‹ Dictionnaire des sciences philosophiques (volume 2)Chapitre 198 sur 439 · LACY · texte numérisé non relu

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pas toujours heureux dans son choix. C'est ainsi qu'il approuve Épicure de comparer l'âme à une lumière qui n'est pas le sang, mais qui se nourrit de l'humeur du sang, comme la lumière ordinaire s'alimente par l'huile (de Opificio Dei, ch. xvn). 11 suppose que. pendant la méditation, l'âme descend de la tété dans le cœur, s'y renferme comme dans un sanctuaire, et que c'est là ce qui la rend alors inaccessible aux distractions extérieures (ubi supra, ch. xvi). Ses appréciations des systèmes des philosophes sont habituellement légères, passionnées, et par suite très-injustes; voici par quels arguments il prétend ruiner toute la philosophie : « La philosophie ne peut consister que dans la science ou dans l'opinion ; mais la science n'est qu'en Dieu, elle ne peut appartenir à l'homme. Reste donc l'opinion ; or, l'opinion n"a pour objet que l'incertain, le certain n'appartient qu'à la science. » Si donc on ne peut rien savoir, comme Socrate l'a enseigné, et si, d'un autre côté, on ne peut s'en rapporter à l'opinion, comme le prétend Zenon, il n'y a plus de philosophie ; de là résulte que toutes les sectes se détruisent mutuellement, aucune ne reste debout : c'est qu'elles ont bien une épée, mais non pas un bouclier, c'est-à-dire qu'elles ont assez de forces pour la guerre offensive, mais non pour la guerre défensive.

Pour lui, la philosophie païenne se confond avec le paganisme; il ne la combat si vivement que parce qu'il la regarde comme l'alliée nécessaire du polythéisme. Cependant il a quelquefois plus de mesure ; il lui arrive souvent de rencontrer une idée juste et de la développer avec netteté et avec force. Voici un passage que la raison de notre temps ne désavouerait pas: « Si quelqu'un recueillait les vérités éparses dans les diverses écoles philosophiques, en faisant un choix, les réunissait en un corps, sans doute il ne se trouverait pas en dissentiment avec nous. Mais celui-là seul peut exécuter avec succès une telle entreprise, qui est exercé à connaître le vrai, c'est-à-dire qui est instruit par Dieu même ; que si un homme y réussissait par hasard, il serait certainement un philosophe, et, quoiqu'il ne pût appuyer cette doctrine sur des témoignages divins, la vérité s'y manifesterait elle-même par sa propre lumière ; c'est pourquoi il n'y a pas d'erreur plus grande .que celle de ceux qui, après s'être attachés à une secte, condamnent toutes les autres, s'armant pour le combat sans savoir ce qu'ils doivent défendre ou attaquer. C'est à cause de ces disputes qu'il n'a existé aucune philosophie qui embrassât entièrement le vrai, car chaque doctrine possédait seulement en elle quelque parcelle de la vérité. » {Inslit. div., liv. III, ch. vu.)

D'autres fois, une noble pensée se produit chez lui sous une forme à la fois ferme et simple, par exemple : « Le cœur de l'homme est le plus solide et le plus indestructible de tous les temples. » (Ubi supra, liv. I, ch. xx.) On sait que Bossuet l'avait lu avec soin, et il lui a emprunté plus d'une de ces idées vives, plus d'une de ces expressions éclatantes qui nous frappent dans ses ouvrages, et particulièrement dans ses sermons.

Lactance a composé encore d'autres ouvrages : un traité de l'Œuvre de Dieu, un autre de la Colère de Dieu ; enfin on a découvert au xvir siècle un livre intitulé de la Mort des persécuteurs,

Îui lui est aussi attribué. Le traité de l'Œuvre e Dieu paraît être son premier ouvrage : il est entièrement philosophique: c'est une attaque du stoïcisme contre les épicuriens; il a pour but de prouver la Providence divine par l'étude du corps et de l'âme de l'homme. L'auteur y réfute

les objections d'Ëpicure et des matérialistes tirées de la faiblesse et de la fragilité de l'homme: il établit que l'homme ne peut connaître le bien qu'à la condition d'être sujet au mal. Sa réponse, qui pourrait être mieux développée, est blâmée à tort par Bayle; là, du moins, Lactance est dans le vrai.

