‹ Dictionnaire des sciences philosophiques (volume 2)Chapitre 213 sur 439 · LU CI · texte numérisé non relu

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Voltaire, et ce rapprochement est vrai par plus d'un côté : comme Voltaire, Lucien dit sans ménagement et sans retenue ce que tout le monde pensait de son temps; tous deux sont inspirés par cet esprit de critique, de doute et d'incrédulité qui caractérise les époques de dissolution ; tous deux travaillent sans scrupule à la démolition d'un vieil édifice social ; tous deux manient avec une égale dextérité l'arme redoutable du ridicule. Lucien n'est nullement un philosophe dogmatique, il n'a pas de doctrine à faire prévaloir; il parle au nom du bon sens; il se moque également de tout le monde; il attaque les philosophes aussi bien que les autres, et même plus volontiers. En effet, sous le règne des Antonins, où la philosophie était sur le trône et où l'empereur lui-même faisait profession du stoïcisme, les libéralités de Marc Aurèle pour les sophistes firent bien des hypocrites de ] hilosophie, et Lucien ne les épargna pas. Au début de la Double accusation, Jupiter se plaint de ne voir partout que manteaux, bâtons, besaces et longues barbes; c'était tout le matériel d'un philosophe, et la plupart s'en tenaient au costume. » Il ne faut pas beaucoup de peine, dit ailleurs Lucien (dans les Esclaves fugitifs), pour s'envelopper d'un manteau, suspendre une besace à ses épaules, tenir un bâton à la main et aboyer contre tout le monde. » Dans Hermolime, il commence par s'égayer sur le but vague et lointain que les philosophes donnent à la philosophie ; toute la vie se passe à le poursuivre sans jamais l'atteindre ; tout en faisant parade du mépris des richesses, des plaisirs, de la gloire, tout en affichant la répression des passions, ils se montrent cupides, violents, débauchés. « Semblables aux cabaretiers, les philosophes vendent leurs enseignements; la plupart les falsifient et donnent mauvaise mesure. » Dans ce même dialogue, empreint d'une ironie toute socratique, il fait ressortir le vide et l'inutilité des subtilités qui dominaient dans la plupart des écoles. Les Sectes à l'encan, petit tableau dramatique d'un comique achevé, offrent la parodie des doctrines les plus célèbres. Pour se faire une idée des véritables sentiments de Lucien, il faut lire l'apologie qu'il a faite du morceau précédent, sous ce titre : le Pécheur, ou les Ressuscites (ce sont les philosophes qui reviennent sur la terre pour se venger de l'auteur). La scène s'ouvre par une émeute des philosophes contre Lucien, qu'ils veulent assommer: il se défend par une grêle de citations d'Homère et d'Euripide, auxquelles Platon riposte sans broncher : allusion piquante aux citations nombreuses dont ce dernier a semé sa République. Dans un passage charmant, Lucien confesse tout ce qu'il doit aux philosophes, dont il a étudié les écrits, où il a puisé tout ce qu'il y a de bon dans ses propres ouvrages. Il y joint un bel éloge de Platon, tout en le terminant par un léger trait d'ironie sur l'abus de ses métaphores, etc. Ce n'est pas à la philosophie que s'adressent ses traits satiriques, mais à des imposteurs qui, couverts du nom de philosophes, commettent des actions abominables : « A peine ai-je connu, dit-il, les abus et les désagréments de la profession d'orateur, la fourberie, le mensonge, les cabales et tous les vices dont elle est ternie, que j'ai quitté le barreau ; mais, ô divine philosophie! ce ne fut que pour rechercher tes solides avantages; je ne formai plus d'autre vœu que de te consacrer le reste de mes jours.... Mais que de philosophes par la barbe, le manteau, la démarche, tandis que leurs actions secrètes et leur conduite privée démentaient la gravité de leur extérieur ! »

On s'est demandé si Lucien avait adopté une doctrine spéciale et à quelle secte il s'était atta-

ché de préférence : on voit bien dans la plupart de ses écrits une certaine complaisance pour le cynisme et l'épicuréisme ; mais il n'en est pas moins impitoyable pour les infamies des cyniques et des épicuriens de son temps. Dans le Pécheur, il ouvre la besace d'un cynique, et il y trouve de l'or, des parfums, un miroir, des dés. Alexandre, ou le faux prophète, écrit dans lequel il dévoile les grossières impostures par lesquelles les thaumaturges abusaient la populace et même les gens riches, contient un brillant éloge d'Épicure: «A que»! autre, dit-il, un fourbe qui veut en imposer par ses prestiges, et qui hait la lumière de la philosophie, peut-il déclarer la guerre à plus juste titre qu'à Épicure, dont l'oeil perçant pénétrait la nature de toutes choses, et qui seul connaissait réellement la vérité?... Alexandre vivait dans une paix profonde avec les disciples de Platon, de Chrysippe, de Pythagore ; mais l'inflexible Épicure (c'est ainsi qu'il le nommait) était son ennemi, parce qu'il apprend à ses disciples à se moquer de tous les sortilèges. » A propos des Pensées d'Épicure, Lucien vante les avantages que ce livre procure à ceux qui le lisent, en établissant dans leur cœur la paix et la tranquillité, en les délivrant des frayeurs qu'inspirent les prodiges et les fantômes, en bannissant de leur esprit les espérances chimériques et les désirs insensés : « Il éclaire, purifie l'âme, non avec un flambeau et de la squille, ni par de vaines et ridicules cérémonies, mais par la raison, par la vérité et la franchise. » Enfin V Alexandre est adressé par Lucien à Celse, le fameux épicurien, qui avait composé un ouvrage contre le christianisme, intitulé Discours véritable, et réfuté par Origène. L'envoi est ainsi conçu : « Je t'envoie cette histoire comme un témoignage de mon amitié pour toi, comme une preuve de l'admiration que m'inspire ta sagesse, ton amour pour la vérité, la douceur de ton caractère, la modération et l'égalité de ta conduite : de plus, ce qui sans doute ne pourra te déplaire, j'ai voulu venger Épicure. cet homme vraiment sacré, ce génie divin qui. seul, a connu les charmes de la vérité et les a transmis à ses disciples, dont il est devenu le libérateur. » Sans doute, il y a dans un tel langage de quoi faire attribuer à Lucien une prédilection marquée pour la doctrine d'Épicure ; toutefois, rien n'indique suffisamment qu'il ait fait profession d'un système particulier: sceptique ou indifférent pour les subtilités épineuses et pour de vagues spéculations, railleur pour toutes les prétentions ridicules, doué d'une rare indépendance d'esprit, sa philosophie est essentiellement pratique; il s'attache exclusivement à la morale, et ne suit d'autre guide que le bon sens.

Le bon sens, il faut bien le dire, est trop souvent disposé à nier ce qui dépasse son horizon borné. N'oublions pas que Lucien est le représentant d'une époque où l'on a perdu la faculté de croire, aussi bien que d'estimer. Il a cette philosophie moqueuse, et partant sceptique, des âges de corruption. En attaquant les superstitions, il confond avec elles toute idée religieuse. .Mais comment s'en étonner? La tolérance philosophique professée par les Antonins, et les progrès du christianisme, qui commençait dès lors a étonner le monde, avaient provoqué un réveil du paganisme agonisant; mais ce besoin de croire, auquel le paganisme ne pouvait plus satisfaire, adoptait sans choix des superstitions nouvelles. Les absurdités choquantes de la mythologie étant universellement discréditées, on se rejetait sur les pratiques de la magie, de l'astrologie, de la theurgie. C'était le temps d'A-

