LOGIC
LOCK
il ne le peut. Et il établit celte impossibilité en montrant 1° que chaque partie de matière est dépourvue de pensée; 2° qu'une seule partie de matière ne peut être pensante; 3° qu'un certain amas de molécules -matérielles non pensantes ne saurait penser, soit qu'on le suppose en repos ou même en mouvement. Cette démonstration si remarquable par le rigoureux enchaînement des idées, l'ait vivement regretter que dans ce même livre (en. m), Locke, en traitant de l'étendue de noire connaissance, et en essayant de montrer d'après la distinction arbitraire établie par lui, qu'elle est plus bornée que nos idées, ait avancé une proposition comme celle-ci : « bien que nous ayons des idées de la matière et de la pensée/peut-être ne serons-nous jamais capables de connaître si un être purement matériel pense ou non, par la raison qu'il nous est impossible de découvrir par la contemplation de nos propres idées, sans révélation, si Dieu n'a point donné à quelque amas de matière, disposée comme il le trouve à propos, la puissance d'apercevoir et de penser, ou s'il a joint et uni à la matière ainsi disposée une substance immatérielle qui pense. » Le philosophe qui démontrait avec tant d'évidence que Dieu ne pouvait être d'une nature matérielle, devait, en obéissant aux lois de la plus simple analogie, affirmer également l'immatérialité de l'àme humaine. En ne le faisant pas, il a justement encouru le reproche d'inconséquence, en même temps qu'il a donné dans une question d'une si haute importance l'exemple d'un dangereux scepticisme. Ce n'est pas par la révélation, ainsi que le prétend Locke, mais par la réflexion, c'est-à-dire par la philosophie, que nous arrivons à connaître l'immatérialité du principe qui, dans chacun de nous, sent, pense et veut.
Ces trois chapitres sur la connaissance que nous avons des existences réelles constituent une des parties les plus importantes, non-seulement du quatrième livre, mais encore de l'ouvrage tout entier. Ils sont 'suivis d'une série de considérations sur les moyens d'augmenter notre connaissance, sur le jugement et la probabilité, sur les divers degrés d'assentiment, sur la raison, sur la distinction de la raison et de la foi, sur l'enthousiasme, sur l'erreur sur la division des sciences. Dans la nécessité de nous borner, nous nous contenterons d'analyser très-rapidement les plus importants d'entre ces chapitres, en nous arrêtant seulement sur les points fondamentaux.
Des idées claires, distinctes, complètes, et les rapports que ces idées nous présentent, voilà, d'après Locke (en. xu), la source et la condition de la connaissance certaine. Locke n'est-il pas ici le disciple de Descartes? L'auteur du Discours de la Méthode avait-il dit autre chose? N'avaitil pas proposé, comme critérium du vrai, l'évidence? et qu'est-ce que l'évidence , sinon la clarté et la distinction des idées? A ce moyen Locke en ajoute quelques autres qui lui paraissent propres à augmenter notre connaissance, et de ce nombre est le soin d'éviter toute hypothèse. On reconnaît à ces signes le disciple et le compatriote de celui qui avait dit dans ses J'rincijjes que l'hypothèse ne devait trouver place ni dans la physique ni dans la métaphysique : Hypothèses nec in physica, nec in metaphysica locum habent. Toutefois, Locke, et il faut l'en louer, ne pousse pas l'horreur de 1 hypothèse aussi loin que Reid le fit depuis. Il en reconnaît et il en signale le véritable usage : « Les M, dit-il, qui sont bien faites sont d'un grand secours à la mémoire et nous conduisent quelquefois à de grandes découvertes. Ce que je
veux dire, c'est que nous n'en embrassions aucune trop promptement jusqu'à ce que nous ayons exactement examiné les cas particuliers et fait plusieurs expériences. »
Le chapitre où il est traité des divers degrés d'assentiment renferme une foule de réflexions judicieuses et se termine par un passage assez curieux, où l'auteur, qui attache, comme on sait, tant de valeur à l'expérience, reconnaît cependant des cas où elle doit se taire devant l'autorité du témoignage; et ce cas est celui des événements surnaturels : « Car, dit Locke (ch. xvi), lorsque de tels événements surnaturels sont conformes aux fins que se propose celui qui a le pouvoir de changer le cours de la nature, dans un tel temps et dans de telles circonstances, ils peuvent être d'autant plus propres à trouver créance en nos esprits qu'ils sont plus au-dessus des observations ordinaires, ou même qu'ils y sont plus opposés. Tel est justement le cas des miracles qui, étant une fois bien attestés, trouvent non-seulement créance pour eux-mêmes, mais la communiquent aussi à d'autres vérités qui ont besoin d'une telle confirmation. » Ce passage, que nous avons cru devoir citer, afin de faire connaître fidèlement l'esprit dans lequel est écrit l'essai sur l'entendement humain, établit d'une manière incontestable que, chez Locke, la philosophie n'a pas fait divorce avec le christianisme , et les croyances sincèrement chrétiennes du philosophe anglais sont d'ailleurs attestées par mainte page d'un de ses derniers chapitres (le xvin*), ou il traite de la foi et de la raison, et de leurs bornes distinctes.
