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quatre origines d'idées, à savoir : le sentimentsensation, le sentiment de l'action des facultés de l'âme, le sentiment de rapport, le sentiment moral. Le travail de l'une des trois facultés de l'entendement, ou de deux d'entre elles, ou; au besoin, de toutes trois concurremment, appliqué à chacune de ces origines, en fait sortir les idées sensibles, les idées des facultés de l'âme, les idées de rapport, les idées morales. Et qu'on ne pense pas qu'en imposant le nom commun de sentiment aux quatre manières de sentir, qui, moyen liant le travail des facultés de l'entendement, deviennent, dans son système, les quatre origines de toutes nos idées, Laromiguière soit resté attaché à la doctrine de Condillac. Qu'importe, en effet, la communauté de dénomination, si, en réalité, les quatre manières de sentir sont reconnues comme parfaitement distinctes? Or, cette distinction, Laromiguière la met en une parfaite lumière, quand il déclare (tome II, leçon 3) qu'il n'y a ni fusion d'un sentiment dans un sentiment, ni transformation progressive du sentiment-sensation au sentiment de l'action des facultés de l'âme, de celui-ci au sentiment de rapport, du sentiment de rapport au sentiment moral. Il eût été préférable d'attacher à chacune des quatre manières de sentir une dénomination spéciale, et dz distinguer verbalement ce qu'on distinguait en réalité, d'autant plus que le désir de conserver les formules condillaciennes, malgré la différence essentielle des deux doctrines, a entraîné Laromiguière à employer certaines locutions bizarres qui jurent avec la simplicité de son langage, comme celles de sentiment-sensation et de sentiment de rapport. La sensation est fille de l'organisme corporel ; le sentiment, au contraire, appartient à l'élément moral de notre être. Pourquoi donc juxtaposer, et, pour ainsi dire, souder ensemble des mots qui désignent des phénomènes si distincts l'un de l'autre ? Il en est de même de l'expression sentiment de rapport. On sent la douleur, le plaisir, l'amour, la haine, etc.; on ne sent pas des rapports, on les conçoit: et cette alliance de mots n'est pas plus acceptable que la première. Ajoutez à tout cela que Laromiguière, entraîné par l'exemple deLo^ke et de Condillac, a traité de l'origine des idées avant de traiter de leurs caractères, et abordé la question des facultés de l'âme antérieurement à la question des idées : ce qui constitue, de part et d'autre, un vice grave de méthode. N'est-ce pas, en effet, des caractères de nos idées que nous devons induire leur origine? Et les idées étant aux facultés intellectuelles dans le rapport de l'effet à la cause, n'est-ce point par la recherche préalable des produits qu'on doit scientifiquement déterminer le nombre et la nature des puissances productrices?
Indépendamment de la théorie des facultés de l'âme et de celle des idées, qui constituent ce qu'il y a de fondamental djns chacune des deux parties de l'ouvrage de Laromiguière, plusieurs autres ques'ions s'y trouvent traitées, et occupent, pour ainsi dire, le second plan. Parmi ces questions, on rencontre celle de l'abstraction, celle de la généralisation, celle de la définition, enfin des considérations sur la méthode. Tout cela ne constitue pas assurément une unité bien rigoureuse ; mais il faut se rappeler que ce fut en partie sur la demande de ses auditeurs, et dans le désir de répondre tout à la fois à leurs questions et à leurs objections, que Laromiguière fut amené à traiter quelques-uns de ces points. Les solutions qu'il apporte à ces diverses questions sont généralement vraies, et surtout exposées, suivant la manière habituelle de l'écrivain, sous des formes claires et élégantes.