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pollonius de Tyane, du prophète Alexandre, de PereTinus-Protée, qui jouait aussi le rôle de prophète, et qui se brûla publiquement aux jeux Olympiques, l'an 165. Les communications qui s'étaient établies, grâce à la paix du monde, entre toutes les parties de l'empire, favorisaient encore cette disposition. Aux superstitions nationales étaient venues se joindre des superstitions étrangères: Alexandrie. l'Asie Mineure, et d'autres contrées plus reculées de l'Asie envoient sans relâche à Athènes et à Rome des Chaldéens, des astrologues, des devins, des prophètes. Il est tout naturel que le bon sens de Lucien se soit révolté contre cette confusion générale des idées. De là le caractère irréligieux d'un grand nombre de ses écrits, qui comptent parmi les plus importants. Cultes anciens, cultes nouveaux sont indistinctement en proie à ses sarcasmes : il n'épargne pas plus les dieux que les hommes. Parmi les ouvrages où il attaque le plus vigoureusement le polythéisme, il suffira de citer Jupiter confondu, "Jupiter tragédien, Assemblée des dieux. L'écrivain satirique porte le flambeau d'une logique inexorable sur les idées vagues et confuses que l'antiquité païenne se faisait de la puissance divine; il démontre à Jupiter que les dieux ne sont plus rien en présence du destin; et que le dogme du destin n'est à son tour que la négation de la liberté humaine et, par conséquent, l'abolition de toute morale. Par malheur, dans cette polémique où Lucien proclamait si victorieusement la déchéance des dieux de l'Olympe, il serait assez difficile de le justifier complètement d'avoir méconnu le dogme de la Providence. On sait que le christianisme, qu'il ne connut que d'une manière imparfaite, et par le milieu du mysticisme, fut aussi l'objet de ses railleries. En bafouant, dans le Menteur, les préjugés populaires, et les contes de spectres et de revenants auxquels même les philosophes de son temps ajoutaient foi, il parle du Syrien de la Palestine, faiseur de miracles, qui délivrait les démoniaques et guérissait les épileptiques. Dans la Mort de Peregrinus, il est encore question des chrétiens, qu'il confond avec les juifs, et dont il fait une troupe de fanatiques ; mais là même, il leur rend un hommage involontaire en disant: « Ces malheureux croient qu'ils sont immortels et qu'ils vivront éternellement.... Leur premier législateur leur a persuadé qu'ils étaient tous frères. » Nous ne parlons pas du Philopatris, où le dogme de la Trinité est attaqué ; de très-fortes raisons autorisent à penser que cet ouvrage est bien postérieur à Lucien.

Quelles qu'aient été ses erreurs, quelque injustice même qu'on puisse reprocher à quelquesuns de ses jugements, Lucien, éminent comme écrivain, comme satirique et comme peintre des mœurs, n'est pas indigne, non plus, du titre de philosophe par son amour de la vérité, par le sens droit qui le guide, et par la saine morale qu'il prêche dans tous ses écrits. C'est lui enfin qui a écrit dans le Jupiter tragédien : « Que les autels des dieux soient couverts de parfums et d'encens, quel mal peut-il nous en arriver? Mais je verrais avec plaisir renverser de fond en comble ceux de Diane en Tauride, sur lesquels cette vierge se plaît à se régaler de festins barbares. » Ne reconnaît-on pas là un esprit de tolérance et un amour de l'humanité par lesquels Lucien devan e son siècle?

Parmi les éditions des œuvres de Lucien, nous citerons particulièrement celle de Tib. Hcmsterhuys. terminée par Reitz et Gesner avec traduction latine, Amsterdam. 1720-37, 4 vol. in-4. et celle de M. Dindorf, dans la collection Didot, Paris, 1840, un vol. gr. in-8, à deux colonnes. Les

œuvres de Lucien ont été traduites en français par Filbert Bretin, Paris, 1583, in-f°; par Perrot d'Ablancourt, Paris, 1708; par Belin de Ballu en 1788, et récemment par M. E. Talbot, Paris, 1857, 2 vol. in-12. On pourra consulter sur Lucien : Martha, les Moralistes sous V empire romain Paris, 1864, in-8. A...D.

LUDOVICI (Charles-Gunther), né à Leipzig le 7 août 1707, mort le 5 juillet 1778 dans sa ville natale; où il occupait, depuis 1734; dans l'université, la chaire de philosophie, tient un rang très-honorable dans l'école de Leibniz et de Wolf. Il doit surtout être considéré comme l'historien de cette école, quoiqu'il l'ait servie aussi par son enseignement et quelques travaux d'un autre ordre. Voici la liste de ses écrits, tous rédigés en allemand, à l'exception du premier: Programma illuslrans Panetii junioris stoici philosophi vilam et mérita, in-4, Leipzig, 1737 ; — Plan abrégé d'une histoire complète de la philosophie de Wolf, 2 vol. in-8, ib., 1735 ; la seconde édition du même ouvrage, 3 vol. in-8, ib., 1737-1738; — Collections et extraits de tous les écrits publiés à l'occasion de la philosophie de Wolf, 2 vol. in-8, ib., 1717-1738 ; — Plan détaillé d'une histoire de la philosophie de Leibniz, 2 vol. in-8, ib., 1738 j — Remarques sur la philosophie de Leibniz et de Wolf, in-8, Berlin, 1738; — Théâtre de l'histoire universelle du xvme siècle, 8 parties, in-8, Leipzig, 1745-1754; — l'Académie des négociants ou Dictionnaire complet du commerce, 5 vol. in-8, ib., 1752-1756; 2e édition du même ouvrage, 6 vol. in-8, 1798-1801. Ludovici fut. en outre, un des principaux collaborateurs de l'Encyclopédie allemande, depuis le tome XIX jusqu'au tome LXIV, ib., 1750, et du Supplément au même ouvrage, 4 vol. in-f", ib., 1751-1753. X.

LULLE (Raymond) est, sans contredit, le génie le plus étrange qu'ait produit le moyen âge. Philosophe, théologien, aventurier, il unit l'ardeur chevaleresque du croisé au pédantisme de l'école ; l'exaltation mystique de l'inspiré aux habitudes étroites et méthodiques du logicien; novateur sans originalité, il réduit la science à un stérile formulaire; champion de l'Église contre la liberté de penser, à une époque où l'esprit humain commençait à pressentir l'indépendance, il trouve des partisans parmi les plus libres penseurs, et excite les soupçons de l'inquisition.

Raymond Lulle était né à Palma, dans l'île de Majorque, vers 1235r quelques années après la conquête du pays sur les Maures par Jacques Ie1' d'Aragon. Fils d'un gentilhomme de Barcelone qui s'était signalé dans l'expédition, il fut élevé à la cour, et y occupa de bonne heure un poste important, celui de sénéchal de la table royale. Caractère léger et ami du plaisir, quelque peu poète, il ne se fit remarquer d'abord que par le scandale de ses amours, auxquels le mariage même ne put mettre un terme. Vers l'âge de trente ans, touché tout à coup par la grâce, ainsi qu'il nous l'apprend lui-même, il se tourna vers Dieu et commença une vie toute de dévi iiement et de pénitence; après un pclen Saint-Jacques de Compostelle, il vendit ses biens, laissa une partie du produit à sa lemmeet à ses enfants, les quitta pour ne plus les revoir, et prit l'habit de saint François. C'était l'époque des entreprises chimériques : tandis que les rois s'agitent et rêvent la conquête de l'Orient, Lulle se croit appelé à soumettre Jes infidèles par la parole et le seul ascendant de la vérité; ignorant, n'ayant pour toute littérature que quelques chansons, il consacre neuf années à réparer, loin du inonde. le vice de son éducation : il étudie en même temps la grammaire, le latin, l'a-

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rabe, la philosophie, la théologie : il s'exalte par la solitude, et croit voir Jésus-Christ lui-même approuver et encourager ses desseins. On conçoit sans peine l'impression que durent produire sur cet esprit inquiet les tardives révélations de la science. Il se passionna pour le mécanisme un peu artificiel, mais savant et régulier de la scolastique ; il le compléta et conçut dès lors l'idée d'une nouvelle méthode, inspirée par la dialectique des écoles et entée sur elle, véritable machine théologique plutôt qu'instrument de découverte, dont le but unique était la démonstration de la Trinité et la propagation de la foi. En 1276, à l'âge de quarante ans, il publia VArs magna, et s'empressa aussitôt de le répandre et de lui chercher des patrons. Favorablement accueilli à Montpellier par Jacques Ier, il obtint la même année du pape Jean XXI l'autorisation de fonder à Palma un couvent pour l'enseignement du grand art et l'étude de la langue arabe. Dix années consacrées à l'instruction des missionnaires qui devaient l'aider dans son œuvre, et au perfectionnement de sa méthode, ne refroidirent nullement son ardeur de prosélytisme. En 1286, nous le trouvons à Rome, sollicitant contre les mahométans une croisade moins pacifique que celle qu'il a organisée dans le couvent des frères mineurs de Palma. Déçu dans ses projets par la mort d'Honoré IV, il va à Paris, et renouvelle, mais sans plus de succès, ses instances auprès de Philippe le Bel (1289). Il n'emporte de France que quelques épithètes flatteuses et une approbation en règle de quarante théologiens en faveur du Grand art. A partir de ce moment, sa vie n'est plus qu'un long pèlerinage sans trêve ni repos; il court de Paris à Montpellier, à Rome, à Palma, partout prêchant la croisade et préconisant sa méthode ; Célestin V, Boniface VIII, Benoît XI, Clément V sont tour à tour en butte à ses pieuses obsessions. En même temps les ouvrages de tout genre se succèdent sous sa plume, d'année en année, de mois en mois ; il en compose jusque dans le port de Tunis (le Tableau général); il traduit son Art en arabe, il le commente de mille manières. Persuadé enfin qu'il doit peu compter sur l'appui des papes, qui s'obstinent à le regarder comme un insensé, il se décide (1291) à aller essayer luimême sur les mahométans les effets merveilleux du Grand art ; il s'embarque à Gênes et aborde à Tunis; mais, à peine a-t-il laissé entrevoir son dessein, qu'il est maltraité, poursuivi et obligé de chercher asile sur un vaisseau génois. Peu découragé par cet échec, il perfectionne de nouveau son Art, va le faire connaître à l'Asie, à Chypre, en Arménie (1300), et reparaît en 1305 sur la côte d'Afrique. Il rencontre à Bougie un savant mahométan, contre lequel il argumente très-doctement en faveur de la Trinité, sous prétexte de se convertir lui-même à l'islamisme ; mais, bientôt découvert, il est emprisonné^, et ne doit la liberté et la vie qu'à l'humanité de son antagoniste. A son retour, il remplit encore une fois l'Europe de ses prédications et de ses doléances. En 1311, on le voit au concile de Vienne poursuivre auprès de Clément V la création d'un nouvel ordre militaire, la fondation de collèges pour l'étude de l'arabe et la condamnalion des averroistes. Une vie si bien remplie méritait la palme du martyre; Lulle la trouva à Bougie, où il était retourné en 1315: il était alors âgé de quatre-vingts ans. Son corps, ramené à Palma, y fut reçu en triomphe ; ses compatriotes le placèrent tout d'abord au rang des saints, et cette élection, appuyée par d'innombrables miracles, fut ratifiée en 1419 par la cour de Rome.