Passons sur la confusion faite par Locke (ch. xvn) entre la raison et le raisonnement" passons également sur l'arrêt bien sévère qu'il porte contre le syllogisme, ainsi que sur la classification des sciences, qu'il divise (ch. xxi) d'une manière si superficielle et si arbitraire en trois espèces : physique, pratique et logique ou connaissance des signes ; et terminons cet examen par l'analyse sommaire du chapitre xx, où Locke a traité de l'erreur. Ce chapitre était le complément^ naturel de son quatrième livre. Après avoir défini l'erreur « une méprise de notre jugement qui donne son consentement à ce qui n'est pas véritable », Locke énumère et décrit les principales causes de nos erreurs et les ramène à quatre chefs principaux : 1° le manque de preuves ; 2° le peu d'habileté à faire valoir les preuves ; 3° le manque de volonté d'en faire usage j 4° les fausses règles de probabilité. Cette énumeration nous paraîtrait tout à fait complète si Locke y eût tenu compte des imperfections du langage, du vice des méthodes, et surtout de la faiblesse naturelle de l'esprit humain, qui entre toutes ces causes est assurément la cause principale et dominante.
Telle est la doctrine de YEssai sur l'entendement humain. L'esprit qui y préside est celui du libre examen ; la méthode est celle de l'expérience. La vérité, que l'auteur a toujours poursuivie avec candeur et bonne foi, alors même qu'il s'égarait, a fréquemment, surtout dans ses deux derniers livres, couronné ses recherches. Locke fut pour l'Angleterre, au xvne siècle, ce que Descartes et Malebranche furent pour la France, et Leibniz pour l'Allemagne ; et son livre restera, avec les Méditations] avec la Recherche de la vérité, avec la Theodicée et les Nouveaux essais, l'un des plus grands monuments de la philosophie moderne.
L'Essai sur l'entendement humain fut publié à Londres en 1690 (in-f° angl.). Dès 1688, une sorte de prospectus ou analyse de cet ouvrage avait été publié en Hollande par Locke dans la
LOCK
LOGK
Bibliothèque universelle et historique de Leclerc (t. VIII, p. 49-142) sous ce titre : Extrait d'un livre anglais qui n'est pas encore publié. Wynne, qui fut depuis évêque de Saint-Asaph, en fit un autre abrégé en anglais, traduit en français par Bosset (Londres, 1720). Le grand ouvrage a été traduit en français par Coste (in-4, 1700, 1729, et 4 vol. in-12, 1742). Il eut trois traductions latines: la meilleure paraît être celle de Thièle, publiée à Leipzig en 1731. On compte aussi trois traductions allemandes : celle de Poleyen, en 1757 (in-4) ; de Tittel, en 1791 (in-8) ; de Tennemann, en 1797 (3 vol. in-8).
