‹ Dictionnaire des sciences philosophiques (volume 2)Chapitre 153 sur 439 · HARD · texte numérisé non relu

HARD

1IAUR

partiennent pas à l'époque la plus brillante delà littérature latine, mais à une ère d'ignorance et de ténèbres et, pour tout dire, au moyen âge.

Un écrivain aussi paradoxal que le P. Hardouin, abordant l'histoire de la philosophie, devait y faire des découvertes non moins merveilleuses qu'en littérature. C'est ainsi qu'il a trouvé que l'athéisme est une doctrine beaucoup plus répandue qu'on ne le croit ordinairement, et qui a été professée par des philosophes considérés en général comme très-religieux. Platon, par exemple, est un athée. Ce Dieu, dont il parle comme étant le bien et le vrai absolu, l'existence pure dégagée de toute forme, n'est qu'une abstraction qui ne saurait rien produire, et envers laquelle nous n'avons aucun devoir. A y regarder de près, le disciple de Socrate ne reconnaît d'autre divinité que la nature, avec la variété de ses dons et de ses lumières. De là le voile dont il enveloppe sa doctrine, qu'il aurait pu enseigner ouvertement, si elle avait eu Dieu pour objet.

Le P. Hardouin va plus loin encore dans le célèbre ouvrage qu'il a intitulé A lliei detecti. Là, le dévouement qu'il porte à son ordre venant redoubler et diriger son goût inné du paradoxe, il déclare convaincus d'athéisme tous les auteurs qui, de près ou de loin, ont porté préjudice à la Compagnie de Jésus. Jansénius ouvre la liste de ces athées passés maîtres dans l'art de dissimuler le venin de leur pernicieuse doctrine. Paraissent ensuite les Oratoriens, André Martin, Thomassin, Malebranche et le P. Quesnel, puis les écrivains de Port-Royal, Antoine Arnauld, Pascal, Nicole, et en dernier lieu l'école cartésienne, représentée par Descartes, Antoine Legrand et Sylvain Régis. Le P. Hardouin a une méthode expéditive pour instruire le procès de ses adversaires. Quand un philosophe a eu le malheur d'appeler Dieu l'être des êtres, l'essence infinie, indéterminée, la vérité absolue, la bonté et la raison universelle, ce philosophe eût-il donné des preuves non équivoques de sa foi religieuse, il est classé aussitôt, par le rigoureux jésuite, au nombre des athées, pour avoir désigné Dieu par des termes vagues et abstraits.

Un autre écrit philosophique du P. Hardouin, sous le titre de Réflexions importantes, est dirigé contre certains régents de la Compagnie de Jésus, qu'il accuse d'enseigner la doctrine de Descartes. 11 n'a aucune valeur scientifique ; mais il se termine par une phrase qui mérite d'être littéralement transcrite, parce qu'elle montre à quel point l'auteur pousse la naine contre le chef de la philosophie moderne : « Tout ce que je souhaite, s'écrie-t-il, c'est qu'à l'avenir, du moins, on extermine le cartésianisme et le malebranchisme de nos classes jusques aux moindres vestiges. Quel service ne rendrions-nous pas à notre sainte religion, si nos philosophes, au lieu de suivre ce maudit système, en faisaient entrevoir le venin et l'horreur dans tous ses points? Faut-il que nous laissions faire cela à d'autres qui nous accuseront tôt ou tard, ou d'ignorance, ou d'indolence bien criminelle?»

Les paradoxes du P. Hardouin eurent beaucoup de retentissement au xvne siècle, et aucune influence. Un petit nombre en fut sincèrement scandalisé ; la plupart n'y virent qu'un jeu d'esprit sans portée; nul n'entreprit de les défendre, et la Compagnie de Jésus les désavoua. Ils ne sont pas dignes d'une réfutation sérieuse, et sans doute la postérité les aurait oubliés, s'ils étaient moins extravagants. C'est leur singularité qui a fait leur fortune, et qui impose à l'historien le devoir de ne po.nt les passer entièrement sous silence.

Le P. Hardouin a composé, dans le cours de sa

longue carrière, deux cents ouvrages qu'on trouvera indiques dans les Éloges de quelques auteurs français par l'abbé Joly, in-8, Dijon, 1742. Quatre-vingt-douze ont vu le jour. Les principaux ont été réunis en deux volumes in-!°, publiés, l'un du vivant de l'auteur, sous le titre d'Operà sclecta, Amst., 1709; l'autre après sa mort, sous celui d'Opéra varia, ib., 1733. Ce dernier volume contient les pièces les plus curieuses, savoir : 1° Athei detecti; 2° Réflexions importantes; 3° Platon expliqué, ou Censure d'un écrit de M. l'abbé Fraguier ; 4° Pseudo-Virgilius, sive Observationes m JSneidem ; 5° Pseudo-Horatius, sive Animadversiones crilicœ in Horatii opéra; 6° Numismata sœculi Theodosiani ; 7° Numismata sœculi Justinianei ; 8° Anlica Numismata regum francorum. Le scepticisme historique du P. Hardouin a été réfuté par Bierling, de Pyrrhonismo historico, in-8, Leipzig, 1724. On peut consulter aussi les Mémoires de Trévoux de 1709 et de septembre 1733. C. J.