Quoi de plus ingénieux que les pages qu'il a écrites sur l'abstraction et sur la définition? Moins heureux sur la question de la méthode, il a eu le tort de demeurer trop fidèle en cette occasion aux théories de son maître, en essayant, comme Condillac, de tout ramener à l'unité. Rien de plus légitime assurément qu'une telle simplification, si l'unité existe réellement. Mais si, par hasard, elle n'existe pas, comment y ramener, pour nous servir des expressions mêmes de Laromiguière, les idées les plus diverses? On sera donc réduit à la supposer? Mais alors le système qui résultera de l'application d'une telle méthode reproduira-t-il bien exactement la vérité? C'est là le vice dominant de la méthode que Laromiguière a empruntée à Condillac; et telle est le lien qui unit entre elles une méthode et une doctrine, qu'en partant de la supposition d'une unité fondamentale à laquelle tout le reste dût "nécessairement se ramener, il était impossible que Laromiguière n'aboutît pas à une solution défectueuse sur la question des facultés de l'âme. Ce n'est pas sous l'empire d'une telle préoccupation que les philosophes de l'Ecosse, Reid et Dugald Stewart, ont appliqué la méthode expérimentale à l'étude de l'esprit humai n. Il faut reconnaître que Laromiguière lui-même a fait un plus judicieux emploi de cette même méthode expérimentale, lorsque, rencontrant sur son passage la question de savoir si la logique doit précéder ou suivre la psychologie, il se prononce pour cette dernière solution, en montrant (tome II, leçon 13) qu'on ne peut former scientifiquement l'intelligence, si l'on ignore la manière dont elle se forme naturellement. C'est pour des raisons analogues qu'il réclame non pas la suppression, mais l'ajournement de l'ontologie, en montrant (ubi supra) que des problèmes tels que ceux de l'être, de la substance, des modes, des relations du possible, du nécessaire et du contingent, de la durée, de l'identité, de la cause et de l'effet, qui, chez certains métaphysiciens, par exemple Wolf, Hobbes et s'Gravesande, se trouvent traités et résolus a priori, ne peuvent recevoir de solution légitime que moyennant certaines données psychologiques préalablement recueillies.
Telle est la philosophie de Laromiguière. Il s'était proposé pour but moins la ruine que la réforme du condillacisme. Mais le condillacisme était une de ces doctrines exclusives, absolues, qui ne tolèrent pas d'amendements, et pour lesquelles il n'est pas de milieu entre une domination sans partage et une entière ruine.
On peut consulter sur Laromiguière l'ouvrage intitulé Leçons de Philosophie, jugées par MM. Victor Cousin et Maine de Biran, in-8, Paris, 1829 (extrait des Fragments de philosophie contemporaine de M. Cousin et des Œuvres philosophiques de M. de Biran) ; — VEssai sur V histoire de la philosophie en France au xixe siècle de M. Damiron; — les Philosophes français du xixe siècle de M. Taine, où une extrême indulgence pour Laromiguière envenime encore la diatribe dirigée contre ses successeurs; — un mémoire de M. C. Mallet inséré dans le Compte rendu des séances et travaux de r Académie des sciences morales et politiques. C. M.
LAUNOY (Jean de), né à Valogne en 1603, mort à Paris en 1678. célèbre théologien de la maison de Navarre, appartient à l'histoire de la philosophie par deux de ses nombreux opuscules : l'un a pour titre de Aucloritate negantis argumexti, et l'autre de Varia Aristotclis in Academia parisiensi fortuna. Ces deux traités se trouvent dans le recueil des œuvres de notre docteur, publiées en 1731 en 10 vol. in-f°. Voici
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la date de quelques éditions séparées de l'intéressant travail qui a pour objet la destinée si singulière du péripatétisme dans l'université de Paris: in-8, Paris, 1653; in-4, la Haye, 1656; in-8, Paris 1662; in-8, Wittemberg, 1720. Celte dernière édition est la plus complète. B. H.
LAVATER (Jean-Gaspard) est un des hommes qui exercèrent pendant le dernier quart du xvme siècle la plus énergique influence dans le nord et l'est de l'Europe. Sans être parvenu à la réputation d'un auteur classique, il a laissé en littérature, soit comme poète populaire, soit comme orateur de la chaire, des traces qui ne seront jamais entièrement effacées. En philosophie, il s'est assuré une place durable, tant comme soutien du mysticisme, que comme créateur, ou plutôt comme rénovateur de la physiognomonie.
Il naquit à Zurich le 15 novembre 1741 et y mourut le 2 janvier 1801. Un tour d'imagination tendre à la fois et vif décela de bonne heure le fond de son génie, et présagea en quelque sorte sa destinée. Le goût de la poésie dirigea ses études et ses lectures, beaucoup plus que le besoin de connaître les choses à fond et en réalité. Un penchant non moins manifeste pour la liberté et pour la patrie se développa aussi avec puissance chez le jeune Lavater; ses prédilections furent pour Bodmer, le pieux auteur de la Noachide, puis pour l'auteur de la Mcssiade, Klopstock, enfin pour J. J. Rousseau. Un pamphlet qu'il composa, à dix-huit ans, contre un bailli accusé de vexations plus ou moins graves, le fit en quelque sorte exiler de sa ville natale et partir pour la contrée qui attirait alors l'attention du monde. Berlin était à cette époque, c'est-à-dire en 1763, le siège des lumières et de la politesse en Allemagne ; Lavater s'y lia intimement avec Sulzer, l'âme de l'Académie de Prusse ; avec un théologien savant et libéral, Spalding ; avec le célèbre et aimable Mendelssohn ; et il y connut la plupart des esprits les plus distingués de cette époque. Plusieurs années s'écoulèrent dans cet ardent foyer de philosophie et de savoir; elles servirent à préparer le théologien suisse, par le travail et la conversation, à sa double carrière de penseur et de prédicateur.
