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l'original, et de juger par l'inspection des marques extérieures, comme les traits du visage, quels sont les penchants, les instincts, les habitudes des êtres. L'âme d'une personne n'est autre chose qu'une physionomie intérieure; la physionomie proprement dite, c'est l'âme mise au dehors; l'organisation du visage, pour qui sait l'analyser et l'interpréter, exprime la constitution du génie et du caractère; les bases de cette interprétation, les éléments de cette analyse sont l'air général du visage, puis certains traits, tels que le front, les veux, le nez, la bouche et le menton; la face, en un mot, est le théâtre et l'instrument de cette prétendue science.
De là des classifications et des conclusions sans fin, et trop souvent sans fondement sérieux; de là des assertions impérieuses, parfois ridicules, sur la portée inorale des différentes parties de la figure. Une complète réforme, une sorte de révolution devait en résulter dans la vie pratique, aussi bien que dans les méthodes et les svstèmes de la science. Il devait être aisé désormais de déterminer le degré d'intelligence et de moralité d'après le degré de l'angle fa i il : les partisans enthousiastes de Lavater n'hésitèrent pas à proposer qu'en nommant aux emplois publics on interrogeât moins les services rendus et les facultés éprouvées des candidats que « la partie saillante qui est entre le front et les lèvres, et qui est l'organe de la sagacité et de la prévision », c'est-à-dire le nez.
Ce qu'il y a de superficiel, d'arbitraire et d'hypothétique dans cette étude frappa promptement les esprits sobres et clairvoyants. L'Allemagne et l'Europe ne s'en partagèrent pas moins en physionomistes et antipliysionomistes, en attendant que la phrénologie vînt diviser de même en deux camps et savants et ignorants. Nous devons nous contenter de rappeler que Lavater fut combattu avec le plus d'acharnement, et d'ordinaire avec l'arme du ridicule, à Goëttingue, par le caustique Lichtenberg, à Berlin, par le rude et agile Nicolaï. Lichtenberg insista particulièrement sur les dangers que cet art amènerait s'il venait à être sérieusement cultivé et adopté généralement. « S'il devient ce que son père en attend, dit-il, on pendra les enfants bien avant l'époque où il leur sera possible de jouer quelque tour pendable. (La physiognomonie des queues, 1778.) » Il y eut même, dans le sein de l'Académie de Berlin, de vives et longues discussions sur les sources et la valeur de la physiognomonie : don Pernetty en soutenait opiniâtrement et spécieusement jusqu'aux moindres vertus et effets; Le Catt, lecteur et secrétaire de Frédéric II, lui refusait toute vérité et toute puissance; l'Académie se prononça, à peu de membres près, dans le sens de Le Catt, comme on peut le voir par un mémoire du secrétaire perpétuel, intitulé les Physionomies appréciées (1775). « Cette étude est infructueuse, dit en terminant Formey, et son fond indéchiffrable: l'état actuel du visage d'un homme, vers le milieu de sa carrière, a été produit par le concours de tant de circonstances physiques, morales et casuelles, qu'il est de toute impossibilité de retrouver la physionomie originale et de suivre la piste de ses modifications : si le cœur est une énigme, le visage est un logogriphe, ou bien il en est de celui-ci comme de ces terrains voisins des volcans, couverts de plusieurs couches de lave, avec une terre très-epaisse sur la surface de chacune. »
On doit dire, en thèse générale, que Lavater et toute L'immense école des physionomistes ont mm l'un des traits essentiels de cette individualité dont ils prétendaient avoir mieux saisi
les caractères et rétabli les droits. Qui dit individualité dit intinie vanité: par conséquent, il est et sera toujours impossible de s'élever à des règles absolues, puisées dans ce qui diffère tant d'individu à individu, et d'appliquer ensuite ces règles à la détermination exacte des sentiments et des pensées d'une personne. L'inspection fréquente et l'assidue comparaison des visages peut autoriser la combinaison de certaines maximes; elle ne saurait, tant elle demeure chose vaj fonder un corps de doctrines. La figure hum n'est pas une figure mathématique, et, si elle participait de la lixi'é et de la rigueur abstraite de la géométrie, l'honfnie cesserait d'être une personne libre, et le monde moral aurait perdu sa beauté. L'expérience, d'ailleurs, que les physionomistes invoquent comme leur source et ieur tribunal, les condamne, en prouvant que la face d'un homme peut se trouver en absolue contradiction avec son âme. et le dehors jurer avec le dedans.
On doit pourtant reconnaître que les Fragments de Lavater ont été l'occasion d'un grand nombre d'importantes et sérieuses recherches en physiologie et en psychologie; il faut ajouter que le but de l'auteur a été, comme son esprit et sa vie entière, noble et élevé; le titre du livre indique ce but dans les termes suivants : « Pour l'avancement de la connaissance et de l'amour des hommes. » Par ces mots nous touchons en effet à un trait qui domine chez Lavater. Malgré son inclination pour la thaumaturgie, malgré son zèle à opposer le mysticisme aux tendances du jour, à Nicolaï, à Karït. à tous ceux qui revendiquaient les droits de la raison, Lavater était entraîné, avec son siècle, vers les idées de tolérance, de justice, de philanthropie surtout; il s'attaquait aussi vivement que ses antagonistes prussiens au despotisme de l'École et à cette théologie officielle qui. sous prétexte d'orthodoxie, étouffait toute pensée d'indépendance et tout essai original. Personne ne recommandait avec plus de chaleur et ne pratiquait plus religieusement l'humanité, selon lui, la première et la plus belle vertu de l'homme. C'est en exerçant l'humanité, c'est en soulageant les blessés qui encombraient les rues de Zurich le lendemain de la célèbre bataille, en 1800, qu'il fut atteint d'une balle qui dut finir sa vie quelques mois après. Cette mort inattendue, où il déploya courage, générosité, calme et une continuelle présence et liberté d'esprit, ajouta beaucoup à sa réputation si grande déjà, et concourut à environner sa mémoire d'un doux et durable prestige. Les Essais phys'ognomo- 7iiijues et les deux Dissertations préliminaires ne forment que la moindre part de la compilation en 10 vol. in-4, Paris, 1805 et 1809, portant le titre de VArl de connaître les hommes par la physionomie, et qui contient, en outre, des fragments de tous les physionomistes anciens ou modernes ou contemporains, ou prétendus tels, et les opinions de M. Morcau de la Sarthe, le principal éditeur. C. Bs.
LAW (Théodore-Louis, ou Jean-Théodore), conseiller de Courlande, qui vint s'établir, pendant les premières années du xvm' siècle, à Francfort-sur-l'Oder, où il vécut dans la retraite et dans l'élude de la philosophie. Il s'inspira des écrits de Spinoza, sans oser pourtant adopter franchement ses doctrines. Il a laissé deux ou- \ rages : Meditaliones philosophicœ de Deo3 mundo cl homine, in-8, Francfort-sur-l'Oder, 1717; — Meditaliones, Thèses, dubia philosophiez theologica, in H,' Freystadt, 1719. Le premier de ces i uvrages, quoique publié sans nom d'auteur, attira à Law. une véritable persécution.
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Accusé non-seulemem de spinozisme, mais d'athéisme, il fut obligé de quitter /asile qu'il s'était choisi. Au nombre de ses adversaires était Thomasius. qui le dénonça publiquement comme alliée dans un mémoire adressé à la Faculté de droit de l'université de Halle. X.
LE CAT (Claude-Nicolas), né à Blérancourt en Picardie, en 1700, mort à Rouen en 1768, chirurgien en chef de l'Hôtel-Dieu de cette ville, a publié, outre divers ouvrages purement médicaux, un Traité des sens, Rouen, Paris, 1742, in-8, et un Traité des sensations et des passions en < rai et des sens en particulier, Paris, 1767, 3 vol. in-8. Ce Traité des sens, bien qu'il ait paru environ vingt-cinq ans avant le Traité des sensations, n'est cependant qu'un fragment anticipé de celui-ci, et se compose d'un tirage à part des feuilles du second volume du Traité des sensations, sans pagination spéciale, car la première page porte le numéro 201.
Ce qui conserve à ce Traité des sensations quelque intérêt historique, c'est que, au milieu du xvnie siècle, l'auteur est encore cartésien. Il explique la production des sensations et des passions par l'existence d'un fluide animal ou vital, substance sensitive et motrice, ou plutôt organe du sentiment et du mouvement, animé par l'âme immatérielle et immortelle. Ce fluide circulant des organes du sens au cerveau revêt à chaque sensation différents caractères comme le caméléon et transmet ainsi à l'àme chaque sensation particulière. X.
LEE (Henry), philosophe du xvinc siècle, contemporain et adversaire de Locke, auteur d'un ouvra.gû intitulé V Antiscepticisme ou Remarques sur chaque chapitre de L'Essai de M. Locke, in-fu, Londres, 1702. Cette critique ne manque pas de bon sens ; mais, sans vivacité dans le style et sans profondeur dans la pensée, elle n'a exercé aucune influence à l'époque où elle parut, et cette indifférence des contemporains a été imitée par la postérité. X.
