moral, pour servir à un cours sur l'aliénation mentale. Esprit original et profond, Maine de Biran avait t'ait une longue étude de la physiologie de Striai, de celle de Haller, de Cabanis et de Bichat, et il avait donné le premier signal de la réaction philosophique contre la doctrine du xvme siècle : il était revenu au dualisme de Descartes; mais il lui avait donné plus de précision, plus de force encore, grâce à ses études physiologiques. La définition cartésienne, en effet, avait quelque chose de vague, et quelques disciples, exagérant le spiritualisme du maître, avaient fini par tomber dans une sorte de mysticisme. La pensée, le cogito de Descartes, nous avait révélé notre existence morale, notre vraie personnalité; mais les deux attributs essentiels de l'âme ou du moi, sentir et vouloir, n'étaient pas nettement formulés. Maine de Biran, dans ses considérations sur la volonté, avait cherché à remplir cette lacune, et nul n'était plus propre que lui à venir en aide aux physiologistes; aussi, dans cette grande question de l'aliénation mentale, il avait parfaitement établi que, pour en trouver les véritables caractères, il fallait les chercher dans les rapports du moral et du physique de l'homme, et ces rapports, il les avait exposés de la manière la plus nette et la plus satisfaisante.

Leibniz, le premier, avait judicieusement distingué les simples impressions orgmiques qui relèvent de la p ysique générale, des sensations, qui relèvent de la physiologie, et des idées qui relèvent de la psychologie : trois ordres de faits dont il faut ég dément tenir compte dans l'étude des opérations de Tintelligence.

Quand l'organisme, en effet, vient à être impressionné par les agents extérieurs, il apporte a l'âme des sensations, et c'est à l'occasion de ces sensations que la puissance personnelle entre en exercice et se développe. C'est donc dans la nature de ces relations qu'il fallut chercher aent, en certains cas, il peut y avoir de tels désordres, que l'homme finit par tomber dans L'aliénation mentale.

L'homme est environné d'agents qui impresuellement son organisme; et luimême, comme puissance intellectuelle, réagit p ''^eiiicllement sur ce même orginisme; il en résulte qui ,-ur.

aonflitavec les agents physiques, pai

nflit ave. l'àme ou le mot. C'esl ce que M. Cousin a parfaitement exprimé, lorsqu'il a dit. en expi s ml la d

/. : » L'univers entier ne m'atteint qu'à i l'organisme. »

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L'âme toutefois ne sent pas à travers les organes, elle ne sent dans tous les cas que ses organes : quel que soit en effet le mode d'action des agents extérieurs, ils ont constamment pour effet d'amener dans les organes un changement, une modification quelconque, et c'est ce changement, cette modification que nous sentons.

Prenons l'œil pour exemple : quand la rétine est dans un repos complet, il y a ténèbres; il y a, au contraire, sensation de lumière quand, sous l'influence d'un excitant extérieur, elle entre en mouvement : donc, toutes les apparences de corporalité tiennent à l'intensité diverse de ce mouvement, et les couleurs elles-mêmes ne sont en réalité que des variations de vitesse des ondes éthérées.

Les organes des sens ont donc pour fonctions essentielles de recevoir des agents extérieurs et de communiquer au cerveau des modifications telles que le moi trouve en eux les éléments des diverses sensations. Mais il peut arriver, même dans l'état normal, que, sous l'influence d'un excitant, d'un stimulant tout autre, un sens soit impressionné et donne à l'âme des sensations non moins distinctes : ainsi, un choc, un coup sur l'œil peuvent exciter au milieu d'une profonde obscurité une sensation de lumière. D'autres fois, l'âme accuse des sensations dans un organe qui aura été enlevé ; d'autres fois enfin, l'âme est poursuivie, non-seulement pendant le sommeil, mais pendant la veille, par de véritables hallucinations qui restent compatibles avec la raison la plus intacte.

Qu'est-ce qui distingue alors l'homme raisonnable de l'aliéné? Comment reconnaître que la raison persiste en lui ? Le psychologue seul est en mesure de le dire : il prouve que l'homme reste compos sui; qu'il se distingue parfaitement de son organisme. Dans ces conditions, l'homme sait que ses organes le trompent, il a ce conscium : il sent que ses organes, au lieu de lui apporter à lui esprit, la vérité, lui apportent l'erreur; quelquefois même, dans l'état de rêve, ce conscium persiste; l'esprit n'en croit pas alors ses organes. Maine de Biran avait bien vu l'analogie de toutes ces questions, et il expliquait par la même théorie l'état de veille et de sommeil, de rêve et d'aliénation : pour lui, la veille, c'est le temps de la vie pendant lequel s'exerce plus ou moins la volonté ; le sommeil, dans ses divers degrés, est l'affaiblissement de la volonté, le sommeil absolu en est l'abolition complète; pendant les rêves, la volonté ne tient plus les rênes. L'école physiologique à laquelle appartient Burdach a cherché, de son côté, à prouver que si l'état de veille, chez l'homme, consiste dans le double conflit que l'organisme vivant entretient, d'une part, avec les objets extérieurs par le moyen des sens, et, d'autre part, avec le moi ou l'âme, par le moyen des centres nerveux : dans l'état de sommeil complet, il y a suspension de ce double conflit, les organes des sens étant fermés aux excitants extérieurs, et l'âme n'étant plus en relation avec l'organisme : dans l'état de rêve, il n'y a de suspendu que le conflit extérieur ; les agents environnants ne peuvent plus impressionner les sens ; mais le moi peut, jusqu'à un certain point, rester en relation, en conflit avec les centres nerveux, et alors il trouve dans des organes fermés au monde extérieur des sensations distinctes ; il y a dans ces organes persistance ou reproduction des changements que les objets extérieurs suscitaient dans l'état de veille. Cette dernière circonstance paraît fondée et ]>eut donner, jusqu'à un certain point, l'explication de tout un ordre

de faits particuliers à l'aliénation mentale, c'està-dire des hallucinations.