Le traité de la Colère de Dieu paraît être le dernier ouvrage de Lactance ; déjà, dans un passage des Institutions divines, il s'était réservé d'aborder plus tard ce sujet qui semblait être assorti à son caractère et à la nature de son talent. Saint Jérôme dit en effet qu'il avait en lui tout ce qu'il fallait pour comprendre la colère. L'auteur veut prouver cette thèse, plus païenne que chrétienne, que la colère est un attribut essentiel de la divinité. Son point de départ est une aversion légitime pour le dieu impassible d'Épicure ; mais, à force de s'éloigner de l'opinion épicurienne, il tombe dans un autre excès : par horreur de l'indifférence, il se réfugie dans la colère. Lactance trouve mauvais qu'on nie que Dieu ait une figure : là on reconnaît cette tendance anthropomorphique, qui ne se prêtait à concevoir Dieu que sous un aspect humain, et qui s'efforçait de le rapprocher le plus possible de l'homme ; c'était une réaction exagérée contre le gnosticisme, qui, à force d'abstraction, arrivait à un dieu qui n'avait plus ni nom ni attributs.

Enfin le traité de la Mort des persécuteurs, inspiré par une haine violente contre les ennemis du christianisme, paraît avoir été rédigé sous l'impression encore récente des persécutions ; on y sent une veine d'amertume et d'âpreté peu en accord avec l'esprit de l'Évangile. L'auteur y maudit tous les empereurs qui ont persécuté le christianisme : il appelle Décius, qui avait de grandes qualités, un animal exécrable ; il s'applaudit de ce que ce prince, tué par les barbares, a été abandonné aux bêtes féroces et aux oiseaux de proie, comme ennemi de Dieu; il se réjouit de ce que Valérien, pris par les Persans et devenu esclave de Sapor, a été obligé de tendre le dos à son maître lorsqu'il montait à cheval: il se plaît à peindre l'effroyable maladie de Galère, barbare élevé à la pourpre impériale; cet ulcère sous lequel tout son corps finit par disparaître est représenté avec des couleurs horribles et des sentiments d'exécration. Il termine par un chant de triomphe et de vengeance : « Ceux qui luttaient contre Dieu sont renversés; ceux qui avaient jeté bas le saint temple sont tombés d'une chute plus lourde ; les bourreaux des justes ont rendu leurs âmes coupables dans des tourments mérités ; cette rétribution a été tardive, il est vrai, mais terrible.... Où sont-ils ? Dieu les a détruits, il les a effacés de la terre ! » Dans tous ces passages, on reconnaît les traces subsistantes du paganisme; la morale chrétienne n'avait pas encore transformé le cœur d'où s'échappaient de telles imprécations.

La meilleure édition des œuvres de Lactance est celle de Rome, 1654, 14 vol. in-8. Quelques-uns de ses ouvrages ont été traduits en français : les Institutions divines, par Famé, 1542; — la Mort des persécuteurs, par Maucroix, 1680, et par Basnage, 1687. On peut consulter deux dissertations de M. Leuillier : Devariis Lactantii Firmiani contra philosophiam aggressionibus, 1846, in-8; — Étude sur Lactance apologiste de la religion chrétienne, 1846, in-8. A...D

LACYDES dk CyrÈNB. philosophe grec de 1 1 nouvelle Académie, le disciple, l'ami et le successeur d'Ain sil.is. C'est en l'an 241 avant Jésus- Christ qu'il prit possession de la place de son maître. 11 l'occupa pendant vingt-huit ans, c'est-

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à-dire jusqu'en 215, époque où il mourut, laissant à son tour l'héritage qu'il avait reçu à deux de ses disciples, Évandre et Télècle. Aucun de ses ouvrages, s'il est vrai qu'il ait écrit, n'est arrivé jusqu'à ncus, et l'antiquité ne nous apprend rien de particulier de ses opinions. 11 paraît être resté fidèle à celles d'Arcésilas, qu'il développait avec un certain talent. 11 comptait parmi ses admirateurs et ses amis le roi Attale Philométor, qui lui donna dans Athènes un magnifique jardin. C'est dans ce lieu, appelé depuis lors le Lacydion, que se réunissait l'école. Voy. Diogène Luërce. liv. IV, ch. lix-lxi ; et Cicéron, Acad., liv. II, ch. vi. X.