Indépendamment de l'Essai sur l'entendement humain, Locke a laissé plusieurs autres écrits dont nous allons sommairement indiquer l'objet et les principaux caractères :
1° De l'Education des enfants. Ce traité, écrit en anglais, fut publié (in-8) à Londres en 1693. Dès 1695, il fut traduit en français par Coste sur la première édition ; mais, dans la suite, l'auteur y ayant fait plusieurs additions, Coste publia après la mort de Locke une nouvelle traduction faite, cette fois, sur la cinquième édition. En tête du traité de l'Éducation des enfants se trouve une épître dédicatoire de Locke à un de ses amis, Edouard Clarke : <" Comme la bonne éducation des enfants (est-il dit dans un passage de cette épître) est une des choses auxquelles les parents sont le plus puissamment engagés par devoir et par intérêt, et que le bonheur et la prospérité d'une nation en dépendent essentiellement, je souhaiterais que chacun prît à cœur cette affaire et qu'on s'appliquât à mettre en usage la méthode qui, dans les différentes conditions des hommes, serait la plus facile, la plus courte et la plus propre à en faire des gens vertueux, utiles à la société et habiles chacun dans leur profession.... Voilà ce qui m'a engagé à composer ce petit ouvrage. » Après cela, Locke entre en matière et parcourt une série de questions qu'il traite et résout avec simplicité. Voici quelques-unes des plus importantes : De la santé; précautions nécessaires pour la conserver aux enfants; — Du soin qu' on doit prendre de l'âme des enfants ; — Des châtiments qu'il faut infliger aux enfants ; — Des récompenses et de l'usage qui doit en être fait dans l'éducation des enfants ; — Des fautes pour lesquelles on ne doit point châtier les enfants, et de celles qui méritent châtiment; — De la nécessité de ne pas laisser prendre trop d'empire aux enfants; — Comment il faut corriger les enfants de leur inclination à la cruauté; — De la curiosité chez les enfants ; comment elle doit être mise à profit, etc., etc. On voit que l'éducation est envisagée par l'auteur au point de vue physique, intellectuel et moral, c'est-àdire sous toutes les faces qu'elle peut offrir. Ajoutons que ce livre n'est pas seulement écrit pour des gouverneurs et pour des pères de famille, mais encore et surtout pour les mères : car l'auteur, notamment dans la première partie, y entre en des détails dont la sollicitude maternelle peut seule se préoccuper. Moins brillant que V Emile de J. J. Rousseau, le traité de Locke est aussi moins paradoxal ; et peut-être n'est-il pas interdit de penser que le philosophe de Genève y a puisé tout à la fois la première idée de son livre et celle de ses théories les plus faciles et les plus utiles à transporter dans la pratique. Un des points les plus remarquables sur lesquels les deux philosophes s'accordent, dans l'éducation de leur élève, c'est la nécessité, ou tout au moins l'utilité, de lui apprendre un métier. Cette idée, que certains critiques, et Voltaire entre autres, ont trouvée si bizarre chez Rousseau,
Locke l'avait eue et exprimée avant lui. Le philosophe anglais veut que son jeune gentilhomme apprenne une profession manuelle, et il propose surtout la menuiserie ou l'agriculture, afin que ces travaux offrent à son esprit une distraction, et à son corps une gymnastique propice au développement des forces et à la conservation de la santé.
2° Lettre sur la tolérance. Cette lettre fut adressée par Locke à Philippe van Limborch, théologien hollandais de la communion des remontrants, c'est-à-dire des partisans de la doctrine d'Arminius, proscrite au synode de Dordrecht. Ecrite en latin, et publiée en 1689, cette lettre fut très-peu de temps après traduite en hollandais et en anglais; en 1710, elle lut traduite en français et imprimée à Rotterdam. Voici quel était son titre : Epistola de tolerantia, ad clarissimum virum T. A. R. P. T. 0. L. A.} scripta a P. A. P. 0. J. L. A., c'est-à-dire theologiœ apud remonslrantes professorem, tyrannidis osorem, Limburgum Amstelodamen~ sem, scripta a pacis amicOj persecutionis osore, Johanne Lockio, Anglo. Ecrite par l'ami d'un proscrit au partisan d'une doctrine proscrite, cette lettre était, comme on l'a dit, le manifeste de la minorité persécutée. Voici, en substance, quelques-uns des principes fondamentaux qu'elle contient : « Qu'il n'y apersonne qui puisse croire que ce soit par charité, amour et bienveillance qu'un homme fasse expirer au milieu des tourments son semblable, dont il souhaite ardemment le salut. — Que si les infidèles devaient être convertis par la force, il était beaucoup plus facile à Jésus-Christ d'en venir à bout avec les légions célestes qu'à aucun fils de l'Église (allusion évidente à Louis XIV), avec tous ses dragons — Que la tolérance en faveur de ceux qui diffèrent des autres en matière de religion est si conforme à l'Évangile de Jésus-Christ et au sens commun de tous les hommes, qu'on peut regarder comme chose monstrueuse qu'il y ait des gens assez aveugles pour n'en voir pas la nécessité et l'avantage au milieu de tant de lumière qui les environne. — Que Dieu n'a pas commis le soin des âmes au magistrat civil plutôt qu'à toute autre personne, et qu'il ne parait pas qu'il ait jamais autorisé aucun homme à forcer les autres de recevoir sa religion. — Qu'il n'y a au monde aucun homme, ni aucune Église, ni aucun État, qui ait le droit, sous prétexte de religion, d'envahir les biens d'un autre, ni de le dépouiller de ses avantages temporels. — Que si l'on admet une fois que la religion se doive établir par la force et par les armes, on ouvre la porte au vol, au meurtre et à des animosités éternelles. » Toutes ces maximes, aujourd'hui universellement acceptées et appliquées, empruntaient alors une grande valeur aux circonstances politiques et religieuses au milieu desquelles Locke se trouvait placé. Les principes de tolérance professés en ce livre par le philosophe anglais s'étendent à toutes les sectes et à tous les hommes, sauf pourtant aux athées : « car, dit Locke, ceux qui nient l'existence de Dieu ne doivent pas être tolérés, attendu que les promesses, les contrats, les serments et la bonne foi, qui sont les principaux liens de la société civile, ne sauraient engager un athée à tenir sa parole, et que, si l'on bannit du monde la croyance d'une Divinité, on ne peut qu'introduire aussitôt !e désordre et une confusiongénerale. » Cette dernière opinion paraît avoir étéaussi celle de J. J. Rousseau, dans le chapitre de son Contrat social, intitulé De la religion civile.