Ce qui rendait incompréhensible la production des hallucinations dans les théories sensualistes, c'est qu'il y a, dans ce cas, toutes les apparences des sensations, sans excitant, sans objets extérieurs; mais nous venons de voir que ceci a lieu dans l'état de rêve, avec la même incohérence et la même bizarrerie, sans que l'âme en éprouve aucun étonnement. Chaque appareil de sensations spéciales étant destiné à reproduire, à répéter ce qui se passe au dehors, il doit suffire d'un simple ébranlement de l'organe, d'un simple mouvement moléculaire pour donner lieu aux mêmes actes : la rétine pourra reproduire ainsi, et comme en miniature, pour ainsi dire, toutes les scènes du monde extérieur, et il y a dans l'oreille moyenne tout un système d'organes qui entrera en vibration pour répéter les sons naguère produits au dehors. On conçoit ainsi comment un mouvement quelconque peut faire entrer les organes en jeu et dunner lieu à toutes les sensations auditives ou visuelles, en l'absence des excitants normaux ; une simple congestion sanguine, un mouvement insolite du sang, fera également que tel malade, au milieu d'un profond silence, entendra des bruits divers, des sons musicaux, des paroles suivies ; que, dans l'obscurité la plus complète, il sera ébloui par do, vives clartés, ou obsédé par des apparitions.

Mais ceci ne suffit pas pour constituer l'aliénation mentale : on peut avoir des sensations fausses, complètement erronées, on peut même, ainsi qu'on l'a dit plus haut, avoir de nombreuses hallucinations, sans être fou. Quand estce donc qu'il y a folie? Si l'école exclusivement organique veut être conséquente avec elle-même, elle est arrêtée ici ; il n'y a pas moyen, en s'en tenant à ses principes, de sortir de cette difficulté. L'école psychologique, au contraire, examine dans ces cas comment se comporte le moi dans ses relations avec les organes des sensations spéciales, et elle dit qu'il y a folie toutes les fois que le malade ne }ieul plus régulièrement inférer de ses sensations et de ses actes la conscience de sa personnalité, et que par cela seul il est aliénas a se.

L'halluciné n'est pas fou, quand il est compos sui, quand il n'en croit pas ses organes; mais il peut se faire qu'il ait la conscience d'une folie imminente, qu'il s'en effraye; qu'il sente que ses orgmes le maîtrisent, qu'ils vont amener, pour ainsi dire, le naufrage de son intelligence. S'il est fou, au contraire, il ne peut plus faire ces distinctions, si ce n'est dans de rares moments de lucidité. Le fou s'identifie avec ses sensations, il ne peut les chasser, les écarter de son esprit : il est maîtrisé, et comme absorbé par elles; sa personnalité n'existe plus, et, comme le dit Maine de Biran, il est dès lors rayé de la liste des êtres intelligents.

Dans l'état sain, c'est le moi ou la volonté qui règle les relations avec les organes, c'est la raison qui tient, pour ainsi dire, les rênes; dans l'aliénation, l'esprit est dépossédé, c'est l'organisme, altéré matériellement, qui a changé l'ordre des relations. Il y a encore aperception immédiate des sensations vraies ou fausses, et production de mouvements; mais ce n'est plus le moi qui règle ces aperceptions : que le moi le veuille ou ne le veuille pas, cette aperception a lieu, et souvent en l'absence de tout stimulant extérieur. Et de même, pour les mouvements, ce n'est plus la volonté qui les règle, qui les coordonne. De là l'état connu sous le nom d'agitation; de là cette instabilité si remarquable des idées et de la volonté.

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Dans l'état de rêve, nous l'avons déjà fait remarquer, il y a quelque chose de semblable ; mais au milieu des associations les plus incohérentes d'idées et de volitions, le moi peut dans certains cas rester compos sui. A qui n'estil pas arrivé de sentir, pendant un rêve pénible, qu'il est le jouet d'étranges hallucinations, et que pour y échapper il faut revenir à la vie naturelle? On sent que, pour mettre fin à ces fausses et effrayantes situations, il faut rouvrir ses sens au monde extérieur. L'école physiologique allemande en avait conclu que si, dans les rêves, l'âme se laisse aller aux idées les plus incohérentes, que si elle accepte les sensations les plus folles, c'est que des deux conflits qui constituent la vie normale des êtres intelligents, un seul persiste, celui que l'âme entretient avec ses organes, et que la polarité est suspendue : les objets extérieurs, n'agissant plus sur les organes, ne peuvent plus rien sur les intuitions; ils ne règlent plus, ils ne coordonnent plus les sensations. En adoptant cette hypothèse, on pourrait dire que, dans les différentes espèces de délire, les choses se passent dans un ordre inverse : c'est l'âme, en effet, c'est le moi qui finit par s'effacer, comme force personnelle et agissante; l'organisation matériellement altérée a fini par aveugler cette même intelligence, et par suspendre aussi la polarité.

Quand le moi reste lucide et libre, il se rit en quelque sorte des terreurs, des déceptions de son organisation physique : comme Turenne, il gourmande sa carcasse qui tremble devant le danger ; il est le témoin impassible de tous ses désordres, il les juge, en mesure la portée; mais il arrive un point où lui-même commence à s'en effrayer, c'est lorsqu'il sent que les rênes vont lui échapper et qu'il va tomber dans une véritable aliénation; il cherche d'abord à en sortir comme d'un rêve pénible : il fuit, par exemple, l'obscurité; il redoute de fermer les yeux, parce qu'il sait que l'éclat du jour peut seul dissiper ies fantômes qui le poursuivent; mais les organes s'altérant de plus en plus, le délire s'établit et il y a destruction de la liberté morale; or, cette liberté étant, comme le dit Maine de Biran, notre vraie personnalité, le même coup qui frappe en nous l'organisme emporte l'homme et ne laisse qu'un automate sans conscience, et partant sans responsabilité.