Comme philosophe et comme chrétien, Raymond Lulle a été l'objet des jugements les plus contradictoires ; pendant qu'à l'aima le simple attouchement de sa mâchoire guérissait les malades (Acta sanctorum, juin, t. V, p. 680 et suiv.), ses disciples, les lullistes, étaient déclarés hérétiques; l'inquisiteur Eymeric produisait une bulle de Grégoire XI qui mettait ses ouvrages à l'index : bulle contestée plus tard, il est vrai, mais parfaitement justifiée par quelques-uns de ses traités, si jamais elle a existé. La méthode à laquelle il a attaché son nom {Ars lulliana) n'a pas eu des chances moins diverses; aussi stérile qu'ambitieuse, elle a traversé quatre siècles, tour à tour exaltée et décriée avec passion; complètement oubliée aujourd'hui, elle mérite cependant d'être connue, ne fût-ce que pour sa singularité.

La fécondité de Raymond Lulle n'est pas le moins remarquable des prodiges qu'on lui attribue : le seul catalogue de ses ouvrages dépasserait les limites de cet article. Les biographes les plus modérés en énumèrent plus de trois cents ; quelques-uns vont jusqu'à quatre mille : il a tout embrassé, la logique, la métaphysique, la grammaire, la théologie, la discipline, la casuistique, le droit, la géométrie, l'astronomie, la médecine, etc., même l'art militaire. La plupart de ces ouvrages n'ont jamais été imprimés et ne méritent guère de l'être, à en juger par les dix volumes in-f° publiés à Mayence en 1721. A part la conception de la méthode, on a peine à trouver au milieu de ses divisions, de ses classifications sans nombre une seule idée originale ; sa méthode même n'a jamais été formulée d'une manière définitive : elle manque de précision, et de là le grand nombre de traités qu'il a consacrés à la retoucher et à l'éclaircir. Les principaux sont : Ars generalis, Ars magna, Ars cabbalistica, Ars brevis, Ars inventiva, Ars demonstrativa. Ces divers ouvrages se commentent et se reproduisent l'un l'autre, souvent dans les mêmes termes; une foule d'autres contiennent l'application de la méthode à des points particuliers de philosophie et de théologie.

Le but avoué de Raymond Lulle est l'union, l'assimilation complète de la théologie et de la philosophie; médiocre philosophe, théologien plus médiocre encore, il se complaît dans cette confusion, et la rend aussi inextricable que possible. Démontrer rigoureusement les mystères, prouver d'un autre côté que la philosophie (c'està-dire un mélange hétérogène de péripatétisme et de mysticisme) est de l'essence du christianisme et y est contenue, tel est le double objet qu'il poursuit sans relâche à travers ses énormes compilations. VArs demonstrativa, composé à Paris en 1309. à une époque, par conséquent, où la pensée de 1 auteur devait avoir acquis toute sa maturité, offre un exemple entre mille de l'incroyable confusion d'idées qu'il introduit dans la science : il y prouve que la matière première et la forme constituent le chaos élémentaire; que les cinq universaux et les dix catégories dérivent de ce chaos et y sont contenus, « suivant la foi catholique et la doctrine théologique ».

En même temps qu'il trouve Aristote dans la Bible, il combat à outrance les péripatéticiens indépendants; invoquant contre eux et les foudres de l'Eglise et l'autorité séculière. Dans les Douze principes de philosophie, amalgame de cinq ou six ouvrages d'Aristote, dans plusieurs autres traités contre les averroistes, il poursuit d'invectives les philosophes qui, séparant la raison de la foi, croient que les mystères sont incompréhensibles et indémontrables; pour lui, il prétend tcut prouver par le raisonnement : la

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Trinité; l'incarnation, le péché originel. Les divers Arts qui renferment la méthode sont destinés à fournir la matière de cette démonstration universelle.

Le Grand art est la détermination a priori de toutes les formes et de toutes les combinaisons possibles de la pensée ; c'est en même temps un arsenal complet de raisonnements applicables à toutes choses ; c'est, en un mot, la science ramenée à des signes généraux, la solution de toutes les questions par un simple mécanisme, un tour de roue, comme dans la machine à calculer de Pascal. Quatre figures ou tableaux représentent toute l'économie du système : la première a pour objet la détermination de tous les attributs qui peuvent convenir au sujet. Étant donné l'être en général, Raymond Lulle décompose cette notion et indique les idées ou sujets particuliers qu'elle comprend; ces sujets, au nombre de neuf, Deus, Angélus, Cœlum, Homo, Imaginalivum, Scnsilivam, Vegetativum, Elementalivum, Instrumentativum, sont disposés sur un cercle, dans autant de cases marquées des lettres B, C. D, E, F, G, H, I, K. Un autre cercle, divisé de la même manière et intérieur au premier, comprend tous les attributs de l'être : bonitas, magnitudo, duratio, potesfas, cognitio, appelitus, virtus, veritas, gloria. Un troisième cercle intérieur renferme ces mêmes attributs, considérés non plus abstractivement, mais d'une manière relative : bonum, magnum, etc. Que si l'on fait mouvoir le troisième cercle, les deux premiers restant immobiles, chacun des attributs viendra successivement se placer sous chacun des sujets, et l'on obtiendra ainsi une série de propositions {Deus bonus, Deus magnus, etc.. ou bien encore bonitas Dei magna, durans, etc.) qui résumeront toute la science, puisqu'en dehors de ces sujets et de ces attributs il n'y a rien. Les lettres qui correspondent à chaque case exprimant à volonté, soit le sujet, soit l'attribut, soit les deux à la fois, la simple combinaison des signes BC, BD, CD, CE, etc., suffira pour exprimer toutes ces propositions.

Mais ce n'est pas assez de connaître tous les attributs qui conviennent à un sujet : reste à analyser ces attributs et à considérer les divers points de vue sous lesquels ils peuvent être envisagés; c'est là l'objet de la seconde figure. Un cercle divisé en neuf cases comme dans le tableau précédent, indique ces différents modes de l'être :

B, différence; C, concordance ; D, contrariété ; E, principe; F, milieu; G, fin; H, supériorité; I, égalité; K, infériorité. Chacun de ces modes est lui-même analysé et comporte trois sousgenres, ce qui permet de descendre plus aisément de la notion générale aux applications particulières. La troisième figure résume les deux autres et applique à chacune des propositions formées par la combinaison des lettres de la première, les distinctions fournies] par la seconde ; elle se réduit à une table exprimant toutes les combinaisons possibles des neuf lettres prises deux à deux ; dans cette table, chaque lettre a en même temps la valeur qu'elle possède dans les deux figures précédentes : ainsi B, dans la première figure, exprime la bonté ;

C, la grandeur : dans la seconde, B signifie la différence, C l'accord (accord et différence entre le sensible et le sensible, le sensible et l'intelligible, l'intelligible et l'intelligible); les lettres BC doivent donc se traduire ainsi : « La bonté présente une grande concordance et une grande différence ; concordance et différence soit entre le sensible et le sensible, soit.... » Cette citation, choisie parmi les plus simples et les plus raisonnables, peut déjà faire apprécier l'utilité pratique de la

méthode. La quatrième figure, combinaison des trois autres, a pour objet la recherche du moyen terme, c'est-à-dire la formation du syllogisme, but unique du Grand art. Elle se compose de trois cercles concentriques, dont les révolutions engendrent toutes les combinaisons possibles des neuf lettres prises trois à trois, BCD, BCE, etc.