LEFÉVRE (Jacques), en latin Faber stapulensis, érudit et philosophe français, né vers 1455 à Ëtaples. Le commencement de sa vie est mal connu ; on sait seulement qu'il étudia à l'université de Paris ; il y prit ses grades au moment où l'enseignement du grec, introduit par les exilés de Constantinople. ouvrait une ère nouvelle aux lettres et à la philosophie. Il en apprit assez pour découvrir combien on connaissait mal les ouvrages d'Aristote, et quelle était l'imperfection des textes les plus répandus dans les écoles. Son voyage en Italie, ses relations avec les savants qui y restituaient la doctrine péripatéticienne le confirmèrent dans cette idée; et à son retour en France, il entreprit de publier des traductions des prin.ipaux ouvrages d'Aristote, avec des introductions, des paraphrases et des explications le plus souvent en i.: de dialogues. Il contribua ainsi à discréditer la s.olastique en opposant à ce faux Aristote qu'elle commentait les doctrines authentiques du chef du lycée. Il se fit aider dans cette ouvre par son disciple et son ami, Josse Clictou, né à Newport en Flandre, et reçu docteur en Sorbonne en 1505. Il put aussi profiter des conseils d'Henri Estienne, et de l'approbation de tous ceux qui travaillaient à renouveler les fondements de la critique et de l'érudition. Sa réputation égalait celle de Vives et d'Ërasme : on le comparait emphatiquement à Platon et à Pythagore, et Thomas Morus exprimait sans hyperbole l'admiration des contemporains en saluant en lui « le restaurateur de la dialectique et de la vraie philosophie ». Il mit le comble à sa gloire en s'appliquant à commenter
et à traduire les livres saints; mais il y compromit son repos. C'était le temps où les adversaires et les partisans de la réforme se livraient à de violentes discussions. Lefèvre aurait voulu rester neutre entre les deux parus, mais ii n'était pas assez aveuglément obstiné à suivre la tradition pour trouver grâce devant les défenseurs de l'orthodoxie. Déjà suspect pour sa doctrine sur la grâce et la liberté, plus voisine de celle de Pelage que de celle de saint Augustin, il s'attira encore l'animadversion des dominicains en soutenant contre eux la cause de son ami Reuchlin, accusé et condamné en Sorbonne. Il fut cité au Parlement pour être puni comme hérétique, et des propositions extraites de ses Commentaires sur les Évangiles lui auraient attiré une sentence rigoureuse, s'il n'avait été protégé par Marguerite de Valois. Lefèvre fournit à ses ennemis de nouveaux griefs en entreprenant la traduction de la Bible en langue vulgaire. Ils profitèrent de la captivité de François Ier pour lui intenter un nouveau procès. Il fut contraint de s'enfuir et ne rentra en France qu'au retour du roi, qui le nomma précepteur d'un de ses fils. Mais les rigueurs allaient croissant contre tous ceux qui étaient suspects de favoriser la réforme, et Marguerite, inquiète pour son protégé, l'envoya à Nérac, où il mourut en 1537. Il avait, dit-on, plus de quatre-vingts ans.
Ceux de ses ouvrages qui concernent la philosophie ne sont guère que des paraphrases. En laissant de côté une édition de Denys l'Aréopagite, de quelques opuscules de Raymond Lulle, et des œuvres de Nicolas de Cuse, on trouve de lui des travaux sur la plupart des grands ouvrages d'Aristote : Arislolelis )>hilosophiœ naturalis paraphrases, etc., Pans, 1501, avec un commentaire de Josse Clictou. La cinquième édition est de 1528. Arislolelis opus melaphysicum, etc., Paris, 1515; — Meleorologica Arislolelis cum J. Fabri paraphrasi, Nuremberg, 1512; — Jacobi Fabri stapulensis.... in libros logicos Paraphrasis, Paris, 1525; — Introductio in Aristotelis libros de anim i, Bâle, 1538.
Ces ouvrages et beaucoup d'autres du même genre ont perdu pour nous leur plus grand intérêt; mais il est juste de rappeler qu'ils ont renouvelé en France et en Allemagne les études de philosophie péripatéticienne. Leur succès fut tel qu'il y eut pendant longtemps une école de Fabrislcs, très-importante parmi celles qui se partageaient alors l'enseignement de la logique. C'était une sorte de parti intermédiaire, voisin de celui qu'on appelait alors les Tcrminisles, attaché aux traditions de l'école, mais décidé à renouveler la logique traditionnelle en y mêlant la pure doctrine péripatéticienne. Dans sa paraphrase des livres de VOrganon, Lefèvre attaque les vaines subtilités de l'école, et les déclare sans excuse depuis que le texte d'Aristote a été corrigé et expurgé : « Il faut dédaigner, dit-il, ces complications d'origine étrangère qui nous font perdre des années entières en discussions pénibles et sans résultat.... On était excusable de s'y livrer, puisque jusqu'à présent les livres de logique étaient pleins d'erreurs et de fautes... Il serait impardonnable de retomber dans ces frivolités après avoir recouvré les vrais moyens de s'instruire. » L'école des Fabristes devint dominante dans les universités protestantes, et mêlée à celle de Mélanchthon, qui n'en diffère pas beaucoup, elle s'opposa aux innovations de Ramus. On peut consulter sur ce sujetlcsdeux ouvrages suivants : Introductiones artificialcs in logicam J. Fabri Stapulensis, per L. Clichtoveum {Josse Clictou) neoportunensem, Pa-
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ris, 1505; — Ars supposilionum J. Fabri Slapulensis, acljcctis passim Caroli Bovilli Viromandui annotationibus, Paris, 1500. — La vie de J. Lefèvre a été écrite par M. Graf, Strasbourg, 1842. E. C.
LEGRAND (Antoine), né à Douai dans la première moitié du xvne siècle, mérite une mention dans l'histoire de la philosophie pour avoir introduit et défendu le cartésianisme en Angleterre. C'était un religieux de l'ordre de Saint- François, professeur au collège anglais de Douai, d'où il fut envoyé en Angleterre pour y prêcher le catholicisme. Il y publia plusieurs ouvrages destinés à propager les doctrines de Descartes, et à les défendre contre les théologiens et les mystiques qui les tenaient pour dangereuses. Il eut à lutter contre l'évêque d'Oxford, Samuel Parker, qui dans un ouvrage intitulé Discussions sur Dieu et la divine Providence avait longuement développé ce mot si connu de Pascal, que si Descartes avait pu se passer de Dieu, pour donner le mouvement au monde, il n'aurait pas manqué de le faire. On ne sait pas au juste la date de sa mort : il vivait encore en 1695. Ses écrits paraissent avoir eu quelques succès, comme le prouvent les mentions qu'on en rencontre chez des écrivains considérables comme Bayle et Arnauld et le soin qu'on a pris de les réunir en une seule édition à Londres en 1694, sous ce titre : Cours complet de philosophie suivant les principes du célèbre René Descartes. Il avait publié antérieurement deux ouvrages, où il abrégeait la doctrine de Lttcartes : I'hilosophia velus e mente Renati Descartes more scholaslico digesta; etc., institutions philosophicœ secundum principia R. Cartesii, etc., Londres, 1675, 3e édition. Il faut y joindre une apologie pour René Descartes contre S. Parker, Londres, 1679 (Tennemann, 1672, et Nuremberg, 1681), des annotations au traité de physique de Rohaut et divers morceaux de polémique.
Ces détails sont empruntés à l'histoire de la philosophie cartésienne de M. Francisque Bouillier, t. II, ch. xxi. On cite encore : le Sage stoïque, la Haye, 1662, in-12; — Disserlatio de carenlia sensus et cognitionis in brutis, Nuremb., 1679, in-8. E. C.
LEIBNIZ (Godefroy-Guillaume), l'un des plus grands génies des temps modernes, et dont l'histoire de la philosophie a inscrit le nom à côté des noms glorieux de Bacon, de Descartes, de Newton, naquit à Leipzig le 3 juillet 1646, quatorze ans après Locke et Spinoza. Son père, qui était professeur à l'université de cette ville, niourut quand son fils n'avait encore que six ans. En retraçant les souvenirs de sa jeunesse, ii raconte comment, peu satisfait de l'instruction qu'il recevait à l'école, il s'enfermait des journées entières dans la bibliothèque paternelle, lisant à l'aventure les livres qui lui tombaient sous la main, et ne s'arrêtant qu'aux passages qu'il comprenait sans peine ou qui l'intéressaient le plus.. Le hasard, dit Leibniz lui-même, le servit bien dans ces lectures, en l'adressant d'abord aux anciens. Les livres des modernes qu'il lut ensuite ne lui paraissaient auprès d'eux que des discours sans grâce et sans force, en même temps que sans application à la vie réelle. Ces défauts, ajoute-t-il, frappèrent sa jeune raison au point que, de fort bonne heure, il s'imposa pour règle, dans ses compositions, de rechercher avant tout la clarté dans l'expression et l'usage dans les choses. 11 ne tarda pas cependant à faire connaissant avec d'autres modernes : les œuvres de Kepler, de Galilée, de Bacon, de Descartes, lui prouvèrent que Platon, Aristote, Arohimède avaient trouvé dus successeurs. Ces lectures si
variées, qui, à cet âge, eussent été un danger pour un esprit ordinaire, furent pour Leibniz la source première de ce vaste savoir et de cet esprit encyclopédique qui le distinguent et lui firent entrevoir dès lors l'unité et l'harmonie des sciences et des arts.