Dans l'ivresse, qui est un délire passager, les choses se passent encore de la même manière : à mesure que le cerveau se pénètre d'un sang altéré par des principes alcooliques, l'âme ou le moi s'aperçoit que sa liberté va s'anéantir. Le moi fait des efforts pour réagir sur son organisation; mais celle-ci l'entraîne, l'absorbe entièrement, et l'homme n'existe plus : c'est encore un automate privé de conscience et de responsabilité. Ainsi ce qui constitue essentiellement l'aliénation mentale, c'est, comme le dit l'école psychologique, l'abolition de la liberté morale, de la lié ; c'est cet état dans lequel le

moi nest plus compos sui. Les fonctions organiques et même intellectuelles peuvenl encore • lors s'exécuter, mais sans que nous y participions; s m - que DOUS en ayons ni la 6onS( l iu la r< • ii inlité : nous devenons étrangers à nous-mêmes, nous sommes hors de nous, c'est nation, la démence et la folie, dont les ont les degrés mêmes de la pet te liberté. Ce qui fait qu'il n'j a plu- d'intel- ■ rce] iion et la volition, qui i le I prin ipaUI caractères, ii ei plus.

\icnt qu'il y a une telle perturbation d pports des organes avec le i

d'où vient qu'il y a inaction de cette force personnelle dans les intuitions et dans les mouvements organiques? Nous l'avons déjà dit : c'est que des altérations organiques obstruent, empêchent, aveuglent l'intelligence; l'aliénation serait donc dans la théorie physiologique allemande, comme un rêve retourne : dans les rêves, il y aurait désordre, incohérence, bizarrerie dans toutes les idées, parce que l'un des deux conflits est suspendu, parce que l'organisation par son côté extérieur n'est plus en relation avec les objets environnants, parce que les organes des sens so t fermés aux excitants extérieurs, et que ce côté de l'organisme n'est plus impressionné par les stimulants physiques. Or, comme il est tel degré d'aliénation mentale dans lequel le moi peut n'avoir aucune espèce d'action sur le cerveau, soit par suite d'altérations congéniales, comme dans l'idiotisme, ou par des altérations accidentelles, comme dans certains cas de manie, il faudrait en conclure que le conflit intérieur serait alors aboli ou suspendu, l'organisme par son côté intérieur n'étant plus en rapport normal avec l'âme ou le moi. Ce serait l'inverse de ce qui se pa«se dans un sommeil troublé par des songes, ce qui nous faisait dire tout à l'heure que l'aliénation ainsi comprise est comme un rêve permanent et retourné.

Maine de Biran avait bien vu que ceci a lieu dans certains genres de folie. Dans l'idiotisme, dit-il, le moi sommeille, pendant que les organes sensitifs sont seuls éveillés; l'état de démence, ajoute-t-il, correspond encore à celui où le cerveau produit spontanément des images, tantôt liées, plus souvent décousues, pendant que la pensée sommeille ou jette de temps en temps quelques éclairs passagers.

Et de même, dans le délire général, l'âme raisonnable et libre est sans action sur l'organisme; elle sommeille; les images, comme le dit encore Maine de Biran , prennent alors d'elles-mêmes, dans le centre cérébral, les divers caractères de persistance, de vivacité, de profondeur, et par le seul effet des dispositions organiques.

J'ajoute que ce sont les dispositions organiques qui ferment en quelque sorte le sens intérieur à l'action du moi, qui annulent ses effets et paralysent sa puissance. Si donc, dans l'état de rêve, l'âme veille dans un corps endormi, dans l'état de folie générale, complète, c'est la pensée qui sommeille dans un corps éveillé. Qu'on n'aille pas objecter que chez les fous la conscience, le sentiment du moi n'est pas aboli, qu'il persiste au contraire assez souvent : nous répondrons que dans les cas dont on parle il n'y a pas un état de complète aliénation. Ceux qui soutiennent, avec Georget, que même dans les cas où le délire est le plus lit de

la conscience persiste, ceux-là mêmes sont forcés d'avouer que dans les délires les plus bornés, l'esprit perd toute liberté. Or, pour nous, là ou il n'y a plus de liberté, il n'y a plus de raison, il n'y a plus de personnalité. Li<ez ensuite toutes les descriptions de folie, et vous verrez qu'à mesure que les symptômes prennent plus d'intensité, le moi s'efface; dans les exacerbalions, d ms les crises, toul i d os les ni, es :

ce sont des cris, des chants désordonnés, une agitation perpétuelle, et nulle trace science.

D'après tout ce que nous avons dit. on doit

voir que pour bous les causes de la folie sont

toutes matérielles; ce sont des lésions organiques

qui seules peuvenl ainsi paralyser la pensée, et

aiment on a pu sup-

i ou sur la peu-

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elle-même, ou sur des facultés, ou sur des fonctions dites essentiellement nerveuses. Nous sommes encore à nous demander comment des médecins ont pu attribuer tous les phénomènes de la folie à des causes autres que des altérations dans l'organisation du système nerveux, et comment des hommes, d'ailleurs éminents, ont voulu les faire dépendre de modifications qui n'auraient porté que sur des forces vitales. Haslam était, suivant nous, dans le vrai, quand il disait que c'est uniquement dans les changements que peut éprouver l'organisation du cerveau, qu'il faut chercher la cause des diverses espèces de folie; mais il faut tenir compte des altérations les plus légères, de celles qui portent sur la consistance du cerveau, sa coloration, son poids, et !.. comme de celles qui portent sur sa structure interne. Les recherches anatomiques étant faites dans ce sens, on dira bien rarement, comme l'a remarqué Georget, qu'on n'a rien trouvé dans le cerveau.