Chacune de ces combinaisons représente trois syllogismes, car chacun des termes B, C, D, peut servir de moyen entre les deux autres ; on eu double le nombre en renversant l'ordre des extrêmes. Si l'on ajoute à cela que chacune des lettres de la première figure, auxquelles nous n'avons donné qu'une valeur simple, a cinq significations différentes; que chacune de ces significations se trouve multipliée par les distinctions de la seconde figure, on aura peine à imaginer quel enchevêtrement de syllogismes résulte de toutes ces complications; l'intelligence la plus subtile ne saurait s'y reconnaître. Et cependant, l'idée qui a présidé à la création du Grand art ne manque ni d'originalité ni de grandeur ; elle a pu faire illusion, surtout à une époque où l'étude des conceptions abstraites s'était substituée à la science des réalités. Une méthode qui montrait l'enchaînement logique de toutes nos conceptions, depuis les plus générales jusqu'aux plus particulières, qui; au moyen de simples formules et sans connaissances préalables, presque sans étude (telle est la prétention de Raymond Lulle), fournissait le moyen d'argumenter sans fin sur quelque question que ce fût, ne pouvait manquer de trouver des admirateurs. Il serait difficile, en effet, de rien imaginer de plus habilement approprié aux habitudes ergoteuses de la scolastique : la scolastique seule, enfermée dans un dogme immuable, a pu fournir l'idée d'une méthode qui, fût-elle parfaite, ne pouvait être que le bilan du passé, et cessait d'être vraie du jour où la science aurait fait un seul pas. Sans doute on peut, à la rigueur, classer toutes les idées connues, établir entre elles un enchaînement méthodique et les combiner au moyen de signes conventionnels; mais on ne combine,. après tout, que des abstractions, et, du moment où l'on passe à l'application, l'impuissance et l'arbitraire de la méthode se révèlent par les plus ridicules conséquences. Qu'on prenne les tables de Raymond Lulle et qu'on essaye de traduire ses formules : pour une pensée raisonnable et assez vulgaire d'ailleurs, on trouvera mille non-sens; autant vaudrait demander à une machine un mouvement différent de celui en vue duquel elle a été construite, que de chercher une vérité nouvelle au milieu de cette al- ,gèbre intellectuelle.

A ces vices, qui sont dans la nature des choses, se joint l'imperfection de la mise en oeuvre. Pour mener à bonne fin une pareille entreprise, il fallait une métaphysique exacte^ et rigoureuse, des connaissances bien digérées, un esprit droit et méthodique; or, en philosophie comme en théologie, Lulle a plus d'érudition que de jugement; sa métaphysique est une contrefaçon de celle d'Aristote associée aux rêveries mystiques; il a la manie, plutôt que le génie, des classifications ; chez lui, la régularité des formules déguise mal l'incohérence des idées ; l'ordre n'est qu'à la surface. Pourquoi, par exemple, ces neuf catégories de l'être, complétées au moyen de Yinstrumenlatif, de Yélémentatif, etc.? pourquoi neuf classes d'attributs? On n'en saurait donner aucune raison, sinon que le nombre neuf est sacramentel. A l'arbitraire des classifications s'ajoute la barbarie du langage ; le style, la pensée, tout fait obstacle dans ses ouvrages. La Sorbonne fit assurément acte

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de bon goût lorsqu'elle déclara, au commencement du xv° siècle, qu'elle préférait à sa manière les habitudes plus simples et moins ambitieuses des Pères et des docteurs. Raymond Lulle a-t-il du moins inventé la méthode à laquelle il a consacré sa vie? On l'a contesté, mais sans motifs suffisants : on en a attribué l'idée première à la kabbale, peut-être par cette seule raison que l'un des traités de Lulle est intitulé Ars cabbalislica. Il peut, en effet, avoir connu la kabbale qu'il définit d'ailleurs assez exactement; mais rien ne prouve que la tradition kabbalistique ait jamais emprunté cette forme artificielle. On pourrait avec tout autant de raison faire honneur de la découverte à l'esprit subtil des Arabes, à moins qu'on n'aime mieux, avec les lullistes fanatiques, la rapporter à Dieu même.

Du vivant de Lulle, et pendant les deux siècles suivants, sa doctrine régna à peu près sans partage à Majorque et dans une partie de l'Espagne ; elle eut des collèges à Palma, à Montpellier, à Paris et à Rome : le saint servit de sauvegarde au théologien et au philosophe. Cependant, aux éloges qu'on lui a prodigués de siècle en siècle, se mêlent presque toujours quelques protestations : en France, elle ne put jamais s'asseoir d'une manière durable, et n'eut guère que des admirateurs isolés; nous avons cité la protestation de la Sorbonne, rapportée par Gerson ; la critique, quoique mitigée, est assez manifeste. Vers la même époque, Raymond de Sébonde enseignait avec éclat, à Toulouse, d'après les principes de Raymond Lulle. Politien prisait sa méthode et en faisait un fréquent usage ; Cardan, au contraire, n'y voyait qu'un vain étalage de science , une pompeuse inutilité ; Cornélius Agrippa reconnaissait son peu de valeur, tout en la commentant. Jordano Bruno entreprit de la rectifier et d'en faciliter l'usage, tâche ingrate, dans laquelle le succès même n'était pas digne de tenter son talent. Le jésuite Kircher lui rendit quelque faveur au xvne siècle; enfin Leibniz lui-même, après de nombreuses hésitations, la releva des proscriptions de Bacon, et se laissa aller à en faire l'éloge. La recherche d'une langue philosophique universelle, qui l'occupa quelque temps, ne doit pas avoir été étrangère à ce jugement.

Dans les autres ouvrages de Raymond Lulle, on rencontre le même abus des classifications, le même luxe de propositions syllogistiques, de divisions et de subdivisions, tout l'appareil de la science au service d'idées ou vulgaires ou peu intelligibles : on trouve dans sa rhétorique jusqu'à une énumération des différents métiers. L'arbre des sciences dans lequel on a voulu voir l'idée première du tableau de Bacon, ressemble plus à une fantaisie de l'imagination qu'à une œuvre scientifique. La science y est divisée en quatorze parties représentées par autant d'arbres : arbre de la vierge Marie, arbre angélique, arbre apostolique, etc. Ce dernier a pour racines les vertus théologales et cardinales, pour tronc le pape, pour branches les cardinaux, archevêques, êvêques, pour feuilles les sept sacrements, etc. Ces détails puérils peuvent amuser un instant; mais le plus rude courage ne saurait résister à la lecture des œuvres métaphysiques et théologiques de Lulle : pour ces deux classes, nous rappellerons seulement les Principes de philosophie et les Articles de foi. Le premier de ces ouvrages est un dialogue entre Raymond Lulle, la contrition, la satisfaction, et les douze principes de philosophie ; une certaine afféterie littéraire y contraste étrangement avec la barbarie des conceptions et de la forme. Le second est une démonstration par des raisonnements

a priori des quatorze articles du symbole. On a voulu décharger sa mémoire de la responsabilité de cet écrit; mais la pensée fondamentale, le style et le caractère général accusent suffisamment l'auteur.

En somme, Lulle a remué un grand nombre d'idées; il s'est beaucoup agité, sans laisser aucun monument vraiment utile; la postérité a été sévère à son égard; elle n'a gardé souvenir que de son dévouement à une double utopie, scientifique et religieuse, et lui fait aujourd'hui expier par l'oubli sa longue renommée.

L'édition la moins incomplète de ses œuvres est celle de Buchofius et Salzinger, 10 vol. in-f°, Muyence, 1721. Les divers Arts ont été souvent imprimés. Pour l'histoire de sa vie, voy. le Recueil des bollandistes, juin, t. V, p. C33 et suivantes. Les divers actes de sa longue carrière, ses voyages y sont discutés avec sagacité ; on y trouve aussi deux anciennes biographies de Lulle, son panégyrique par Ant. de Pax, et un catalogue raisonné de ses ouvrages. Parmi les commentateurs de sa méthode, les plus illustres sont : Jordano Bruno, de Specierum scrulinio; de Lampade combinaloria lulliana; de Progressu et lampade venatoria logicorum; — Valerius de Valeriis, Aureum opus in arborera scîentiarum et in artem generalem ; — H. Corn. Agrippa, Commentaria in Artem brevem. Tous ces commentaires ont été réunis dans l'édition Zetzner, Strasbourg, 1609, avec une clef d'Alstedius. On peut consulter aussi J. Paccius? Ars lulliana emendala, Lyon, 1618; — Leibniz, de A rie combinaloria ; — Perroquet, la Vie et le martyre du Docteur illuminé Raymond Lulle, avec une apologie de sa sainteté et de ses œuvres, Vendosme, 1667, in-12; — trois Notices remarquables de M. Degérando sur la vie, les ouvrages et les sectateurs de Raymond Lulle, dans les Mémoires de l'Académie des inscriptions et belleslettres, 1814-1819. r C. Z.