HARRINGTON (James), auteur d'un ouvrage intitulé Uceana, où il expose le plan d'un gouvernement idéal comme celui que Platon nous a laissé dans sa République. Thomas Morus dans son Utopie, et Campanella dans sa Cité du soleil. Né en 1611 à Upton, dans le comté de Northampton, il fit ses études à Oxford, passa quelques années en Hollande, puis visita successivement le Danemark, l'Allemagne, la France et l'Italie, cherchant à connaître par ses propres observations les mœurs, les lois et surtout les institutions politiques des différents pays qu'il traversait. De retour en Angleterre, à l'époque de la guerre civile, il se déclara pour le Parlement, mais avec une telle modération, que le roi lui donna sa confiance, le prit à son service et le garda à sa suite en montant à l'échafaud. Ce fut sous le gouvernement de Cromwell que, enseveli dans la plus profonde retraite, il composa son principal ouvrage, dont la première édition parut en 1656. Prenant de plus en plus confiance dans ses principes, et ne croyant rien faire de plus utile pour l'humanité que 'de les mettre en pratique, il forma une société, ou, comme on dit en Angleterre, un club de républicains ardents comme lui, dont la durée se prolongea jusqu'à l'arrivée du général Monk. Après la restauration, il s'occupa de réduire ses doctrines en aphorismes, afin de les rendre plus accessibles à tous les esprits, et il mettait la dernière main à ce travail, lorsque, a:cusé de haute trahison, il fut enfermé dans la tour de Londres, puis transféré à l'île Saint-Nicolas, et de là à Plymouth, où le chagrin, d'autres disent une préparation médicale, le fit tomber dans des accès de délire. 11 mourut à Westminster, le 11 septembre 1677.

Le but d'Harrington, dans YOceana. n'est pas seulement de faire connaître sur quels principes doit être fondée une république parfaite; il se livre aussi à des recherches souvent très-intéressantes sur l'origine, les effets et la valeur relative des principaux gouvernements. Il passe en revue la politique ancienne, la politique du moyen âge et celle des temps modernes. Il fait, sous le voile de l'allégorie, la critique des hommes et des institutions de son pays. Ainsi, Oceana désigne l'Angleterre; Emporium, Londres; Marpesia, l'Ecosse; Panopée, l'Irlande; Olphœus Megaletor . Cromwell; Morphée, le roi Jacques I", etc. Le Protecteur et les Stuarts y sont traités avec une égale sévérité, et c'est là qu'il faut chercher la cause de l'accusation dont il a été l'objet et des persécutions qui hâtèrent la fin de ses jours. Mais ce qui a fait surtout la réputation d'Harrington et recommande son ouvrage à l'intérêt du philosophe, c'est son plan d'une constitution

IIARR

IIARR

idéale; ce sont les conditions dont il fait dépendre la prospérité et la durée des États. Les corps politiques, aussi Lien que les individus, sont subordonnés, selon lui, à des lois générales et naturelles dont ils ne peuvent pas s'écarter sans souffrir ou courir à leur ruine. Peu lui importe la forme extérieure des gouvernements; mais il fait consister leur perfection dans un équilibre tel, que ni les citoyens, considérés isolément, ni les classes entre lesquelles ils se partagent, n'aient d'int. rêt à se révolter, ou, s'ils ont cet intérêt, que la force leur manque pour arriver à leurs fins. Cependant après avoir considéré les inconvénients de la monarchie, soit de la monarchie absolue, soit de la monarchie tempérée, il conclut que cet équilibre parfait de fortune et d'influence, qui lui paraît être la première condition d'un État bien constitué, ne çeut se réaliser ni se maintenir que dans une république. Le gouvernement d'Oceana est donc un gouvernement républicain. Les éléments en sont entièrement démocratiques et représentatifs. Le pouvoir exécutif et le pouvoir législatif y sont exercés par délégation. Mais l'élection a lieu à trois degrés : élections de paroisses, élections de districts, élections de tribus. De ces élections sortent à la fois et les députés qui font les lois, et les magistrats suprêmes chargés de les faire exécuter. Ces derniers sont au nombre de neuf, dont chacun a ses attributions particulières. Ce sont les citoyens eux-mêmes, c'est-à-dire une véritable garde nationale qui fait le service de l'armée. Les jeunes gens en sont la partie active; les hommes mûrs forment les garnisons sédentaires. Les plus riches entrent dans la cavalerie, et les plus pauvres dans l'infanterie. La fortune, dans la mesure où elle est nécessaire pour assurer l'indépendance des votes, est la condition des droits politiques. Voici le jugement que Montesquieu {Esprit des lofs, liv. XI, ch. vi) a porté sur ce livre : « Harrington, dans son Oceana, a aussi examiné quel était le plus haut point de liberté où la constitution d'un État peut être portée. Mais on peut dire de lui qu'il n'a cherché cette liberté qu'après l'avoir méconnue, et qu'il a bâti Chalcédoine ayant le rivage de Byzance devant les yeux.» Tous les ouvrages d'Harrington ont été réunis par Toland en un volume in-f°, et publiés à Londres en 1700. Le docteur Birch en a donné, en 1737, une édition plus complète; enfin il en a paru une troisième en 1747. Il existe une traduction française de l'Oceana, 3 vol. in-8, Paris, 1795; ainsi que des Aphorismes , in-12, ib., an III. Enfin toutes les œuvres politiques d'Harrington, avec sa biographie, par Toland, ont été traduites dans notre langue par Henry, 3 vol. in-8, ib., 1789. Voy. les Premiers Essais de M. V. Cousin.