Maintenant qu'il nous paraît bien prouvé que la cause efficiente de la folie consiste dans des altérations toutes matérielles, devons-nous nous demander si ces altérations sont toutes de la même nature, si toutes consistent comme le soutenait J. Franck, dans un état d'inflammation du cerveau ou de ses annexes, ou dans une atrophie de cet organe, dans un endurcissement, etc., etc. ? A cela nous répondrons qu'une semblable supposition ne pouvait être faite qu'à l'époque où des systèmes exclusifs régnaient en médecine, et où toutes les maladies étaient ramenées à un ou deux genres d'altérations. Aujourd'hui que l'anatomie pathologique a révélé et la variété des altérations organiques et la spontanéité de leur développement dans le sein de tous les tissus, nous ne devons plus en être à faire ces hypothèses : la réalité des altérations anatomiques dans le cours de la folie est un fait qui ne saurait être nié, et il nous paraît en être de même de la diversité de nature de ces mêmes altérations. Quant aux symptômes de l'aliénation mentale, nous avons déjà dit que l'histoire en est assez bien connue. On sait qu'à raison de ses manifestations, on a distingué plusieurs genres de folie. Les anciens les avaient ramenées à deux grandes divisions : la manie et la mélancolie. Dans le premier cas, il y avait délire général avec propension à la fureur; dans Je second, délire exclusif avec propension à la tristesse. Siuvages, multipliant les espèces, avait distingué la démence, la manie, la mélancolie et la démonomanie. Pinel avait mis plus de philosophie dans ses distinctions : il avait judicieusement divisé la folie en quatre grandes classes d'affections : sous le nom d'idiotisme, il comprenait tous les cas dans lesquels on remarque une stupidité plus ou moins prononcée, un cercle très-borné d'idées et une nullité complète de caractère ; la manie était caractérisée par un délire général, une grande irascibilité et un penchant très-marqué à la fureur; la mélancolie par un délire exclusif, avec abattement, morosité et penchant au désespoir; enfin, la démence par une simple débilité des opérations de l'entendement et des actes de la volonté.

Esquirol n'a fait aucun changement important dans cette classification: il a seulement substitué au mot mélancolie celui de monomanie, qui a été adopté avec empressement, surtout dans les affaires d'expertises médicales.

Nous n'insisterons pas sur les symptômes qui dénoncent la manie générale, ni sur ceux qui caractérisent les diverses monomanies : on sait quels sont les désordres intellectuels offerts par les malades, l'incohérence et la bizarrerie de

leurs sensations, les erreurs de perception qu'on remarque en eux; il suffit d'être entré une seule fois dans une maison de fous, pour savoir jusqu'où peuvent aller les différentes formes de délire. Chez quelques-uns, la folie est tranquille, calme; mais souvent il y a des exacerbations, des paroxysmes; et alors, comme emportés par l'indignation, ils vocifèrent continuellement, ils apostrophent ceux qui les surveillent ou les visitent. La fureur peut être portée au plus haut degré et accompagnée d'une agitation que rien ne peut calmer : la face est rouge et animée, les yeux étincelants, la bouche sèche; ils montrent à la fois et une extrême incohérence dans les idées, et une agitation excessive; quelquesuns brisent et déchirent tout ce qui leur tombe sous les mains.

Le plus souvent il y a privation de sommeil chez les aliénés, ou du moins le sommeil est rare et incomplet; on en a vu qui restaient des mois et des années entières sans goûter un moment de repos.

Quant aux monomanies, nous avons dit qu'elles sont caractérisées par un délire exclusif; m lis, il faut le dire, ce délire n'est pas tellement circonscrit que les malades raisonnent judicieusement sur tous les autres sujets; dans tous les cas, on remarque qu'il y a altération générale, bien que plus légère. Ainsi presque tous les monomaniaques sont incapables d'une attention un peu soutenue; leur volonté est précaire, instable, et leurs affections totalement changées.

Il y a aussi chez eux des temps de paroxysmes et d'exacerbations, et alors il est facile de s'apercevoir que le délire est plus général qu'on ne le croyait d'abord; ce qui a fait dire à Georget qu,e, dans les monomanies, le malade est presque aussi déraisonnable que dans la manie. La seule différence que présentent ces deux états, c'est que dans l'un le malade s'occupe plus ordinairement de sa marotte, et dans l'autre l'aliéné extravague indifféremment sur toute chose.

Les auteurs ont ramené les principales espèces de monomanies aux suivantes : 1° la monomanie ambitieuse: on trouve parmi les aliénés de cette classe, des rois, des empereurs, des papes, des prophètes, etc.; 2° la monomanie erotique: quand les aliénés sont dominés par un besoin indicible d'aimer ou d'être aimé ; par le regret d'un amour auquel on a mis obstacle, etc. ; 3° la monomanie religieuse : quand les malades sont tourmentés par l'idée des peines éternelles, ou par les prétendues obsessions du démon; 4" la monomanie mélancolique : les aliénés sont en proie à une tristesse profonde ; ils se disent abandonnés, trahis par leurs proches; il ne leur reste qu'à mourir, etc.; 5° la monomanie hypocondriaque: les aliénés, d'ailleurs parfaitement sains, se croient attaqués de maladies incurables et toujours extraordinaires; s'ils sont réellement malades, ils exagèrent leurs maux au delà de toute expression, ou les interprètent de la manière la plus étrange: ainsi ils soutiennent que leur sang est altère, décomposé, qu'un vice profond les ronge et les conduira au tombeau, etc.