LAGALLA (Jules-César), né en 1376 à Padula, dans le royaume de Naples, eut, de son temps, une grande célébrité comme médecin et comme philosophe. Il fut d'abord pourvu d'un service de santé dans les galères du pape; mais, en 1697, ayant été nommé, par Clément VIII, professeur de philosophie au Collège romain, il changea de maître, laissa les livres d'Hippocrate et prit ceux d'Aristote pour les interpréter pendant trentetrois années devant la jeunesse romaine. Péripatéticien par ses doctrines, il était épicurien par ses mœurs, et l'on parla beaucoup des désordres de sa conduite. Hâtons-nous de dire qu'ayant abrégé sa vie par de condamnables excès, il mourut du moins en stoïcien, supportant avec un héroïque courage les douleurs les plus aiguës, composant son épitaphe, et faisant lui-même construire sous ses yeux la tombe qui devait le recevoir. Il mourut le 15 mars de l'année 1624. On a de lui: 1° de Phœnomenis in orbe lunœ, novi telescopii usu a Galilœo nuperrime suscilatis physica disputatio, in-4, Venise, 1612; — 2° Tractatus de cometis, in-4, Rome, 1613; — 3° de Cœlo animato disputatio, in-4, Heidelberg, 1 622 ; — k°de Immortalilale animorum, ex Aristolelis sentent ia. libri très, in-4, Rome, 1621. Ce dernier ouvrage de Lagallaest celui qui nous intéresse le plus. Il avait étudié la philosophie à l'école de Naples, sous Bernardin Longus, un des disciples de Simon Porcius, et l'on soutenait, dans cette école, avec Alexandre d'Aphrodisias, Pomponace et Zabarella, qu'Aristote n'avait, dans aucun de ses traités, fourni de preuves en faveur de l'immortalité de l'âme. La thèse contraire, moins bien fondée (voy. Aristote, Traité de l'âme, trad. par M. B. Saint-Hilaire, liv. II), avait été défendue, chez les anciens, par Themistius, Simplicius, Philopon, et, chez les modernes, par tous les adhérents de l'école thomiste. Lagalla reprend cette thèse, et rédige un gros volume pour démontrer l'orthodoxie d'Aristote. Si cette démonstration n'est pas irréfutable, elle est faite avec assez d'art, de savoir et de goût pour recommander le nom de Jules-César Lagalla.

Sa vie a été écrite par Léon Allatius, et publiée par Gabr. Naudé, in-8, Paris, 1644. B. H.

LAMARCK (Jean-Baptiste-Pierre-Antoine de Morret, chevalier de), né en 1744 à Bazantin ou Bargentin en Picardie, destiné contre son gré à l'état ecclésiastique, porta quelque temps le petit collet d'abbé et l'abandonna, à la mort de son père, pour servir comme volontaire, malgré son apparence chétive, dans l'armée du maréchal de Broglie. Il fut bientôt fait officier sur le champ de bataille ; mais, à la suite d'un accident et déjà attiré d'ailleurs par l'étude de l'histoire naturelle, il quitta l'état militaire et dut travailler pour vivre dans la maison d'un banquier, ne consacrant que ses loisirs à la botanique. C'est en 1778 qu'il se fit connaître par la publication de la Flore française. Jean-Jacques Rousseau avait mis la botanique à la mode et la Flore française