Un pareil esprit ne pouvait se trouver satisfait de l'étude d'une seule branche de savoir. Admis à l'âge de quinze ans aux études supérieures, il se partagea entre le droit, la philosophie et les mathématiques, à Leipzig d'abord, puis à Iéna. Son premier dessein cependant avait été de se consacrer à la carrière de jurisconsulte dans sa patrie. Heureusement pour sa gloire et pour la philosophie, la Faculté de Leipzig, cédant on ne sait pas trop à quelle intrigue, refusa de l'admettre à l'épreuve du doctorat, sous le prétexte qu'il etaitencoretropjeune.il fit alors, à vingt ans, ses adieux à sa ville natale, pour aller demander la palme académique à l'université d'Altorf près de Nuremberg, qui s'empressa de la lui accorder, et lui offrit une place dans son sein. Mais Leibniz avait d'autres projets désormais, et une autre carrière à fournir. A Nuremberg, où il séjourna quelque temps, et où il se fit par curiosité admettre dans une société d'alchimistes, il rencontra le baron Boinebourg, ancien chancelier de l'électeur de Mayence; il s'attacha à cet homme d'État et le suivit à Francfort. Grâce à sa recommandation, Leibniz fut admis au service de l'électeur comme conseiller de justice. 11 y demeura jusqu'en 1672, partageant son temps entre ses fonctions et de grandes études de droit, de politique, de philosophie et de physique générale. A cette époque appartient, la publication de deux de ses écrits relatifs à YEtude du droit et à la Réforme du corps de droit, et celle d'une nouvelle édition de l'ouvrage de Nizolius, de Veris principiis et vera ratione philosophandi, précédé d'une dissertation très-remarquable sur le Style philosophique. C'est alors aussi qu'il composa deux traités : l'un sur le Mouvement abstrait, adressé à l'Académie des sciences de Paris; l'autre sur le Mouvement concret, offert à la Société royale de Londres.
En 1672, Leibniz se rendit à Paris avec une mission du baron de Boinebourg, et l'année suivante il alla visiter Londres. Il se livrait alors à une étude plus sérieuse des mathématiques, et telle était déjà dans ces deux foyers de la science la considération dont il jouissait, que la Société royale le nomma un de ses membres étrangers et que l'Académie des sciences lui offrit une place dans son sein, à condition qu'il embrasserait le catholicisme : il refusa et ne fut que plus tard associé à cette compagnie illustre. Il prolongea son séjour à Paris jusqu'en 1677, et après avoir encore une fois visité Londres et parcouru la Hollande, il vint se fixer à Hanovre, où il avait été appelé comme conservateur de la bibliothèque, par son nouveau protecteur le duc Jean-Frédéric de Brunswick-Lunebourg.
Pour se faire une idée de la prodigieuse activité de Leibniz à cette époque de sa vie, qui était en même temps celle de la jeunesse de l'esprit scientifique moderne, âge tout à la fois plein de force et de présomption, de vastes et solides entreprises, et de projets chimériques, de réalité et d'illusions, il faut lire la lettre que, sous la date du 26 mars lu73, il écrivit de Paris au duc de Brunswick, et que M. Guhrauer a publiée pour la première fois en 1838 (voy. les Œuvres allemandes de Leibniz, t. I, p. 277 et suiv.). Rien de plus i mieux que cette sorte d'inventaire des idi ibniz à vingt-sept ans. Il croit
aviin I s son Ars combinaloria une mé-
thode infaillible pour résoudre les problèmes les
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plus difficiles, méthode qu'avaient vainement cherchée Raymond Lulle et le P. Athanase Kircher. Dans sa théorie du mouvement, il a trouvé le moyen d'expliquer tout mécanisme naturel et artificiel par une cause unique, la circulation de l'éther ou de la lumière autour du globe. Grâce à sa nouvelle méthode, il a inventé une machine à calculer, ainsi qu'une géométrie mécanique. Il annonce avoir retrouvé le bateau sous-marin de Drébélius. 11 va exposer le droit naturel avec tant de clarté, que tout homme de sens pourra, en le prenant pour guide, répondre à toutes les questions de droit des gens et de droit public. Il est occupé d'un projet qui aura pour effet d'abréger et de rendre plus rationnel le Code de procédure. En théologie naturelle, il est en mesure de démontrer que tout mouvement suppose un principe intelligent; qu'il y a une harmonie universelle, ayant sa cause en Dieu; que l'âme est immatérielle, incorruptible, immortelle. En théologie révélée, il prouvera la possibilité rationnelle de tous les mystères, y compris celui de la présence réelle dans l'eucharistie. Déjà il a conçu le système des monades. « Je démontrerai, dit-il, que dans tout corps il y a un principe incorporel. » Il parle enfin d'un grand projet politique qui l'occupe, et qui, s'il est réalisé, garantira la paix et l'indépendance de l'Europe, tout en portant au comble la grandeur de la France, projet qui, après la pierre philosophale, lui paraît ce qui se peut offrir de plus précieux à un prince tel que Louis XIV.
Si l'on trouvait quelque jactance dans ces magnifiques promesses, il faudrait se rappeler que Leibniz était alors dans toute l'ardeur de la jeunesse et de la production, et que, à d'autres égards, il a depuis tenu plus qu'il ne promettait alors : déjà germait dans son esprit l'invention de l'analyse infinitésimale.
11 demeura dix années consécutives à Hanovre, occupé principalement de physique et de mathématiques. Il eut une grande part à la fondation des Acla eruditorum, imitation du Journal des Savants, et dont la première livraison parut à Leipzig en 1682. Chargé par le duc Ernest-Auguste d'écrire l'histoire de la maison de Brunswick, il entreprit un voyage de recherches en Allemagne et en Italie, qui dura de 1687 à 1690. A son retour il contribua, par les documents qu'il fournit, à faire élever le duc Ernest-Auguste à la dignité d'électeur de l'Empire, écrivit l'admirable esquisse sur les révolutions du globe, intitulée Protogœa, et fit paraître son grand Recueil diplomatique du droit des gens; ensuite, revenant à la métaphysique, il exposa dans les Actes de Leipzig sa doctrine sur la substance et la vraie nature des choses, et dans le Journal des Savants son système de V harmonie préétablie, en même temps qu'il entretenait avec Bossuet cette belle et utile correspondance qui avait pour objet d'amener la réunion des églises de la confession d'Augsbourg avec l'Eglise catholique.
Après avoir donné à son pays un Journal des savants, il songea à y établir une Académie des sciences qui pût rivaliser avec celle .de Paris et de Londres. Il devint le véritable fondateur de l'Académie de Berlin, dont il fut le premier président (1700). En 1711, il eut à Torgau une entrevue avec Pierre le Grand, qui le consulta sur ses projets de civilisation, et qui lui accorda, avec un titre honorifique, une pension considé- ■able. La même année, l'empereur Charles VI lui donna des lettres de noblesse, et bientôt après, en récompense de la part qu'il avait prise au traité d'Utreeht, une nouvelle pension. A la mort du roi Frédéric Ier, voyant l'existence de l'Académie de Berlin compromise par l'esprit peu
littéraire de son successeur, il se rendit à Vienne pour y provoquer, de concert avec le prince Eugène, l'établissement d'une société savante; la peste qui éclata dans cette ville empêcha l'exécution de ce dessein. D'ailleurs l'avènement de l'électeur de Hanovre au trône d'Angleterre l'engagea à retourner auprès de sa cour. Outre quelques ouvrages historiques, la publication de sa Théodicce, de la Monadologie, des Nouveaux essais sur V entendement humain, et une correspondance avec Clarke sur les plus hautes questions de métaphysique, l'occupèrent les dernières années de sa vie. 11 mourut à Hanovre le 14 novembre 1716. Le monument qui fut érigé sur son tombeau porta cette simple inscription : Ossa Leibn'itii.
Ses biographes sont unanimes pour vanter l'urbanité et la dignité de ses' mœurs, la facilité de son commerce, son désintéressement et sa libéralité comme savant, son peu de souci de ses affaires personnelles, la liberté de son esprit exempt de tout pédantisme; il aimait la gloire et n'affectait point de cacher qu'il sentait sa valeur. Tout entier à la science et aux affaires, Leibniz ne fut jamais marié.
