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pourraient se passer de l'étude de la logique, puisque toutes elles reposent sur les lois du raisonnement ;
5° Enfin, parmi les individus, le raisonnement serait en proportion directe de la culture de la logique, et la puissance de leur raison se mesurerait aux études mêmes qu'ils en auraient faites.
Il n'est personne qui ne voie combien toutes ces conséquences sont insoutenables et fausses. Les faits les plus évidents les contredisent et les renversent. La logique fondée par Aristote n'a paru dans le monde que quatre siècles avant l'ère chrétienne. Il y avait cinq à six siècles déjà que l'esprit grec, ou plutôt l'esprit humain, avait produit des chefs-d'œuvre en tout genre, depuis Homère jusqu'à Hippocrate et Platon. D'un autre côté on ne voit pas qu'après la fondation de la logique, c'est-à-dire après Aristote, l'esprit grec ait acquis de nouvelles forces. Loin de là, sa décadence, provoquée par une foule de causes, commence à peu près vers cette époque; et elle se continue de siècle en siècle, malgré les travaux considérables dont la logique est dès lors le perpétuel objet. Quand l'esprit grec obscurci jette encore quelques lueurs brillantes, ce n'est plus à la logique qu'il les emprunte, et l'école d'Alexandrie est peut-être de toutes les écoles de l'antiquité celle pour qui la logique a eu le moins d'importance, bien qu'elle soit pendant trois siècles la seule qui ait encore quelque éclat et quelque puissance. Dans le moyen âge, la logique a été pendant six cents ans environ cultivée avec une incroyable ardeur; et le moyen âge, qui a tiré à d'autres égards très-grand profit de ces labeurs, n'en a pas moins été l'une des périodes les plus obscures de l'esprit humain. Tout au contraire, l'esprit humain a repris des forces admirables et désormais invincibles vers la fin du xve siècle, et dans les trois suivants, c'est-à-dire à l'époque précisément où la logique, tombée dans le plus profond discrédit, n'était plus ni pratiquée ni comprise de personne. Il faut ajouter que dans l'antiquité, tout aussi bien que dans les temps modernes, les sciences, quelles qu'elles fussent, n'ont jamais demandé appui à l'étude de la logique; elles se sont passées d'elle, et elles s'en passent aujourd'hui sans que leurs progrès paraissent beaucoup en souffrir. Enfin, si l'on veut entrer dans de plus humbles détails, on trouvera qu'individuellement les hommes n'ont pas besoin de s'être appliqués à la logique pour raisonner avec puissance et justesse, et que même, il n'est pas rare de voir ces études spéciales fausser la raison des individus, loin de la rendre plus forte ou plus droite.
En présence de faits si décisifs, il faut donc reconnaître que la logique est une science, et qu'elle n'est point un art destiné à la pratique. Elle est une science comme la morale, comme la psychologie, comme la métaphysique.
Ceci admis, il s'agit de savoir quel est l'objet précis de cette science. Quelques philosophes ont démesurément élargi cet objet en disant que c'était la raison ; d'autres l'ont un peu trop restreint en disant que c'était le raisonnement. La réponse la plus claire et la plus juste à cette question est peut-être encore celle qu'Aristote y faisait il y a vingt-deux siècles : l'objet de la logique, c'est la démonstration; et, de peur qu'on ne s y trompât, le père de la logique a mis cette définition au début même des Premiers Analytiques. A l'avantage de la précision et de la clarté, cette définition en joint un autre qui n'est pas moins considérable. En assignant une telle fin à la science, elle en ordonne toutes les parties pour les faire concourir, chacune dans sa mesure, au grand tout qu'elles doivent former et au but
qu'elles doivent atteindre. La démonstration n'est pas seulement un raisonnement d'une certaine espèce, c'est la forme achevée du raisonnement; il n'est pas donné à l'esprit humain d'aller au delà; une vérité démontrée est une vérité éternelle. Mais il y a au-dessous de cette forme suprême des formes inférieures et moins parfaites qu'il faut analyser. De plus, le raisonnement, qu'il soit ou ne soit pas démonstratif, se compose toujours de certains éléments qui sont les propositions ; les proposilions se composent ellesmêmes d'autres éléments encore plus simples, et l'analyse doit être ici poussée jusqu'à l'indécomposable. Il y aura donc nécessairement dans la logique, prise comme science, quatre parties essentielles qui procéderont du simple au composé, et qui se succéderont dans l'ordre suivant, sans qu'il soit possible de le changer : d'abord une théorie des éléments de la proposition ; puis une théorie^ de ta proposition; en troisième lieu, une théorie générale du raisonnement formé de propositions liées entre elles suivant certaines lois ; et enfin une théorie de cette espèce particulière et souveraine de raisonnement qu'on appelle la démonstration, et qui assure à l'esprit de l'homme les formes de la vérité, si ce n'est la vérité ellemême.
La langue du péripatétisme, qui est en ceci laplus ancienne et peut-être encore la meilleure, a nommé ces quatre parties les Catégories, VHermenéia, les Premiers Analytiques, et les Derniers Analytiques. Ce sont là les titres des quatre premiers ouvrages de ce qu'on a nommé YOrganon d'Aristote ; et bien qu'aucun de ces titres ne lui appartienne, selon toute apparence, ils n'en sont pas moins importants; ils répondent à des réalités que rien ne peut changer. Il n'est pas possible qu'une logique vraiment digne de ce nom ne contienne sous une forme ou sous une autre ces quatre théories |qui sont indissolublement liées entre elles et dont les trois premières ne font que préparer et expliquer la dernière qui les suppose et les éclaire.
Cette distinction de quatre parties essentielles de la logique nous fait pénétrer un peu plus profondément encore dans sa véritable nature. A quelle source cette science va-t-elle puiser ces éléments dont elle compose ses théories? Qui lui apprend ce que sont les catégories, les propositions dans leurs espèces diverses, les raisonnements ou syllogismes que les propositions forment en se reunissant? Qui lui apprend les conditions supérieures de la démonstration? En un mot, quel est le procédé que suit nécessairement la logique pour construire son solide édifice? Sans doute le langage contient déjà tous les matériaux dont elle se sert; il n'y a pas une seule langue où tous sans exception ils ne se retrouvent; l'homme ne peut exprimer sa pensée sans les employer; chaque fois qu'il parle, il raisonne avec les conditions nécessaires du raisonnement. Depuis la poésie jusqu'aux mathématiques, l'esprit humain est soumis aux mêmes lois; il les observe, quel que soit le vêtement ou splendide ou sévère dont il les enveloppe. Mais le plus souvent c'est à son insu, même quand ses œuvres sont les plus admirables et les plus profondes. C'est qu'en effet dans le langage tout est confondu, tout est obscur; et les artistes les plus parfaits ont pu ne connaître en rien l'instrument dont ils faisaient pourtant un si délicat et si juste emploi. Ce n'est donc pas à l'observation du langage que la logique a pu demander les éléments qui la forment; les monuments, même les plus achevés, ne lui auraient presque rien appris. Elle s'est adressée à la raison, et c'est de la raison seule qu'elle a obtenu
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la réponse à toutes les questions qu'elle se posait. C'est la raison qui lui a fait tout comprendre depuis les parties rudiiuentaires des propositions, isolées et distinctes dans les catégories, jusqu'à cet enchaînement compliqué et savant des propositions d'une certaine nature qui constitue la démonstration infaillible. Ainsi la logique est purement rationnelle, et l'esprit humain n'a pas besoin pour la construire tout entière de sortir de lui-même. En ceci la logique est absolument comme la psychologie ; c'est à la conscience seule, et à son étude profonde, que l'une et l'autre doivent emprunter toutes leurs théories; et c'est en effet la source où la logique a toujours puisé les siennes, bien que parfois les plus grands génies, à commencer par Aristote, ne l'aient peut-être point su ou du moins aient négligé de le dire.
Il faut ajouter que c'est uniquement parce que la logique est une science rationnelle qu'elle a pu présenter le phénomène singulier d'avoir été créée tout d'une pièce par un seul penseur qui l'a portée du premier effort aussi loin qu'elle peut aller. Aristote a pu être le père de la logique de telle sorte que, depuis lui, ainsi que Kant l'a loyalement reconnu, elle n'a dû ni avancer ni reculer. Destinée unique dans les annales de l'intelligence humaine, qui fait honneur certainement à l'incomparable sagacité du philosophe, mais qui ne s'explique que par la nature même de la science! Il n'y a qu'une science rationnelle qui pût être ainsi fondue d'un seul jet.
Mais une science rationnelle ne peut être que formelle; la raison ne crée rien; les existences, sauf la sienne, sont en dehors d'elle, et, en logique, la raison est inféconde comme ailleurs ; ellenefaitpasuneseule démonstration réelle; elle constate seulement les formes nécessaires que la démonstration doit prendre, les formes du syllogisme, les formes de la proposition et celles des catégories. Le langage exprime des faits ou des idées, des êtres ou des notions positives, limitées; la logique ne montre que les cadres où tous ces matériaux doivent entrer ; mais elle n'a point à s'enquérir ni de la nature ni de la réalité d'aucun d'eux. Voilà comment on a pu quelquefois définir la logique, la science des lois formelles de la pensée. Cette définition n'est peut-être pas encore d'une complète exactitude : mais il est vrai qu'en logique il n'y a que des formes vides, et qu'il ne doit jamais y entrer de réalités, quelles qu'elles puissent être.