La capitale de Frédéric le Grand passait pour la citadelle non-seulement des lumières, mais de l'incrédulité. C'est pendant qu'il y séjournait que Lavater conçut le dessein de lui déclarer une guerre mortelle. Aux lumières il résolut d'opposer la lumière ; aux raisonnements de la philosophie à la mode, qu'il taxait d'athéisme, il voulut substituer une inspiration individuelle et chrétienne à la fois, qu'on a appelée Villuminisme. «Ou athée ou chrétien; point de milieu! » telle était sa devise, lorsqu'il quitta Berlin et l'Allemagne pour retourner à Zurich et y exercer les fonctions de pasteur.
Avant cette époque, il s'était fait connaître par deux ouvrages, dont l'un, intitulé Chansons helvétiques (Schweizerlieder) , respire l'enthousiasme du patriote suisse et l'admiration des beautés alpestres ; dont l'autre, moitié philosophique, moitié édifiant et poétique, a de frappantes analogies avec la Palingénésie de Bonnet, dont nous aurons à parler plus lard. Ce second ouvrage, ce sont les Vues sur l'éternité, ou Considérations sur Vétut delà vie future. La simplicité, l'harmonie, la verve, la force caractérisent l'une et l'autre production; aussi le public accueillit-il avec faveur les écrits qui leur succédèrent bientôt, et dont nous nous bornons à rappeler les titres, parce qu'ils n'ont pas de rapport direct avec la philosophie; ce sont trois grands poèmes en vera hexamètres, du genre didactique, épique ou
historique: une Nouvelle Mcssiade, Joseph UV1 • rimathïe et le Cœur humain.
Deux autres publications, Ponce Pilale et la Bibliothèque nouvelle (24 vol. in-12, 1790-1792), doivent nous arrêter plus longtemps. L'auteur y combat l'esprit général de son siècle et expose ses doctrines personnelles. Le xvnr siècle lui semble avoir été annoncé dans l'Évangile sous la figure du sceptique qui demandait à Jésus condamné : Qu'est-ce que la vérité? Les philosophes de Paris et de Berlin ne croyant pas plus que le proconsul romain à la vérité, Lavater se donna la mission de les convertir: il s'adressa dans cette vue à son ami Mendelssonn.
La querelle entre Lavater et le judicieux défenseur de la « nation juive » et du déisme est assez connue : on sait que Lavater envoya à Mendelssohn un exemplaire de la Palingénésie de Bonnet, livre souvent étrange, mais qui lui avait paru exprimer avec tant de bonheur la philosophie chrétienne, qu'il en jugea l'effet immanquable sur l'esprit droit et conséquent de Mendelssohn. L'apparition de la Palingénésie coïncidait d'ailleurs avec la publication du célèbre ouvrage de Mendelssohn, intitulé Phédon, ou de V Immortalité de l'âme. Cet ouvrage, écrit dans un langage pur et élevé, d'un ton doux et attachant, tout à fait éloigné de l'esprit de polémique et d'intolérance, était considéré comme la profession de foi du penseur israélite, et avait scandalisé l'orthodoxie chrétienne. Celle-ci en vint à soutenir qu'on ne pouvait croire à l'immortalité de l'âme sans admettre au préalable, par un acte de foi, l'indispensable secours d'une révélation surnaturelle. Mendelssohn semblait, au contraire, prouver par le Phédon que la religion naturelle suffit; voilà pourquoi Lavater lui riposta par la Palingénésie. L'autorité de Bonnet était très-grande alors : ce naturaliste, plein de sagacité et de patience, s'était fait admirer en Europe par ses beaux travaux sur les insectes et les végétaux, et par sa Contemplation de la nature. 11 avait plu à ses contemporains par le soin avec lequel, partant de l'optimisme de Leibniz, il rapportait les phénomènes et l'organisation de la nature entière à l'homme et à l'utilité humaine, but de la création. Pénétré d'admiration pour ce pieux et savant compatriote, Lavater vit dans la Palingénésie un autre Evangile, où la science du physicien venait justifier le dogme le plus difficile du christianisme, la résurrection des corps ; aussi s'empressa-t-il de la traduire et de la commenter. Dans la préface, il invita avec solennité l'auteur du Phédon, sous peine de déloyauté, ou à la réfuter, ou à se faire chrétien. La partie éclairée de l'Allemagne se souleva à cet appel impérieux, et fit sentir vivement à Lavater combien une pareille injonction était peu charitable ; Lavater avoua promptement son tort, convint qu'il avait été intolérant, et retira sa sommation dans une lettre très-étendue qu'il fit imprimer : c'est alors que Mendelssohn répondit (1770), en donnant à ces zélés missionnaires le conseil de ne se servir désormais qu'en chaire de ce genre d'arguments. Il lui lut facile d'établir que le procédé de Bonnet se prèhit tout aussi bien à démontrer l'origine divine de l'islamisme et du brahmanisme. Ainsi se teri u 1 1 1 1 une affaire qui avait c iusé un grand éclat, qui altéra la santé de Mendelssohn, et qui fut le prélude des révélations indiscrètes par lesquelles Jacobi dut plus tard précipiter la mort du noble coreligionnaire de Spinoza.