Pour achever de donner une idée de sa vie, il faudrait rappeler l'action qu'il exerça sur les affaires de son siècle, la grande part qu'il prit à tous les intérêts de la vie publique, religieuse, littéraire. Son action fut presque aussi universelle que sa science, et s'agrandit avec sa renommée et son âge. Les plus grands princes de son temps recherchaient ses conseils. Il entretenait une correspondance immense, et ses lettres s'adressaient à ce qu'il y avait de plus illustre dans l'État et dans l'Église, dans la philosophie; dans les lettres et les sciences. Cette activité pratique, en même temps que théorique, est surtout ce qui le distingue parmi les philosophes : ce fut là sa gloire et peut-être son défaut. Frappé de la stérilité des travaux de l'école, il s'était fait une loi de rechercher l'usage, l'application en toutes choses. Il était convaincu que la science pouvait devenir d'autant plus utile qu'elle était plus profonde; mais au lieu de poursuivre ses méditations théoriques sans se préoccuper de leurs résultats, au lieu de faire découler la pratique de la théorie, plus d'une fois il régla l'essor de celle-ci sur les besoins de celle-là. De là, sans doute, de grandes découvertes, mais aussi des hypothèses plus brillantes que solides, des projets chimériques et des concessions faites à l'usage, et qui eussent été peut-être refusées à la pure théorie.
L'activité de Leibniz se répandit sur presque toutes les parties du savoir. Physique et politique, sciences morales et mathématiques, philosophie et théologie, tout l'occupait en même temps, sans que l'on puisse dire quelle science l'intéressait davantage ou pour laquelle il avait le plus d'aptitude. Il réunissait les qualités les plus opposées : l'esprit spéculatif et l'esprit pratique, l'imagination du poète et la réflexion du philosophe, la vue perçante de l'observateur et la plus haute puissance d'abstraction et de généralisation, la patience de l'érudit et de l'antiquaire, et la hardiesse de l'inventeur ou du réformateur. Son intelligence était servie par une mémoire prodigieuse, et sa mémoire n'était si fidèle, que parce que tout ce qu'il lui confiait, il le savait comme s'il l'avait produit lui-même. 11 faisait des extraits de tout ce qu'il lisait, et ce qu'il transcrivait ainsi se gravait à jamais dans son esprit. « Deux choses, dit-il, qui le plus souvent sont un danger, m'ont été d'une merveilleuse utilité : la première, c'est que j'ai presque tout appris moi-même; la seconde, que
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tout d'abord, et avant d'en avoir étudié la partie vulgaire, je recherchais en toute science quelque chose de nouveau. Par là j'ai évité de charger mon esprit de choses inutiles, admises plutôt d'autorité que sur des raisons; et puis je n'avais de repos que je n'eusse pénétré jusqu'aux principes de la science, d'où ensuite je pusse tout trouver par moi-même. » Une telle marche ne pouvait être suivie avec succès que par un homme du génie de Leibniz, et dans un temps de rénovation et d'invention comme celui eu il vivait.
Ii est impossible de caractériser ici, même brièvement, tous ses travaux dans les parties diverses du domaine intellectuel, toutes les méthodes nouvelles qu'il proposa, toutes les découvertes qu'il fit, toutes les inventions qu'il exécuta ou qu'il tenta, toutes les pensées qui jaillirent incessamment de son génie, comme autant de fulgurations, et qui, faibles étincelles d'abord, selon l'expression de son dernier biographe, devinrent sous le souffle public de brillantes flammes.
Nous n'avons à nous occuper sérieusement que des travaux du philosophe ; mais nous devons, pour l'honneur de la philosophie, rappeler du moins ses autres titres à l'admiration du monde, en insistant davantage sur ceux de ses écrits qui ont un rapport plus direct aux sciences philosophiques.
Nous avons de Leibniz une foule de petits écrits étincelants de lumière, sur presque tous les sujets, mais peu d'ouvrages étendus et complets soit'pour le fond, soit surtout quant à la forme. Il écrivait de préférence en latin et en français. Son style latin est en général peu élégant, mais clair, précis et toujours convenable. 11 tachait d'écrire, disait-il, comme se serait exprimé un laboureur romain qui aurait pensé comme lui. Sa prose française n'est pas exemple d'incorrections ; mais on y retrouve cette grande et r.oLle simplicité qui distingue les écrivains du siècle de Louis XIV. Du reste, il ne méprisait pas la langue de son pays, et les deux volumes de ses Œuvres allemandes, publiées récemment par M. Guhrauer, prouvent qu'il n'a pas tenu à lui que cette langue ne se relevât plus tôt de sa décadence momentanée.
Leibniz était un esprit essentiellement encyclopédique. Jeune encore il traça le plan d'une encyclopédie complète. On trouve ses idées làdessus dans le Discours touchant la mclltode de la certitude cl l'art d'inventer, d.ms le Projet d'érection d'uneAcad» m ie royale l Berlin, et dans plusieurs petits écrits relatifs à ce qu'il appelait la science générale. « Une encyclopédie, dil-il doit définir tous les termes, exposer les procédés lùndmientaux des arts, et offrir, avec le sommaire de l'histoire universelle, l'historique de chaque science. » 11 invile les Académies à faire tourner le savoir à la félicité publique, à provo- , tion de bons livres élémentaires pour les écoles, de recueils substantiels avec des répertoires, de journaux et d'annuaires de médecine, à faire des tableaux représentant les ccuvres de l'art et de la nature. 11 voudrait qu'un j rince, ami des sciences, engageât une société de savants à dresser un inventaire exact et méthodique de toutes les vérités connues, éparses dans les livres, dans les cabinets des hommes studieux et dans les ateliers; à établir ensuite les vérités qui ne sont encore connues qu'imparfaitement et à en rechercher de nouvelles. A -là il faut appliquer la méthode de la certitude; à celles-ci, l'art d'inventer. Sous le titre de Science générale, il poursuivait une philosophie des sciences qu , en déterminant leur nature
et leurs rapports, offrirait le moyen de les confirmer et de les accroître.
Pour rappeler ce que Leibniz fut comme mathématicien, il suffit de rapporter ce jugement de Fiinlenelle : « Son nom est à la tète des plus sublimes problèmes qui aient été résulus de nos jours, et il est mêlé dans tout ce que la géométrie a fait de plus grand, de plus difficile et de plus important. » Tandis que les Anglais, par esprit national, réclamaient pour Newton seul l'honneur d'avoir inventé le calcul infinitésimal, les savants français, plus justes et plus désintéressés, sont d'accord pour partager cet honneur entre les deux compétiteurs, ou plutôt pour le laisser à chacun tout entier.
Parmi les nombreux écrits de Leibniz relatifs aux scien ces physiques, le plus curieux est celui qui, sous le titre de Protogœa, traite de la forme primitive du globe terrestre, et qui parut en 1693. Il s'y applique à démontrer l'accord de la science avec la cosmologie sacrée. Le fait vraiment primitif, selon lui, c'est la séparation de la lumière et des ténèbres, ou celle du principe actif et des principes passifs. Avant cette séparation, le globe étant encore en combustion, l'élément humide était à l'état de vapeur. Ensuite, à mesure que la terre se refroidit, par la séparation des principes passifs entre eux, la vapeur, en retombant sur le globe, entraine le sel répandu à la surface, ainsi que les parlies molles : de là les montagnes, les vallées et les mers. Les révolutions secondaires furent produites par des inondations et des incendies partiels, des éruptions volcaniques, des tremblements de terre. C'est sur ces données que Leibniz vou-
I lit fonder une science nouvelle sous le nom de géographie naturelle, et qui depuis s'est appelée géologie. Il explique, selon les lumières du temps, les divers phénomènes géologiques et minéralogiques, surtout la formation des cristaux, qu'il appelle une géométrie de la nature inanimée. Ce qui est curieux, c'est qu'il croyait encore avoir besoin de prouver que les pétrifications n'étaient pas de simples jeux de la nature. La loi de continuité, selon laquelle il considérait la nature, lui fit deviner l'existence des zoophytes ce. formant la transition entre les deux règnes organiques.
Ses travaux historiques eussent à eux seuls suffi pour le rendre célèbre. 11 contribua à porter la lumière dans les ténèbres du moyen âge, et fut un des pères delà philosophie comparée. Son projet d'une langue universelle ou de pas igraphie ne fut, il est vrai, qu'une brillante chimère; mais il émit sur la linguistique des vues et des idées qui méritent encore d'être prises en considération. Sa Nouvelle méthode d'étudier et d'enseigner le droit, qu'il écrivit à vingt et un ans, renferme sur l'enseignement en général des vues toutes nouvelles. 11 n'ignorait pas les vrais principes de Yart didactique, qu'il subdivise en mnémonique, métiiodolngie et logique.