Ceci ne veut pas dire certainement, comme parfois on l'a cru, que la logique n'ait point à s'occuper de certaines modifications de la pensée, et qu'elle doive laisser de côté, par exemple, toutee qui implique l'idée du nécessaire. Sous prétexte de la maintenir dans toute sa pureté et de ne la point compromettre dans les applications, on est allé jusqu'à lui interdire la théorie de la démonstration, et l'on eût voulu la réduire au syllogisme catégorique, c'est-à-dire à celui qui ne suppose que la simple existence, sans aucune modalité, ni de possible, ni de contingent, ni de nécessaire. La logique ainsi mutilée paraît bien plus régulière ; elle semble beaucoup plus sage, et elle ne sort point des limites qui lui sont propres; ce n'est qu'à ce prix, dit-on, qu'elle reste entièrement formelle. Aristote a été d'un avis tout opposé, puisqu'il a fait les Derniers Analytiques, et personne ne niera qu'en pareille matière 1 autorité d' Aristote ne soit du plus grand poids. Mais une autorité plus décisive encore, c'est celle de la raison; en consultant celle-là on peut se convaincre que si la logique ne va pas jusqu'à la démonstration, c'està-dire jusqu'au nécessaire, elle n'est plus la
science que cherche l'esprit humain, et dont il a fait une si ardente étude. Au fond, il n'a qu'un intérêt, celui de la vérité. La logique ne peut pas la lui donner, sans doute; elle ne peut pas même lui dire comment on l'obtient. Si la logique ne fait pas cela, elle manque à son devoir le plus étroit, le plus évident. Certainement il importe à l'homme de savoir toutes les formes possibles que son raisonnement a la faculté de prendre, même quand son raisonnement reste indifférent à toute vérité et qu'il s'aplique au faux tout aussi bien qu'au vrai; mais ce n'est là qu'un complément curieux, et nous oserions presque dire inutile, de la science. Ce que veut avant tout l'esprit humain en logique, c'est de connaître la forme spéciale que prend le raisonnement quand il s'applique au vrai, au nécessaire, à l'éternel. Ce n'est pas sortir de la forme que d'aller jusque-là; c'est uniquement aller jusqu'à la seule forme qui vraiment soit importante. Il ne s'agit pas de savoir si telle pensée, tel raisonnement est vrai ou faux, nécessaire ou contingent, éternel ou périssable; il s'agit de savoir si la forme qu'il revêt est bien celle que la raison lui impose pour être vrai, éternel, nécessaire. La logique est tout aussi formelle dans la démonstration qu'elle l'est dans le syllogisme catégorique ; elle l'est même davantage, s'il est vrai que la démonstration soit une forme de raisonnement supérieur au syllogisme ordinaire. Si l'on exclut de la logique la théorie de la démonstration, à qui confiera-t-on le soin de la faire? Les mathématiques, apparemment, ne s'en chargeront pas : elles emploient constamment, et l'on sait avec quel succès, le procédé de la démonstration ; mais, en tant que mathématiques, elles en ignorent les règles tout en les suivant, de même que les ignore la rhétorique, qui les applique parfois mieux encore, puisque, elle aussi, convainc les esprits qu'elle émeut. C'est la logique seule qui peut comprendre les lois de la démonstration et en tracer la théorie nécessaire. Elle ne tombe point pour cela dans l'application; il n'y a que les mathématiques, la rhétorique et routes les autres sciences qui appliquent vraiment la démonstration ; la logique se contente d'en découvrir et d'en montrer le secret en expliquant ses formes.
La logique peut donc être considérée comme la science de la démonstration, puisque la démonstration est son but : elle est une science purement rationnelle, toute formelle par conséquent, c'est-à-dire uniquement occupée de la forme du raisonnement, sans jamais s'inquiéter de sa matière et de son objet réel.
Si la logique ainsi entendue n'est point un art, elle n'en est pas moins immensément utile. On apprend certainement à mieux raisonner en apprenant comment on raisonne ; mais ce n'est pas là, il faut en convenir, l'utilité directe que parfois on exige de la logique ; ce n'est point là cet art qui mène au vrai, autant du moins qu'il est donné à l'homme d'atteindre le vrai. Cet art, qui peut être regardé d'un certain point de vue comme supérieur à la logique, c'est ce qu'on appelle, du nom le plus général, la méthode; ou, en remontant à l'étymologie même du mot, la route, le chemin. Cette route tant cherchée, ce chemin ou l'esprit humain tâche toujours de marcher et dont il ne s'écarte qu'avec les plus grands périls, c'est la route, c'est le chemin de la vérité ; la méthode est faite pour l'y conduire. Voilà comment, lorsque des besoins nouveaux se furent développés à l'époque de la Renaissance, quand le joug de l'autorité péripatéticienne fut brisé, les novateurs s'élevèrent avec
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tant de violence et d'unanimité contre la logique que la scolastique avait cultivée avec une passion si exclusive. Sans parler de Ramus et de quelques autres qui ne virent pas assez nettement le but poursuivi par eux, qu'a fait Bacon? et même plus tard, et avec un plein succès, qu'a fait Descàrtes ? Ils ont essayé l'un et l'autre de substituer une nouvelle logique, ils le croyaient du moins , à la logique ancienne. Pour Bacon, le dessein est évident, hautement avoué, c'est un Novum Organum qu'il vient mettre à la place de VOrganon impuissant, selon lui, du péripatétisme 'décrié; pour Descartes, il tente d'établir seulement quatre règles « au lieu de ce grand nombre de préceptes dont la logique est composée ». Ses quatre règles doivent suffire pour arriver au vrai que ne donne pas toujours cet appareil si compliqué de la dialectique vulgaire. N'en déplaise à Bacon, n'en déplaise surtout à Descartes, ils se sont l'un et l'autre trompés sur ce point. Le Novum Organum de Bacon, les quatre règles de Descartes ne pouvaient remplacer en aucune manière la vieille logique, attendu qu'elle s'occupait d'un objet tout différent. Bacon et Descartes, répondant aux besoins de leur siècle, donnaient une méthode, le premier fort imparfaite, le second admirable, pour arriver à la vérité. La logique ancienne avait un tout autre but : elle se bornait à étudier et à montrer les caractères et les formes du vrai .
Il est donc certain que, dans ces longs débats engagés contre le passé et spécialement contre la logique, il y eut un malentendu complet. Il n'y avait point à détruire la science telle que l'avait pratiquée le péripatétisme, parce que cette science était inébranlable. On pouvait la compléter, sans doute ; mais en soi elle était immuable. De là vient que, malgré le triomphe des idées nouvelles et les immenses services que rendait la réforme philosophique, la vieille logique n'en subsista pas moins. Hobbes, élève de Bacon, faisait une logique; Port-Royal, en disciple fidèle de Descartes, faisait aussi la sienne, et la logique de Hobbes et celle de Port-Royal n'étaient, au fond, que VOrganon d'Aristote ; de là vient que Kant, à la fin du xvme siècle, tout en se posant en réformateur de l'esprit humain et en voulant refaire Bacon et Descartes, n'a pas prétendu refaire l'œuvre aristotélique. Il a déclaré hautement, et avec toute raison, que la logique était faite depuis deux mille ans et qu'il n'y avait point à la recommencer. L'erreur de Bacon, celle de Descartes et de tant d'autres, et toutes les critiques dont la logique a été l'objet, n'ont tenu qu'à cette confusion de la science et de l'art. On a pris la logique pour la méthode : ce n'était pas la faute de la logique si on lui demandait plus qu'elle ne peut donner. Elle était une science et ne devait point changer de nature au gré de ceux qui cherchaient à lui faire violence. Il est possible que la scolastique se fût parfois également trompée et eût justifié à l'avance les attaques sous lesquelles elle succomba. Dans les derniers temps de sa décadence, il est possible qu'elle eût pris la forme syllogistique, non-seulement pour la forme du vrai, mais pour le seul procédé qui pût y conduire ; mais cette erreur, si la scolastique l'a commise, ne devait point, même entre les mains de ses ennemis, devenir une arme contre elle : surtout elle ne devait point devenir une condamnation contre la logique. 11 fallait que Bacon et Descartes luimême comprissent mieux ce que la logique est essentiellement; ils auraient pu doter l'esprit humain d'un art nouveau, sans chercher à lui ravir les sciences qui l'avaient si longtemps
éclairé et devaient l'éclairer toujours. La logique et la méthode sont parfaitement compatibles ; elles se soutiennent mutuellement, loin de s'exclure, et voilà comment la philosophie mieux inspirée a pu souvent faire de la méthode une partie même de la logique.
Telles sont les considérations principales qu'il était bon de présenter sur la nature de la logique; elles auront ce double avantage de faire mieux comprendre à la fois et la science en ellemême, et les particularités de son histoire, qui sont un des côtés les plus intéressants de l'histoire générale de l'esprit humain.
Quand on parle de la logique, il est toujours entendu qu'on parle de la logique telle que le génie grec l'a faite il y a vingt-deux siècles, et telle qu'elle est venue jusqu'à nous à travers l'antiquité, les Arabes, la scolastique et la Renaissance. Mais depuis les récents travaux des orientalistes et surtout ceux de l'illustre Colebrooke, il faut élargir ce cadre, et l'on doit y comprendre la logique indienne, qui jusqu'à ces derniers temps était restée profondément inconnue. La philosophie, on le sait, a joué dans l'Inde un rôle considérable ; les monuments qu'elle y a produits sont plus nombreux que ceux qui nous restent de la philosophie grecque. Les systèmes les plus variés s'y sont développés avec toutes leurs conséquences, et le génie indien n'a pas été moins fécond que le génie hellénique. La philosophie indienne devait donc arriver, par suite des lois mêmes qui régissent l'intelligence humaine, à l'étude de la logique; elle n'y a pas manqué, et le Nyâya de Gotama tient dans l'Inde la place à peu près que VOrganon tient parmi nous. Mais malheureusement l'Inde n'a pas d'histoire même politique ; à plus forte raison n'a-t-elle pas d'histoire de sa philosophie. Dans l'état où sont actuellement les études indiennes, il serait absolument impossible de combler cette lacune; et ce serait une entreprise tout à fait vaine, que de vouloir rechercher par quelles phases la logique a successivement passé dans l'Inde. Peut-être, plus tard, quand tous les monuments seront publiés et bien compris, sera-t-il possible de tenter avec fruit de pareilles recherches; aujourd'hui il faut se bornera savoir qu'historiquement la logique d'Aristote n'est pas la seule qui ait agi puissamment sur l'esprit humain, et qu'à côté d'elle un monde analogue au monde grec, son antécédent peut-être, a eu aussi un système de logique. Il a d'ailleurs été prouvé contre des traditions trop peu certaines, que ce système n'avait pas le moindre rapport avec le système péripatéticien, et que l'Inde, si elle était moins profonde, n'avait pas été moins originale que la Grèce. Le Nyâya est parfaitement indépendant de VOrganon. Aristote et Gotama ne se doivent rien l'un à l'autre.