3° Le Christianisme raisonnable. Cet ouvrage, publié à Londres en 1695 (in-8), fut traduit de
LOGK
LOGK
l'anglais en français par Coste. Il a pour objet de prouver que le christianisme, tel qu'il est représenté dans l'Écriture sainte, n'offre rien de contraire à la raison. D'accord avec les principes posés dans sa lettre à Limborch sur la tolérance, Locke y permet à chaque communion une croyance libre, moyennant l'adoption de ce dogme essentiel : Jésus est le Messie. Toutefois, deux interprétations s'offraient à ce dogme. Le Messie est-il l'Homme-Dieu, suivant la croyance adoptée en commun par les protestants et les catholiques, ou, seulement, ainsi que le veulent les sociniens, le fils adoptii' de Dieu? Locke ne s'étant pas prononcé clairement sur le sens qu'il attachait à sa proposition, fut accusé de socinianisme. Et ce qui contribua à aggraver ces accusations, c'est que Toland emprunta au livre de Loi ke quelques arguments à l'appui de son Christianisme sans mystères. L'écrit de Locke fut alors attaqué par l'évêque de Worcester, et une polémique s'ensuivit entre le philosophe et le savant prélat. Le Christianisme raisonnable paraît avoir eu, comme la Lettre sur la tolérance, un but de circonstance. Le nouveau roi d'Angleterre, Guillaume III, avait entrepris la réunion de toutes les sectes dissidentes. Il fallait dès lors dégager du milieu de toutes ces dissidences les principes sur lesquels ces différentes sectes s'accordaient ; et c'est là ce que Locke entreprit d'établir comme l'essence même du christianisme. L'histoire nous apprend que le plan conciliateur de Guillaume demeura sans réalisation, et que le livre de Locke ne put opérer cette fusion religieuse que le monarque et le philosophe s'étaient proposée.
4° Essai sur le gouvernement civil (in-8, Londres, 1690). Plusieurs fois réimprimé, et également traduit en français, cet Essai avait été composé par Locke, depuis son retour de Hollande, après la révolution de 1689 qui mit Guillaume d'Orange sur le trône de son beau-père Jacques II. Bien que ce livre, comme la Lettre sur la tolérance et le Christianisme raisonnable, ait eu un but de circonstance, on ne saurait méconnaître néanmoins que Locke ne l'écrivit point pour flatter le nouveau souverain, mais uniquement pour y exprimer, avec la liberté qui convenait à un philosophe et à un citoyen anglais, ses principes politiques. Ce traité a un double objet : l'un actuel, relatif à l'époque où il fut écrit; l'autre plus général, et, par conséquent, plus durable. Sous le premier point de vue, le livre de Locke est une réponse aux objections des partisans des Stuarts, qui accusaient d'usurpation la dynastie nouvelle. Sous le second, c'est une véritable théorie politique, qui, applicable en tout temps et en tout lieu, consiste à fonder la légitimité sur la sanction donnée par la nation à l'avéncment d'une dynastie et à l'établissement d'une constitution. Le traité de l'Éducation des enfants avait suggéré à J. J. Rousseau l'idée et le plan de son Emile; plusieurs propositions contenues dans la Lettre de la tolérance se trouvent, ainsi que nous en avons l'ait la remarque, reproduites dans un chapitre de Jean- Jacques sur la religion civile: V Essai sur le gouvernement civil dut, à son tour, inspirer au citoyen de Genève le projet et les principales maximes de son Contrat social. Toutefois, ce dernier traité est conçu dans un esprit plus démocratique que l'écrit du philosophe anglais. Le livre de Rousseau est l'évangile politique des républi [ue : celui de Locke esl plutôt le code d< mona n aie i con itilul ionnelles.