fournissait aux gens du monde le moyen de classer avec la plus grande facilité toute espèce de plantes par une méthode dichotomique qui partageait toutes les plantes en deux grandes divisions, et chacune de ces deux divisions en deux subdivisions, et toujours ainsi, de telle sorte que toute plante trouvait nécessairement dans l'une ou dans l'autre des deux divisions finales sa place et son nom. Cette méthode, bien évidemment artificielle, fut par cela même goûtée de Buffon, qui ne voyait alors dans toute classification qu'un moyen de mettre de l'ordre dans les idées et dans les choses et prisait médiocrement les travaux de Linné. Lamarck ne s'abusait pas lui-même sur la valeur absolue de sa méthode dichotomique et comprenait bien la nécessité d'une méthode plus rigoureuse et vraiment naturelle, mais ce n'est pas à lui qu'il était réservé de la découvrir et de l'appliquer soit en botanique, soit en zoologie. Quelle qu'elle fût, cette méthode eut auprès du public et partout un tel succès, que l'auteur de la Flore française, inconnu jusque-là, fut élu dès 1779 membre de l'Académie des sciences. En 1793, nommé professeur de zoologie au Muséum, il dut s'occuper de l'étude des classes inférieures des insectes et des vers, d'après la dénomination linnéenne, tandis que Geoffroy Saint-Hilaire avait en partage celle des animaux supérieurs.

Tout en cultivant particulièrement la botanique, Lamarck n'était pas demeuré étranger à d'autres sciences, par exemple aux sciences physiques. Aussi publia-t-il en 1794 des Recherches sur les causes des principaux faits physiques, renfermant les principes de cette philosophie de la nature qu'il devait développer dans d'autres écrits et résumer dans la Philosophie zoologique. Cette philosophie de la nature ne constitue pas certainement la gloire scientifique de Lamarck, mais certainement aussi elle a beaucoup contribué à la célébrité de son nom, surtout de nos jours. Elle est aussi étrange dans ses principes que téméraire dans ses conclusions. Dans ces Recherches, Lamarck ne craint pas d'opposer à la science d'un Lavoisier les produits de son imagination. Selon lui, la matière n'est pas homogène ; il existe des principes simples, essentiellement différents entre eux et qui composent les divers corps par leur réunion en proportions diverses. Mais aucun composé n'est tel naturellement; l'état de composition est bien plutôt u:i état contre nature ; les principes simples y sont violentés et ne demandent qu'à recouvrer leur liberté. La nature- tend à détruire toutes les combinaisons, bien loin d'en former aucune ; il n'y a donc point d'affinités comme le prétendent les chimistes. Les composés sont produits par les êtres vivants. Toute la matière composée du globe est un résidu de la vie végétale et animale. Les végétaux forment des composés simples, les animaux en forment de plus complexes. Les uns et les autres vivent en quelque sorte en dépit de la nature et toujours en lutte avec elle; c'est elle qui les fait mourir, car c'est elle qui décompose sans cesse ce qu'ils s'épuisent à composer. Quant à la vie elle-même, seule cause de tous ces composés, Lamarck voit les êtres vivants provenir d'individus semblables à eux, mais il ignore complètement en 1794 la cause physique qui a donné naissance aux premiers vivants. Il est plus savant en 1802 et nous fait connaître cette cause dans ses Recherches sur l'organisation des corps vivants. L'œuf, avant sa fécondation, ne renferme rien qui soit prêt à vivre ; c'est la vapeur séminale qui suscite la vie en lui et l'organise. Or, s'il existait dans la nature un fluide analogue à cette vapeur, il serait

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capable de produire les mêmes effets. C'est ce qui a lieu; ce fluide analogue à la vapeur séminale, c'est la chaleur ou l'électricité, sous l'influence desquelles peuvent se produire des générations spontanées. Ainsi se sont formés les vivants inférieurs. Si maintenant l'action de ce fluide organisateur se prolonge, les parties sur lesquelles il agit réagissent à leur tour sur la matière qui les compose; l'irritabilité apparaît, puis le sentiment; et du sentiment et du besoin de vivre naît l'organe nutritif. De même tous les autres organes naissent des efforts que fait le vivant pour nager, marcher, voler et du besoin qu'il en a : ce sont les habitudes et la manière de vivre qui font les organes. Il en résulte qu'avec un temps suffisant et des circonstances convenables, c'en est assez pour que toutes les espèces se transforment les unes dans les autres; ou plutôt il n'y a pas d'espèces, toutes les barrières tombent entre les êtres, entre les fossiles et les vivants actuels, entre les quadrupèdes et les insectes, entre les animaux et l'homme.