HARKIS (James), métaphysicien anglais, né en 1709 à Salisbury, mort en 1780, appartenait à une des familles les plus honorables de l'Angleterre, et avait pour onJe Shaftcsbury, l'auteur des Caractères, dans la société duquel il puisa sans doute le goût des études sérieuses. Membre de la Chambre des Communes, lord de l'amirauté, puis secrétaire de la reine, et enfin chargé d'une mission diplomatique en Russie, il consacra aux lettres le loisir que lui laissaient les affaires. Il débuta en 1744 par la publication d'un recueil de traités sur l'Art, sur la Musique, sur la Peinture, sur la Poésie, sur le Bonheur, qui le placent partni les philosophes qui ont cultivé avec le plus grand succès l'esthétique et la morale. Il publia en 17ôl l'Hermès ou Recherches sur la Grammaire universelle, ouvrage qui est le principal fondement de s:i réputation. Conduit par ses éludes grammaticales à des recherches

sur la métaphysique et la logique, il entreprit un grand ouvrage où il devait exposer cl rajeunir la logique péripatéticienne; mais il n'en exécuta que Ta première partie, qui de\ait être comme le frontispice d'un vaste monument : c'est le livre qui parut en 1775 sous le titre assez peu significatif de Philosophical arrangements. Il termina sa carrière par un ouvrage qui appartient plus à la littérature qu'à la philosophie, les Recherches philologiques, qui ne parurent qu'après sa mort (1781) : il y traite de l'origine et des principes de la critique littéraire, puis il passe en revue et apprécie les plus célèbres écrivains en ce genre, tant anciens que modernes.

Comme c'est principalement à ses recherches sur la grammaire générale qu'Harris doit sa réputation, et que c'est à ce titre qu'il doit de figurer dans ce Dictionnaire, nous donnerons une analyse succincte de sa Grammaire universelle, qu'il a intitulée Hermès par honneur pour l'inventeur du langage.

« C'est par l'étude de la proposition que doit commencer la grammaire; car c'est là le premier élément que donne l'analyse du discours. Mais la proposition elle-même se résout en mots. On distingue vulgairement une dizaine d'espèces de mots ; mais en examinant attentivement ces derniers éléments du discours, on reconnaît qu'on en peut former deux grandes classes : les mots significatifs par eux-mêmes ou principaux, et les mots significatifs par relations ou accessoires. Les premiers sont l'objet du premier livre de l'Hermès; les seconds, du second livre.

« Comme il n'existe que des substances ou des attributs, les mots principaux ne pourront être que substantifs ou attributifs. Pour les mots accessoires, ils servent soit à mieux désigner, à déterminer les êtres, soit à unir entre eux les êtres ou les laits : dans le premier cas, ils sont dits définitifs; dans le deuxième, connectifs.

« Sous le titre de substantifs, il faut comprendre le nom et le pronom; qui n'est qu'un substantif secondaire. L'auteur étudie le nom sous le rapport de ses différentes espèces, de ses différentes propriétés; en parlant du genre, il explique d'une manière ingénieuse, mais quelquefois subtile, par quelle assimilation des substances qui n'ont par elles-mêmes aucun genre ou aucun sexe ont été assignées au sexe masculin ou au sexe féminin.

« Les attributifs sont d'abord le verbe, qui exprime soit seulement l'attribut général de l'existence (c'est le verbe être), soit l'existence avec un attribut particulier (ce sont les verbes ordinaires) ; puis l'adjectif et le participe qui expriment les diverses qualités ou quantités des êtres, mais sans affirmation. »

En traitant du verbe, Harris donne une théorie savante des temps, se fondant sur une analyse approfondie des idées de durée et d'espace ; des modes, où il s'appuie sur l'analyse psychologique de la pensée et de la proposition, qu'il distingue en proposition perceptive et proposition volitive, la première donnant naissance au mode indicatif, la deuxième à tous les autres modes. A l'appui de ses opinions, il invoque ou discute l'autorité des plus grands grammairiens de l'antiquité et des temps modernes, Aristote, Apollonius. Théodore de Gaza, Priscicn, Scaliger, SancUus.

Les adjectifs et les participes ne sont guère pour lui que des résultats d'abstractions qu'a subies le verbe : dépouillé de l'affirmation, mais conservant encore les idées d'action et de tempSj le verbe donne naissance au participe; dépouille en outre des idées d'action et de temps, il forme l'adjectif.

Outre le verbe, le participe et l'adjectif. r;ui

HARR

Page 1