.> Quelques considérations sur les suites de
la diminution de l'intérêt, et de l'augmentation de la valeur des monnaies (in-8, Londres, 1691). Ce livre sur le commerce devint, en quelque sorte, le modèle de tous les traites d'économie politique que produisit le xvin* siècle.
6° Conduite de l'esprit dans la recherche de la vérité. Cet écrit et les suivants constituent les œuvres posthumes de Locke (Londres, 1706), traduites en français par J. Leclerc. Le livre intitulé Conduite de l'esprit, etc., est une sorte d'appendice à l'essai sur l'entendement humain. Locke y traite plusieurs questions qu'il n'avait fait qu'indiquer dans V Essai, entre autres, la question des remèdes à apporter aux fausses associations d'idées. Ce traité est divisé en quarante-cinq chapitres, parmi lesquels ceux qui nous ont paru les plus importants ont pour objet la religion, les sophismes, les vérités fondamentales, Yassocialion des iaées.
7° Examen de l'opinion du P. Malebranche, « Que nous voyons tout en Dieu ». Cet examen, dans les détails duquel nous ne pouvons entrer ici, est généralement peu favorable à l'auteur de la Recherche de la vérité. Entre autres critiques fondamentales, Locke reproche à Malebranche d'avoir appelé Dieu l'Être universel, façon de parler qui aboutit soit à confondre Dieu avec l'ensemble des choses, soit à en faire une pure abstraction. « Car, dit Locke, ce terme d'être universel doit signifier un être qui contient tous les autres, et, en ce sens, l'univers peut être appelé l'Être universel; ou bien il signifiera l'être en général, ce qui n'est que l'idée de l'être, abstraite de toutes les divisions inférieures de cette notion générale, et de toutes les existences particulières. Or, que Dieu soit l'être universel dans l'un de ces deux sens, je ne puis le concevoir 3 et je ne crois pas que les créatures soient ni une partie de lui-même ni une de ses espèces. »
8° Remarques sur quelques parties des ouvrages de M. Norris, dans lesquelles il soutient l'opinion du P. Malebranche, « Que nous voyons tout en Dieu ». Cet écrit n'est qu'un appendice du précédent. Norris. dont Locke entreprend ici la critique, avait, de son côté, écrit des Réflexions sur l'Essai concernant l'entendement humain, qui avaient été imprimées à la fin de son ouvrage intitulé Félicité chrétienne, ou Discours sur les béatitudes de Noire-Seigneur et Sauveur Jésus-Christ (in-8. Londres, 1690).
9° Méthode nouvelle de dresser des recueils. Sous forme de lettre, de M. Jean Locke à M. Nicolas Toinau.
10° Mémoires pour servir à la vie d'Antoine Ashley, comte de Shaftesbury, et grand chancelier d'Angleterre sous Charles II. Ces mémoires tirés des papiers de Locke, après sa mort, furent mis en ordre par J. Leclerc (2 feuilles in-8).
, On pourra consulter sur Locke : J. Leclerc, Eloge historique de feu M. Locke, dans le tome 1 de ses Œuvres diverses; — Leibniz, Nouveaux Essais sur l'entendement humain; — Tennemann, Dissertation sur l'empirisme en philosophie, spécialement dans la doctrine de Locke, dans le tome III de sa traduction allemande de l'Esnai; — Exposition et examen du système sensualisle de Locke, dans la Critique de la philosophie spéculative, par Schulze, t. I, p. 11, et t. ir, p. 1 (all.)j — Lord Shaftesbury, Lettres écrites par un membre de la 7ioblesse à un jeune homme de l'Université, Londres, 1716; — Henry Lee, V Anti-Scepticisme, ou Remarques sur chaque chapitre de l'Essai de M. Locke, iu-f", Londres, 170*2 ; — V. Cousin, Philosophie de Locke, cours de 1830; — Damiron, Essai sur
LOGI
LOGI
l'Histoire de la philosophie au dix-septième siècle (t. III , art. Locke). , C. M.
LOCOMOTION., voy. Volonté.
LOGIQUE (du grec ).6yo:, raison, raisonnement), la seconde des quatre parties dans lesquelles aujourd'hui l'on divise ordinairement la philosophie, et qui vient après la psychologie, de même qu'elle est suivie de la morale et de la métaphysique ou théodicée. Le mot de logique est plus latin encore qu'il n'est grec, au sens où nous le prenons habituellement : logica, pour signifier la logique, est une expression fort ancienne dans la langue latine, tandis que ii XoyixYi, ou même ta Xoyixov, est relativement une expression nouvelle et assez peu régulière dans la langue grecque, qui ne l'accepta que dans sa décadence.
