‹ Dictionnaire des sciences philosophiques (volume 2)Chapitre 209 sur 439 · LOC · texte numérisé non relu

LOC

ti langage, que les progrès des sciences dépendant exclusivement de la perfection des langues, et qu'une science n'est qu'une langue bien faite.

Le quatrième livre, intitulé de la Connaissance, est divisé en un grand nombre de chapitres où les principales questions de logique se trouvent discutées et résolues. A l'exception de quelques passages, dans lesquels est établie entre vidée, le jugement et la connaissance, une distinction purement arbitraire, ce livre, comme le précédent, renferme des doctrines généralement vraies, exposées, suivant la manière habituelle de Locke, dans un style parfaitement clair, quoique un peu diffus.

Parmi les questions principales traitées dans ce quatrième livre, une des premières est celle qui a pour objet les divers degrés dont la connaissance est susceptible. Envisagée sous ce rapport, la connaissance paraît à Locke devoir être divisée en intuitive et démonstrative : la première, la plus claire et la plus certaine dont l'esprit humain soit capable, agissant d'une manière irrésistible, et, comme il s'exprime, semblable à l'éclat'd'un beau jour, se faisant voir immédiatement et comme par force dès que l'esprit tourne la vue vers elle ; la seconde, ayant besoin de preuves, par conséquent plus difficile à acquérir, précédée de quelques doutes et légitime à la condition que chaque degré de la déduction soit connu intuitivement et par luimême. Locke n'admet dans la connaissance que ces deux degrés, intuition et démonstration : car, « pour le reste, dit-il (liv. IV, ch. n), qui ne peut se rapporter à l'une des deux, avec quelque assurance qu'on le reçoive, c'est foi et opinion, et non pas connaissance, du moins à l'égard des vérités générales. » 11 en résulte, quoique Locke ne le dise pas explicitement, que l'induction ne saurait nous conduire à la vraie connaissance, mais seulement à l'opinion, à cet état de l'intelligence que les Grecs appelaient 26£a. C'est une erreur très-grave, à laquelle vient se joindre encore chez Locke le tort de n'avoir pas exactement énuméré les divers objets sur lesquels peut porter la connaissance intuitive. Deux et deux font quatre; — J'existe; — Le monde matériel existe : voilà trois jugements qui nous paraissent intuitifs au même litre. Locke ne paraît pas en avoir pensé ainsi : car il retranche de l'ordre des connaissances intuitives la perception des êtres finis hors de nous. Or, cette perception n'étant pas, non plus, démonstrative, il s'ensuivrait, dans le système de Locke, et contrairement aux croyances du sens commun, qu'elle ne mérite pas, à proprement dire, le nom de ^ connaissance, et qu'elle n'est pas accompagnée de certitude. Si Locke en était demeuré là, il serait sceptique à l'endroit du monde matériel; il faudrait voir en lui le précurseur de Berkeley ; il faudrait le ranger parmi ces philosophes qui, ainsi qu'il le dit lui-même dans ce même chapitre, regardent comme intuitive et parfaitement certaine la présence en notre esprit d'une idée relative au monde extérieur, mais qui estiment en même temps qu'on peut mettre en question s'il y a quelque chose de plus que cette idée, et si de là nous pouvons inférer certainement l'existence d'aucune chose hors de nous: car on peut avoir de telles idées en son esprit, sans que rien d'extérieur existe actuellement, et sans que nos sens soient affectés d'un objet qui corresponde à ces idées. Mais Locke se soustrait à l'accusation de scepticisme, en prenant soin d'ajouter immédiatement que, pour sa part, il croit que, dans ce cas-là, nous avons un degré d'évidence qui nous élève au-dessus du doute: u car, dit-il, je demande à qui que ce

soit, s'il n'est pas invinciblement convaincu en lui-même qu'il a une différente perception lorsque de jour il vient à regarder le soleil, et que de nuit il pense à cet astre ; lorsqu'il goûte actuellement de l'absinthe et qu'il sent une rose, ou qu'il pense seulement à ce goût ou à cette odeur. » La doctrine de Locke sur cette question est donc plus raisonnable, non-seulement que celle de Berkeley, mais encore que celle de Malebranche et de Descartes ; et son seul tort est de n'avoir pas regardé comme intuitive et comme parfaitement certaine la connaissance des corps.

La question des divers degrés de la connaissance présente, dans la doctrine de Locke, d'intimes rapports avec la question des existences réelles qui sont les objets de la connaissance. Parmi ces existences il faut compter les corps, dont nous venons de nous occuper. Mais n'y a-t-il pas encore dans notre esprit d'autres connaissances ayant également pour objet des existences réelles ? Locke (ch. ix et x) signale, au même titre, la connaissance que nous avons de notre propre existence, et celle que nous avons de l'existence de Dieu. Toute cette partie de son quatrième livre constitue un véritable traité d'ontologie ; seulement au lieu de s'occuper d'abord de la connaissance des choses extérieures finies, puis de la connaissance de notre existence personnelle, puis enfin de la connaissance de l'existence de Dieu, ainsi que semblait devoir lui en faire une loi sa propre doctrine sur l'origine et l'ordre d'acquisition de nos idées, il parle d'abord de la connaissance que nous avons de notre existence propre ; ensuite, de la connaissance que nous avons de l'existence de Dieu, et termine (un cartésien n'eût pas fait autrement) par la connaissance que nous avons de l'existence des autres choses. Il établit sans difficulté que la connaissance de notre existence est intuitive: « Pour ce qui est de notre existence (ch. ix), nous l'apercevons avec tant d'évidence et de certitude, que la chose n'a pas besoin et n'est point capable d'être montrée par aucune preuve. Je pense, je raisonne, je sens du plaisir ou de la douleur ; aucune de ces choses peut-elle m'être plus évidente que ma propre existence? Si je doute de toute autre chose (on reconnaîtra facilement ici l'influence de Descartes), ce doute même me convainc de ma propre existence et ne me permet pas d'en douter. » Quant à la connaissance que nous avons de l'existence de Dieu, Locke la regarde aussi comme certaine ; seulement, il la range parmi les connaissances démonstratives. Or, par quel enchaînement d'idées l'homme peut-il, en partant de la connaissance intuitive et parfaitement certaine de lui-même, s'élever démonstrativement à la connaissance de Dieu? Nous savons, dit Locke (ch. x), que nous sommes; nous savons également que le néant ne saurait rien produire ; donc, il y a un être éternel ; cet être éternel doit avoir la toute-puissance : car la source éternelle de tous les êtres,, doit être aussi la source et le principe de toutes leurs puissances ou facultés. Il doit, de plus, posséder la suprême intelligence, puisque nous nous sentons intelligents, et qu'il est absolument impossible qu'une chose destituée de connaissance et agissant aveuglément produise des êtres intelligents. Un être éternel, tout-puissant, tout intelligent, c'est Dieu; c'est ainsi que, pour citer les expressions mêmes de Locke, <■ par la considération de nous-mêmes et de ce que nous trouvons infailliblement dans notre propre nature, la raison nous conduit à la connaissance évidente et certaine de l'existence de Dieu.

Mais, dira-t-on, cet être qu'on appelle Dieu ne peut-il pas être matériel?— Non, répond Locke,

Page 1