Jusqu'à ce que de nouvelles lumières viennent nous éclairer, l'histoire de la logique se réduit donc pour nous à l'histoire de la logigue d'Aristote. Gomment est-elle née, et quels sont ses antécédents ? De quels éléments est-elle formée ? Par qui a-t-elle été adoptée? Qui l'a combattue? Qu'a-t-on essayé d'y substituer? Et quels ont été les succès ou les revers des novateurs ? Telles sont les questions que devra comprendre l'histoire de la logique.
Aristote s'est vanté en terminant VOrganon, ou, pour mieux dire, le dernier des six ouvrages que les commentateurs grecs ont appelé de ce nom, que, dans cette pénible étude, il était sans modèle et sans prédécesseurs. Cette prétention du philosophe est parfaitement fondée, et l'histoire de la philosophie y acquiesce pleinement. Si l'on demande à la philosophie grecque avant lui ce qu'elle avait fait pour la science, elle n'a
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guère à citer que les tentatives bien insuffisantes, et à certains égard très-funestes, de la sophistique, et les recherches admirables, mais trop peu systématiques, de Platon. Voilà tout ce qu'Aristote trouvait dans le passé. Il est vrai qu'en général on a trop rabaissé les sophistes; les contemporains, après avoir été saisis d'un aveugle enthousiasme pour ces maîtres de la parole, ont été par une réaction contraire sans pitié pour ces corrupteurs de la morale, et ces précurseurs du scepticisme. Il ne faudrait pas, sans doute, exagérer les mérites de la sophistique; mais pourtant, à ne consulter que le témoignage même de ses adversaires, spécialement celui de Platon, elle ne doit pas paraître aussi méprisable aux yeux de l'histoire impartiale. Les doctrines des sophistes ont pu être détestables; leurs opinions pouvaient être subversives de toute religion et de toute vertu, et Socrate a bien fait, ainsi que Platon, de les combattre à outrance et de les renverser à l'aide de la raison et de l'ironie. Mais leurs travaux n'ont pas été sans utilité ; cette étude du langage dont ils tiraient de si énormes profits, a mis sur la voie de travaux à la fois plus sérieux et plus honnêtes qui n'eussent point été possibles sans les leurs. Si donc les sophistes n'ont pas fait de la logique précisément, ils ont ouvert la voie qui y mène; c'est une justice qu'il faut leur rendre. Quant à Platon, sa dialectique répond à l'art de la logique, à la méthode telle que nous venons de la définir, plutôt qu'à la science proprement dite. Platon s'est occupé du procédé qui conduit au vrai plus que des formes que le vrai peut revêtir. Il est sous ce rapport très-supérieur à son disciple, qui a laissé la méthode dans un oubli presque complet et très-regrettable. Mais Platon n'a pas fait de la logique plus que les sophistes qu'il réfute. Seulement, en dévoilant les artifices frauduleux et la fausseté de leurs arguments, il a fait un pas au delà de ses adversaires; et l'Euthydème n'a pas seulement livré au ridicule ces jeux puérils et funestes du raisonnement, il a fait sentir le besoin et la possibilité d'une science plus vraie. Il n'a pas seulement fourni tous les matériaux de l'ouvrage d'Aristote intitulé Réfutations des sophistes; on peut croire que, de plus, il aura provoqué dans ce profond génie quelques-unes des réflexions d'où sont sortis les Derniers Analytiques eux-mêmes.
Quoi qu'il en soit des travaux qui ont précédé ceux d'Aristote, on voit sans peine qu'ils sont fort peu de chose si on les compare à l'immense édifice que le disciple de Platon a élevé. Ces germes imparfaits et douteux, c'est lui seul qui les a développés; la logique a pu être présentée par d'autres ; c'est lui seul qui l'a constituée.
On sait que son ouvrage se compose de six parties. Les quatre premières sont données à la logique pure; les deux autres, les Topiques et les Réfutations des sophistes, sont consacrées à la logique appliquée. Bans ces deux derniers ouvrages, ce n'est pas la méthode elle-même qui est traitée au sens élevé où Platon avait compris la dialectique; ce n'est que l'art de la discussion avec toutes les ressources qu'il peut offrir, soit pour un combat loyal, soit pour une lutte où l'adversaire emploie des arguments captieux. Dans cette seconde partie de YOrganon, Aristotc a montré une délicatesse d'analyse et une fécondité qu'aucun logicien postérieur n'a égalées. Il faut ajouter que l'abondance des détails n'a nui en rien à la régularité de l'ensemble; les Topiques sont un chef-d'œuvre de composition, ei c'est peut être la portion la plus achevée de YOrganon entier. Ici encore on peut constater riieureuse influence de la sophistique; et il
est peu probable que sans ses efforts préliminaires, Aristote, tout ingénieux qu'il est, eût découvert et distingué des arguments si nombreux et si voisins les uns des autres.
Voilà donc la logique telle que l'a faite Aristote. Des catégories, elle passe à la théorie de la proposition; de la proposition, elle s'élève au syllogisme, et du syllogisme, elle parvient enfin, à cette forme parfaite du raisonnement qu'on appelle la démonstration. Puis, de la science, la logique descend aux applications; elle cherche à régler les lois de l'argumentation dans ce qu'elle a de plus général et de plus utile. Que manque-t-il à la logique ainsi conçue? Rien, si ce n'est ce qui la vivifie et la met en usage, c'est-à-dire une théorie de la méthode : lacune immense sans contredit, qu'Aristote aurait pu combler lui-même s'il eût suivi de ] lus près les doctrines de son maître, et que l'esprit humain amis deux mille ans à combler.
La logique une fois fondée a été cultivée d'abord, comme on devait s'y attendre, dans l'école directe d'Aristote. Ses plus illustres disciples, Théophraste et Eudème, y consacrèrent de longs et ingénieux travaux. Ils s'attachèrent surtout à commenter les idées du maître; mais parfois aussi ils allèrent jusqu'à les discuter et les combattre sur quelques théories de détail. Alexandre d'Aphrodise nous a conservé dans ses Commentaires des traces de ces controverses antiques, prélude de tant d'autres; mais Théophraste et Eudème ne dépassèrent pas Aristote, et ne firent aucun changement dans les bases de la science nouvelle.
De l'école d'Aristote l'étude de la logique passa dans les écoles rivales : et l'une de celles qui la cultivèrent avec le plus d'ardeur, ce fut le stoïcisme. Malheureusement les travaux des stoïciens, quoique fort nombreux, ont tous péri, et nous ne les connaissons que par les témoignages très-insuffisants des historiens de la philosophie, Cicéron, Diogène Laërce, Plutarque, Sextus Empiricus. Trois points sont à remarquer dans les recherches logiques des stoïciens. Ils donnèrent, en général, la première place à la logique parmi les trois parties dont la philosophie se composait selon eux. La morale qui est leur gloire, et la physique où ils ont beaucoup innové, ne venaient qu'après la logique dans leur système. En second lieu, leur logique était beaucoup plus vaste que celle d'Aristote, comme l'a remarqué Tennemann. Ils voulaient faire de la logique un instrument de vérité pour le sage, et ils durent y comprendre toute une psychologie et toute une méthode, essayant ainsi de suppléer aux omissions d'Aristote, et reprenant la voie ouverte par la dialectique platonicienne. Mais il n'était pas réservé aux stoïciens de faire ce que n'avaient pu ni Platon, ni Aristote ; leur psychologie toute scnsualiste ne pouvait les conduire à la véritable méthode ; et tout en sentant le réel besoin de l'esprit humain ils ne purent le satisfaire. Mais c'était beaucoup que de l'avoir compris. En troisième lieu, les stoïciens et particulièrement Chrysippe perfectionnèrent les travaux de Théophraste et d'Eudème; ils poussèrent la syllogistique à des subtilités que l'école aristotélicienne n'avait pas connueâ ou qu'elle avait dédaignées; et ils s'appliquèrent surtout à la théorie des syllogismes hypothétiques et disjonctifs. Dans le domaine de la science pure, c'était à peu près tout ce qu'il restait à faire; mais les stoïciens, malgré des vues fort justes et assez neuves, ne firent point de révolution en logique; et les germes que renfermait leur doctrine ne purent même pas se développer.
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Lpicurc ne fut pas plus heureux que ses rivaux dans des tentatives toutes contraires. Loin de tenir à compléter la logique, il essaya bien plutùt de la détruire. D'abord, lui ôtant son nom et l'appelant canonique, il n'en fit qu'une partie assez peu nécessaire de la physique. Parti d'un sensualisme encore plus exclusif que celui des stoïciens, Épieure ne pouvait découvrir la vraie méthode qu'eux aussi ils avaient méconnue tout en la cherchant. Pour lui, la sensation était le critérium de toute pensée, comme elle en était la source ; et la canonique d'Épicure, malgré sa fastueuse dénomination, était aussi incapable de régler l'intelligence, que sa morale de l'ennoblir.
