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en Italie, qu'appelle-t-on philosophie française, que critique-t-on comme la philosophie française, si ce n'est l'éclectisme?

Telles sont les trois grandes phases parcourues par la philosophie française depuis le commencement du xvni" siècle jusqu'à nos jours. Chacune de ces phases présente des différences profondes que nous venons de signaler rapidement. Mais, au milieu de ces différences, il y a des ressemblances qui constituent l'unité et l'esprit commun de la philosophie française. Quelles sont ces ressemblances, c'est-à-dire quels sont les caractères généraux qui distinguent la philosophie française entre toutes les philosophies de l'Europe moderne, quelle est si physionomie propre, quel est l'esprit particulier qui l'anime? Il faut chercher la réponse à cette question dans l'examen de ce qu'il y a de plus général dans sa méthode et dans ses principes.

Une foi ferme et inébranlable dans l'autorité et la souveraineté de la raison, voilà quel est, à ce qu'il nous semble, le premier et le plus général caractère de la méthode adoptée par la philosophie française. Après avoir mis à l'écart, comme dans une arche sainte, à l'exemple de Descartes son maître, toutes les vérités révélées, le xvue siècle, dans le domaine de la pure philosophie, est tout aussi ferme sur ce point fondamental, que le xviue siècle lui-même ou le xixe. Tous les cartésiens placent également dans l'évidence l'unique critérium de la vérité. En matière de philosophie, Bossuet, tout autant que Voltaire, soutient la souveraineté de la raison. C'est l'autorité et la tradition qu'il faut suivre dans l'ordre de la foi, et la seule raison dans l'ordre de la science, voilà ce que répètent à chaque page Pascal, Arnauld, Malebranche, Fénelon et Bossuet. Aussi, ni le xvue ni le xvme siècle ne nous présentent le triste spectacle de philosophes cherchant la vérité philosophique ailleurs que dans la raison, soit dans la révélation ou la tradition, soit dans l'inspiration et l'extase. Ces déplorables erreurs étaient réservées à notre temps. Il est vrai que l'école théologique, représentée par MM. de Maistre et de Bonald, n'a été qu'un accident qui n'a pas laissé après lui de traces profondes, et qui n'a pas altéré le caractère général de notre esprit philosophique. Cette foi si ferme en l'autorité de la raison, a préservé la philosophie française des écarts du scepticisme non moins que du mysticisme. Il est remarquable combien le scepticisme, à partir du xvie siècle, tient peu de place dans son histoire. Si l'on y trouve quelques philosophes sceptiques , ils ne sont qu'au second ou au troisième rang. C'est à l'Angleterre et à l'Allemagne qu'appartiennent les grands sceptiques des temps modernes. Il en est de même du mysticisme, qui a aussi sa source dans une défiance des forces et de la légitimité de la raison. Le rôle du mysticisme est à peu près nul dans la philosophie française du xvne et du xvme siècle. Souvent on a accusé de mysticisme Fénelon, l'ami de Mme Guy on. On peut découvrir peut-être cette tendance dans quelques-unes de ses maximes de piété, mais non dans sa philosophie, qui est celle de Descartes. Voilà donc un premier caractère général de la méthode qui se retrouve identique dans toutes les phases de la philosophie française.

Un autre caractère non moins général de notre méthode philosophique, en dépit de quelques essais récents d'ortologisme, est d'aller du connu à l'inconnu, de s'appuyer sur l'expérience, c'est-àdire de prendre l'âme humaine, non pas pour le terme et la mesure, mais pour le point de départ de toutes les spéculations sur la nature de

Dieu et sur la nature des êtres. Quelle réalité connaissons-nous immédiatement dans l'intimité de sa nature et non pas seulement par voie d'induction et d'hypothèse? Nulle autre, si ce n'est notre réalité propre, si ce n'est nous-mêmes. Où pouvons-nous puiser une idée légitime de la nature de la substance, de la nature de Dieu et de ses attributs? Nulle part ailleurs qu'au dedans de nous-mêmes et dans le sentiment immédiat que nous avons de notre causalité, de notre amour, de notre liberté, de notre intelligence. La philosophie française, en général, a toujours eu plus ou moins conscience de cette vérité, el toujours suivi cette méthode. Elle ne se place pas de prime abord au sein de l'absolu pour en déduire a priori les êtres contingents en général et l'homme en particulier; elle prend, au contraire, son point d'appui dans l'âme humaine et dans la conscience, d'où elle cherche à s'élever jusqu'aux sommets de la métaphysique ou de l'ontologie Sans doute, l'absolu, l'infini nous sont déjà donnés en même temps que le contingent et le fini au sein du premier fait de conscience. Le cartésianisme ne s'y est pas trompé; mais il a également reconnu que pour déterminer les attributs de l'infini, il fallait procéder par une induction, dont le fondement nécessaire était la connaissance de la nature et des facultés de l'âme humaine. Telle est la voie indiquée par Descartes. Je pense, donc je suis; voilà la vérité première qu'il place à la base de toutes les autres. Or, cette vérité est celle de notre propre existence, immédiatement attestée par la conscience. Depuis Descartes, tel a été le point de départ de tous les philosophes français, avec cette différence que les uns ont été au delà, et que les autres y sont demeurés enfermés. On trouve dans Spinoza une exception à cette règle générale; mais on n'en trouve pas dans le cartésianisme français, et encore moins dans la philosophie du xvnr3 siècle.

Non-seulement les philosophes français ont été à peu près unanimes à prendre pour point de départ l'étude plus ou moins approfondie de l'âme humaine, mais ils sont à peu près également unanimes à lui appliquer les mêmes procédés et la même méthode. Cette méthode est la méthode psychologique tout entière exprimée dans ce précepte : Rien n'appartient à l'âme que ce que la conscience et la réflexion nous découvrent; tout ce que les sens nous attestent, tout ce que l'imagination reproduit, appartient exclusivement au corps et non à l'âme. Descartes, dans ses Méditations, a donné à la fois le précepte et l'exemple de cette méthode. Après lui, avec plus ou moins d'exactitude et de profondeur, elle a été suivie, soit par les philosophes du xvne siècle, soit par les philosophes du xvnr3. En effet, sauf le degré d'exactitude et de profondeur, l'auteur de l' Essai sur V entendement humain suit la même méthode que l'auteur des Méditations. A son tour, Condillac fait profession de la suivre, soit qu'il l'ait empruntée à Locke, soit qu'il l'ait empruntée à Descartes. La diversité des résultats obtenus par les uns et par les autres s'explique parfaitement par la seule diversité des applications d'une même méthode. En l'appliquant avec plus de force et de profondeur, l'éclectisme a retrouvé dans la conscience ce qu'y avait découvert le génie de Descartes et de Malebranche.

Prenant ainsi son point de départ dans le sentiment immédiat de notre propre réalité, la philosophie française s'est préservée du panthéisme, comme par sa foi dans l'autorité de la raison, elle s'est préservée du scepticisme et du mysticisme. En effet, quand on pdrt d'abord de

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