En 1802, dans son Hgdrcologie, Lamarck appliqua ces principes à une théorie de la formation et des révolutions du globe et à la météorologie. Il alla dans cette voie jusqu'à prophétiser durant douze années dans des Annuaires météorologiques la pluie ou le beau temps. En 1809, il résume toute sa doctrine dans sa Philosophie zoologique.

Les meilleurs titres de Lamarck à la gloire du savant sont ses travaux sur la conchyliologie et sur les animaux sans vertèbres, dénomination substituée par lui à l'ancienne et fausse dénomination d'animaux à sang blanc. Mais nous ne devons précisément pas nous en occuper

G. Cuvier juge, avec justice peut-être, mais avec sévérité, les idées philosophiques de Lamarck. Ce ne sont, dit-il, que des conceptions fantastiques, « semblables à ces palais enchantés de nos vieux romans que l'on faisait évanouir en brisant le talisman dont dépendait leur existence. » Au contraire, Geoffroy Saint-Hilaire les juge avec indulgence et peut-être avec non moins de justice. C'est que quelques-unes des idées de Lamarck, qu'il est facile de dégager du chaos de sa genèse, celles qui ont trait à la mutabilité des espèces, sont essentiellement contraires à la doctrine de Cuvier qui a défendu la multiplicité des plans de la nature et la fixité des espèces; tandis qu'elles s'accommodent avec la doctrine de Geoffroy Saint-Hilaire qui soutenait contre Cuvier l'unité de composition de tous les êtres. Cuvier a donc rangé parmi les rêveries les idées de Lamarck contraires aux siennes, tandis que Geoffroy Saint-Hilaire a accordé aux rêveries de Lamarck une valeur qu'elles n'ont pas, en faveur de quelques idées conformes à sa doctrine. Quelque solution que doive recevoir la question qui fait le principal objet de la discussion entre Cuvier et Geoffroy Saint-Hilaire, cette question se trouve aussi au fond de la philosophie zoologique de Lamarck. Personne ne conteste qu'il faut au moins débarrasser la solution qu'en donne Lamarck de beaucoup d'idées chimériques qui ne peuvent que la compromettre et pour lesquelles Cuvier n'a pas été trop sévère; mais, cela fait, on trouve dans sa philosophie zoologique sur la mutabilité et la transformation des espèces des opinions, vraies ou fausses, dignes au moins d'être sérieusement examinées. Plusieurs savants de nos jours les ont reproduites avec autant de force et autant de conviction. 11 n'est pas malaisé de reconnaître un successeur de Lamarck dans M. Ch. Darwin, l'auteur de L'ouvrage de l'Origine dea csjiùces.

Lamarck est mort à Paris en 1829, à l'âge de 8.') ans, après avoir été frappé de cécité dar.s sa vieillesse comme le fut plus tard Geoll'roy Saint- Hilaire, son collègue et son ami.

Les ouvrages de Lamarck qui intéressent particulièrement la philosophie sont ceux dont il a été question dans cet article : Flore française, Paris, 1778, 3 vol. in-8; — Recherches sur les causes des principaux faits physiques, Paris, 1794, 2 vol. in-8; — Recherches sur l'organisation des corps vivants, Paris, 1802, in-8: — Hydrcologie, Paris, 1802, in-8; — Philosophie zoologique, Paris, 1809, 2 vol. in-8.

On peut consulter V Éloge de Lamarck par G. Cuvier et le discours prononcé sur la tombe de Lamarck par Geoffroy Saint-Hilaire. A. L.

LAMBERT (Jean-Henri), né en 1728 à Mulhouse en Alsace, mort à Berlin en 1777, un des plus doctes personnages du xvme siècle, appartient par son origine à la France, par sa vie à l'Allemagne, par ses travaux à tous les domaines de l'activité intellectuelle. Mathématicien, physicien, érudit, penseur, savant universeL quoiqu'il ait succombé dans la force de l'âge, il mérite une place éminente dans l'histoire de chaque science. Ses contemporains, le voyant mener de front toutes les études, le comparaient volontiers à Leibniz. Aussi l'historien est-il obligé de le considérer sous plusieurs formes, et, ainsi que s'exprime Fontenelle, de le décomposer en plusieurs savants. Nous n'avons à l'envisager ici que comme philosophe.