Il ne faut donc pas s'étonner qu'en présence de la logique stoïcienne, institutrice insuffisante malgré ses louables te'ntatives de progrès, en présence de la logique épicurienne qui était à peu près nulle, la logique d'Aristote soit restée seule cultivée et utile. Dès les premiers temps elle fut en grand honneur à Alexandrie, et le goût des études sur VOrganon commença dès le règne des Ptolémées pour ne plus cesser désormais. Les commentateurs furent nombreux et illustres ; les travaux, considérables si ce n'est bien originaux. Ceux d'Alexandre d'Aphrodise, qui enseignait à Alexandrie dans le second siècle de l'ère chrétienne, sont les seuls que le temps ait épargnés : et ils attestent tout à la fois, et le mérite d'Alexandre et le mérite de ses prédécesseurs qu'il cite souvent.
La logique péripatéticienne avait pénétré à Rome vers l'époque de Sylla, qui rapporta d'Athènes quelques-uns des ouvrages alors peu connus d'Aristote. Le témoignage de Cicéron nous atteste les difficultés que ces ouvrages offraient aux philosophes de son temps, et lui-même ne les a pas toujours fort clairement compris. Il a essaye spécialement d'analyser les Topiques ; mais le traité qu'il a publié sous ce titre n'a guère de commun que le nom avec celui d'Aristote. La philosophie latine ne compte pas un seul logicien; durant les siècles qui suivirent, et où la logique d'Aristote devint un élément nécessaire des études classiques dans le monde romain, il ne se trouva que des abréviateurs dont les explications furent en général assez peu intelligentes, comme le prouvent le résumé d'Apulée, au second siècle, celui qu'on mit sous le nom de saint Augustin, et le petit traité de Martianus Capella vers la fin du ve siècle. Le seul commentateur de quelque importance, "c'est Boêce, car on ne peut compter Cassiodore. Boëce traduisit VOrganon, et joignit à sa traduction quelques travaux personnels, empruntés en partie à ceux des stoïciens, mais qui manquaient de clarté et de précision. Cette traduction de Boëce a été extrêmement utile au moyen âge.
Si les Romains s'occupaient peu de logique, les Grecs s'en occupaient beaucoup. Chaque siècle vit naître des commentaires dus aux plus persévérantes études, et qui montrent la domination souveraine et l'utilité toujours reconnue de VOrganon. Galien, au second siècle, avait fait d'immenses travaux de logique comme luimême nous l'apprend; mais ils ont tous péri. La gloire de Galien fut d'ailleurs assez grande même en logique pour qu'on lui ait généralement attribue, bien qu'à tort, l'invention de la quatrième figure du syllogisme. L'école d'Alexandrie, livrée aux spéculations mystiques, n'eut guère le loisir de songer à la logique. Pourtant Plotin essaya de combattre les Caté-
? tories d'Aristote et de les réduire, comme avant ui les stoïciens l'avaient essayé. Son disciple Porphyre a l'ait aux Catégories une introduction
qui a pris place par son exactitude et son élégance dans VOrganon lui-même, dont la postérité ne la^ sépara plus. Thémislius au ivc siècle a laissé d'utiles paraphrases. D'un autre côté, l'école d'Athènes ne demeura point en arrière de l'école d'Alexandrie; et Simplicius, dont il nous reste les plus précieux Commentaires, était un des philosophes que le décret de Justinien vint disperser en 529. Un siècle plus tard, Philopon faisait encore en Egypte des travaux à peu près aussi estimables et non moins étendus.
Mais cette autorité de la logique d'Aristote, chez les anciens, était fort loin de celle qu'elle devait acquérir au moyen âge et dans la scolastique. Par suite des circonstances où se trouvait alors placé l'esprit humain, Aristote en devint pendant près de six siècles le précepteur ; et ce fut surtout VOrganon qui servit de point de départ et de base inébranlable à cette longue éducation d'où est venue la science moderne tout entière.
Il faut se rappeler que, même dans les plus mauvais temps, durant l'invasion des barbares et les siècles qui la suivirent, la connaissance et la culture des ouvrages d'Aristote ne périt jamais complètement. Il suffit pour s'en convaincre de lire les ouvrages d'Isidore de Séville et de Bède le Vénérable, au vne siècle, et ceux d'Alcuin à la fin du vme. Alcuin en particulier introduisit l'étude de la logique péripatéticienne à la cour de Charlemagne, et il l'expliquait au grand empereur et à ses fils. Quelque mutilé que soit alors l'enseignement, il recèle pourtant les germes de tous les développements postérieurs, et l'on ne peut se défendre de quelque émotion quand on voit de quel étroit berceau sortit d'abord la science dont le moyen âge a tant profité et dont nous sommes aujourd'hui les héritiers si opulents. Une tradition peu certaine a fait supposer que VOrganon avait été envoyé à Charlemagne par l'empereur de Constantinople. Le fait est douteux; mais il est sûr qu'un tel présent eût été fort apprécié par l'école palatale, et que l'ouvrage y eût été fort bien, compris. L'étude de la logique se maintint donc et se développa même dans l'Occident jusqu'au moment où, par les efforts d'Abailard, elle prit une importance capitale, et devint le grand intérêt intellectuel de ces temps. Abailard n'a pas connu VOrganon entier, et, de plus, il ne savait pas le grec ; mais ses œuvres attestent tout ce que les travaux logiques avaient alors de puissance, tout limités qu'ils étaient. La question du nominalisme et du réalisme, née avec Roscelin et Guillaume de Champeaux, n'était pas précisément une question de logique ; mais la logique y jouait pourtant un grand rôle, car il était impossible de traiter un peu profondément de la nature métaphysique des universaux, sans traiter des mots qui les exprimaient, et par là on revenait à l'étude de V Introduction de Porphyre et surtout à celle des Catégories.
Mais entre les mains d'Abailard, la logique était destinée à une plus haute fortune. La dialectique, comme la comprenait le réformateur du xue siècle, n'était pas seulement l'analyse scientifique des formes du raisonnement, telle qu'elle se trouvait dans VOrganon, c'était une véritable méthode analogue en partie à celle de Platon, et qui présageait à cinq siècles de distance celle de Descartes lui-même. Abailard, sans bien s'en rendre compte, visait à l'indépendance; et de là, les alarmes qu'il excita dans l'Église, et les persécutions qu'il s'attira. C'était donc de la logique qu'était sorti ce premier éveil de l'esprit de liberté; c'était à l'influence
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d'Aristote que la scolastique devait ce premier bienfait, gage assure de tant d'autres. Abailard appliquait la dialectique à la théologie; et la dialectique aspirait dès lors, sans le savoir, à la place supérieure qui lui appartient. Mais si l'Église proscrivait la dialectique ainsi comprise, elle n en adoptait pas moins la logique désormais indispensable aux écoles et toute-puissante dans leur sein. Jean de Sarisbéry, disciple d'Abailard, connaissait YOrganon complètement, et le comprenait à peu près aussi bien qu'on peut le comprendre même de nos jours. De plus, il prenait la défense de la logique contre les ennemis qu'elle comptait déjà, et qu'avaient suscités à la fois et ses succès et ses premières audaces. Il intitule son livre Metalogicon, parce qu'il est avec les logiciens contre ceux qui veulent détruire la logique.
A cette époque, c'est-à-dire vers la fin du xue siècle, un fait nouveau vient décider la domination définitive et absolue de la doctrine péripatéticienne, et spécialement de son Organon : c'est la connaissance complète que l'occident acquiert alors des travaux des Arabes. Tandis que les chrétiens étudiaient avec tant d'ardeur la logique d'Aristote, les mahométans rivalisaient avec eux, ou plutôt les avaient dès longtemps devancés. Instruits plus directement par la Grèce elle-même; héritiers par des traductions sans nombre des plus précieux ouvrages de l'antiquité, les Arabes en étaient arrivés, plus d'un siècle avant .l'Occident, à régulariser des éludes qui leur paraissaient essentielles, aussi bien qu'elles le paraissaient à la chrétienté entière. De l'Arabie, ces doctes travaux avaient passé en Espagne avec les conquérants ; et les commentateurs d'Aristote étaient à la fois plus savants et plus nombreux à Cordoue, à Séville, à Grenade, qu'ils ne l'étaient alors en France et en Italie. Les Arabes possédaient, en outre, tous les commentaires grecs qu'ils savaient mettre à profit ; et tandis qu'Abailard, à Paris, ne connaissait qu'imparfaitement YOrganon , Averroës, son contemporain, l'expliquait et le traduisait tout entier, comme il traduisait et commentait toute l'encyclopédie d'Aristote. Les croisades avaient établi entre les Européens et les Orientaux plus de rapports qu'ils n'en avaient eu jusque-là; et les premières conséquences de ces communications nouvelles se firent sentir vers la fin du xir2 siècle. De là l'immense instruction du siècle suivant, où des hommes comme Albert le Grand et son disciple saint Thomas d'Aquin se firent les commentateurs d'Aristote et des Arabes. A dater de cette époque, la doctrine aristotélique règne sans contestation, et elle partage avec l'Église l'autorité souveraine. Aristote, proclamé le Maître naturel, devient dans le domaine entier de l'intelligence et de la nature ce que l'Evangile lui-même est dans le domaine de la foi.
On sait assez la place que tient alors la logique, et qu'elle garde pendant quatre siècles entiers jusqu'à Kamus et à Bacon. Elle fait une partie nécessaire de toute éducation libérale; l'Europe entière vient l'étudier aux écoles illustres de Paris, et ce travail commun accroît encore chez tous les peuples modernes celte unité profonde d'esprit et de caractère que leur donnait déjà la religion, et qui les sépare (1rs peu pies anciens. Cette discipline, à laquelle la logique soumit si longtemps les intelligences, a porté les plus heureux fruits, et la science moderne, si elle veut être juste, doit lui rapporter une partie considérable des qualités dont elle est si lière. Serait-ce trop s'avancer que de dire que, sans les études logiques où la pensée mo-
derne s'est astreinte si longtemps, elle n'aurait ni cette justesse, ni cette précision méthodique qui font sa gloire? Sans les études logiques, les langues modernes n'eussent-elles pas été bien plus lentes à se former? et même eussent-elles jamais atteint ce haut degré de clarté qui sont un de leurs principaux mérites?
