‹ Dictionnaire des sciences philosophiques (volume 2)Chapitre 178 sur 439 · LAI MO · texte numérisé non relu

LAI MO

humaine, de l'âme humaine, et non de l'humanité, à laquelle on a voulu transporter, par une substitution injuste, tous les droits et toutes les espérances de l'individu. Par conséquent, nous n'avons pas même à nous demander si, avec une meilleure organisation de la société, avec des lois plus sages, une éducation plus conforme à notre nature et un avenir sans bornes, nous ne pourrions pas atteindre dans ce monde la fin générale de notre existence. Que m'importent vos théories et vos rêves, s'il n'y a aucune place pour moi, ou si le règne messianique que vous annoncez ne doit pas rétrograder vers les générations éteintes qui l'ont fondé au prix de leur repos, de leur bonheur et de leur sang? C'est moi qui ai souffert, c'est moi qui ai été opprimé, c'est moi qui ai soif de justice, de vérité, d'idéales grandeurs; c'est moi qui dois recueillir le fruit de ma résignation et de mon courage; c'est en moi que les plus nobles besoins du cœur humain doivent trouver leur satisfaction. D'ailleurs l'humanité a fait une assez longue expérience de la vie pour ne plus laisser aucun appui à ces chimères. Quelques progrès que nous puissions faire, nous ne changerons pas les lois de la nature et les conditions mêmes de notre existence ici-bas. Tant que notre espèce subsistera sur la terre, elle ne pourra pas échapper à la maladie, au besoin, à la faiblesse de l'enfance, aux infirmités de la vieillesse, aux angoisses et aux déchirements de la mort; on n'arrachera pas de son cœur l'égoïsme et les passions toujours prêts à se révolter contre le sentiment de la justice ; on n'empêchera pas les uns d'être orgueilleux et vains, les autres d'être rampants et vils; on ne fera pas cesser la lutte des intérêts, ou, si l'on veut, des caractères et des opinions opposés ; la science aura beau multiplier ses découvertes, le doute et l'ignorance auront toujours la plus grande part dans notre esprit.

Enfin, toutes ces facultés qui aspirent à l'immortalité et ne peuvent se satisfaire, ni se comprendre sans elle, ont leur principe et leur raison d'être en Dieu. Dieu n'est pas seulement la cause et le sage ordonnateur des phénomènes de la nature; il est aussi l'auteur des facultés qui me font connaître à moi-même, et m'élèvent jusqu'à lui; il est le père, la providence et le juge de l'âme humaine. Cette liberté absolue, cette connaissance infinie, cette justice infaillible que je poursuis vainement, elles existent en lui : car il serait impossible autrement qu'il m'en eût donné l'idée. C'est en lui aussi qu'est la source de cet amour insatiable, un des tourments et des plus nobles privilèges de notre espèce. Mais comment l'être infiniment bon, infiniment juste, infiniment sage, nous aurait-il laissé voir le vide et les imperfections de cette vie, si nous ne devions pas en trouver une autre? Nous aurait-il demandé des sacrifices qu'il doit laisser sans récompenses? nous aurait-il donné des forces qui doivent rester sans usage, et nous mettre à la torture dans ce lieu où elles ne peuvent se déployer? aurait-il allumé dans nos cœurs l'amour de l'infini et l'espérance de l'immortalité, pour nous laisser, après quelques jours pleins d'angoisses et de misères, retomber tout entiers dans le néant? Quoi! dans l'ordre physique il n'y a pas une si humide créature qui ne soit organisée en vue de sa fin, et cette loi serait méconnue dans l'ordre moral ! Les instincts et les facultés qui nous appartiennent en propre ne seraient pas seulement inutiles, mais contraires ;iu cours paisible de notre existence! Cela ne peut se justifier ni se comprendre, et il faut, pour admettre une telle supposition, avoii obuKiuc sa raison uu profit du désespoir.

Le dogme de l'immortalité de l'âme, quand on le considère dans son expression la plus complète et la plus élevée, nous apparaît dans l'histoire de la philosophie comme une laborieuse conquête de la raison sur l'imagination et sur les sens. Ce n'est pas encore tout : comme les autres vérités de l'ordre moral et métaphysique, comme la croyance en Dieu, la distinction de l'âme et du corps, les idées de droit et de devoir, il n'a pu, nous ne dirons pas s'établir, mais so développer et se démontrer que par la contradiction. C'est ainsi que les raisons sur lesquelles il est fondé, aperçues une à une et combattues successivement, quelquefois défendues par l'esprit de système à l'exclusion l'une de l'autre, ont été rarement appréciées dans toute leur force, c'est-à-dire dans l'unité où elle prend sa source. D'abord, comme nous l'avons déjà remarqué, le dogme de l'immortalité de l'âme, entièrement confondu avec le dogme religieux, dans un vague sentiment de l'éternité et de l'infini, était livré aux interprétations plus ou moins grossières de l'imagination. Une foi instinctive, telle qu'on la rencontre encore à toutes les époques de l'histoire, faisait regarder la mort comme le commencement d'une autre existence. Mais en même temps l'intelligence n'étant pas encore assez exercée pour démêler les deux forces et les deux ordres de phénomènes qui se réunissent dans notre nature, l'âme n'était pas autre chose que la vie, et l'immortalité qu'une résurrection. De là la croyance à la métempsycose, ou, ce qui revient au même, à une autre vie exactement semblable à la vie présente, mais où l'on voit d'un côté toutes les jouissances, et de l'autre toutes les douleurs. A cette conception, moitié poétique et moitié religieuse, a succédé l'idée métaphysique. L'unité et la simplicité de l'âme, l'essence immuable de la raison, qui la fait ressembler à une connaissance antérieure à l'expérience, à une sorte de souvenir rapporté d'un autre monde : tels sont les principaux arguments développés dans le Phêdon. Il n'y a rien la encore qui démontre logiquement la persistance de la personne humaine. Aussi Aristote, en cela plus conséquent que son maître, a-t-il substitué à l'immortalité de l'âme celle de l'intelligence ou de la raison universelle. C'est aussi la raison métaphysique, c'est-à-dire l'unité de la substance pensante, que Descartes a fait valoir, bien que sa méthode eût pu mieux le servir; et cette preuve incomplète n'a pas tardé à porter ses fruits dans le système de Spinoza. Kant s'est attaché d'une manière non moins exclusive à la raison morale, ou, pour parler son langage, à la raison pratique, à la nécessité d'une autre vie, pour réaliser l'harmonie impossible ici-bas de la vertu et du bonheur. Mais comment cette autre vie pourrat-elle se concevoir, s'il nous est impossible, comme il le prétend, de faire le moindre fond sur l'unité et la simplicité de l'âme? Toujours Kant a-t-il rendu ce service à la question que nous traitons ieij que la personne humaine, l'être responsable et libre a pris la place de la pensée, de la raison, et même de la substance universelle. Les observations psychologiques les plus récentes, les analyses approfondies qui ont été faites de la r.iison, delà volonté, de la conscience, de l'imagination, ont donné beaucoup de force a l'argument tiré de la nature générale de nos facultés. Même ces tentatives audacieuses qui n'aspirent à rien moins qu'à refaire tout entier l'empire de la création, ne sont point perdues pour le dogme de l'immortalité; elles nous montrcnl combien notre esprit, comme notre cœur, se trouve à l'étroit dans ce monde, et Ml poursuivi par le besoin de l'infini Au reste,

Page 1