Petit-fils d'un Français réfugié et dépossédé pour cause de religion, à qui la petite république de Mulhouse avait accordé le droit de bourgeoisie, fils d'un pauvre tailleur qui avait beaucoup de peine à pourvoir à la subsistance d'une famille nombreuse, Jean-Henri Lambert occupa sa première jeunesse à aider, de grand matin, sa mère dans les soins du ménage, et à travailler avec son père durant le reste du jour. Poussé vers l'étude par un instinct confus et irrésistible, mais trop indigent pour suivre une école, il apprit par lui-même les rudiments des lettres, et fut son propre maître. Dès qu'il avait quelque argent, il achetait une chandelle, et passait en grand secret les nuits entières à dévorer les livres qu'il trouvait à emprunter. Il fit des progrès si rapides, particulièrement en mathématiques, qu'il ne put cacher son génie plus longtemps. Trois personnes généreuses et instruites s'en aperçurent les premières et l'assistèrent de différentes façons, mais avec un zèle également honorable pour leur mémoire. Le pasteur de Mulhouse voulut être son précepteur, le chancelier de la république, Reber, voulut être son trésorier, et un savant jurisconsulte de Bàle, Iselin, son conseiller et son patron littéraire. Ces protecteurs dévoués s'entendirent pour le recommander au comte de Salis, qui cherchait un gouverneur pour ses petits-enfants. Lambert, âgé de vingt ans, se rendit au pays des Grisons, et passa une dizaine d'années au sein de cette famille illustre, qui dut bientôt donner un poète élégiaque à la nation allemande. Tout entier à ses devoirs et à l'étude, il forma des élèves distingués : il concourut à entretenir parmi les habitants de Coire l'esprit des sciences et le goût des lettres, et amassa pour lui-même d'immenses connaissances de tout genre. Un voyage qu'il fit avec MM. de Salis, en 1756, en Italie, en France, en Hollande et en Allemagne, le fit connaître fort avantageusement dans le , monde lettré. Très-favorablement accueilli à Munich, il prit la résolution de s'établir en Bavière et d'y publier un ouvrage de philosophie qui, par le titre, devait rappeler, et, par le con-

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tenu, compléter el réformer les travaux d'Aristotc et de Bacon : Nouvel Organon, ou Pensées sui' la manière de rechercher et de déterminer les caractères de la vérité, en les distinguant de Vcrreur el des apparences, Paris; 1764, 2 vol. in-8 (ail.).

Ce coup d'essai, dès l'abord, fut jugé un chefd'œuvre, et valut à Lambert une brillante réputation. L'électeur de Bavière, Maximilien-Joseph III, aimant les lettres et stimulé par l'exemple de Frédéric le Grand, songeait alors à relever l'Académie de Munich, fondée en 1720, sur le modèle de celle de Berlin, par l'électeur Charles-Albert. Il ne crut pas pouvoir mieux servir cette institution qu'en confiant à Lambert la rédaction des statuts et la direction des travaux académiques. Pénétré des idées que Leibniz s'était formées de ce genre d'établissements, Lambert s'acquitta de cette double tâche avec tant d'éclat, qu'il ne larda pas à susciter contre ses efforts heureux une jalousie haineuse et habile à semer des dissentiments et des tracasseries intolérables. Les gens de collège, encore attachés au péripatétisme du moyen âge, s'unirent à une partie du clergé qui prétendait qu'une étude par les seules facultés de l'intelligence de la nature, telle que Lambert l'avait proposée, minait sourdement le christianisme et l'Église, en conduisant au libertinage d'esprit, à Y esprit fort. Les uns et les autres se déchaînèrent contre l'usage de la langue allemande, substituée au latin, la déclarant une hérésie à la fois scientifique et religieuse. L'électeur soutint énergiquenient son Académie, et l'on sait que ses successeurs, Charles-Théodore et Maximilien-Joseph IV, marchèrent sur ses traces, le dernier surtout, en restaurant l'Académie pour la seconde fois, en 1807, avec le secours de Jacobi et de Schelling. Mais Lambert ne s'en dégoûta pas moins de cet incessant débordement de calomnies et d'intrigues, et, bien qu'il eût été difficile de convaincre d'athéisme sa profonde et sincère piété, il préféra quitter la Bavière en 1764. Trois ans auparavant, il avait publié à Augsbourg, où il avait fixé sa résidence, ses Lettres cosmologiques sur l'organisation du monde (in-8, ail.), ouvrage qui ajouta aux connaissances générales sur la constitution de l'univers presque autant qu'à l'illustration de l'auteur.