Le prosélytisme de Livater ne fut pas plus eux à regard de Gœthe, également sommé de devenir, de chrétien de nom, chrétien de fait et d'esprit. Mais ces démarches infructue
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signalèrent le nom de Lavater à la ligue qui commençait à se former contre les excès de ce qu'on appelait le parti des lumières. Lavater en fut proclamé le chef, et il le resta jusqu'à l'époque où un praticien de Berne, Kirchberger, s'unit à un Français, Saint-Martin, pour renouveler les doctrines de Jacob Bœhm, et pour les opposer à la fois à la philosophie mourante du xvme siècle et aux systèmes naissants de Kant et de ses successeurs.
L'influence que, dans cette situation, Lavater exerça en Suisse et en Allemagne, où il se vit en partie secondé par des amis, tels que Hamann, Herder, Jung-Stilling, Jacobi, était due aux grâces de sa personne, à son caractère bienveillant et caressant, à son éloquence inspirée et entraînante, autant au moins qu'à ses opinions et à sa manière d'envisager le monde, l'humanité et Dieu. Cette façon de penser peut se nommer une théosophie ; c'est sous cette forme qu'elle se déroule particulièrement dans ses Confessions et ses Mélanges.
Les Confessions, ou Journal intime d'un observateur de soi-même (1772-1773), ont plus d'analogie avec les Confessions de saint Augustin qu'avec celles de J. J. Rousseau : c'est l'histoire de quelques semaines d'une vie simple, obscure, retirée, sans autres événements que les phénomènes d'une piété exaltée; c'est le tableau d'une sorte d'édification artificielle, la peinture d'un certain art de se recueillir et de s'émouvoir, d'une certaine méthode d'éveiller, par des moyens extérieurs, une extase surhumaine, et d'entretenir le désir croissant d'une perfection surnaturelle. C'est là qu'on voit l'usage que la dévotion doit faire des croix, des crucifix, des têtes de mort et des frayeurs que tel spectacle lugubre est capable de causer à l'âme ; c'est là que Lavater décrit, avec une candeur plus naïve que touchante, de quelle manière il prie, comment il plie les genoux, comment il soupire et gémil, comment il se traîne au lit d'un ami mourant, auprès d'une bière ouverte ou fermée, sur les sépulcres, au milieu des cimetières et des ténèbres.
Les Mélanges (1774) traitent entre autres des miracles et de la foi, du pouvoir de la prière, de l'Homme-Dieu, du Saint-Esprit. Ils définissent la véritable religion, le don, soit de faire des miracles, soit de croire aux miracles; ils identifient la religion au merveilleux : « Dieu, dit l'auteur (t. I, 2e partie), s'est révélé à certains hommes d'une manière immédiate, plus directe, plus intime, plus visible qu'il ne le fait par ses œuvres ordinaires et dans le cours habituel de la nature. Cette révélation particulière, cette étroite communion entre le genre humain et la Divinité a été rétablie par le Nazaréen crucifié, Jésus-Christ. La foi, ou l'acceptation franche et simple du témoignage divin, a une force extraordinaire à laquelle nulle force ne peut être comparée. Le croyant peut demander à Dieu tout ce qu'il veut ; Dieu le lui accordera s'il le demande dans la ferme conviction qu'il l'obtiendra : les effets de la prière ne sont pas des suites naturelles, accomplies seulement dans le cœur du croyant, ce sont des conséquences- positives, extérieures au croyant et relatives à Dieu même. » La prière, voilà à quoi Lavater réduit toute l'activité spirituelle; la prière est une puissance irrésistible, propre à procurer toutes sortes de succès ; par la prière, l'homme s'empare de Dieu. Une seule condition y est mise, c'est que l'homme se soit assuré par l'expérience qu'une correspondance intime existe entre lui et l'Être suprême, et il ne peut en être assuré qu'après avoir senti qu'il jouit de Dieu au même degré que d'un homme ou d'un être visible.