Nous nous bornerons ici à rechercher quelle est la nature de la logique, et à en tracer l'histoire dans les points les plus importants et les plus généraux. Si l'on comprend bien ce que la logique est en elle-même, et la place qu'elle a tenue dans le développement de la philosophie, on sait à peu près tout ce qui est essentiel sur ce grave sujet.
La nature de la logique a donné lieu aux discussions les plus nombreuses et les plus profondes ; et c'est une de ces questions qui se renouvellent encore tous les jours,- parce que jusqu'à présent aucun esprit supérieur ne l'a tranchée, tout intéressante qu'elle est. Si le génie d'un Aristote, ou celui d'un Descartes et d'un Leibniz eût prononcé dans le débat, nul doute qu'il ne l'eût terminé. Mais c'est chose assez remarquable qu'aucune grande voix ne s'y soit fait entendre. Dans la philosophie moderne, Kant, qui semblait appelé à jouer ce rôle, est loin de l'avoir rempli de manière à décourager de nouvelles tentatives. La lice est encore ouverte, et il serait difficile de prévoir quand elle sera close par quelque main puissante et suffisamment autorisée. Ce n'est pas faute d'ailleurs de longues et persévérantes études. Si Aristote; le fondateur de la logique; ne s'est pas occupe de déterminer avec sa précision habituelle ce qu'elle est en elle-même, les stoïciens, les épicuriens ont agité cette question avec l'Académie pendant près de deux siècles; les sceptiques ont pris part à la lutte pour démontrer l'inanité de tous ces efforts, et depuis cette époque il n'est guère de commentateur d' Aristote, et l'on peut dire en général un logicien, qui n'ait tenté, avec plus ou moins de succès, de résoudre le problème. Historiquement ce problème a donc excité un très-vif intérêt; et ne fût-ce qu'à ce titre, il mériterait encore tout le nôtre. Il est impossible qu'une question ait provoqué de tels travaux, si elle n'était de grande importance. Tant d'esprits n'ont pu s'y tromper, et si de nos jours nous avons vu quelques philosophes traiter ces recherches avec dédain, nous pouvons affirmer qu'ils ne les comprenaient pas suffisamment. Voici en quoi la question de la nature de la logique est si grave. L'intérêt suprême de l'homme, c'est de trouver la vérité. Quoi qu'il pense, quoi qu'il fasse, c'est la vérité, toujours la vérité qu'il poursuit. Existe-t-il un art qui puisse lui assurer cet inappréciable bien? Et la logique est-elle cet art? La question ainsi posée est à peu près la plus haute que l'esprit humain puisse débattre. Toutes les autres, quelles qu'elles soient, sont subordonnées à celle-là, car elles en dépendent. S'il est un art qui puisse infailliblement conduire l'homme à la vérité, cet art est le plus grand, le plus indispensable, et le premier auquel il doivs s'appliquer ; aucun ne lui est aussi utile; et le négliger, c'est vou-
loir se perdre dans l'erreur et les ténèbres quand on a devant soi la lumière. C'est cet immense besoin du vrai dont est tourmentée l'intelligence humaine qui a poussé les logiciens à cette constante recherche. Ils ont peut-être manqué le but; mais ils ont bien fait de le poursuivre.
La philosophie a donc un double motif d'approfondir cette question. Théoriquement la science serait incomplète, et se rendrait bien peu compte d'elle-même, si elle ne savait pas jusqu'à quel point elle peut atteindre la certitude, et par quels procédés elle doit l'obtenir. Au point de vue de la pratique, la philosophie doit connaître si elle est capable de remplir les vœux de l'esprit humain, qui lui demande un art infaillible, ou si elle doit repousser de pareilles espérances, fort naturelles sans doute, mais fort dangereuses, en ce qu'elles peuvent compromettre qui tenterait vainement de les satisfaire. Il n'a pas manqué de philosophes pour faire de si brillantes promesses; mais aucun ne s'est trouvé qui pût les tenir; et, selon toute apparence, l'avenir ne nous réserve pas des chances meilleures. Voilà plus de deux mille ans que la logique, comme science, est fondée sur des bases inébranlables; et ce qu'elle n'a pu faire jusqu'à ce jour, on peut être assuré qu'elle ne le pourra jamais. Ceci ne veut pas dire qu'il y ait de la justice dans les reproches qui lui sont si souvent adressés par les sceptiques et parles détracteurs de la raison humaine; mais ceci veut dire, très-probablement, qu'on demande à la logique plus qu'elle ne peut donner, et qu'il faut s'en prendre non point à elle, mais aux exigences aveugles dont on l'assiège.