II n'invoqua pas seulement la réforme de la méthode d'enseigner le droit, mais la réforme de la jurisprudence elle-même, qu'avait promise un article de la paix de Westphalie. Ses travaux de publk isle offrent un intérêt immense, et ce n'est qu'avec ell'ort que nous nous interdisons de les indiquer ici avec quelque détail. Qu'il nous suit permis, du moins, de rappeler la combinaison qu'il imagina pour assurer à la fois l'indépendance de l'Europe, menacée par l'ambition de Louis XIV, et la grandeur de la France. Dans une pièce conservée à Hanovre, et qui a la forme d'une Lettre au roi Louis XIV, il raconte comment, très-jeune encore, il avait conçu le projet de marier ensemble la France el l'Egypte,
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qu'il appelle la Hollande de l'Orient. C'est ce même projet qui est développé dans l'écrit intitulé Concillum cegyptiacum, pièce que Napoléon ne connut qu'en 1803, et non, comme on l'a dit, avant son expédition en Egypte. « La France, dit-il dans un mémoire écrit en allemand vers 1670, est destinée par la Providence à guider les armes chrétiennes dans le Levant, à conquérir l'Egypte, et à détruire les repaires de brigands de l'Afrique. » 11 cultivait avec prédilection l'idée d'une paix perpétuelle, au moyen d'une confédération d'États reconnaissant pour chef temporel l'empereur, et pour chef spirituel le pape : idée, du reste, dont il comprenait parfaitement les difficultés. Dans une lettre écrite sur la tin de sa vie, il reconnaît que l'inscription paix perpétuelle ne peut guère se mettre que sur la porte d'un cimetière.
Les plus grands génies même ne sont jamais en toutes choses supérieurs à leur siècle, et Leibniz ne fait pas exception à cette loi générale. Dans une lettre à Bossuet, tout en convenant que la torture donne lieu aux plus grands abus, il ajoute qu'on aurait beaucoup de peine à s'en passer. Ailleurs il n'ose se prononcer qu'avec réserve contre l'astrologie. Il est possible, dit-il, que. les mouvements des astres soient les signes des choses du monde, ainsi que les lignes de la main sont l'expression de ce qui se passe dans le corps. Toutefois il excepte formellement, de l'influence sidérale l'activité morale et en partie aussi les choses naturelles. Ajoutons qu'il approuva hautement le livre que, sous le titre de Caulio criminalis, le jésuite allemand Spee avait publié dès 1631 contre les procès de sorcellerie.
La philosophie de Leibniz domina en Allemagne jusqu'aux approches de l'avènement de Kant, et même encore après, d'excellents esprits lui demeurèrent fidèles, tout en abandonnant quelques-unes de ses hypothèses. Ils n'admettaient pas, avec la critique superficielle de leur temps, qu'il suffisait pour le juger de tourner en ridicule son optimisme, son hypothèse de l'harmonie préétablie, et ses chimériques projets d'une confédération européenne et d'une langue universelle. Aujourd'hui, une critique plus juste et plus profonde, appréciant les systèmes d'après leur esprit général et leurs principes essentiels, et non d'après les solutions qu'ils donnent de certaines questions particulières , doit reconnaître en Leibniz un des maîtres les plus illustres du genre humain, et un de ceux qui ont le plus contribué au progrès de la philosophie spiritualiste. Leibniz appartient à cette noble famille de penseurs, qui compte parmi ses chefs Pythagore, Platon, Descartes, et qui, voyant dans l'esprit autre chose qu'un sujet passif de la sensation, une possibilité vide en soi, un produit de l'organisation physique, reconnaît à la raison une origine divine et une autorité supérieure à celle de l'expérience sensible, et subordonne les faits aux principes, les choses aux idées; il relève historiquement de Descartes, et 'fut l'adversaire immédiat de Gassendi et de Locke. Nous allons rappeler brièvement ses vues principales sur la méthode, sa théorie des monades, son hypothèse de l'harmonie préétablie, sa théodicée, les principes de sa philosophie de la nature et de sa philosophie du'droit.
Leibniz a exposé sa doctrine sur la logique et la méthode principalement dans ses Méditations sur la connaissance, la vérité et les idées (en latin;, dans le Discours touchant la méthode de la certitude et l'art d'inventer, et dans un écrit publié récemment par M. Erdaiann : de Scicnlia universali, sive de calculo philosophico. Dans
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une lettre à Gabriel Wagner, il reconnaît qu'il doit beaucoup à la logique ordinaire, bien qu'elle ne soit que l'ombre de ce qu'on en pourrait faire en l'enrichissant de sa double méthode de la certitude et de l'invention. Les principes de toute certitude, selon lui, sont le principe de contradiction et celui de la raison suffisante. D'après le premier, est déclaré faux ce qui implique contradiction: et, d'après le second, il faut pouvoir rendre raison de toute vérité qui n'est pas immédiate ou identique, ou, en d'autres termes, l'idée de l'attribut doit toujours être renfermée implicitement dans celle du sujet. Ces deux principes évidemment ne constituent que la méthode de démonstration, de vérification, de critique, méthode toute négative en ce qu'elle est plus propre à démontrer l'erreur qu'à étiblir de nouvelles vérités ; elle a besoin d'être complétée par l'art de l'invention, et spécialement pour la philosophie par une logique supérieure. Cette méthode philosophique, du reste, s'appuie sur la psychologie rationnelle, sur la théorie de la raison, de la vérité, de la nature des idées, et n'est pas, dans les écrits de Leibniz, suffisamment distincte de la méthode générale ; les préceptes de l'une et de l'autre sont constamment mêlés ensemble. Selon lui, il y a en général deux sources de connaissances, une expérience exacte et une démonstration solide ; et deux sortes de vérités, les unes contingentes ou de fait, les autres immédiates et nécessaires. H y a entre ces deux espèces de propositions la même différence qu'entre les nombres incommensurables et les nombres commensurables; la dernière raison des vérités contingentes est dans l'intelligence divine. La raison domine en toutes sortes de connaissances, ainsi qu'elle règne en toutes choses; tout faux raisonnement est une erreur de calcul, un solécisme du langage rationnel ; il faut qu'à l'aide d'une langue bien faite tout raisonnement puisse se vérifier comme un calcul; en toute controverse alors il suffira de dire : Calculons. L'analyse est l'instrument de la recherche de la vérité; elle est le télescope et le microscope de l'intelligence; une analyse parfaite est la réduction des notions à leurs plus simples éléments, aux premiers possibles, aux idées irrésolubles, ou, ce qui revient au même, aux attributs absolus de Dieu, causes premières des choses. Dieu, par sa pensée, a produit le monde : les choses sont donc identiques aux pensées divines, et l'analyse tend à remonter jusqu'à ces pensées.
Pour Leibniz, la vérité logique équivalait à la vérité matérielle, la possibilité rationnelle à la réalité, tout ce qui est possible tendant nécessairement à l'existence. Une idée est donc vraie lorsqu'elle est possible, elle est fausse lorsqu'elle implique contradiction ; une idée est possible a priori lorsqu'il n'y a pas contradiction à la concevoir, elle l'est a posteriori lorsqu'elle existe actuellement. Il considérait ainsi, de prime abord, les derniers abstraits comme les éléments de toute vérité. « La vérité, la réalité absolue, dit Maine de Biran, n'est pour lui que dans les abstraits, et nullement dans les concrets de ces représentations sensibles et claires, mais toujours confuses et indistinctes, et les derniers abstraits, les derniers produits de l'analyse sont en même temps les dernières raisons de tout ce que nous concevons, les seuls vrais éléments de toutes nos idées. De là la foi de Leibniz au raisonnement. » « Dès que la raison métaphysique de l'existence, ajoute Maine de Biran, se trouve identifiée avec la raison mathématique ou logique de démonstration, le syllogisme devient infaillible par sa seule forme. Le caractère de réalité absolue du principe le plus abstrait se
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transmettra à sa dernière conséquence. Ainsi les lois de la logique pure, les lois de l'entendement s'identifient avec les lois de la nature; le possible est avant l'actuel, l'abstrait avant le concret, la notion universelle avant la représentation singulière. »
Leibniz était idéaliste dans le sens de la philosophie allemande de nos jours, en voyant dans la dialectique une interprétation de la pensée divine. Quum Deus calculât et cogitationem exercet, fit mundus, dit-il dans sa dissertation sur le style philosophique; et, selon lui, la raison est la faculté d'imiter ce calcul divin. Cependant, moins hardi que Schelling et Hegel, il n'admet une identité parfaite des idées et des choses qu'en Dieu, et accorde à l'homme la faculté seulement d'en approcher. La connaissance, selon lui, est ou claire ou obscure; une connaissance claire est à son tour ou distincte ou confuse, et une connaissance distincte est ou inadéquate ou adéquate; elle est, de plus, ou simplement symbolique ou intuitive : la connaissance parfaite est celle qui serait tout ensemble intuitive et adéquate ; mais il doute que les hommes puissent aller jusque-là.