LUTHER. Nous n'avons à considérer ici le père de la réforme que comme philosophe. Nous devons rechercher quelles ont été son opinion et sa conduite, relativement à la philosophie régnante, c'est-à-dire d'abord à la philosophie scolastique, ensuite au péripatétisme ramené par Mélanchthon à sa pureté primitive. Nous devons demander, de plus, si, en dehors de ses principes théologiques, Luther n'eut pas sur la nature et la destinée de l'homme, et sur l'organisation de la société, quelques convictions puisées dans l'observation et la réflexion.

Quant au premier point, il a été traité jusqu'à présent avec une extrême confusion. On a mêlé ensemble les deux époques également importantes de la vie de Luther, celle où il combattait l'Église romaine, et celle où il travaillait à son tour à édifier un nouvel ordre moral.

Quant au second point, il faut répondre d'abord que Luther a été un des continuateurs de l'antique mysticisme de l'Allemagne ; ensuite, que sa doctrine sociale, libérale au fond, s'est prononcée et a été interprétée dans un sens despotique.

Dans sa jeunesse, c'est-à-dire vers 1510, au cloître des Augustins de Wittemberg, Luther avait embrassé le nominalisme d'Occam. Lorsqu'il se sépara de Rome, il rompit aussi avec ce que l'on enseignait dans les écoles du moyen âge, en fait de logique, de métaphysique et de Le : il enveloppa tout dans i'anathème lancé contre le dogme, la discipline et le culte de ses adversaires. 11 considéra dès lors le savoir des écoles, et les talents de leurs docteurs, comme « la fausse science », condamnée par saint Paul, la fausse gnosis (I Tim., ch. vi,

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* 20). Aristote, qui. dans ces écoles, passait pour le maître infaillible de la vérité naturelle^ et qui, à ce titre, avait été presque béatifie et canonisé, Aristote fut déclaré par Luther un païen dangereux : dangereux pour deux raisons, d'abord à cause des arguties auxquelles sa logique semblait avoir donné naissance, puis pour sa morale, que certains prêtres avaient osé prendre pour texte de leurs sermons. Les subtilités de la dialectique péripatéticienne sont des folies qui révoltent le sens commun et font perdre un temps précieux. « A quoi bon, s'écrie Luther, tous ces volumes sans nombre, qui doivent commenter et expliquer ce que personne n'a encore entendu, ce que l'auteur lui-même n'a pas compris, ce qui coûte peines, argent et de longues années, ce qui a vainement chargé tant de nobles âmes ! » Toutefois, les attaques les plus rudes de Luther sont dirigées, non contre la logique ou la physique d'Aristote, comme chez Ramus ou chez Bruno, mais contre sa morale. Luther lui reproche d'entretenir « la pensée impie que l'homme peut faire le bien par lui-même » ; il le présente comme le père et le précurseur de Pelage, comme le plus terrible antagoniste de saint Augustin. « Presque toute VÊthiquc d'Aristote, dit-il (dans la xne des fameuses Thèses), est l'ennemie la plus détestable de la grâce, tota fere Aristotelis Ethica pessima est gratice inimica. » C'est donc la grâce, c'est le droit de Dieu même que Luther prétend défendre en combattant la morale aristotélicienne ou, si l'on veut, la morale naturelle. « Si le moraliste garde son empire, plus de péché originel, plus d'éternelle damnation, plus de rédemption par le sang du Christ?... Saint Paul alors demandera inutilement que toute intelligence soit l'esclave soumise du Christ ! Oui, pour devenir aristotélicien, il faut renoncer au christianisme : qui in Aristotele vult philosophari , prius oportet in Christo stultificari. » Voilà comment Luther applique l'antithèse célèbre de la sagesse du monde avec la folie de la croix, la folie salutaire « dont cet aveugle païen n'a jamais ressenti la plus légère atteinte ».

Cependant, dans la dernière période de sa carrière, lorsqu'il fallait construire au milieu des ruines, et en même temps contenir l'illuminisme des anabaptistes, Luther modifia singulièrement cette manière de voir, et prêta l'oreille aux sages représentations de Mélanchthon. Déjà il avait permis à celui qu'il nommait son grammairien, de citer Aristote avec éloge dans la confession d'Augsbourg; plus tard, il lui accorda que « l'humaine raison, loin d'être un feu follet, était une faculté extraordinaire ; que, si elle ne comprenait pas d'une manière positive ce qu'est Dieu, elle concevait du moins ce qu'il n'est pas ; qu'enfin elle était quelque chose de surnaturel, un soleil et une divinité placés dans notre existence pour tout dominer, et plutôt fortifiés qu'affaiblis depuis la chute d'Adam ». (Voy. Œuvres de Luther, t. XIX, 1748, édit. de Wette; t. XIX, 1770, édit. de Walch.) Peu à peu Mélanchthon l'amena à convenir qu'il s'agissait, non pas de repousser la philosophie même, mais de la purger des absurdes et extravagantes rêveries de certains philosophes; en un mot de distinguer la philosophie et les philosophes. Luther finit par regarder Aristote même comme le plus pénétrant , des hommes, aculissimum hominem, et son Ethique comme un des meilleurs ouvrages, librum prœclarissimum. Comment concilier ces contradictions, si ce n'est par l'influence bienfaisante de Mélanchthon, qui appelait cette même Éthique « la plus précieuse des pierres précieuses, insignis gemma » ?

Nous avons appelé Luther un des continuateurs de l'antique mysticisme de l'Allemagne. En^ effet, il nous apprend lui-même que, dégoûté des stériles exercices de la philosophie scolastique, il se tourna de bonne heure vers les écrivains de l'école opposée. Il se plongea dans les écrits de saint Augustin, il lut et relut maître Eckart, Thomas, à Kempis l'auteur présumé de VImitation de Jésus-Christ ; il se pénétra des discours de Tauler, qu'il appelle [un « homme de Dieu, dont la théologie approche le plus de celle de l'Évangile ». Il donna même une nouvelle édition de la Théologie allemande, un écrit célèbre, dont l'auteur est ignoré. C'est le commerce familier de ces divers promoteurs du mysticisme germanique, qui explique en partie la formation des idées de Luther sur Dieu et sur l'âme, sur la grâce et la nature, la foi et les oeuvres. « Dieu, dit-il, est toutpuissant, mais qui a foi devient un dieu. Qu'estce donc que la foi? Une œuvre divine dans l'homme, par laquelle le vieil Adam est anéanti et remplacé par le Saint-Esprit. Par la foi, l'homme se transforme et renaît; par elle, nous sentons que nous ne faisons qu'un avec Dieu. En lui nous vivons, nous nous mouvons, en lui nous sommes, in ipso vivimus, movemur et sumus. L'âme, sentant ainsi Dieu vivre en elle et se sentant vivre en Dieu, est heureuse ici-bas, et le ciel commence sur la terre. Sur la terre comme dans les cieux toutes choses sont l'ouvrage de Dieu. Connaître Dieu, c'est comprendre et aimer la création. Chaque être est un acte et un témoignage de Dieu. Le mouvement du monde et de l'esprit humain n'est autre chose que l'incessante action de la Divinité, l'effet de sa toute-présence et de son universelle et nécessaire influence. La Divinité, voilà donc la véritable cause et la véritable essence, voilà l'unique substance. Exister, agir, c'est laisser la Divinité agir en soi et exister ; vivre, c'est s'abandonner à Dieu tout entier et à jamais, c'est recevoir la liberté par la communication de la grâce divine. Tant que Dieu n'a pas pris complète possession d'un esprit, cet esprit n'a ni lumière, ni force, ni félicité ! » Telle est. dans ses éléments les plus essentiels et dégagée de la théologie, la doctrine philosophique de Luther, doctrine par laquelle il est le devancier et le maître des mystiques allemands du xvne siècle, de Sébastien Frank, de Valentin Weigel, de Jacob Bcehm, et qui le fit placer si haut, dans notre siècle, par Fichte et Novalis.