Il n'est donc pas besoin d'insister pour que l'on comprenne clairement comment les logiciens se sont enquis avec tant de sollicitude de savoir si la logique est une science ou un art. Si elle est une science, elle se contentera, comme toute science le doit, de constater des faits, et de connaître ce qui est; si elle est un art, elle devra, en outre, enseigner à faire; elle devra diriger la pratique. Au lieu d'apprendre simplement à l'homme comment il raisonne, elle devra lui montrer à bien raisonner : mission fort belle, mais périlleuse et peut-être absolument vaine. En général, les logiciens les plus illustres et les plus habiles ont fait de la logique une science, sans penser aux applications qu'on pouvait en tirer. Mais d'autres en ont fait un art qui devrait surtout viser à l'utilité; et, pour ne rappeler qu'un exemple, Port-Royal n'a pas hésité à intituler sa logique, l'Art dépenser.
Qui a tort? qui a raison? La logique est-elle une science qui doive se borner à étudier les lois du raisonnement humain, sans prétendre le conduire au vrai? Ou bien est-elle un art qui puisse le mener à la vérité, et qui sache lui faire découvrir cet incomparable trésor?
Aujourd'hui, au point où en est la science, il est bien plus facile de résoudre ces questions que dans l'antiquité. La philosophie grecque, tout admirable qu'elle est, n'a jamais approfondi et pratiqué la méthode, comme a pu le faire la philosophie moderne depuis Descartes, surtout comme le peut la philosophie contemporaine après deux siècles de progrès dans cette route, qui est véritablement, suivant l'expression de Kant, « une route royale ». Ce n'est point d'ailleurs une critique qu'il faille diriger contre la philosophie antique. La méthode, bien qu'elle soit déjà dans Platon, et que sa dialectique en contienne tous les germes, est un fruit qui ne pouvait mûrir que beaucoup plus tard; il était réservé à la virilité de l'esprit humain, qui dans son enfance et
LOGI
LOGI
à sos débuts ne pouvait le cueillir. De là, il est résulté pour la philosophie grecque cette conséquence assez fâcheuse, que quand elle essayait parfois de se rendre compte d'elle-même, et, comme nous le dirions, de s'organiser, elle s'est trompée sur sa propre nature, sur ses parties diverses, et sur ses véritables limites. La science se formait alors de trois parties : la logique, la morale et la physique. Peu importe d'ailleurs l'ordre dans lequel ces parties étaient placées. Le plus ordinairement on s'accordait, à mettre la logique en tête, parce qu'en effet les deux autres ne pouvaient se passer d'elle, et qu'avant de savoir ce qu'on devait penser sur le monde et sur la vertu, il fallait, du moins en théorie, préalablement savoir comment on pense. De ces trois parties de la philosophie selon les anciens, il en est une qui, de nos jours, en est exclue à peu près complètement : c'est la physique. Mais si la science était réduite aux deux autres, elle nous semblerait et serait certainement tout à fait mutilée. Pour nous, la philosophie se compose de quatre parties essentielles, dont la psychologie est la première, la logique la seconde, la morale la troisième, et la métaphysique ou théodicée la quatrième. La psychologie doit renfermer aussi la méthode dont on fait quelquefois une partie distincte, et qui constitue alors la philosophie presque entière.
Pour la première et la quatrième des parties de la philosophie, pour la psychologie et la métaphysique, il est de toute évidence qu'elles sont des sciences, et ne peuvent être autre chose. La psychologie étudie les facultés de l'entendement humain ; la métaphysique étudie les lois universelles de l'être. Ou sont les applications possibles de ces deux études? Quelle utilité directe et pratique peut-on en tirer? Aucune évidemment, si ce n'est celle que porte toujours avec elle une science bien faite, à savoir la connaissance approfondie et manifeste d'un certain ordre de phénomènes, et ici des phénomènes les plus généraux et les plus essentiels.
Quant à la logique et à la morale, la question n'est pas tout à fait aussi nette ; et le doute est permis, si d'ailleurs il ne tient pas devant un sévère examen.