Leibniz est à la fois idéaliste^ ou, pour mieux dire, rationaliste et réaliste: il est rationaliste en ce qu'il attribue à la raison une autorité indépendante de l'expérience et un contenu qui ne lui est pas venu du dehors; il est réaliste en ce qu'il reconnaît aux lois et aux idées de l'intelligence une valeur objective, et qu'en même temps qu'il admet dans l'esprit la présence de concepts et de principes innés, dont le développement et l'application forment le système de la connaissance, il pose au dehors des éléments de toute réalité, dont l'ensemble et le mouvement constituent l'univers. La sensation à elle seule ne peut suffire à la pensée pour produire la connaissance, et l'induction ne peut fournir les propositions universelles qu'à l'aide d'un principe de la raison. S'il n'y a rien dans l'intelligence qui n'y soit entré par les sens, au moins l'esprit est inné à lui-même. Bien qu'il n'admette pas, dans le même sens que Malebranche, que nous voyions tout en Lieu, Dieu est selon lui la lumière de tous les hommes : il y a un esprit universel présent en tous ; la vérité qui nous parle lorsque nous reconnaissons des propositions d'une certitude éternelle est la voix même de Dieu. Il est cependant si peu panthéiste, surtout dans le sens de Spinoza, que sa philosophie se distingue autant par son opposition au spinozisme qu'au sensualisme de Locke et à la doctrine atomistique de Gassendi ; son idéologie, ainsi que sa psychologie et sa théologie, tout son système, en un mot, dépend et découle de sa doctrine de la nature générale des êtres, de sa théorie de la nature des substances, connue sous le nom de 7nonadologie.
Leibniz imagina l'hypothèse des monades pour échapper d'une part au panthéisme de Spinoza et à l'idéalisme de Malebranche, et de l'autre au sensualisme de Locke et à la philosophie atomistique. A tous ces systèmes, il opposa un réalisme spiritualiste : les monades ne sont ni de simples idées ou des nombres purs, ni des atomes corporels, mais des atomes spiritualiscs, un milieu entre l'idée et l'atome, participant des deux sans être ni l'un ni l'autre.
Jeune encore, dans une dissertation de Principio individui, retrouvée par M. Guhrauer, se prononçant pour les nominalistes. il avait déclaré qu'il n'y avait de réel que les substances individuelles et qu'elles existaient en soi, indépendamment de tout sujet pensant. 11 distinguait necs finies et créées de la sub-
stance absolue et primitive: selon le panthéisme, les individualités ne sont que des modes ou des négations de la substance absolue; selon Leibniz, elles sont, bien que créées et dérivées, également positives. Il développa ses idées sur la métaphysique dans plusieurs écrits, de 16'J'i à 171'i. Dans celui qui est intitulé de Primœ philosophiœ emendatione et de nolione subslantiœ, après avoir fait tout à la fois l'éloge et la critique de Descaries, il insiste sur la nécessité de bien définir l'idée de substance, parce que de cette définition dépendent les vérités premières sur Dieu et les esprits, ainsi que sur la nature des corps. Selon lui, cette notion suppose celle de force, de force essentiellement active, faisant sans cesse effort pour entrer en action, a On peut sans doute, dit-il, expliquer mécaniquement, par le mouvement de l'éther, la pesanteur et l'élasticité ; mais la dernière raison de tout mouvement est la force primitivement communiquée à la création, force qui est partout, mais qui, par là même qu'elle est présente dans tous les corps, est diversement limitée et contenue; cette force, cette vertu d'action est inhérente à toute substance corporelle ou spirituelle. Les substances créées ont reçu de la substance créatrice, non-seulement la faculté d'agir, mais encore celle d'exercer leur activité chacune à leur manière.
A cet écrit se rattache comme développement un article inséré dans le- Journal des savants, en 1695, sous le titre de Nouveau système de la nature et de la communication des substances, remarquable d'ailleurs par les détails que donne Leibniz sur la marche de son esprit, quant à ces matières. Il rapporte comment, après avoir pénétré fort avant dans le pays des' scolastiques, les mathématiciens modernes l'en firent sortir. Il fut d'abord charmé de la manière toute mécanique dont ceux-ci expliquaient la nature; mais depuis, l'étude approfondie des principes mêmes de la mécanique lui fit comprendre que, pour expliquer les lois physiques, il fallait employer l'idée de force. Il ne tarda pas à revenir du système du vide et des atomes : il comprit que la matière n'étant qu'une collection de parties indéfiniment divisibles et chose toute passive, ne suffisait pas à expliquer l'individualité et l'existence réelle des corps, et qu'il fallait admettre en eux la présence d'unités véritables, quoique purement formelles; qu'il fallait, par conséquent, réhabiliter les entéléchies d'Aristote, les formes substantielles de la scolastique, en les concevant comme analogues aux âmes, comme des forces primitives, douées d'une activité originale, comme des forces constitutives des substances, comme créées avec le monde et subsistant autant que celui-ci ; atomes de substance, mais non de matière; unités réelles et absolues, derniers éléments de l'analyse, points métaphysiques pleins de vitalité, exacts à la fois comme le point mathématique, et réels comme le point physique. Ces unités substantielles qui constituent les corps sont, du reste, d'une nature intérieure à celle des esprits et de l'âme raisonnable: ceux-ci sont créés à l'image de Dieu, qui les gouverne comme un roi règne sur ses sujets, tandis qu'il dispose des autres substances comme un ingénieur dispose de ses machines; elles sont impérissables. Pour en expliquer la durée, indépendamment de toute idée de génération et de mort, Leibniz, s'aidant de la théorie des transformations de Swammerdam, Malpighi et autres, admet que la génération d'un animal n'est qu'un développement, que la mort n'est qu'un enveloppement' qu'il n'y a ni naissance nouvelle ni mort définitive, mais seulement iraus-
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mission d'essence, métamorphose. Les âmes raisonnables suivent d'autres lois ; elles ne peuvent jamais perdre leur personnalité, leur qualité de citoyens du monde des esprits; tout tend à la perfection de l'univers en général et à celle des créatures raisonnables en particulier. L'espace n'est pas un elre réel absolu, mais quelque chose de relatif et d'idéal, ainsi que le temps: le premier est l'ordre des choses considérées comme coexistantes, le second l'ordre des successions.
Ces questions ainsi résolues, Leibniz se croyait rentré dans le port ; mais, quand il vint à méditer sur l'union de l'âme avec le corps, il se trouva, dit-il, comme rejeté en pleine mer. Comment expliquer la liaison des substances entre elles, surtout celle de l'esprit avec le corps ? Rejetant avec les cartésiens toute influence d'une substance sur une autre, mais ne pouvant admettre le système des causes occasionnelles ou de l'assistance divine invoquée par eux, et que Leibniz appelle un deus ex machina, il l'ut amené à concevoir l'idée d'une harmonie préétablie par la volonté du Créateur, d'un accord constitué par avance entre toutes les substances, et en particulier entre l'âme et le corps. Grâce à cette harmonie, les substances, tout en se développant chacune pour soi, par une spontanéité parfaite et une entière indépendance, s'accordent néanmoins si exactement entre elles qu'elles semblent se déterminer réciproquement : ainsi deux horloges ne marchent parfaitement ensemble sans l'intervention incessante de l'horloger, qu'autant qu'elles auront été fabriquées et disposées avec tant d'art qu'elles ne peuvent pas ne pas s'accorder. Cette hypothèse, qui surprit d'abord Leibniz lui-même par sa hardiesse et son étrangeté, finit par le satisfaire entièrement, comme la seule rationnelle et comme assurant d'ailleurs la liberté et l'immortalité personnelle de l'âme, ainsi que l'existence de Dieu, en même temps qu'elle rend compte de l'harmonie universelle. D'après cette doctrine, l'âme est entièrement libre de toute action étrangère, et son immortelle durée est garantie avec son indépendance et son impérissable individualité. « Tout esprit, dit Leibniz, est comme un monde à part, se suffisant à lui-même, embrassant l'infini, exprimant, l'univers, et il est aussi durable, aussi absolu que l'univers lui-même, qu'il représente de son point de vue et par sa vertu propre. Elle offre enfin une preuve nouvelle de l'existence de Dieu, ce parfait accord ne pouvant venir que d'une cause commune et intelligente. »
Nous ne relèverons pas tout ce qu'il y a d'illusoire dans cette conviction de Leibniz, surtout en ce qui concerne l'union de l'âme avec le corps ; mais on doit s'étonner qu'il ait pu se persuader qu'elle peut se conciliei avec la liberté; il croit avoir assuré celle-ci en la confondant avec la spontanéité et l'indépendance,- quant au dehors. « Il n'y a point de nécessité dans les choses individuelles, dit-il (de Liberlate), tout y est contingent ; mais rien, non plus, n'y est indifférent, puisque tout y est déterminé : la liberté est la spontanéité intelligente. » Il manque évidemment quelque chose à cette définition, c'est le libre choix, l'absolue détermination par soi-même.
Le petit traité intitulé la Monadologie est daté de 1714 et adressé au prince Eugène : c'est un résumé de la Théodicée de Leibniz, de toute sa philosojihie sur Dieu, sur l'âme, sur l'univers; nous ne saurions mieux faire pour compléter ce qui précède que d'en présenter la substance.
