‹ Dictionnaire des sciences philosophiques (volume 2)Chapitre 176 sur 439 · IMIT · texte numérisé non relu

IMIT

sions sensibles qui l'offusquaient et de l'intelligence qu'elle corrompait. Elle prend conscience d'elle-même, et se reconnaît pour ce qu'elle est, c'est-à-dire pour une faculté purement esthétique; elle comprend qu'elle a pour objet le beau, et non le vrai, et que ses représentations s'adressent à l'admiration et au goût, nullement à la foi; elle quitte le domaine de la religion et de la philosophie qu'elle avait envahi, et rentre définitivement dans la poésie et les arts. C'est alors seulement que l'imagination se voue à sa vraie destinée et travaille librement à son œuvre, c'est-à-dire à la représentation du beau. Le beau sous toutes ses formes, le beau dans tous ses objets, tel est le but unique qu'elle se propose, laissant à d'autres facultés de l'esprit le culte du vrai et du saint. Est-ce à dire toutefois que l'imagination, ainsi indépendante, devienne étrangère à toute philosophie et à toute religion? Un pareil divorce répugne à la nature des choses. Tout se tient dans l'âme humaine, comme dans le monde. De même que le vrai et le divin ont leur représentation vivante et concrète dans le beau ; de même la science et la morale retrouvent et saluent avec enthousiasme leurs idées dans les éclatants symboles de l'art. La haute moralité des œuvres de l'imagination a pour principe l'éternelle et profonde affinité du beau et du vrai.

On peut consulter sur l'imagination : Aristote, de l'Ame, ch. rx ; — Plotin, Ennéade IV, liv. III, ch. xxx, xxxi, édit. Creutzer; — Descartes, des Passions de l'âme; — Malebranche, Recherche de la vérité; < — le P. André, Essai sur le beau;

— Voltaire, Encyclopédie, art. Imagination; — Kant, Esthétique transcendante; — Dugald Stewart, Éléments de la philos, de V esprit humain, ch. vin ; — Hegel, Cours d'esthétique, \" partie;

— Jouffroy, Cours d'esthétique. E. V.

IMITATION. Nous avons traité ailleurs (voy.

Arts) de l'imitation dans ses rapports avec les arts et les œuvres de l'imagination; ici il s'agit de la considérer d'un point de vue plus général et plus philosophique, c'est-à-dire comme un penchant habituel et souvent irrésistible qui nous porte à reproduire les mouvements, les actions, les œuvres dont nos yeux ont été longtemps ou vivement frappés. L'homme est un être sociable et perfectible. A ce double titre il lui est impossible de vivre dans la contemplation et la satisfaction de lui-même, ne se réglant que sur lui, ne rapportant qu'à lui et aux fins qu'il se propose sa manière d'être et d'agir. Comme être sociable, il éprouve le besoin de se mettre, en quelque sorte, à l'unisson de ses semblables, au moins de ceux avec qui il passe une partie de son existence, et de s'accorder avec eux, non-seulement dans les sentiments, dans les idées, dans les mœurs, mais dans les actions les plus indifférentes et les détails les plus frivoles de la vie. Comme être perfectible, il est poussé par un mouvement secret à égaler ce qui est au-dessus de lui, à rivaliser avec des facultés et des forces qui lui semblent supérieures aux siennes, sans en être séparées par une distance infranchissable. C'est cette double direction de notre nature qui se manifeste par le penchant, ou, si l'on veut, par l'instinct de l'imitation. Sans doute il y a une imitation libre, réfléchie, conseillée par la raison et exécutée avec plus ou moins d'effort, dont le but est de nous approprier ce que nous avons trouvé chez les autres d'utile et de bon ; mais il y a aussi une imitation spontanée, instinctive, à laquelle nous nous prêtons sans le savoir et sans le vouloir, et qui choisit ses modèles tantôt dans la nature, tantôt chez les hommes. Cette disposition existe à un très-haut degré

chez les enfants qui, avant même que leurs organes^ puissent obéir à leur volonté, cherchent déjà à imiter et les gestes et le son de voix dont leurs yeux et leurs oreilles sont frappés le plus souvent. C'est par elles qu'ils sont appelés d'abord à l'essai de leurs forces et à l'exercice de leurs facultés naissantes. Elle fait la plus grande partie de l'esprit et de la grâce que nous admirons en eux : car, par une illusion naturelle, nous leur prêtons les sentiments et les idées dont ils ne connaissent encore que les signes. Elle leur est surtout nécessaire dans l'apprentissage de la parole : car il ne suffit pas que par la nature de leur organisation ils puissent parler, il faut aussi qu'ils le veuillent; et comment le voudraient-ils lorsqu'ils n'ont encore aucune pensée à exprimer, et que la langue dont on leur apprend à se servir offre souvent des articulations si rudes et si difficiles? Il faut donc qu'ils y soient poussés par un instinct particulier. Remarquons en passant que la parole ellemême, dans sa constitution première, repose essentiellement sur l'imitation. En effet, que l'on analyse une langue véritablement originale et morte de bonne heure, avant qu'elle ait pu subir l'influence d'une pensée trop abstraite et trop raffinée, l'hébreu, par exemple, on verra qu'elle est formée presque entièrement de deux sortes de signes : des onomatopées et des images. Les premières nous rappellent les objets, soit les éléments, soit les êtres animés, par les sons qui les caractérisent ; les autres nous les représentent par une véritable peinture, par une mimique parlée, si l'on nous permet cette expression. Ainsi les passions, les principaux actes de la volonté et de l'intelligence sont désignés, non par des termes abstraits et de pure convention, mais au moyen des gestes par lesquels ils se traduisent au dehors. L'opiniâtreté, c'est la nuque dure, dura cervix, qui ne veut pas plier ; l'orgueil, c'est la tête qui se dresse ; la vanité, la gorge qui se tend ; la colère, le souffle des narines ; se préparer à l'action, c'est mettre sa ceinture ; protéger quelqu'un, le couvrir de sa main, etc. Avec l'usage de la parole l'imitation fait passer aussi chez les enfants notre manière de penser, de sentir, et jusqu'aux mouvements les plus secrets de notre esprit et de notre cœur. Elle est le principe, ou du moins la condition première de l'éducation. C'est par elle que l'œuvre de l'éducation commence, et par l'habitude qu'elle s'achève.

On conçoit très-bien que nous soyons d'autant plus portés à régler notre conduite sur celle des autres, que nous trouvons en nous-mêmes moins de lumière et de force, que notre raison et notre caractère sont moins développés. Mais il ne faut pas croire que l'instinct de l'imitation nous quitte avec l'enfance; il nous tient sous son pouvoir à tous les âges de la vie, et il n'y a peut-être pas un seul homme qui soit parvenu à s'y soustraire entièrement. La plupart, en tout ce qui ne touche pas immédiatement à leurs passions et à leurs intérêts, se soumettent sans examen aux usages, aux opinions, aux coutumes établis, « allant à la file, pour nous servir des expressions de Charron, comme les moutons qui courent après ceux qui vont devant. » 11 faut faire comme tout le monde, telle est la maxime qu'ils ont sans cesse à la bouche et qui résume à peu près toute leur sagesse. Heureusement il n'existe aucun principe dans la nature humaine qui ne puisse servir à combattre ses propies excès. Si les coutumes les plus enracinées et les préjugés les plus aveugles ne s'établissent que par imitation, le même moyen est appelé à les détruire. L'exemple du changement une fois donné, mais

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