Pour la morale, d'abord, il semblerait que la philosophie manquerait à son devoir, si, en apprenant à l'homme la loi qui doit le conduire, elle ne lui apprenait point aussi à pratiquer cette loi. Suffit-il de donner des préceptes, de découvrir même les principes profonds d'où ces préceptes découlent? Ne faut-il pas encore enseigner à leur obéir? Est-ce assez de dire à l'homme qu'il doit être vertueux, et de lui expliquer théoriquement toutes les parties dont la vertu et le bien se composent? N'a-t-on pas le devoir encore de le soumettre à ce noble joug, et de lui apprendre à le porter, en assurant tout à la fois sa liberté et son bonheur? A ces questions, il ne faut pas craindre de répondre que la morale aussi est une science, et que, par une étude attentive et délicate de l'âme humaine, elle constate certaines lois qui vivent dans toutes les consciences ; mais qu'elle n'a pas à s'occuper de savoir comment ces lois seront appliquées par les individus. C'est la nature, l'éducation, l'usage, parfois même le hasard qui décident de ces applications, avec toutes les chances de vice ou de vertu qui constituent la faiblesse ou la grandeur de l'homme. Mais la morale scientifique avec ses lois absolues et universelles n'a rien à voir à ces concessions et à ces capitulations de toute sorte dont se composa trop souvent le tissu de la vie. Sans doute les spéculations morales ont une salutaire influence sur les âmes qui s'y dévouent sincèrement; on ne peut pas longtemps contempler le bien, sans
apprendre aussi, du moins en partie, à le faire ; la pratique hérite toujours, en quelque façon, malgré ses incertitudes et ses désordres, d'une théorie vraie et solide. Mais en soi la théorie ne peut se confondre avec la pratique, même en
tique pour les sociétés; qui les appliquent, avec tous les hasards des passions et des erreurs humaines.
Pour la logique, il en est absolument de même; la pratique n'entre pas plus dans son domaine que dans celui de la science morale. Le raisonnement humain est soumis à certaines lois nécessaires qu'il suit le plus souvent à son insu, tout comme il pratique le bien sans d'ailleurs s'en rendre compte. Ces lois sont au fond de l'intelligence, qui sait les découvrir en elle, quand elle y applique une réflexion suifisamment attentive. Constater ces lois avec exactitude, les réduire à leurs éléments les plus simples, en montrer tous les rapports et toutes les conséquences, voilà ce que la logique doit faire ; et quand elle se comprend bien elle-même, elle ne va pas au delà. Ces limites, tout étroites qu'elles peuvent paraître à certains esprits, sont néanmoins trèsvastes; ellespourront embrasser toute une science, l'une des plus générales à la fois et des plus curieuses dont puisse s'occuper l'intelligence humaine. 11 faut que la logique s'en contente, et le plus souvent elle a été remise entre des mains sages et habiles. Comment les lois reconnues par la logique doivent-elles être appliquées dans la pratique pour que le raisonnement atteigne son but? C'est là une question d'un tout autre ordre, que la philosophie pourra bien se poser, qu'elle doit même se poser, parce que l'esprit humain se la pose continuellement. Mais cette question, tout utile qu'elle est, toute philosophique qu'elle peut être, n'est plus logique; elle n'appartient plus à la science; et la science, quand elle s'en enquiert, ignore son véritable rôle.
11 faut donc affirmer que la logique n'est qu'une science, qui peut bien avoir, pour les applications du raisonnement, des conséquences aussi heureuses que la science morale peut en avoir dans la conduite de la vie ; mais qui ne s'occupe pas de ces applications, quoiqu'elle seule connaisse les principes qui doivent les régler en les dominant. Nous ne dirons pas que la logique ainsi comprise satisfait à tous les besoins de l'esprit humain; à côté de la science, il faut certainement aussi un art qui dirige la pratique, que la science ne dirige pas. Cet art ne manque pas à la philosophie, et elle l'a trouvé dans la méthode ; mais il ne fait pas partie de la logique, et l'on aurait tort de le confondre avec elle.
Les preuves abondent pour démontrer que telle est bien la nature de la logique. Si la logique était un art, et non point une science, voici quelques conséquences qui nécessairement résulteraient de ce caractère tout pratique :
1° Avant que la logique eût été faite, l'esprit humain aurait dû raisonner beaucoup moins bien. Privé d'un instrument aussi utile, il aurait dû • employer ses facultés d'une manière bien moins j puissante et bien moins régulière, puisque tout ; art est fait pour faciliter et régler l'activité de l'homme: i
2° Apres l'invention de la logique, l'esprit humain aurait dû faire d'immenses progrès ;
3° Les siècles qui ont le plus assidûment cultivé la logique auraient dû être les plus éclairés de tous; et, par suite, les siècles qui ont néglige ces études auraient été les plus ignorants ;
4° Les sciences } quelles qu'elles soient, ne
LOGI