Il nous reste à indiquer la manière dont Luther considérait le droit et l'État, ou sa philosophie sociale. On peut dire, en général, qu'il soutenait contre les princes les droits des sujets, et contre les sujets les droits des princes. Aux souverains, aux autorités constituées, aux puissants de tout genre, il ne cessait de recommander la justice, l'amour, la bienveillance, la bienfaisance envers les inférieurs et les gouvernés. Suivez la nature et la raison, disait-il, suivez votre cœur, de préférence aux juristes et aux légistes de l'école. Le droit naturel, voilà l'unique glaive d'un bon et grand prince; et ce droit n'exige-t-il pas une constante protection donnée aux moindres des sujets, la pratique assidue de la charité et de la miséricorde ? Qu'il n'y ait pas deux mesures, ni deux poids dans vos tribunaux et vos conseils ! Que les pauvres et les riches, les paysans et les gentilshommes aient le même juge, et un juge également inaccessible aux influences d'en haut et d'en bas! Inégaux devant la société, tous les hommes sont égaux devant Dieu et devant sa loi, cette loi qui est gravée dans tous les cœurs. Fils d'Adam,

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créatures de Dieu, pécheurs et imparfaits, tous les hommes se ressemblent par ce qui constitue la nature humaine.

D'un autre coté, malgré ces maximes d'égalité et de liberté, Luther dit aux sujets : « Vous êtes tenus de respecter la loi, quelle qu'en soit la forme ou l'effet; vous devez soulfrir patiemment l'injustice et le mal; la souffrance est, non-seulement le devoir, mais le droit du chrétien. Dieu vous envoie des tyrans, comme il vous donne des pères, pour vous éprouver, vous corriger, vous former. Les tyrans ont le pouvoir de vous dépouiller, de vous massacrer; ils n'auront jamais celui de vous ôter les biens et la vie de votre âme : la révolte, la sédition vous priverait, au contraire, de ces biens et paralyserait cette vie. Ainsi, endurez tout par soumission envers Dieu, par respect pour les maîtres qu'il vous a donnés, soit dans sa colère, soit dans sa bonté. »

D'où il résulte que Luther veut qu'on sacrifie la liberté civile et politique, pour conserver et accroître la liberté morale et intellectuelle, la liberté intérieure. Ce principe, à la vérité, s'accorde parfaitement avec le mysticisme de Luther, mais il a dû prêter, parmi les princes luthériens, à bien des interprétations très-peu mystiques et très-contraires aux intentions du réformateur. Ces intentions étaient visiblement d'établir entre les deux parties d'une nation, entre celle qui commande et celle qui obéit, des rapports de douceur et de paix, des sentiments d'amour mutuel et de fraternité religieuse. Luther croyait ainsi organiser la nouvelle société sur des bases plus solides que celles de l'empire romain. Il était effrayé, d'ailleurs, des excès populaires que les guerres des paysans et des anabaptistes avaient développés sous ses yeux. « Chaque homme du peuple en rébellion cache cinq tyrans, » avait-il coutume de dire.

Ajoutons cependant que ce fils d'un pauvre mineur ne cessait d'aimer les rangs dont il était sorti, et que si, pour mieux fonder l'idée et l'amour de l'ordre et de la règle, il s'exprimait quelquefois sévèrement sur l'anarchie des masses, il exigeait d'autant plus des souverains le maintien et le respect de la liberté de conscience. La pensée et la parole sont libres, et chacun, qu'il soit grand ou petit, a le droit de penser par soi-même et de manifester avec indépendance toute sa pensée. La foi et l'examen sont au-dessus des atteintes d'un roi, et c'est au roi des rois seulement que nous en devons compte. Tout individu peut demander en luimême pourquoi et comment, et il n'est responsable qu'à Dieu de la manière dont il répondra à ces deux questions. L'indépendance de l'homme intérieur est, selon Luther, le droit, le devoir de chacun, et une sorte de dédommagement de la dépendance de l'homme extérieur. Cette manière de voir est devenue celle de la plupart des États modernes et a servi puissamment la cause des lumières et de la philosophie. Celui des ouvrages de Luther qui intéresse le plus la philosophie est le deServo arbitrio. M. Michelet a publié en 1835 2 volumes des Mémoires de Luther. Voy. Mélanchthon, Vie de Luther, Wittemb., 1546, in 8, traduite en français; Genève, 1549, in-8; — V. Audin, Histoire de la vie, des écrits et des doctrines de Luther, Paris, 1840, in-8; — Bossuet, Histoire des variations. C. Bs.

LYCEE. On désigne par ce nom l'école d'Aristote, parce que ce philosophe réunissait ses disciples dans le Lycée, promenade consacrée autrefois à Apollon Lycée, ou tueur de loups. Voy. Akistote et Péripatéticienne (Philosophie).

LYCON, de Laodicée en Phrygie, fut le suc-

cesseur de Straton à la tête de l'école péripatéticienne. Mais le péripatétisme alors était déjà singulièrement déchu, comme le prouvent les doctrines do Straton lui-même. Lycon, autant qu'il nous est permis de le juger d'après les rares documents que l'antiquité nous a transmis sur son compte, s'est plus occupé de morale que de métaphysique ; et sa morale elle-même, trèsvague et stérile au fond, empruntait toute sa valeur de la forme brillante dont il savait la revêtir. En un mot, c'était un rhéteur plutôt qu'un philosophe. Son éloquence était si persuasive et si douce, que son nom de Lycon fut changé en celui de Glycon (de yl-jxiç, doux, agréable). A cet avantage, qui lui donnait un grand empire sur la jeunesse et lui gagna la faveur d'Attale et d'Eu mène, rois de Pergame, et d'Antiochus, roi de Syrie, il réunissait celui d'une taille majestueuse, d'une force athlétique et d'une grande adresse dans les exercices du corps. 11 ne dédaignait pas de disputer le prix dans les jeux Iliaques qui se célébraient à Troie. Quant à sa doctrine, tout ce que nous en savons, c'est qu'elle s'occupait beaucoup du souverain bien et. le faisait consister dans le plaisir véritable de l'âme; mais quel est ce plaisir, d'après Lycon, quelles en sont les conditions et les sources ? Voilà ce que nous ignorons complètement. Voy. Diogène Laërce, liv. V, ch. lxv-lxxiv; — Cicéron, Tuscul., lib. III, c. xxxn ; de Finibus bon. et mal., lib. V, c. v; — Clément d'Alexandrie, Stromates, liv. IL X.

LYCOPHON. C'est le nom d'un sophiste, ou plutôt d'un disciple de l'école de Mégare, mentionné par Aristote au commencement de sa Physique, et qui, admettant l'unité absolue de l'être, ne voulait pas qu'on appliquât cette idée à des objets particuliers, ou pour exprimer le rapport d'un attribut à son sujet. 11 proposait donc de bannir tout simplement de la langue l'usage du verbe être. X.

LYSIMAQUE, philosophe stoïcien du me siècle de l'ère chrétienne, qui fut le maître d'Amelius et qui, devenu lui-même, sur la fin de sa vie, le disciple de Plotin^ abandonna le stoïcisme pour les doctrines neo-platoniciennes. X.

LYSIS de Tarente. Diogène Laërce en fait nn des disciples immédiats de Pythagore et raconte qu'il n'échappa qu'avec peine à la mort clans la révolte des habitants de Crotcme où périt Pythagore lui-même et à la suite de laquelle l'école fut dispersée. Il prétend encore que Lysis, réfur gié à Thèbes, y fut le maître d'Épaminondas. Mais il paraît difficile qu'il ait été à la fois le disciple immédiat de Pythagore qui mourut au plus tard en 472, en 509 selon d'autres, et le maître d'Épaminondas qui mourut jeune encore en 363. Selon le même historien, il serait l'auteur des Vers dores. Il nous reste de Lysis les fragments d'une lettre à Hipparque, où il reproche à celui-ci d'avoir enfreint les ordres de Pythagore en divulguant les secrets de sa philosuphie. Ce Lysis n'a rien de commun avec le personnage qui a donné son nom à l'un des premiers dialogues de Platun.

Voy. Diogène Laërce, Vie de Pythagore, et lès Opuscuta mylhologica et phiiosophica de Th. Gale, où sont publiés les fragments de la lettre à Hipparque; Pythagore et la philosophie pythagoricienne, par 'm. Chauzols, 2 vol. in-8, Paris, 1874.