Les monades, éléments des choses, sont des substances simples, incorruptibles, nées avec la création, dillérentes de qualités, inaccessibles
à toute influence du dehors; mais sujettes à des changements internes, qui ont pour principe Vappétition, et pour résultat la perception. Ce sont des atomes incorporels. Parmi les monades créées, il en est dans lesquelles la perception est plus distincte et accompagnée do conscience : ce sont les âmes proprement dites. Les âmes humaines se distinguent de celles des animaux par la connaissance des vérités nécessaires, qui constituent la raison ou l'esprit. De là aussi les actes de la réflexion, qui nous donnent la conscience du moi. Il y a deux sortes de vérités : les vérités nécessaires ou de raisonnement, dont le principe se trouve par l'analyse: et les vérités contingentes ou de l'ait, dont la dernière raison ne peut se trouver qu'en dehors de . la série des contingences, dans une substance absolue et nécessaire, en Dieu, en qui les choses existent éminemment ou virtuellement. La substance divine est d'une perfection infinie. Les créatures tiennent leurs perfections de Dieu; leurs imperfections ont leur source dans leur propre nature, nécessairement bornée. Dieu se démontre a priori par sa seule possibilité, et a posteriori par l'existence des êtres contingents. L'entendement divin est la région des vérités nécessaires et éternelles comme luimême. Les vérités contingentes seules dépendent du libre arbitre de Dieu, qui se détermine sur le principe de la convenance ou le choix du meilleur : c'est pour cela que le monde actuel est le meilleur possible. Les monades créées sont comme des fulgurations de la Divinité. Ses attributs essentiels sont la puissance, la connaissance, la volonté; à ces attributs correspondent dans les âmes le sujet, qui en est la base, la faculté de perception, et celle d'appétition. La créature est active en raison de sa perfection, passive en tant qu'elle est imparfaite. Les mouvements des monades sont réglés les uns sur les autres de manière à produire le meilleur des mondes possibles. En vertu de cette harmonie préétablie entre elles, chaque substance, par ses rapports, exprime toutes les autres ; elle est un miroir vivant de l'univers, chacune le réfléchissant à sa façon et de son point de vue : de là la plus grande variété en même temps que le plus grand ordre et la plus haute perfection possibles. Tout corps particulier se ressent de tout ce qui arrive dans le monde, de telle sorte que celui qui verrait tout, pourrait lire en chacun ce qui se fait et se fera partout. Mais une âme ne peut voir en elle-même que ce qui y est représenté distinctement. Elle se représente plus clairement le corps qui lui est affecté, et par là même l'univers que celui-ci exprime par ses rapports. Tout corps organique est une machine divine, qui est encore machine dans ses moindres parties, ce qui n'a pas lieu dans les ouvrages de l'homme, et fait la différence entre l'art divin et notre art. Il n'y a rien d'inculte, de stérile, de mort dans l'univers, et dans la moindre partie de la matière il y a un monde de créatures. Il y a métamorphose, mais point métempsycose dans les animaux ; il n'y a point d'âme sans corps : Dieu seul en est exempt. L'accord entre les mouvements du corps et ceux de l'âme est une conséquence de l'harmonie universelle. L'âme étant naturellement représentative de l'univers, il doit y avoir identité parfaite entre le système des perceptions et celui des phénomènes. Les âmes raisonnables sont à la fois des miroirs vivants du monde et des images de la Divinité, et capables de s'élever à la connaissance du système universel. Elles forment la cité de Dieu, un monde moral dans le monde physique, dont Dieu est le ro-
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et le père; et comme le même Dieu est l'architecte de l'univers et le monarque de la cité des esprits, il doit y avoir de l'harmonie entre le règne physique de la nature et le règne moral de la grâce. Cette harmonie nous garantit une juste rémunération de nos actions, et doit nous inspirer, avec une pieuse résignation, une foi vive en la divine Providence.
Un des côtés les plus vrais et les plus intéressants de cette grande philosophie, c'est celui qui a pour objet l'interprétation de la nature, et il importe d'ajouter à ce que nous venons d'en indiquer quelques traits de plus. Nous les tirons du petit traité de Ipsa natura (1698) et dune lettre à Bossuet du 8 avril 1692. Dans le premier, il déclare qu'on ne peut concevoir les choses autrement que se développant organiquement, selon leur essence et d'après une sorte de predélinéation; qu'il faut admettre en elles une force active innée. Le mécanisme des corps doit s'expliquer par un principe plus élevé qu'un principe matériel et la raison mathématique; il faut le déduire d'une source métaphysique, pour ainsi dire, d'une force innée purement intelligible, qui émane elle-même de Dieu. « La souveraine sagesse, écrit-il à Bayle, agit en parfait géomètre; la véritable physique doit être puisée à la source des perfections divines; il faut faire découler la philosophie de la nature des attributs de Dieu, et tout expliquer par les causes finales. » Leibniz admet dans les formes, si ce n'est dans les forces de la nature, la loi de continuité. « Il n'y a de repos parfait nulle part, ni solidité, ni fluidité absolues, écrit-il à Bossuet. Tout, sans doute, se fait mécaniquement sous la loi de continuité ; mais les principes de cette mécanique infinie dépendent d'une cause immatérielle. La nature n'est pas, comme le dit Fontenelle, la boutique d'un simple ouvrier : il y a de l'infini partout, et toute cette variété infiniment infinie est animée par une sagesse architectonique plus qu'infinie. 11 y a partout de l'harmonie, de la géométrie, de la métaphysique, et, pour ainsi dire, de la morale. Toute la nature est pleine de miracles, de merveilles, de raison où l'esprit se perd et ne comprend plus, bien qu'il sache que cela doit être ainsi. On admirait jadis la nature sans la comprendre; les cartésiens ont commencé à la croire si facile, qu'on est allé jusqu'au mépris. 11 faut l'admirer avec intelligence et reconnaître que plus on l'étudié, plus on y découvre de merveilles, et que la grandeur et la beauté des raisons mêmes est ce qu'il y a pour nous de plus grand et de plus incompréhensible. »
Un des ouvrages les plus importants de Leibniz et un des fruits les plus mûrs de son esprit, ce sont les Nouveaux essais sur l'entendement humain (170LJ) : c'est une critique directe du grand ouvrage de Locke, sous la forme d'un dialogue entre Philalèthe et Théophile, dont le premier expose le système du philosophe anglais, et le second celui de Leibniz, d'après le plan même de l'Essai sur l'odendemenl humain. Tout au commencement, Théophile expose et résume les principes généraux de la philosophie de Leibniz: il dit entre autres : « Ce système paraît allier Platon avec Démocrite, Aristotc avec Descartes, les scolastiques avec les modernes, la théologie et la morale avec la raison; il semble qu'il prend le meilleur de tous les côtés, et qu'après il va plus loin qu'on n'est allé encore. » Leibniz est plein d'< i ni Locke, et il s'applique moins à le réfuter mpléter en le rectifiant. A l'axiome du ualisme : Rien 7i'cst dans l'intelligence <jui
n'ait été d'abord dans les sens, il oppose cette vive réplique : Rien, en effet, si ce n'est l'intelligence elle-même avec sa nature propre et ses fonctions; et tandis que Locke compare l'entendement, à son origine, à une table rase ou à un bloc de marbre brut, dont l'expérience fait une statue, Leibniz dit qu'il est semblable à un marbre de Paros, où sont marqués d'avance par des veines naturelles, les contours et les formes de la future statue. Ainsi que tous les autres êtres, l'âme se développe spontanément selon sa nature et d'après une sorte de predélinéation. Il y a des vérités innées virtuellement, mais il n'y a pas de pensées ou de propositions innées. La science morale est innée comme l'arithmétique ; elle a besoin de se développer par la pensée et la vie. Dieu nous y porte d'ailleurs par des instincts, et l'homme est naturellement porté au bien avant que de savoir lire avec facilité dans la loi que Dieu a gravée dans son cœur.
Ses idées sur la philosophie du droit sont principalement exposées dans ses Observations sur les principes du droit, et dans une critique de Puffendorf. Il admet que le droit naturel est d'origine divine, à condition qu'on ne Je fonde pas sur la seule volonté ou la seule puissance de Dieu, mais sur son entendement et sa sagesse. La justice, selon lui, est une bienveillance intelligente ; elle est nécessaire et éternelle comme Dieu lui-même. Obéir à Dieu, c'est obéir à la raison souveraine; et agir selon la raison, c'est agir de telle sorte qu'il en résulte le plus grand bien possible. Dieu est l'auteur de tout droit, non par si volonté arbitraire, mais par son essence même. Le bien et le mal sont tels nécessairement et en soi ; c'est pour cela qu'un athée même pourrait croire à la justice comme en la géométrie. La sûreté n'est pas le principe suprême du droit, comme le veut Grotius, quoique ce qui est réellement utile à la société soit juste : car, au-dessus de la société civile, il y a la cité divine dont nous faisons également partie. La fin du droit naturel est le bien de ceux qui l'observent, son objet ce qui intéresse autrui et se trouve en notre pouvoir, sa source la lumière de l'éternelle raison divinement innée en nous.