Ces délires dominants existent chez beaucoup de malades; mais on a abusé, dans ces derniers temps, de la doctrine qui tend ainsi à circonscrire l'aliénation mentale, à la limiter dans un seul ordre de faits, surtout en ce qui concerne les tendances, les propensions à commettre certaines actions. Combien de fois, par exemple, n'a-t-on pas donné comme atteints de monomanie homicide les plus grands criminels! d'autres comme atteints de la monomanie du vol, etc., etc. C'est l'absurde doctrine de Gall qui a conduit à

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faire toutes ces suppositions. Mais revenons à l'aliénation mentale, et voyons quelles en sont les causes les plus fréquentes.

De ces causes il en est qui prédisposent seulement à la folie, tandis que d'autres amènent presque immédiatement son explosion. Parmi les premières, il faut ranger Y âge et le sexe des individus : la folie se déclare surtout dans l'âge des passions ardentes, de trente à quarante ans; puis de vingt à trente, puis de quarante à cinquante. Nous devons placer à part les idiots et les déments : l'idiotisme s'observe nécessairement dans le premier âge, puisque cette affection est presque toujours congéniale, et que ces infortunés arrivent rarement à un âge un peu avancé ; chez les vieillards on observe la démence sénile, genre de folie consécutif aux affections aiguës de l'encéphale, et qui peut même survenir par le seul effet des progrès de l'âge.

On remarque beaucoup plus d'aliénations chez les femmes que chez les hommes : on reçoit dans les hospices d'aliénés près du double de femmes. On a cherché à expliquer cette prédisposition par la plus grande susceptibilité du système nerveux chez les femmes, et par leur position dans la société.

L'hérédité joue un grand rôle dans la production de la folie. M. Esquirol avait trouvé dans quelques établissements que la moitié au moins des individus atteints de folie avaient eu des parents aliénés. On croit avoir remarqué que l'influence de l'hérédité se fait \ lutôt sentir dans les classes riches que chez les pauvres, et on l'explique chez les premiers par les alliances fréquentes entre parents. 11 est certain que le défaut de croisement dans l'espèce humaine ne tarde pas à amener une dégradation très-prononcée dans les familles.

L'influence du tempérament a été également notée; mais elle est beaucoup plus contestable.

On a plus particulièrement signalé les vices d'une mauvaise éducation, et avec raison : tout l'avenir de l'homme moral dépend de ses conditions premières; il est des faits d'observation très-curieux dans l'étiologie de l'aliénation mentale: ainsi il y a beaucoup plus d'aliénés chez les célibataires que chez les personnes mariées, et cela s'applique aux hommes comme aux femmes; il y en a plus aussi dans les professions libérales quedmslesclassesindustrielles; plusaussi en été qu'en hiver. On croit avoir remarqué que dans les différents pays l'influence du degré de civilisation, du mode de gouvernement et des croyances religieuses est beaucoup plus marquée que l'influence du climat. Cette observation paraît fondée ; néanmoins il aurait fallu distinguer ici. L'influence des idées religieuses est incontestable, elle est même en rapport direct avec certains'genrcs de folie; celle du mode de gouvernement est beaucoup j lus douteuse. Quant à l'influence du climat, c'est une question qui n'a pas été suffisamment étudiée: on manque de documents' on en manque même pour ce qui tient à l'influence des progrès de la civilisation; on a < i té des faits qui ne sont rien moins que concluants; on a dit <|ue M. Desgenettes, médecin en chel de l'armée d'Orient, n'avait trouvé que quatorze fous en Egypte dû us L'hôpital du Caire; tandis qu'en 1815 l'Angleterre en comptait plus de 7000 à Londres, et la France près de 4000 à Pariai Mais quelle conclusion tirer de ce fait, si ce n'est que dans les paya plus civilisés on prend soin des fous, et qu'on ne les laisse pas libres comme en Orient?

Si j'en JUOT par ce que j'ai observé moi-même

en Russie, la folie ne doit guère ôtre moins fréquente dans les pays soumis au despotisme et

peu avancés en civilisation que dans les gouvernements libres et policés.

Quant aux causes qui provoquent le plus communément l'explosion de la folie, elles sont assez nombreuses; on a plus particulièrement signalé les chagrins domestiques, un amour contrarié, le fanatisme, l'époque critique pour les femmes et plutôt encore les suites de couches, les coups sur la tête, l'abus des boissons alcooliques, l'insolation, un travail intellectuel excessif, les veilles prolongées, une vive frayeur, le passage subit d'une vie aisée à une profonde misère, les remords, l'oisiveté surtout, le désœuvrement, l'ennui après une vie très-occupée, l'influence enfin d'une autre maladie, de l'hystérie, par exemple, ou de l'épilepsie.

Les causes agissent progressivement, mais leur effet peut être brusque et instantané : on a vu la folie se déclarer en quelques heures, quelquefois à l'instant même, au milieu d'une pleine raison; une fois déclarée, elle se comporte comme nous l'avons dit plus haut. Il nous reste à dire un mot seulement sur le traitement de l'aliénation mentale.