MABLY (Gabriel-Bonnet de) naquit à Grenoble, le 14 mars 1809, d'une famille honorable. Son père faisait partie du parlement du Dauphiné, et il était le frère aîné de Condillac. C'est un curieux spectacle, même pour le temps qui nous le présente, de voir ces deux frères nourris des

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plus sévères traditions, engagés tous deux dans les ordres sacrés, que leur origine non moins que leur état et leur éducation devait attacher à la vieille foi politique et religieuse, se partager, en quelque sorte, l'œuvre de destruction et attaquer la société, l'un dans ses croyances, l'autre dans ses institutions et ses souvenirs, l'un par la philosophie, l'autre par l'histoire. Le même niveau où Condillac fait descendre l'âme humaine en regardant ses plus nohles facultés comme un simple prolongement ou un écho intérieur des sens, Mably l'adopte pour l'ordre social. Il veut que la vie se dépouille de ce qui en fait le charme, la dignité, l'honneur. Les affections et les scrupules du cœur, les ambitions de la pensée, les élans de l'imagination ne sont à ses yeux que des maladies ou des vices ; s'il ne dit pas, avec un philosophe contemporain,* que celui qui a construit la première paire de sabots méritait la mort, il réduit toute la tâche de la civilisation à satisfaire nos besoins les plus grossiers , et, renfermant tous les hommes dans ce cercle borné, il supprime la liberté, la propriété, l'individu, pour élever à leur place la communauté de l'ignorance et de la servitude. Mais ce n'est pas en un jour que Mably fut conduit à ce résultat. Il était un de ces esprits intraitables qui ne connaissent que les opinions extrêmes, parce qu'ils ne vivent qu'avec leur propre pensée, parce qu'au lieu de conformer leurs idées à la nature des choses, ils exigent que les choses se conforment à leurs idées ; mais c'était aussi une laborieuse intelligence, qui, avec le goût plutôt que le sens de l'érudition, aspirait à être complète dans l'erreur, et avait besoin de temps pour passer d'un pôle à un autre. Il fit ses humanités et sa philosophie à Lyon, chez les jésuites, qui, par une singulière fortune, ont aussi compté parmi leurs élèves Diderot, Helvétius, Lamettrie, Condorcet, et l'homme dans lequel s'incarna tout entier l'esprit du xvine siècle, Voltaire. Après avoir terminé ses études, Mably. par la protection du cardinal de Tencin, qui était allié à sa famille, entra au séminaire de Saint -Sulpice. C'était là que se formaient alors les ecclésiastiques qui, par leur naissance, leur position ou leur talent, pouvaient

? rétendre à l'épiscopat. Mais les dignités de Église n'exercèrent aucune séduction sur le jeune séminariste. Il s'arrêta au sous-diaconat, et, cédant à la passion qui l'entraînait, il commença sa carrière d'historien et de philosophe. Dans son premier ouvrage, intitule Parallèle des Romains et des Français par rapport au gouvernement (2 vol. in-12,° Paris, 1742), il prend la défense de la monarchie absolue; il fonde la prospérité des États sur une autorité indépendante des lois et tempérée seulement par les mœurs ; il tourne en dérision les idées libérales, qui commençaient à gagner les esprits, et la théorie constitutionnelle qui veut qu'un monarque ait toute l'autorité nécessaire pour faire le bien et qu'il soit sans pouvoir pour le mal; enfin il élève aux nues l'industrie, les arts, le commerce, le luxe, « qui, dit-il, distribue aux pauvres le superflu des riches, unit les conditions et entretient entre elles une circulation utile. » C'est juste l'opposé des doctrines qu'il embrassa plus tard, et jamais on n'imaginerait un contraste plus parfait. Aussi telle était l'humiliation que Mably, dans la suite, ressentait de ce livre, que, le trouvant un jour chez un de ses amis, il s'en saisit et le mit en pièces Cependant il lui dut un véritable succès, et il aurait pu aussi, s'il l'avait voulu, lui devoir la fortune. Le cardinal de Tencin, poussé à la cour par les intrigues de sa sœur et la protection de Fleury, venait d'entrer au ministère; mais, connaissant peu les affaires

et doué d'une médiocre facilité, il avait besoin d'une Egérie politique, d'une sorte de génie familier qui lui soufllât à la fois les pensées et les paroles de son rôle. La faveur avec laquelle venait d'être accueilli le Parallèle des Romains et des Français et la bonne opinion de sa sœur, Mme de Tencin, lui firent jeter les yeux sur le jeune abbé son parent. Mably fut donc chargé d'une mission délicate, celle d'instruire, de diriger son supérieur, tout en servant sous ses ordres. C'est lui qui rédigeait tous les rapports que le ministre devait présenter au roi, et jusqu'aux simples avis qu'il devait émettre dans le conseil ; car le cardinal, pénétré de son insuffisance, ne donnait rien aux hasards de la parole. Les affaires les plus importantes passèrent ainsi sous ses yeux, ou plutôt par ses mains. Plusieurs fois même il y intervint directement, et toujours il y apporta une sagacité, une justesse de raisonnement, un sens pratique qui ne laissaient guère deviner en lui le rêveur que nous allons connaître. En voici une preuve entre plusieurs. En 1744, tandis que tous les ministres, y compris le maréchal de Noailles, qui présidait la section de la guerre, conseillaient à Louis XV de marcher avec son armée sur le Rhin, Mably seul voulait qu'il se dirigeât vers les Pays-Bas, et il se trouva que son avis fut également celui de Frédéric le Grand. Mais, au moment même où la carrière politique s'ouvrait devant lui sous les plus brillants auspices, il l'abandonna comme il avait fait déjà de la carrière ecclésiastique. A l'occasion d'un mariage protestant que le ministre cardinal et archevêque voulait dissoudre, il défendit contre un fanatisme aveugle la cause de la tolérance et de la raison. Sa parole n'ayant pas été écoutée, il quitta brusquement son protecteur pour ne plus le revoir, et, disant du même coup adieu à toutes les grandeurs, il passa le reste de sa vie dans la retraite et dans l'étude.

C'est alors qu'une révolution complète se fit dans ses idées. Il avait aimé, il avait défendu le pouvoir absolu ; il se passionna pour la liberté et les institutions démocratiques. Il alla les chercher à leur source, dans les républiques grecque et romaine; il ne vécut plus, pendant un temps, qu'à Sparte, à Athènes, àRome, avec les Fabricius, les Miltiade, les Régulus, les Phocion, les Lycurgue, les Épaminondas. On lui entendait répéter souvent que chez les Lacédémoniens il aurait été quelque chose. Il savait par cœur, disent ses biographes, Thucydide, Plutarque , Xénophon, Platon, Tite-Live; en un mot, il se plongea dans l'antiquité, il se nourrit de ses doctrines, il s'enivra de ses souvenirs. Il y trouva un talisman qui fit lontemps illusion sur son génie, et auquel il doit la plus grande partie de sa réputation : c'est le langage alors si nouveau des gouvernements libres • ce sont les mots magiques de patrie, de citoyen, de souveraineté du peuple, qui, à la fin du dernier siècle, furent accueillis par la France avec des transports d'ivresse. Jusqu'ici rien de mieux. Mais quelle est, dans la pensée de Mably, la condition de cette liberté, de ces institutions, de ce patriotisme que nous admirons chez les anciens, et dont eux seuls nous offrent l'exemple? C'est la pauvreté, sauvegarde de l'égalité et des mâles vertus; c'est le mépris des richesses et des plaisirs qui corrompent et énervent les âmes, qui font naître l'égoïsme et divisent l'État, en plaçant les uns dans la dépendance absolue des autres. De là, chez Mably, un autre principe, ou, pour parler exactement, tout un système économique qui peu à peu enveloppe et étouffe dans son esprit l'idée de la liberté. Ce système, c'est que rien n'est plus pernicieux à un peuole que les richesses, le luxe et les occu-

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Dations qui naissent à leur suite ou qui ont peur Lut de les développer, c'est-à-dire l'industrie, le commerce et les arts ; c'est que l'État le mieux gouverné est celui qui possède l'égalité dans la pauvreté. Là, soit timidité, soit inconséquence, s'est arrêtée la politique de Rousseau ; mais Mably, très-injustement accusé par l'auteur du (nui rat social, de lui avoir dérobé ses idées, d'avoir pillé ses écrits sans retenue et sans honte; Mably est allé plus loin : il a compris que l'égalité des biens ne peut exister qu'avec la communauté, et il adopta hardiment ce régime. C'est dans son Droit public de l'Europe, fondé sur les traités (2 vol. in-12, Amst., 1748; 3- vol., 1754) que ces doctrines nous apparaissent pour la première fois. Le fond de ce livre avait été composé, dans l'origine, pour l'instruction particulière du cardinal du Tencin. C'est un sommaire de tous les traités conclus entre les puissances européennes depuis la paix de Westphalie ; mais l'auteur y ajouta différents morceaux où ses vues nouvelles sur la politique et l'économie sociale se produisent dans toute leur audace, aussi ne lui fut-il point permis de le faire imprimer en France. Le Droit public de l'Europe fut suivi, à des intervalles très-rapprochés, des Observations sur les Grecs (in-12. Genève. 1749); des Observations sur les Romains (in-12, ib., 1751); des Entretiens de Phocion sur les rapports de la morale et de la politique (in-12, Amst., 1763); des Observations sur l'Histoire de France (2 vol. in-12, Genève, 1765); des Doutes proposes aux philosophes économistes sur V ordre naturel et essentiel des sociétés (2 vol. in-12, 1768); du livre intitulé de la Législation, ou Principes des lois (2?vol. in-12, Amst., 1776); de l'Etude de Vhisloire (in-12. 1778, imprimé dans le Cours d'études de Condillàe)) des Principes de morale (in-12, Paris, 1784), et, enfin, des Observations sur le gouvernement et les lois des Etats-Unis d'Amérique (in-12, ib., 1784)v

Dans tous ces écrits, dont l'un, les Principes de morale, fut censuré par la Sorbonne, dont l'autre, les Observations sur l'histoire de France, faillit être déféré au Parlement, on retrouve les mêmes principes, mais sous des formes variées et appliquées à des sujets différents. Le plus achevé, sinon pour la forme, du moins pour la pensée, est celui qui traite de la législation.