Lavater a donc besoin d'une divinité matériellement présente, d'un prœsens numen, et voilà pourquoi il voit Dieu uniquement enfermé dans la personne du Christ, et pense qu'un homme doit être chrétien pour pouvoir vivre et respirer. C'est là ce qu'on a. nommé sa Christomanie. Dieu et le monde se résolurent finalement pour Lavater dans le Christ, et le Christ se confondit avec Lavater; Lavater pensa d'autant plus à croire à cette absolue identification, qu'il était devenu le centre et l'idole de tous les mystiques de son temps, et la dupe des thaumaturges -et des magnétiseurs, des jongleurs et des charlatans, du P. Gassner, de Cagliostro et de Mesmer. Aux yeux de ces nombreux adeptes, il était un patriarche, un apôtre, un saint, le dernier Père de l'Église ; bien mieux, un second Christ, le troisième Adam. « Que de femmes, s'écrie Gœthe, seraient heureuses de composer un sérail autour de lui ! »
Cette célébrité inouïe fut singulièrement accrue par les Fragments physiognomoniques de Lavater. Cet ouvrage, publié en 1774, traduit en français dès 1781, est celui de ses écrits qui le fit particulièrement con-naître des étrangers. Il se compose de quatre Essais^ qui avaient été précèdes en 1772 de deux Dissertations préliminaires « sur l'idée, le caractère scientifique et l'utilité de la physiognomonie ». Il forme quatre magnifiques volumes in-4% ornés de vignettes, de gravures, de portraits d'hommes et d'animaux de toute espèce, et en nombre considérable dus au crayon de l'habile artiste Chodowiecki. Les têtes du Christ et d'apôtres y tiennent naturellement le premier rang; les animaux, depuis le lion jusqu'au crapaud, y parcourent une longue échelle. L'entreprise en elle-même n'était pas nouvelle : Aristote s'était déjà occupé d'études de ce genre, quoique le traité intitulé Physiognomonica soit certainement apocryphe. D'autres anciens avaient aussi écrit sur ce sujet (voy. Scriptores physiognomonae veteres, Altenburgi, 1780). Lors du renouvellement des sciences, les Italiens et les Espagnols s'y étaient livrés avec une certaine prédilection, témoin les ouvrages du Napolitain J. B. Porta et du Navarrais J. Huarte, traduits par un contemporain de Lavater, l'ingénieux et hardi Lessing. Ce n'était pas, non plus, un fait isolé : le docteur Zimmermann, un des admirateurs de Lavater, le bénédictin Pernetty, de l'Académie de Berlin, cherchaient dans le même temps à déchiffrer les physionomies pour deviner les âmes, ou, comme ils s'exprimaient, à cultiver l'art de connaître l'homme moral par la science de l'homme physique.
Les Fragments physiogyiomoniques sont un recueil plein d'observations fines et justes sur le cœur humain, sur les mœurs et les caractères. Ils abondent en remarques, en rapprochements, en comparaisons qui seront toujours utiles et intéressants pour le psychologue, le médecin, et, en général, pour quiconque est appelé à connaître et à pratiquer les hommes. A en croire l'auteur, ils ne doivent offrir que de simples matériaux pour une science future; mais, en réalité, ils prétendent déjà, tels qu'ils sont, à l'autorité d'une science et même à l'infaillibilité d'une religion révélée. La pensée fondamentale en est belle, sans doute, et féconde; la voici. Tout ce qui existe a un caractère bien déterminé : chaque individu est doué d'une originalité naturelle et d'une valeur propre; cette valeur, cette originalité s'atteste et s'accuse par une expression visible qui y correspond, par des marques extérieures qui en sont la copie et le reflet. Il est donc permis à un œil exerce et désintéressé d'induire de la copie à la nature de
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