Mais quels que soient les services rendus alors par la logique, elle vit son empire menacé quand tomba celui de la scolastique, et bientôt après celui d'Aristote. Vers la fin du xv° siècle, tout se préparait pour la chute de ce long despotisme ; et la réforme, loin de la hâter ne fit peut-être que la retarder, en appelant les esprits à des questions plus pressantes et plus hautes. Il n'est pas, au xvie siècle, un seul esprit novateur qui n'attaque Aristote, comme Èaurentius Valla le faisait déjà près decentans auparavant; mais aucun des réformateurs de la philosophie ne voit nettement l'état de la question ; et. malgré les plus nobles efforts payés quelquefois de la vie, il ne s'en trouve pas un qui puisse atteindre le but entrevu et désiré par tous. La réforme protestante se montra plus réservée et j plus sage qu'on ne devait s'y attendre. Luther avait voulu chasser Aristote et la logique des écoles; mais Mélanclithon, plus prudent, avait su ne porter ses coups qu'à la scolastique; et, prévoyant sans doute les luttes où la doctrine nouvelle allait être engagée; il avait su lui conserver les armes que la logique devait lui donner. Le protestantisme fut donc, en général, assez j favorable aux études logiques, qu'il emprunta j directement à YOrganon lui-même, professé dans la plupart de ses universités , comme il l'était à Padoue et dans les écoles purement aristotéliques de l'Italie. Ce sont là les traditions | que retrouva plus tard Leibniz, et qui lui inspirèrent ces idées conciliatrices dont il se fit, au début du xvme siècle, l'admirable et utile promoteur.
Mais à côté du protestantisme, le catholicisme poursuivait dans la logique une réforme tout autrement grave, et qui n'était que la conséquence du mouvement né dans le sein de la scolastique | elle-même. La logique avait été fort décriée par le mysticisme, dont Gerson fut un des plus illustres représentants. Le mysticisme, par son caractère même, était incapable des profonds et réguliers travaux qui devaient sinon refaire, du moins compléter la logique. Tous les esprits indépendants et éclairés partageaient d'ailleurs ce dédain pour les études des écoles, et sentaient bien que YOrganon, malgré son titre ambitieux, n'était pas l'instrument dont pouvait se servir l'esprit humain pour tous les progrès qu'il pressentait. Qu'y avait-il donc à faire? Tout le monde s'y méprit durant cinquante ans, depuis Vives jusqu'à Gassendi. Tous les novateurs crurent qu'il fallait attaquer YOrganon, et tâcher de le reconstruire, soit en le corrigeant, soit même en le renversant en partie. Ramus paya d'une sanglante catastrophe son audace et une bien louable indépendance; mais ses réformes, qui obtinrent un succès pass.iger dans les écoles protestantes, ne pouvaient être durables, parce qu'elles étaient trop peu profondes et trop peu utiles. Nizzoli, IJatrizzi , exagérant encore les passions qui avaient animé quelques instants l'infortuné Kamus, s'emportaient aux plus grossières invectives, dont Bacon a garde quelquefois le trop fidèle écho, et que Gassendi tentait encore de répéter vers le milieu du xvne siècle. UOrganon résista et devait résister à toutes ces vaines attaques. Les théories qu'il contenait étaient vraies; il n'était donné à personne de 1rs détruire, et le génie même ne pouvait préva* loir contre elles.
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Bacon tout en imitant la violence de ses prédécesseurs, et tout en se méprenant comme eux, alla pourtant -un peu plus loin. Il crut que la logique, telle qu'on l'avait jusqu'alors pratiquée, avait été un formidable obstacle aux progrès de l'esprit humain; il l'accabla de ses sarcasmes, et il tenta de remplacer, comme on Ta dit bien des fois quoique avec peu de raison, le syllogisme par l'induction. La réforme eût été immense, en effet, si elle eût été réelle, et que l'esprit humain eût manqué jusque-là d'un instrument aussi puissant que celui que Bacon lui offrait. Malheureusement il n'en était rien : l'induction était aussi ancienne que le syllogisme lui-même, et aussi bien connue que lui. Aristote en avait fait la théorie exacte et fort claire; de plus, il l'avait admirablement pratiquée, comme l'attestaient tous ses ouvrages; il n'avait même eu aucun mérite à ces applications, toutes justes qu'elles pouvaient être. Mille autres avant lui s'étaient servis tout aussi bien de la méthode inductive, Hippocrate et Platon, par exemple, pour ne citer que ceux-là; mille autres après lui en avaient fait un aussi parfait usage, attendu que l'intelligence humaine ne peut pas plus se passer de l'induction qu'elle ne se passe du syllogisme. Mais si Bacon ne créa pas l'induction, comme son orgueil se plaisait à le croire; s'il ne détruisit pas la logique, il acheva de détruire la physique d'Aristote, et il rappela les sciences à l'observation, que les anciens avaient employée aussi bien que les modernes, mais que le moyen âge avait un peu trop oubliée, en se mettant à l'école du péripatétisme, et en ne croyant qu'à lui , au lieu de croire surtout à la nature. Bacon ne porta donc pas la moindre atteinte à VOrganon d'Aristote ; et le monument qu'il essaya d'élever contre celui-là était à la fois bien moins complet et bien moins solide. Bacon même ne put jamais l'achever, parce qu'en effet ce monument était inexécutable.
La réforme de Descartes, toute profonde et toute vraie qu'elle était, ne fit pas davantage de tort réel à la logique péripatéticienne. C'est une méthode que Bescartes donna; c'est l'indépendance absolue qu'il apportait à la raison, connaissant enfin avec une pleine évidence ses droits imprescriptibles, et sachant en user avec autant de réserve que d'assurance. La méthode cartésienne contenait un art de vérité ; elle ne contenait pas une logique, et VOrganon devait subsister encore à côté d'elle, à moins que la raison humaine ne consentît à ignorer une grande et essentielle partie de ses facultés. La véritable méthode philosophique jadis annoncée par Platon était définitivement fondée; mais la philosophie avait beau s'enrichir de cette conquête si chèrement achetée, si longtemps attendue, elle ne pouvait renoncer à ses anciens trésors; et la logique lui restait un bien acquis pour toujours, quoique alors négligé.
On ne peut disconvenir, en effet, que depuis Descartes jusqu'à nos jours, les études de logique n'aient été en pleine décadence ; mais ceci s'explique très-aisément par les circonstances où depuis deux siècles la philosophie a été placée. Quand on voit ce qu'elle a fait en France au xvme siècle, on comprend sans peine qu'elle ait eu fort peu de sollicitude pour VOrganon. Il s'agissait de réformer la société; et l'esprit nouveau, qui devait détruire le passé pour le remplacer par un ordre meilleur, le ] rit dans le plus profond dédain. Il n'y a guère que Leibniz qui ose encore élever la voix en faveur d'Aristote et de la logique ; si l'on en excepte Wolf, son fidèle disciple, le siècle ne l'écoute guère, mal-
gré son génie, et si quelques géomètres suivent ses conseils, c'est pour trouver dans les formes du syllogisme, et dans les combinaisons qu'elles peuvent présenter, matière à quelques spéculations mathématiques. Mais les écoles philosophiques, celle de Locke avec celle de Condillac son héritière, et l'école écossaise, négligent la logique ; et quand Reid essaye une analyse de VOrganon, ce n'est que pour démontrer combien il est inutile. En un mot, l'étude de la logique, déjà fort compromise au xvne siècle, est à peu près complètement morte dans le xviir. Elle vit bien encore dans les collèges, où de vieilles traditions la maintiennent; mais il n'est pas un seul philosophe qui s'en occupe sérieusement, ni même qui l'estime.
Il faut arriver à Kant et à Hegel pour trouver enfin une juste appréciation de la logique d'Aristote. Ils ont tous deux reconnu que c'était une science faite, acquise à l'esprit humain, et complètement immuable. Kant n'a donc pas essayé de refaire VOrganon; mais il a tenté pour l'Allemagne une réforme analogue à celle que Descartes accomplissait chez nous cent cinquante ans plus tôt. Il a cru donner une méthode à l'esprit humain dans la Critique de la raison pure, et cette méthode, qui n'avait point su arrêter assez solidement son point de départ, a fini par aboutir au scepticisme. On sait assez que Fichte et M. de Schelling n'ont rien fait dans le domaine de la logique; quant à Hegel, au contraire, c'est le nom de logique qu'il appliqua à la science nouvelle qu'il prétendit créer. Mais la logique de Hegel n'a de commun que le nom avec la iogique d'Aristote; c'est une ontologie qui n'a su éviter aucun des abîmes de l'idéalisme le plus exagéré, et qui a si peu contribué à faire mieux connaître le raisonnement humain qu'elle l'a précipité dans les plus énormes aberrations.
Tel est donc aujourd'hui l'état de la logique ; elle ne s'est pas encore relevée du discrédit dont la frappèrent les deux derniers siècles; mais d'assez heureux symptômes attestent que la philosophie n'oubliera pas longtemps encore cette partie indispensable d'elle-même, qui, pendant tout le moyen âge, a fait presque seule toute sa gloire. Par M. W. Hamilton d'Edimbourg l'école écossaise elle-même est déjà revenue à ces solides études, et l'illustre successeur de Reid et de Dugald Stewart fera bientôt paraître, sous le titre de Nouvelle analytique, un ouvrage qui sera sans doute de nature à changer quelques-unes des principales théories admises jusqu'à présent en logique. En Allemagne, les études générales dont Aristote a été l'objet, sur les recommandations de Hegel, se sont adressées aussi à VOrganon; en France, il en a été de même, grâce à l'exemple et à l'impulsion de M. Cousin ; et l'auteur de cet article a pu donner une traduction complète de la Logique d'Aristote, que notre langue ne possédait pas encore. Ainsi tout fait espérer que le moment approche où la logique, si longtemps méconnue et oubliée, reprendra dans la science la place qui lui appartient; la philosophie ne pourrait en manquer plus longtemps sans danger, et ses progrès seront à la fois plus rapides et plus sûrs quand ils s'appuieront sur cette ferme base.