Depuis longtemps Lambert se sentait attiré vers Berlin, où il comptait des amis passionnés, entre autres Sulzer, alors l'âme de l'Académie de Prusse. A peine fut-il arrivé dans cette capitale, que les plus célèbres académiciens, de peur qu'il n'allât tenter fortune à Saint-Pétersbourg, auprès d'Euler, supplièrent Frédéric II de lui donner une place au milieu d'eux, à côté de Lagrange et de Pott. L'impression que les manières trop simples et le ton singulier de Lambert produisirent sur l'esprit du roi, fut un obstacle difficile à surmonter. Enfin, ce second Pascal, comme disait avec ironie le protecteur de l'Académie, fut admis dans la classe de physique. Pendant les douze années qui s'écoulèrent depuis sa réception jusqu'à sa mort (1765-1777), il eut maintes occasions, de justifier ces paroles qu'il avait adressées à Frédéric pendant que celui-ci hésitait à l'agréer: « Il y va de la gloire du roi ; s'il ne me nommait pas à l'Académie, ce serait une tache dans son histoire. » Frédéric, en effet, ne tarda pas à sentir et à récompenser le rare mérite de Lambert ; il eut, à son tour, de grandes difficultés à vaincre, lorsqu'il voulait lui faire accepter d'autres dignités et d'autres pensions, tant cet homme extraordinaire était naïf, candide, ingénu; tant il apportait de conscience à l'accomplissement de ses moindres de-

voirs ! A l'Académie, il ne se bornait pas aux Iravaux de sa classe ; il fourni taux trois autres sections de nombreux et d'excellents mémoires, tous marqués au coin d'une puissante originalité et d'une profonde précision. 11 fit paraître aussi dans les éphémérides de Berlin, de Suisse, et dans plusieurs autres recueils en vogue, une quantité de pièces encore recherchées et dignes de leur renommée. 11 n'en trouva pas moins le loisir nécessaire pour composer un ouvrage qu'on peut considérer comme une suite du Nouvel Organon, et qui porte le titre bizarre dArchiteclonique, ou Théorie de ce qu'il y a de simple el de primitif dans la connaissance philosophique el mathématique (2 vol. in-8, Biga, 1771, ail.).

L'activité que Lambert déploya en Prusse fut telle, « que ces douze années, dit Formey, se sont véritablement écoulées comme un songe. •■ Quoiqu'il eût en général autant de sagacité que de pénétration et de jugement, Lambert se trompa dans une circonstance qui lui coûta la vie. II eut un rhume violent qu'il voulut traiter à sa manière; étant très-habile physicien, il se crut aussi bon médecin. Sa poitrine se remplit d'abcès, et il n'en continua pas moins le régime qu'il s'était prescrit. Il n'avait plus, selon son propre compte, qu'environ huit mille petits abcès à expectorer, et par conséquent il se portait beaucoup mieux qu'auparavant lorsqu'il mourut victime de sa confiance en lui-même, et n'ayant pas cinquante ans. Sa mort fut un deuil pour l'Académie tout entière. « Il faut des siècles à la nature pour former un génie tel que le sien, « disait son successeur, le mathématicien Schulze. Ses confrères, en effet, s'amusaient de ses bizarreries, de ses distractions, de sa complète ignorance des usages et des convenances sociales ; mais ils l'admiraient vivement et sollicitaient avec déférence son approbation et son affection. « Ce Lambert, que nous avons trop tôt perdu, disait dans l'occasion : Je suis un grand homme, aussi simplement que : Je suis Suisse. » Voilà ce qu'écrivait Castillon le père, et cependant il voulut qu'on gravât sur sa tombe :

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