Aune époque même assez rapprochée de nous, les aliénés étaient traités avec barbarie; c'est Pinel qui les a fait sortir de leurs affreux cabanons, qui a fait tomber leurs chaînes, qui, enfin, a voulu le premier les traiter comme des malades. C'est à la philosophie qu'on doit ces réformes : grâce à ses lumières, on a fini par reconnaître que chez ces infortunés il n'y a rien de surnaturel, rien de merveilleux ; il y a simplement des lésions qui portent sur cette partie de l'organisme qui sert aux manifestations de la pensée, et que, partant, il y a tout simplement à traiter des orgmes malades; mais comme les organes malades sont soumis à la double action des agents extérieurs et de l'esprit lui-même, comme principe d'activité, les médecins ont cherché judicieusement à combiner le traitement physique avec le traitement moral, de telle sorte que. s'adressant directement à l'esprit de l'aliène, ils le font intervenir dans le traitement, et le mettent ainsi en mesure de réagir sur son propre organisme. Les médecins et les physiologistes qui ont écrit sur la folie sont innombrables ; nous nous contenterons d'en citer quelques-uns dont les ouvrages méritent particulièrement de figurer dans un dictionnaire philosophique : Pinel, Traité midico-philosophique sur l'aliénation mentale, Paris, 1791, in-8; — Esquirol, des Maladies mentales, Paris,

1838, 2 vol. in-8; — Leuret, du Traitement moral de la folie, Paris, in-8; Fragments psychologiques sur la folie, Paris, in-8; — Broussais, de l'Irritation et de la Folie, Paris, 1839, 2 vol. in-8; — Moreau de Tours, Psychologie morbide, Paris, 18â9, in-8; — Flourens, de la liaison, du Génie cl de la Folie, Paris, 1861, in-12 ; — Trélat, Recherches historiques sur la folie, Paris,

1839, in-8. — Les philosophes ont rarement traite ce sujet; on peut consulter cependant Maine de Biran, Nouvelles considérations sur les rapports du physique et du moral de l'homme, Paris, 1834, in-8; — Albert Lemoine, l'Aliéné devant la philosophie, la morale et la société, Paris, 1862, in-8. F. D.

fontenelle (Bernard Le BoviEn ou Le BoYGi-n DS), né à Rouen le 11 février 16ô7, mort à Paris le 9 janvier 17.YÏ.

Si Fontenelle, dans ses volumineux écrits, a rarement traité des questions de philosophie proprement dite, néanmoins sa vie, son caractère et ses ouvrages sont empreints do l'esprit philosophique.

Sa vie, qui embrasse un siècle entier, l'a fait

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participer aux deux grandes époques de notre littérature : aussi peut-on dire qu'il y a deux hommes en lui, le bel esprit du xvne siècle et le philosophe du xvinc; le neveu du grand Corneille, et le conlemporain de Voltaire; l'ingénieux écrivain d'une école un peu maniérée, et le dernier des cartésiens. Il l'orme l'anneau intermédiaire entre les deux âges. Témoin de toutes les révolutions de l'esprit humain accomplies dans ce vaste intervalle de temps, il y a pris lui-même une part active, et si sa nature l'a détourné d'un rôle agressif, il a toujours le mérite incontesté d'avoir le premier rendu la philosophie populaire en France.

Il avait fait d'assez brillantes études au collège des jésuites à Rouen; mais il n'eut pas le même succès dans la logique, hérissée alors de termes barbares. Il dit lui-même ■ « Je pris mon parti de ne rien entendre à la logique Cependant, continuant de m'y appliquer, j'y entendis quelque chose ; je vis bientôt que ce n'était pas la peine d'y rien entendre, que ce n'étaient que des mots: je m'en tirai ensuite aussi bien que les autres. •> Son père, avocat au parlement de la même ville, le destinant au barreau, il se fit recevoir avocat, et plaida même une cause qu'il perdit. Promptement dégoûté de cette carrière, il se décida à suivre son goût pour la littérature, et se rendit à Paris, auprès de son oncle Thomas Corneille, qui dirigeait alors le Mercure galant avec de Visé. La gloire du grand Corneille fut d'abord pour lui une amorce trompeuse; il débuta par des tragédies, et une épigramme de Racine nous apprend quel fut le sort de son Aspar. Le premier ouvrage où il réussit, ses Dialogues des morts, qu'il fit paraître en 1683, à vingt-six ans, sont parsemés de traits d'affectation et de faux goût. Trois ans après, en 1686, il publia ses Entretiens sur la pluralité des mondes, où il expose avec une heureuse clarté les découvertes de Galilée, et le système de Descartes sur les tourbillons. On y admira le talent de mettre les matières scientifiques à la portée de tous les lecteurs. On peut y relever encore quelque chose d'un peu prétentieux et de quintessencié dans le style ; mais cette recherche même n'était pas sans agrément, et elle contribua sans doute à attirer le public, qui trouvait dans ce livre le système du monde, tel qu'on le connaissait alors, traduit en langue vulgaire. Déjà l'on y sent une certaine liberté de penser; la clarté des idées se réfléchit dans le langage, et l'on reconnaît l'empreinte du philosophe à quelques réflexions telles que celle-ci : « Il n'y a que la vérité qui persuade, même sans avoir besoin de paraître avec toutes ses preuves. Elle entre si naturellement dans l'esprit, que quand on 1 apprend pour la première fois, il semble qu'on ne fasse que s'en souvenir. » (2e Soirée, à la fin.)