Leibniz s'est placé parmi les théologiens les plus illustres de son temps, surtout par son Discours de la conformité de la raison avec la foi, qui précède la Théodicée, et par sa correspondance avec Bossuet et avec Pélisson. Mais il serait difficile de dire quelles ont été exactement ses opinions en cette matière. On l'accuse, dit Fontenelle, de n'avoir été qu'un rigide observateur du droit naturel. D'un autre côté, surtout depuis la publication posthume de son prétendu Système théologique, on a soutenu qu'il avait été secrètement catholique romain. Tout récemment encore, tandis que M. Guhrauer nous le présente comme le philosophe chrétien par excellence, M. Rittcr soutient qu'il fut indifférent sur toutes les confessions chrétiennes, et sur le christianisme lui-même. Ce qui est vrai, c'est que Leibniz était rationaliste, comme le furent les Pères de l'Église grecque et la plupart des docteurs scolastiques, en ce qu'il s'appliquait comme eux à démontrer la possibilité rationnelle des vérités révélées, la conformité de la foi avec la raison, dans l'intérêt de la première plutôt que dans celui de la seconde. Plus d'une fois il lui est arrivé de faire valoir les droits de la raison d'une manière absolue. 11 a peine à. croire à la damnation de ceux qui ont forcément ignoré le christianisme ou que [< Bonnement en éloigne. Dans ba correspondance
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avec le converti Polisson, à une époque où le mot tolérance était encore un néologisme mal sonnant, il osa se déclarer pour la liberté religieuse, tout en faisant des vœux pour l'union de l'Église. Avec de pareils sentiments, on est supérieur à tout esprit de secte. On peut dire que Leibniz fut protestant par le jugement, et catholique par l'imagination et par esprit de système. Dans sa correspondance môme avec Bossuet, au milieu des concessions qu'il fait à l'Église romaine, on retrouve partout l'esprit protestant dans ce qu'il y a de plus essentiel, et ce qu'on a intitulé son Système théologique est moins l'expression de son opinion personnelle qu'un exposé raisonné de la doctrine catholique, destiné à servir de base aux négociations entamées pour la réunion des églises dissidentes. Le titre lui-même est une invention des éditeurs ; selon M. Guhrauer, le manuscrit devait être intitulé Exposition, par un protestant, de la doctrine de l'Église, catholique, pour rétablir la paix de l'Eglise, Leibniz voyait parfois les choses de trop haut pour les bien voir. C'est ce qui explique pourquoi il ne comprit pas la vanité d'un tel projet dans un temps où Louis XIV venait de révoquer l'édit de Nantes. Évidemment, la réunion ne pouvait réussir sans de mutuelles concessions. Or, Bossuet déclara péremptoirement que son Église ne se relâcherait d'aucun point de doctrine défini. Leibniz répond que la difficulté n'est pas d'amener les dissidents à reconnaître l'autorité de l'Église universelle, mais de leur prouver que certaines décisions étaient réellement émanées d'elle. Il admet l'infaillibilité de l'Église, mais il demande où est l'Église. Il use largement du droit de libre examen et nie formellement que l'Eglise n'ait jamais innové dans la foi. Pour Leibniz, il y avait deux partis, le parti romain et le parti d'Augsbourg, qu'il s'agissait de réunir à l'Eglise universelle. Pour Bossuet, au contraire, il n'y avait qu'un
f>arti qui s'en était séparé à tort et qu'il vouait bien se prêter à ramener à son Église, qui était évidemment l'Église véritable. « Vos livres sont excellents, lui écrit Leibniz, pour achever ceux qui chancellent déjà; mais ils sont impuissants contre ceux qui, à vos préjugés de belle prestance, opposent d'autres préjugés; » entendant par là des croyances vraies ou fausses auxquelles nous attache notre habitude de voir et de sentir, raisons de sentiment, qui constituent notre foi intime et qui ne peuvent se transmettre.
Ce que, du reste, Leibniz regardait comme le fond de la piété et de la sagesse; ce que, selon lui, l'éducation, la science et les arts doivent s'accorder à répandre parmi les hommes, c'est la conviction de la beauté de la vie future, laquelle conviction pour lui est identique avec l'amour de Dieu et de l'harmonie des choses. Il veut que la piété soit gaie et sereine. « Lés Sybarites, dit-il dans ses Pensées diverses (Méditations variées), décernaient des récompenses à ceux qui avaient inventé quelque nouveau genre de plaisir. Pour moi, j'estime que celui-là aura le mieux mérité de la république chrétienne qui trouvera le meilleur moyen d'allier la plus grande sérénité possible à la piété. »
En général, Leibniz, malgré le sentiment qu'il avait de sa supériorité, était en toutes choses plein de modération et éloigné de tout esprit absolu et exclusif. 11 doutait que l'homme lut capable d'une connaissance parfaite. Il juge avec équité ses prédécesseurs et ses contemporains. Il fut un des premiers qui aient philosophiquement apprécie l'histoire de la philosophie; il était éclectique dans le sens le plus élevé et le
plus philosophique de cette expression. «La mérité, dit-il sur la lin de sa vie, est plus répandue qu'on ne pense, niais elle est très-souvent fardée ou enveloppée, affaiblie, mutilée, corrompue par des additions. En faisant remarquer ces traces de la vérité dans les anciens, dans les antérieurs. on tirerait le diamant de la mine, la lumière des ténèbres, et l'on arriverait ainsi à une philosophie durable {perennis quœdum philosophie/,). »
Leibniz lui-même a été un des principaux ouvriers de cette philosophie perpétuelle. Ses hypothèses et les solutions fondées sur elles ont eu le sort de toutes les hypothèses sur des questions évidemment insolubles; mais ses principes généraux sur l'autorité de la raison, sur la nature de l'esprit, sur la nature en général, sur l'harmonie universelle, sur le gouvernement du monde par la Providence, sur le rapport de Dieu avec les créatures, ses principes de droit et de morale, si l'on fait abstraction de la manière dont ils sont formulés, son rationalisme réaliste, sont acquis à la science philosophique, aux yeux d'une critique qui s'attache moins à la forme de la pensée qu'au fond. Après avoir vivement remué les esprits au moment de leur apparition dans le monde, ses ouvrages sont encore aujourd'hui une mine féconde d'instruction et d'édification philosophique.
Il est impossible de donner ici une liste complète des éditions différentes des œuvres de Leibniz et des ouvrages qui ont pour objet l'exposition et la critique de sa doctrine. Nous indiquerons les principaux et les sources où l'on pourra puiser un complément de renseignements.
Leibnilii opéra omnia, Ed. Dutens, Genève, 1768, 6 vol. in-4; — Œuvres philosophiques, latines et françaises, Raspe, Amsterdam, 1765, in-4; — Leibnilii opéra pi rilosophica, Erdmann, Berlin, 1840, grand in-8 à 2 col.; — Œuvres philosophiques, Am. Jacques, Paris, 1842, 2 vol. in-12; — Œuvres allemandes, Guhrauer, Berlin, 2 vol. in-8; — Correspondance de Leibniz et de Wolf, Gehart Halle, 1860, in-8 (ail.); — Correspondance de Leibniz. d'Arnauld et du landgrave de Hesse, Hanovre, 1846, in-8; — Correspondance de Leibniz et de Bemouilli, Lausanne, 1747, 2 vol. in-4; — Œuvres complètes publiées pour la première fois d'après les manuscrits par M. Foucher de Careil, Paris, 1860 etsuiv. (encours de publication, 6 vol. in-8 ont paru); — Œuvres philosophiques publiées par P. Janet, 1866, 2 vol. in-8.
La vie de Leibniz a été écrite par Eckhardt, Fontenelle, Kœstner, Bailly, avec plus de détails par Jaucourt, Leyde, 1734, et par Guhrauer, Breslau, 1842, 2 vol. in-12 (ail.). Sa philosophie a été exposée par Ludovici , Condillac, Maine de Biran (voy. ces noms), par Feuerbach (Darstellung und kritik der Leibnizichen Philosophie 1837), par Erdmani {Leibniz, etc., Leipzig, 1842), par M. Damiron (Essai sur l'histoire de laphilosophie au xvn° siècle), par M. Bouillier (Histoire de la philosopliie cartésienne), par M. Nourisson (la Philosophie de Leibniz). Consultez encore l'Histoire et le Manuel de Tennemann.
LEMME (en grec M){A|Jia, de l<x\j.6i.va> , prendre, recevoir; sumptio en latin). C'est le nom qu'on donne en philosophie et en mathématiques à une proposition préliminaire qui sans avoir un rapport direct avec une autre proposition qu'il s'agit de prouver, sert pourtant à en préparer la démonstration. C'est ainsi que pour établir une proposition de mécanique, on peut commencer par s'appuyer sur une proposition de géométrie qui ne paraît pas se lier d'une manière très-évidente à la première.
LEMOINE (Jacques-Albert-Félix), né à Pans, le 8 avril 1824, mort le 8 septembre 1874, a rendu par ses écrits et par son enseignement les services
LÉON