De cet aperçu, quelque bref qu'il soit, sur l'histoire de la logique, on peut tirer cette conclusion incontestable, que jusqu'à ce jour l'ouvrage d'Aristote est le seul qui ait tait loi, et, selon toute apparence, il conservera dans l'avenir la domination exclusive qu'il a eue dans le passé. Ce fait pourrait nous surprendre s'il était unique et si nous comprenions moins clairement la
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vraie nature de la logique. Mais déjà le système de Gotama, le Nyâya, peut offrir le même phénomène dans l'histoire de l'esprit humain. Le Nyâya, fondé aune époque qui est tout au moins contemporaine de celle d'Aristole, a été dans l'Inde le seul système de logique, comme VOrganon l'a été dans l'Occident. Les religions les plus diverses, les écoles les plus opposées, les sectes les plus ennemies se sont reunies dans une étude commune, qui leur a fourni à toutes des armes également solides pour leurs opinions, quelque différentes qu'elles fussent. Le Nyâya, durant plus de vingt siècles, a pu successivement instruire les brahmanes et les bouddhistes, les peuples du Nord de la presqu'île et ceux du Midi, le peuple conquis et les musulmans qui l'asservissaient. De nos jours sa puissance est restée entière, et il est attesté que, dans toutes les écoles dont l'Inde est couverte, c'est encore le Nyâya qui est étudié par tous les élèves et enseigné par tous les maîtres. Le Nyâya est fort loin de VOrganon; jnais tel qu'il est, il a répondu aux besoins de l'esprit indien, tout comme VOrganon a satisfait tour à tour aux besoins de l'antiquité grecque et latine, à ceux du moyen âge, chez les Arabes aussi bien que chez les chrétiens, et à ceux de la renaissance dans les écoles catholiques aussi bien que dans les écoles protestantes.
Cette identité de fortune du Nyâya dans l'Inde et de VOrganon en Occident s'explique sans peine quand on se rappelle ce qu'est en soimême la logique. Comme elle ne s'occupe que des formes du raisonnement, elle reste profondément indifférente aux objets mêmes que le raisonnement atteint et qu'il emploie ; elle ne s'inquiète en rien de savoir jusqu'à quel point ces objets sont vrais ou faux; ce peut être là le but de la méthode, ce n'est point celui de la logique, qui ne recherche pas la vérité ellemême et qui s'arrête aux formes que la vérité doit revêtir pour se faire comprendre. Voilà comment, au moyen âge, l'Église, qui surveillait avec tant de sollicitude les progrès de la pensée, autorisa sans réserve la culture de VOrganon, tandis qu'elle interdit longtemps la connaissance de la physique et de la théodicée péripatéticienne, et fit payer du dernier supplice les infractions commises à ses ordres. L'orthodoxie n'a rien à craindre de la logique qui ne se prononce sur aucune question et qui se prête également à la défense de la vérité et à celle de l'erreur. L'Église put frapper Abailard, Amalric de Chartres, David de Dinant, sans frapper la dialectique; les doctrines pouvaient être condamnables, la forme ne l'était pas, attendu que cette forme même devait être employée nécessairement par ceux qui les châtiaient en les réfutant.
Ainsi l'histoire, quand on l'interroge, peut aussi nous faire voir clairement ce qu'est la nature de la logique, et ces enseignements ne font que confirmer ceux que nous fournissait la théorie.
Les ouvrages qu'il conviendrait de lire sur les questions traitées dans cet article sont fort nombreux. Les commentaires sur VOrganon d'Aristote se sont succédé presque sans interruption du Ier au va" siècle de l'ère chrétienne, et plus tard du xme au xvn* ; mais les indications suivantes pourraient suffire :
1° Il faut d'abord connaître les deux principaux monuments de logique, VOrganon d'Anstote et le Nyâya de Gotama. Les éditions de VOrganon sont' à peu près innombrables : la meilleure est encore celle de Pacius; pour le Nyâya, on peut en trouver une traduction par-
tielle dans le tome III des Mémoires de VAcatUmie des sciences morales et politiques, 2° série p. 223 et suiv. {Mémoire de M. D. Saint- llilaire)'.
2° Sur la nature de la logique, il faudrait lire dans l'antiquité les discussions de Simplicius, d'Ammonius et de Philipon en tête de leurs commentaires sur les Catégories ; — dans le moyen âge, Averroës, Abailard, Jean de Sarisbéry, Albert le Grand, saint Thomas; — au xv< siècle, Laurentius Valla, de Dialeclica contra Arisloleleos, et Rodolphe Agricola, de Imxnlione dialeclica; à la Renaissance, Louis Vives, de Causis corruplarum artium; Zabarella, Opéra logica; Ramus, Animadversiones in dialcclicam Arislolelis et Insliluliones dialeclicœ ; — au xvn" siècle, l'ouvrage de Gassendi, de Origine et varietaie logicœ, et celui de G. J. Vossius, de Natura et conslilulione logicœ.
3° Sur l'histoire de la logique il faudrait consulter les ouvrages précédents avec les histoires générales de la philosophie, et y joindre les fiei.herches de Buhle sur l'état de la logique chei les Grecs avant Arislole (Mémoires de la Société de Goëttingue, t. X) ; — VHisloire de la logique chez les Grecs, par Fulleborn; — V Histoire de la logique de Welch et VEssai de J. A. Fabricius, et, parmi nous, Esquisse d'une histoire de la logique, par M. Ad. Franck, et Mémoire de M. B. Sainl-Hilaire sur la Logique d'Aristote, t. IL
4° Pour savoir ce qu'est devenue l'étude de la logique au xvnie siècle et au nôtre, il faudrait lire l'analyse que Beid a donnée de VOrganon avec les Considérations de Dugald Stewart sur la Logique d' Arislole (t. II de l'édition anglaise, 1816), et l'excellent article de M. W. Hamilton dans les Fragments de philosophie par M.Peisse, qui y joint des observations pleines de justesse sur l'état actuel des études logiques en France.
5° Enfin il y aurait à bien connaître, les opinions de Bacon, de Descartes, de Kant et de Hegel. B. S.-H.
LOI. Ce mot ne signifiait dans l'origine et ne signifie encore, dans le langage ordinaire, qu'un commandement ou une défense qui s'adresse au nom d'une autorité quelconque à la volonté d'un être libre. Mais, de l'ordre moral, social et religieux où il était renfermé d'abord, il a été transporté par la science dans la sphère générale de l'existence et de la pensée. Qu'un fait que nous avons suffisamment observé se reproduise invariablement dans les mêmes circonstances, accompagne d'une manière inévitable certains autres faits, nous le comparons sur-le-champ à un acte qui aurait été prescrit d'avance et pour toujours, à un ordre qui aurait été signifié a la nature des choses par une puissance supérieure : nous lui donnons le nom de loi. C'est ainsi que nous regardons comme une loi de la matière que les corps s'attirent en raison directe de leurs masses et en raison inverse de leurs distances ; comme une loi de l'esprit, que l'habitude émousse la sensation, et rend plus faciles et plus sûres les opérations de l'intelligence. Les lois sont donc l'ordre constant et général suivant lequel les faits s'accomplissent, ou devraient s'accomplir, quand ils dépendent de la volonté. Et comme il n'y a aucun fait qui ne se passe dans un être et ne soit produit par une cause ou par une force, les lois peuvent aussi être définies les conditions qui déterminent l'existence des différents êtres, l'ordre qui préside au développement dus différentes forces dont nous percevons les elfets. Nous les considérerons uniquement ici sous ce point de vue général, et nous renvoyons d'avance aux articles Droit, Société, État, pour tout ce qui concerne les lois civiles et politiques.
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11 y a deux espèces de forces : les unes ont la conscience d'elles-mêmes et agissent avec intention, peuvent choisir entre plusieurs fins également réalisables pour elles : ce sont les êtres intelligents et libres; les autres n'ont pas la conscience d'elles-mêmes et ne peuvent jamais s'écarter d'une fin déterminée : ce sont les agents aveugles du monde extérieur. De là, pour nous, la nécessité de reconnaître d'abord deux espèces de lois : les lois de l'ordre moral et les lois de l'ordre physique, celles qui s'adressent à la conscience et celles qui commandent à la nature.
Chacune de ces deux espèces de lois renferme les conditions d'une classe déterminée d'existence : car les lois de l'ordre physique ne s'appliquent pas au monde moral, ni les lois de l'ordre moral aux phénomènes du monde extérieur. Nous sommes donc forcés de concevoir, au-dessus des unes et des autres, des lois plus générales qui nous représentent les conditions de l'existence elle-même, ou de l'être dans ce qu'il a d'universel et d'absolu : car s'il n'y avait rien de semblable, ou s'il fallait abandonner l'idée d'une raison dernière des choses, d'où viendrait ce besoin que nous éprouvons et que l'expérience justifie, de trouver partout, sous les phénomènes les plus fugitifs en apparence, un ordre constant et régulier? D'où viendrait cette idée même de loi que nous appliquons spontanément à tous les objets de notre connaissance et sans laquelle aucune science n'est possible? D'un autre côté, comme la pensée ne peut concevoir que ce qui est ou ce qui [est possible, il en résulte nécessairement que les conditions suprêmes de l'existence sont aussi les conditions suprêmes de la pensée : tels sont précisément les rapports du fini à l'infini, de toute qualité et de tout attribut à une substance, de tout fait à une cause. Qu'on essaye de supprimer ces rapports, on sera obligé de supprimer du même coup tout, ce qui est et tout ce que notre esprit peut concevoir : car ce qui n'est ni fini ni infini, ni substance ni attribut, ni cause ni effet, n'est absolument rien et ne répond à aucune idée possible. Ces conditions universelles de l'existence et de l'intelligence ce sont les lois de l'ordre métaphysique.