Voici un exemple de la sage circonspection de son esprit, et de la méthode prudente qui règle toujours sa marche, même dans ses ingénieux bddin.iges. Au commencement de la 3e Soirée, à propos des conjectures auxquelles il vient de se laisser aller sur les habitants de la lune, il ajoute : u H ne faut donner que la moitié de son esprit aux choses de cette espèce que l'on croit, et en réserver une autre moitié libre, où le contraire puisse être admis, s'il en est besoin. »

^ L'année suivante, Fontenelle mit en français VHistoire des oracles du savant hollandais Van Dale, c'est-à-dire qu'il donna un abrégé élégant et lumineux de ce traité, dont l'érudition, un peu diffuse, prit sous la plume de Fontenelle une forme plus appropriée au goût des lecteurs

français. L'auteur lui-même en témoigna sa reconnaissance et s'exprima ainsi dans les Nouvelles de la République des lettres: «J'ai lu avec bien du plaisir VHistoire des oracles, faite par un auteur français, où je suis copié fidèlement. J'approuve la liberté qu'il s'est donnée de tourner ce que j'avais avancé dans mes deux dissertations sur ce sujet, au génie de sa nation.... C'est peut-être un malheur pour la cause qu'il soutient avec moi, qu'il ne soit pas dans un pays de liberté; car je ne puis imputer à une autre raison le silence qu'il a gardé, ou les déguisements qui semblent l'avoir commandé sur des faits de conséquence. » Malgré les précautions prises par Fontenelle, malgré les déguisements dont s'enveloppait sa discrète iro nie, l'ouvrage n'en parut pas moins très-hardi Plus tard, il fut vivement attaqué par le jésuite Raltus, qui soutint que les démons avaient fait des oracles, et qu'ils s'étaient tus à l'arrivée du Messie. Fontenelle n'eut garde de s'engager dans une controverse théologique. «Je ne répondrai point au jésuite de Strasbourg, écrivait-il à Leclerc, quoique je ne croie pas l'entreprise impossible. Mais VHistoire de l'Académie des sciences me donne trop d'occupation, et tourne toutes mes études sur des matières trop différentes de celle-là. Ce serait plutôt à M. Van Dale à répon dre qu'à moi ; je ne suis que son interprète, il est mon garant. Enfin je n'ai point du tout l'humeur polémique, et toutes les querelles me déplaisent. J'aime mieux que le diable ait été prophète, puisque le père jésuite le veut, et qu'il croit cela plus orthodoxe. »

Vers le même temps, il avait publié ses Doutes sur le système physique des causes occasionnelles. Quoiqu'il professât une vive admiration pour Malebranche, qu'il appelle le plus grand génie de ce siècle, il critique ses idées par des raisonnements serrés, mais toujours avec mesure. Il prouve d'une manière irrécusable que le système des causes occasionnelles est contraire à la simplicité avec laquelle Dieu doit agir dans l'exécution de ses desseins. Ce morceau est un modèle de discussion. C'est en proposant ses doutes sur ce système que Fontenelle dit avec une finesse si spirituelle : « Ce qui doit répondre de la sincérité de mes paroles, c'est que je ne suis ni théologien, ni philosophe de profession, ni homme d'aucun nom, en quelque espèce que ce soit ; que, par conséquent, je ne suis nullement engagé à avoir raison, et que je puis avec honneur avouer que je me trompais toutes les fois qu'on me le fera voir. » Ce petit écrit se termine par une réflexion dont le tour piquant relève encore la justesse : « La vérité n'a ni jeunesse ni vieillesse; les agréments de l'une ne la doivent pas faire aimer davantage, et les rides de l'autre ne lui doivent pas attirer plus de respect. »

Cartésien décidé, il resta toute sa vie fidèle à cette doctrine, mais sans aucun fanatisme. Aussi, dit-il quelque part : « Il faut admirer toujours Descartes, et le suivre quelquefois.» — « Ce grand homme, écrit-il ailleurs, poussé par son génie et par la supériorité qu'il se sentait, quitta les anciens pour ne suivre que cette même raison que les anciens avaient suivie; et cette heureuse hardiesse, qui lut traitée de révolte, nous valut une infinité de vues nouvelles et utiles sur la physique et sur la géométrie. Alors on ouvrit les yeux, et l'on s'avisa de penser. »

De tous les titres de gloire de Fontenelle, ses Éloges des académiciens sont sans contredit le plus réel et le plus durable. En 1697, il avait été nommé secrétaire perpétuel de l'Académie des sciences. Ce fut pour s'acquitter de ses fonc-

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tions qu'il écrivit l'histoire de cette Académie depuis l'année 1666 jusqu'en 1699, et que pendant plus de quarante années il prononça les éloges des savants qui avaient appartenu à cette compagnie. Le recueil de ces éloges forme assurément un des meilleurs livres de notre langue. On n'y retrouve plus l'afféterie qui dépare quelquefois les écrits de sa jeunesse : là; sa manière est beaucoup plus simple; il sème toujours les aperçus spirituels, mais jamais aux dépens de la vérité, et l'expression dont il la revêt, emprunte une grâce particulière à son tour d'esprit fin et délicat. Il fallait une grande variété de connaissances jour apprécier convenablement plusieurs générations de savants, astronomes, mathématiciens, chimistes, physiciens, naturalistes, médecins, philosophes. Fontenelle donna le premier exemple de cet esprit encyclopédique, de cette universalité que Voltaire, après lui, devait reproduire avec tant d'éclat. Il possède en outre l'art d'intéresser à la vie studieuse de ces hommes dévoués à la science : il rend leurs découvertes accessibles aux gens du monde; tour à tour Vauban. Cassini, Tournefort, Malebranche, Leibniz, Newton, en un mot les plus grands génies de l'Europe, passent devant nous avec leurs travaux et leurs systèmes, en nous communiquant une instruction aussi agréable que variée.

Ce qui caractérise essentiellement l'esprit de Fontenelle, c'est la justesse unie à la finesse. Il se rendit célèbre par le charme singulier qui s'attachait à sa conversation autant qu'à ses écrits. Il avait été reçu à l'Académie française le 5 mai 1691. Doyen des trois académies, on l'appelait le Nestor de la littérature, et il resta jusqu'à la fin de sa vie l'ornement de ces salons du xvme siècle, qui méritent d'occuper une place dans l'histoire, car ils étaient le siège d'une puissance nouvelle, l'opinion publique. Tout, jusqu'aux agréments de son style, qui n'est pas toujours irréprochable, au jugement d'un goût sévère, a contribué à propager les lumières, et à répandre le goût de la raison.

Cet esprit philosophique que nous avons indiqué comme le véritable mérite de Fontenelle, il serait facile de le faire ressortir dans ses principaux ouvrages ; il suffirait d'en extraire un certain nombre de maximes, d'observations justes, de réflexions à la fois fines et profondes, qui formeraient, pour ainsi dire, le code du bon sens, les règles de la méthode pratique, une sorte de métaphysique populaire, mise à la portée des gens du monde. On aurait ainsi le résumé, et comme la quintessence de sa philosophie.

Dans sa réponse à l'évêque de Luçon, qui remplaçait Lamotte à l'Académie française (6 mars 1632), il disait: « 11 s'est répandu depuis un temps un esprit philosophique presque tout nouveau, une lumière qui n'avait guère éclairé nos ancêtres. » Cet esprit nouveau, qui devait faire la gloire et la puissance du xvin" siècle, se révèle de deux manières : en premier lieu, par la méthode expérimentale, fondée sur l'observation des faits : « Comme on s'est avisé de consulter sur les choses naturelles la nature elle-même plutôt que les anciens, elle se laisse aisément découvrir; et assez souvent, pressée par de nouvelles expériences que l'on fait pour la sonder, elle accorde la connaissance de quelques-uns de ses secrets, Hist. de VAcad. des scieniks, lJréf.) En second lieu, par les progrès de l'espril métrique : » Les mathématiques servent à donner 3 notre raison l'habitude el le premier pli du vrai. Elles nous apprennenl i opérer bu» les vérités, à en prendre le lil souvent très délié et presque imperceptible.... A mesure qui sciences ont acquis plus d'étendu bodes

sont devenues plus simples et plus faciles. Enfin les mathématiques n'ont pas seulement donné une infinité de vérités de l'espèce qui leur appartient, elles ont encore produit assez généralement dans les esprits une justesse plus précieuse peut-être que toutes ces vérités. »

Son sens droit avait deviné l'éclectisme : « Tout le monde ne sait pas voir : on prend pour l'objet entier la première face que le hasard nous en a présentée.... Il n'est pas étonnant que l'on fasse quelques faux pas dans des routes nouvelles que l'on s'ouvre soi-même. L'esprit original, qui est ardent, vif et hardi, peut n'être pas toujours assez mesuré ni assez circonspect. » De cette manière d'envisager la marche des connaissances humaines, résulte comme conséquence naturelle la nécessité de la tolérance philosophique. « On voulut surtout qu'aucun système ne dominât dans l'Académie à l'exclusion des autres, et qu'on laissât toujours toutes les portes ouvertes à la vérité. »

Et ailleurs : « H y a un ordre qui règle nos progrès. Chaque connaissance ne se développe qu'après qu'un certain nombre de connaissances précédentes se sont développées, et quand son tour pour éclore est venu.... Quand une science ne fait que de naître, on ne peut guère attraper que des vérités dispersées qui ne se tiennent pas, et on les prouve chacune à part, comme l'on peut, et presque toujours avec beaucoup d'embarras. Mais quand un certain nombre de ces vérités désunies ont été trouvées, on voit en quoi elles s'accordent, et les principes généraux commencent à se montrer, non pas encore les plus généraux ou les premiers; il faut encore un plus grand nombre de vérités pour les forcer à paraître. Plusieurs petites branches que l'on tient d'abord séparément mènent à la grosse branche qui les produit, et plusieurs grosses branches mènent au tronc. »

« Un avantage d'avoir saisi les premiers principes serait que l'ordre se mettrait partout de lui-même; cet ordre qui embellit tout, qui fortifie les vérités par leur liaison. »

N'a-t-il pas parfaitement caractérisé Leibniz, lorsqu'il l'appelle un esprit universel, non pas seulement parce qu'il allait à tout, mais encore parce qu'il saisissait dans tout les principes les plus élevés et les plus généraux, ce qui est le caractère de la métaphysique?

Fontenelle, dans un de ses éloges (celui de Duhamel), parle de raisonnements philosophiques qui ont (dépouillé leur sécheresse naturelle, ou du moins ordinaire, en passant au travers d'une imagination fleurie et ornée, et qui n'y ont pris cependant que la juste dose d'agrément qui leur convient. Ces paroles s'appliquent très-bien à lui-même, et il se trouve avoir donné ainsi l'idée la plus fidèle de son propre talent. A...D.

FORBERG (Frédéric-Charles), né en 1770 à Meuselwitz, près d'Alteinbourg, fut un ami trèsdévoué de Fichtc, et un défenseur ardent des opinions de ce philosophe. 11 s'attacha d'abord aux idées de Kant et de Hcinhokl. et ce fut sous cette influence qu'il publia une dissertation in- Eslhetica trans endetitali, in-8, léna; 1792; un autre petit écril sur les Motifs et les lois des actions libres, in s. ib.; 1795 (ail.); et divers mor eaux qui ont paru soil dans le Recueil de Fûlleborn (12 cahiers in-8, Zûlliohau et Freystadt , 1796-1799), soit dans d'autres journaux philosophiques. Mais, peu à peu, il se ' séduire par la doctrine de Fichle, et écrivit, en 1797, dans un journal rédij a nouveau

maître el par Nietham r, dos Lettres sur la

nouvelle philosophie. Bientôt après parut l'ouvrage qu'il publia de concert avec Fiente, <

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