Ce n'est pas encore tout : entre les lois de cette dernière espèce et celles de l'ordre physique, il y a des conditions intermédiaires que les objets extérieurs reçoivent, non des éléments matériels dont ils sont formés; mais de leurs rapports avec quelque chose d'immatériel, c'està-dire avec l'infini conçu sous la forme de l'espace. Un corps ne peut exister qu'à la condition d'occuper une place déterminée dans l'espace. Une place déterminée ou circonscrite dans l'espace, c'est une figure de géométrie. Toute figure de géométrie a ses propriétés, ses rapports, ses proportions invariables qui sont, comme l'espace lui-même, des conditions sans lesquelles aucune existence matérielle n'est possible. Comment, en effet, se représenter un corps qui n'aurait ni forme ni dimension, ou qui en aurait d'autres que celles dont la géométrie nous donne l'idée? Ces conditions forment donc un ordre à part; elles ne sont pas métaphysiques^ puisqu'elles ne s'appliquent pas à la totalité des êtres; ni physiques, puisqu'elles ne dérivent d'aucun principe matériel ; ni morales, puisqu'elles sont étrangères à la conscience : ce sont des^ conditions ou des lois mathématiques.
Nous n'admettons pas un ordre distinct pour les lois qu'on appelle logiques, c'est-à-dire pour les conditions du jugement et du raisonnement, abstraction faite de tout objet déterminé : car, ainsi que nous Pavons déjà remarqué, les lois
de la pensée ne peuvent point se séparer au fond de celles de l'existence. Prenez, par exemple, ces deux lois : tout prédicat suppose un sujet ; du^ même sujet on ne peut pas affirmer deux prédicats qui s'excluent réciproquement, ou le même ne peut pas à la fois être et n'être pas : vous aurez deux principes métaphysiques : tout attribut se rapporte à une substance ; toute substance existe sous la condition de l'unité et de l'identité.
Restent donc quatre sortes de lois sous lesquelles peuvent se ramener tous les faits et tous les êtres. Ces quatre sortes de lois n'arrivent pas à notre connaissance de la même manière ou par le même procédé de l'esprit. Les lois métaphysiques sont aperçues immédiatement, dans le fait particulier auquel elles s'appliquent, comme des conditions universelles et nécessaires dont aucun fait, dont aucun être ne peut s'affranchir. Elles sont connues, comme on dit, par intuition. Ainsi, en recherchant la cause particulière d'un phénomène, fût-ce le premiei sur lequel s'est arrêtée mon attention, si je me rends compte du rapport qui s'établit entre ces deux choses et qui, l'une m'étant donnée, ma force à supposer l'autre, je reconnais sur-lechamp le principe universel de causalité. Les lois physiques sont le résultat de l'induction, et la raison en est facile à concevoir. Nous ne voyons pas directement la nature extérieure comme nous voyons notre raison, notre pensée, qui ne peut exister qu'avec la conscience d'ellemême, et dont les principes constitutifs nous représentent nécessairement les conditions universelles de l'existence. La nature extérieure ne nous est connue que par les effets qu'elle produit sur nous, par les phénomènes dont elle frappe nos sens. Or, il n'y a que l'expérience ou des observations répétées dans les circonstances les plus diverses qui puissent nous apprendre ce qu'il y a d'essentiel et d'invariable parmi ces phénomènes, c'est-à-dire à quelles lois ils sont subordonnés. C'est le raisonnement seul ou le procédé déductif qui nous découvre les lois mathématiques. Ici, en effet, il n'y a pas de faits à recueillir ni d'expériences à faire. L'idée de l'espace étant donnée (et elle est donnée d'une manière immédiate par la raison à l'occasion de la perception des sens), il en résulte nécessairement les trois dimensions, les différentes figures de géométrie, qui sont autant de délimitations possibles de l'espace, la notion de quantité en général, les relations de tout et de partie, en un mot, les définitions et les axiomes : tout le reste est l'œuvre de la déduction.
Tous ces procédés à la fois, l'aperception immédiate ou intuitive de la raison, l'induction et la déduction, entrent dans la connaissance des lois de l'ordre moral. D'abord il y a le principe moral proprement dit, l'idée du bien ou la loi du devoir, qui se montre à nous dans une véritable intuition : car ce n'est ni le raisonnement ni l'expérience qui peuvent nous la fournir (voy. Devoir, Bien, Morale). Seulement il faut observer que la loi du devoir n'est cas une condition de l'existence et de la pensée en général, comme la loi de la substance et de la causalité; elle n'est que la condition de notre existence comme êtres libres; et c'est lace qui distingue le principe moral des principes métaphysiques. Que serait, en effet, notre liberté sans une loi qui s'adresse à notre raison et qui nous élève au-dessus des aveugles impulsions de l'instinct et de la sensibilité? Que deviendrait notre liberté si la fin que nous devons attendre était ignorée de nous, ou se renfermait entièrement dans la satisfaction plus ou moins éloignée de
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nos passions? Mais ce n'est pas assez de posséder le principe de toute législation morale, il faut encore en savoir tirer Tes conséquences. Ainsi, puisque la loi du devoir, comme nous venons de rétablir, suppose la liberté et la raison, il en résulte nécessairement pour nous l'obligation, et par suite le droit de développer et de défendre ces deux facultés, de nous affranchir de l'ignorance et de la servitude, à quelque titre et sous quelque forme qu'elles nous soient imposées. Ces conséquences, c'est le raisonnement, c'est-àdire la déduction qui les découvre, quoique la plupart soient aussi indiquées par le sentiment, et c'est ce qui nous explique comment l'idée du bien et du juste, éclairant également l'esprit de tous les hommes, n'arrive pas chez tous au même degré de développement. Enfin, si la raison, soit par une vue immédiate, soit à l'aide d'une déduction logique, nous donne la connaissance de nos devoirs, le sentiment nous y incline, nous les fait aimer, nous avertit par des émotions particulières quand nous les observons ou les foulons aux pieds : or, ces effets du sentiment ont leurs lois comme les autres phénomènes : et ces lois qui appartiennent évidemment à l'ordre moral, qui sont aussi, quoique dans un sens moins absolu, des conditions de notre existence comme êtres raisonnables et libres, qu'est-ce qui nous les fait découvrir, sinon l'expérience et l'induction? D'un autre côté, la raison elle-même ne peut se développer que par l'emploi de certains moyens ou clans certaines circonstances déterminées par l'expérience ; et ces conditions extérieures de la raison, étant aussi nécessaires que le sentiment à l'accomplissement général de notre destinée, doivent être comprises parmi les lois de la même catégorie.
Ce que nous disons de l'homme isolé s'applique à la société entière. La première condition de l'ordre social et. par suite, de toute législation positive, c'est le principe universel de la moralité humaine, la distinction du bien et du mal, du juste et de l'injuste, l'idée d'obligation ou de devoir et, par conséquent, de liberté et de droit. Supprimez ce principe, il ne vous restera plus que les effets momentanés de la force brutale ou l'anarchie la plus complète. « Dire qu'il n'y a rien de juste ni d'injuste que ce qu'ordonnent ou défendent les lois positives, c'est dire qu'avant qu'on eût tracé de cercle, tous les rayons n'étaient pas égaux. » (Montesquieu, Esprit des lois, liv. I, ch. i.) Ce principe, sur lequel repose l'idée même de toute législation, a; dans la société comme dans la vie de l'individu, des conséquences nécessaires, inévitables, que le raisonnement suffit à établir, et qui ne manquent pas, dans un temps ou dans un autre, de se faire admettre. Enfin, indépendamment de ces lois générales applicables au genre humain, et que Montesquieu (ubi supra, ch. m) a si bien définies : « La raison humaine en tant qu'elle gouverne tous les peuples de la terre, » il y en a d'autres qui dérivent ou du génie ou de la situation particulière des différents peuples, et qui empruntent toute leur autorite de l'observation. Ainsi les lois positives qui, au premier aspect, semblent avoir été faites arbitrairement par (es hommes, ne sont que l'expression plus ou moins complète des lois naturelles. Il n'y en a pas (nous parlons ici des lois véritables qui ont duré et laissé des traces dans l'histoire); il n'y en a pas qui ne répondent à uelque condition temporaire ou générale du éveloppement et de la conservation de la société. Leur perfection consiste à reconnaître à la fois toutes ces conditions de la nature humaine
et à les subordonner les unes aux autres d'après leurs différents degrés de généralité et d'importance.
Les observations que nous venons de présenter nous offrent à la fois l'explication et la preuve de la fameuse proposition par laquelle commence YEsprit des lois : « Les lois, dans la signification la plus étendue, sont les rapports nécessaires qui dérivent de la nature des choses. » Cela est évident pour les lois métaphysiques, puisqu'elles expriment les conditions universelles de l'existence, et ne peuvent être anéanties qu'avec l'être lui-même ; cela est évident pour les lois mathématiques qui se déduisent logiquement des formes et des dimensions nécessaires de l'étendue. La loi morale, avec toutes ses conséquences, n'est-elle pas également la condition de la liberté, et, par conséquent, de l'existence des êtres raisonnables et libres? Dieu lui-même peut-il être conçu sans bonté, sans justice, sans les conditions de sa perfection souveraine? Le doute ne peut exister que pour les lois de l'ordre physique. On ne cesse, en effet, de répéter que les lois qui gouvernent le monde extérieur sont contingentes ; cela veut-il dire que ces lois pourraient changer, tandis que les objets auxquels elles s'appliquent demeureraient les mêmes ? Une telle proposition serait complètement dépourvue de sens : car les lois ne peuvent se séparer des propriétés qui leur sont soumises; par exemple, les lois de la chute des corps n'existent plus sans la pesanteur, ni celles de la combustion sans la chaleur. Or, les propriétés et les lois sont précisément les seules choses que nous connaissions de la nature des corps; et si on les supprime par la pensée, ce seront les corps eux-mêmes qu'on aura supprimés. La contingence des lois de l'ordre physique, qu'il est d'ailleurs impossible de contester, reste donc confondue avec celle des êtres qui leur obéissent ; elles ne pourraient changer, sans que la nature tout entière changeât avec elles ; par conséquent elles ont, comme toutes les autres lois, leur fondement dans la nature des choses. Quant aux lois civiles et politiques, nous avons déjà reconnu en elles l'expression de plus en plus fidèle et plus complète des lois naturelles. Ce qui explique la diversité de ces lois, c'est la diversité des conditions auxquelles la nature humaine est soumise; c'est cette condition suprême qui ne lui permet d'arriver que par degrés à son entier développement.
LOMBARD (Pierre), né aux environs de Novare, dans un village qu'on croit [être Lumello, prit le surnom de la contrée où il vit le jour. Sa famille était pauvre et obscure; néanmoins d'heureuses circonstances lui assurèrent un protecteur qui le mit à même de faire ses premières études à Bologne, d'où il vint en France, recommandé à saint Bernard. L'école de Reims était alors renommée, et l'illustre abbé l'y envoya. L'amour de Pierre Lombard pour la science lui persuada cependant plus tard de quitter cette ville pour venir étudier à Paris, où il mérita, par ses succès, qu'on lui confiât une chaire de théologie. Ce fut la manière solide et brillante dont il s'acquitta de ses devoirs de professeur qui attira sur lui l'attention de Philippe Auguste, et le fit appeler au siège épiscopal de cette ville en 1159. 11 mourut l'année suivante.
Entre ceux de ses ouvrages qui nous sont parvenus, le principal, et le seul qui se rattache aux études philosophiques, est celui qui a pour titre : Pétri Lombardi episcopi parisiensis sententiarum libri quatuor. C'est à ce livre universellement connu qu'il doit le surnom de Maître des sentences, magister sententiarum.
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Cet ouvrage est une véritable somme de théologie, moins étendue que celle de saint Thomas d'Aquin. mais non moins remarquable par la subtilité et la pénétration du génie philosophique de ce temps. Un mouvement nouveau s'était manifesté dans les esprits un peu avant l'époque où fleurit le Lombard. Saint Anselme parmi les prélats, Abailard parmi les docteurs; avaient fait à la philosophie, dans l'enseignement théologique, une part moins restreinte que leurs prédécesseurs. Quoique disciple d'Abailard, Pierre Lombard paraît avoir redouté ces hardiesses. Il essaya de les tempérer en recueillant à toutes les sources orthodoxes des éclaircissements, des explications, des sentences sur tous les points proposés à la foi du chrétien. Nous apprécierons plus bas dans quelle mesure il réussit.
Dans le premier de ses quatre livres, il développe ce qui a particulièrement rapport au dogme de la Trinité ; dans ie second, le principe de la création, la dignité diverse des créatures, depuis l'ange jusqu'à l'homme, le péché originel et ses suites ; dans le troisième, l'incarnation, les vertus principales et les dons du Saint-Esprit ; dans le quatrième enfin, les sacrements.
Il est facile de voir, d'après ce plan, que la philosophie proprement dite n'occupe qu'un rang secondaire dans les écrits de Pierre Lombard, ancilla theologiœ. C'est un caractère qui lui est commun avec tous les auteurs du moyen âge, c'est le caractère du moyen âge lui-même. Les questions que notre auteur a traitées, et qui entrent dans le domaine de la philosophie, sont la prescience de Dieu (liv. I, dist. 35, 36, 38 et 39), son ubiquité (liv. I, dist. 37), sa toutepuissance (liv. I, dist. 42-44), sa volonté (liv. I, dist. 45-48), la création (liv. II, dist. lre), le libre arbitre (liv. II. dist. 25). Les autres sujets sont, ou purement théologiques, ou étroitement unis à des éléments théologiques. Du reste, les solutions qu'il donne de ces problèmes divers, tirées la plupart de l'Écriture ou des Pères, étaient déjà connues dans les écoles avant lui, et ont défrayé jusqu'à nos jours les cours de théologie et la polémique religieuse.
Mais si la philosophie, cachée sous les formes théologiques des décrets des conciles et de la tradition des Pères, ne se rencontre seule que dans quelques-unes des questions de ce livre, en revanche, on peut dire qu'elle respire dans toutes les parties, qu'elle est sous tous les problèmes qui y sont posés, qu'il n'y a pas une solution de quelque importance dont on ne doive lui faire honneur, que le livre, sa forme et sa substance ne sauraient exister sans elle.
Pour peu qu'à la simplicité des expressions de l'Évangile on compare la forme théologique qui règne^ depuis longtemps au xne siècle, on est frappé de l'introduction du procédé scientifique, de la prédominance d'un élément nouveau. Or, quel est cet élément? En partie l'élément métaphysique, en partie l'élément dialectique, tous deux empruntés à la philosophie grecque. Qu'on nous permette une application qui fera mieux comprendre notre pensée. Plusieurs passages de l'Évangile servent de fondement à la croyance au mystère de l'incarnation (Luc, ch. i, * 35; Matthieu, ch. i, * 20; Jean, ch. i, * 14). Mais si, en effet, l'énoncé n'en est pas obscur, du moins les termes évangéliques n'ont-ils pas encore la précision dogmatique que ce mystère atteindra plus tard, lorsque les doutes des uns, les explications imparfaites des autres auront rendu nécessaire d'en rechercher scrupuleusement le véritable sens. 11 aura fallu à l'Église, avant d'aï river à Pierre Lombard et au xn" siècle,
discuter toutes les opinions produites sur cette question par les hérésies. Or, avec quelles armes dut-elle alors défendre la croyance orthodoxe? Avant tout, sans doute, avec les passages de l'Écriture qui forment la règle de sa foi, et constituent son autorité. Mais ces passages, communs au point de départ à l'hérésie et aux orthodoxes, ne pouvaient être invoques qu'à l'appui de définitions précises qu'on avait senti la nécessité d'établir. Or, pour arriver à ces définitions mêmes, il a fallu analyser les notions de substance, de nature, de personne, d^unité, et une foule d'autres qui interviennent nécessairement dans l'énonce de tout dogme religieux, à quelque communion qu'il appartienne. L'Évangile dit bien de Jésus-Christ qu'il est le fils de Dieu, né d'une vierge, le Verbe fait chair; mais dans cette forme synthétique il ne fait remarquer ni l'unité de personne, ni la dualité de nature qu'il fallut plus tard opposer aux nestoriens et aux monothélites. Il en fut de même de tous les dogmes qui ont leur origine dans l'Évangile. Or, où sont contenus, au point de départ de l'histoire de la dogmatique chrétienne, ces moyens d'analyse, ces notions abstraites dont la formation scientifique du dogme dut exiger impérieusement l'intervention? Ce n'est certes pas dans les livres saints, soit de l'Ancien, soit du Nouveau Testament ; le langage analytique de la science et de la philosophie leur est complètement étranger. Il faut remonter, pour quelques-uns, à la métaphysique de Platon, et, pour les autres en plus grand nombre, à la dialectique péripatéticienne. Quel que soit donc le dédain que certains esprits affectent de nos jours pour la raison humaine et pour la philosophie, ce n'est qu'à l'aide de cette science que les dogmes contenus dans l'Evangile ont pu acquérir le degré de précision nécessaire pour devenir le symbole d'une communion et d'une Église.
Tel est le lien qui unit les dogmes religieux à la philosophie ; telles sont les conditions qui font que l'on ne peut infirmer l'autorité de la raison humaine, sans anéantir l'autorité de la religion. Ce fait est démontré par les travaux des Pères de l'Église, qui tous ont puisé une partie de leur savoir aux sources antiques ; il l'est surtout par l'influence qu'exercèrent sur l'enseignement religieux, au moyen âge, les formes aristotéliques; ne semblent-elles pas avoir partagé, avec les textes des saintes Ecritures et les décrets des conciles, le privilège de l'orthodoxie? Pierre Lombard n'est pas le seul dont les écrits justifient ces réflexions; mais le livre des Sentences forme le premier résumé complet de l'ensemble des doctrines catholiques au moyen âge, et comme tel il est devenu le texte de nombreux et d'importants commentaires. On en compte jusqu'à cent soixante, composés par les seuls Anglais.
Nous avons dit que Pierre Lombard s'était proposé, par la composition de ce livre, de mettre un terme aux incertitudes et aux disputes des théologiens, en expliquant les dogmes par l'Ecriture, la tradition et les Pères; en les fixant par l'opinion des auteurs dont l'Église révérait depuis longtemps l'autorité. Mais il n'est pas facile d'arrêter l'activité des esprits, et Pierre Lombard vit sortir de son œuvre un résultat contraire à celui qu'il avait espéré. Le livre des Sentences devint, par sa forme même, un texte parfaitement disposé pour fournir des occasions de discussions et de recherches.
Lui-même ne s'était pas abstenu de questions délicates et indiscrètes, se proposant, et proposant à ses disciples des problèmes tels que ceux-ci : Pourquoi le Fils s'est-il incarné plutôt que le Père et le Saint-Esprit? La première ou la troi-