Ce furent là les seuls événements qui remplirent, pendant quarante ans, la vie de Mably. Absorbé tout entier dans l'étude, au milieu d'un petit cercle d'élite, il n'en sortit qu'une fois pour se rendre en Pologne, quand ce malheureux pays vint lui demander, à lui et à J. J. Rousseau, une constitution qui mit fin à ses déchirements. On lui avait offert de le nommer précepteur du Dauphin, fils de Louis XV; mais, après lui avoir entendu exposer son plan d'éducation, on jugea prudent de renoncer à ce projet. L'admiration qu'il avait pour le passé se changeait chez lui en irritation contre le présent, et ne lui inspirait que de sinistres prédictions pour l'avenir. Il annonçait la ruine prochaine de l'Angleterre, parce que sa puissance est l'ondée sur l'industrie et le commerce. Dans la république des États- Unis, qui venait à peine d'être fondée, il trouvait déjà l,i décrépitude de la vieillesse, les éléments de la corruption et de la mort. Enfin, pour la France, il n'entrevoyait aucun avenir meilleur; il ne découvrait dans son esprit aucun germe de révolution. Mais en même temps il appelait à grands cris la convocation des états généraux, démontrant la nécessité d'une assemblée nationale, et repoussait toutes les réformes de détail. «Tant pis, disait-il, si l'on fait quelque bien; cela soutiendrait la vieille machine qu'il faut

renverser. » Il mourut en 1785, âgé de soixantequinze ans, à la veille, pour ainsi dire, de celle révolution dont il désespérait en la préparant, et qu'il empoisonnait d'avance par le germe fatal du socialisme.

Les idées de Mably forment un système artistement lié, où l'histoire, la morale et la politique conspirent à un même but et se réunissent sans se confondre. L'histoire, entre ses mains, est ce qu'elle est encore aujourd'hui et ce qu'elle a toujours été pour des esprits passionnés et systématiques : un témoin suborné, un conseiller complaisant dont les dépositions ou les avis sont accommodés aux desseins de ceux qui l'interrogent. Sa tâche est de montrer que les peuples les plus riches et les plus civilisés en apparence ont toujours été les moins heureux, ont toujours fini par être la proie ou du despotisme, ou de l'anarchie, ou de la conquête; que le commerce, l'industrie, le luxe, les beaux-arts, sur lesquels nous fondons aujourd'hui notre bonheur et notre gloire, ne sont que des ministres de corruption et de servitude; que l'âge d'or d'une nation est celui où elle n'a pas encore goûté à ces fruits empoisonnés de notre génie. Ainsi la Grèce, ainsi Rome n'ont été grandes, héroïques et libres, que dans le temps ou elles étaient pauvres, dans le temps où elles méprisaient les richesses et les frivolités que les richesses apportent avec elles. Sparte avec ses mœurs simples et austères, sa vie bornée, sa rude discipline; voilà le plus haut degré de la perfection politique. Athènes, qui aurait pu l'égaler sinon la surpasser, a été conduite à sa perte par Périclès : car lui, le premier, développa dans sa patrie, séduite par une fausse gloire, le goût de la magnificence et des arts inutiles, tous ces raffinements de l'esprit qui font passer l'art de bien dire avant celui de bien faire.

On devine les conclusions qu'amènent ces paradoxes historiques et qui composent la morale de Mably. Pourquoi les richesses ont-elles toujours eu cet effet de perdre les empires, d'avilir et de corrompre les nations? Parce que les richesses ne peuvent exister sans la misère ; parce que les uns ne peuvent jouir du superflu que les autres ne soient privés du nécessaire, et que rien n'est plus contraire à la nature, c'est-à-dire à la justice, qu'un tel partage. La nature nous a donné à tous les mêmes organes, les mêmes besoins, et, par conséquent, les mêmes droits aux moyens de les satisfaire. Elle a fait plus, elle a mesuré ses présents aux besoins qu'elle nous a donnés; elle a répandu assez de biens sur la terre pour nous rendre tous également heureux, si nous savons les partager.

C'est encore moins par elle-même que par les conséquences qu'elle amène dans l'ordre moral, que l'inégalité des richesses paraît être à Mubly un des plus grands fléaux du genre humain. Elle éteint dans nos cœurs les sentiments naturels qui nous rapprochent les uns des autres, tels que la bienveillance et la pitié; elle est l'origine de toutes les passions qui nous divisent et nous dégradent, de l'ambition, de l'avarice, de l'orgueil, de l'envie, de la haine; elle nous porte à nous tromper, à nous dépouiller, à nous opprimer mutuellement ; elle fait des uns des tyrans, des auties des esclaves; à tous elle 6te le bonheur et le sentiment de la dignité humaine, lequel, selon Mably, n'existe pas sans l'égalité.

Ce n'est pas encore tout : l'inégalité des richesses, c'est-à-dire des produits de l'activité humaine, n'est elle-même que le résultat de l'inédes facultés. Si l'on est décidé à supprimer "effet, il faut donc aussi supprimer la cause. Mably ne recule pas devant cette conséquence: il soutient, comme on l'a fait depuis au profit

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d'un système d'éducation, que tous les hommes naissent égaux par leurs facultés comme par leurs besoins ; qu'originairement ils possédaient tous le même degré de force, d'intelligence, de sensibilité, et que l'éducation seule est responsable des inégalités et des différences qu'ils nous présentent aujourd'hui. L'éducation, telle qu'elle a été pratiquée jusqu'à présent, c'est-à-dire la culture de l'esprit portée au point de détruire notre égalité originelle, est donc réellement un mal. Que nos idées ne s'élèvent pas au-dessus de nos besoins, et que nos besoins ne dépassent pas la limite fixée par nos instincts : voilà la première règle de la morale. Mais la fortune et l'intelligence une fois renfermées dans leurs plus étroites limites, il reste encore le sentiment. L'âme avilie, déprimée par tout le reste, peut se relever de ce côté et trouver dans les affections du cœur, dans de nobles et purs dévouements, une partie de sa dignité et de sa force. Mably ne souffre pas plus cette cause d'inégalité que les deux autres. Il voudrait abolir dans nos coeurs l'amour et le devoir, c'est-à-dire tous les principes du désintéressement et du sacrifice, les deux religions qui partagent dans l'histoire les respects et l'admiration du genre humain, le stoïcisme et le christianisme. Ce qu'il met à la place de ces deux forces admirables de la nature, ce n'est pas l'intérêt, dans la plus large et la plus complète acception du mot; ce n'est pas, non plus, la passion, mais la brutale puissance du besoin.

Cette morale déplorable est le seul appui sur lequel repose la politique de Mably, ou, comme on dirait aujourd'hui, sa théorie sociale. La voici en deux mots. Toutes les inégalités, de quelque nature qu'elles puissent être, ont leur origine et leur fondement dans la propriété : car, si personne ne pouvait rien posséder en propre, il n'y aurait ni riches, ni pauvres; nous serions délivrés d'abord de l'inégalité de fortune. Avec l'inégalité de fortune disparaîtrait la diversité d'éducation, et celle-ci entraînerait après elle les différences qu'on croit remarquer aujourd'hui entre nos facultés. L'abolition de la propriété, la communauté des biens est donc la première condition d'un bon gouvernement. C'est par ce moyen que nous retournerons aux lois de la nature, et que nous rentrerons en possession de la dignité, de la paix, du bonheur que nous avons perdus : car cet état, qui doit être le but de tous nos efforts pour l'avenir, a déjà existé dans le passé. En sortant des mains de la nature, les hommes vivaient en commun des produits de la chasse, de la pêche et des fruits que la terre porte spontanément. On ne saurait convenir plus naïvement que le communisme est un retour vers l'état sauvage. Mais, par malheur, nous en sommes un peu éloignés aujourd'hui, ou du moins nous l'étions avant les belles prédications des successeurs de Mably. Que faut-il dune que nous fassions pour franchir la distance qui nous en sépare? Il faut établir des lois qui rétrécissent de plus en plus les limites de la propriété; il faut atteindre par l'impôt ou autrement tout ce qui n'est pas absolument nécessaire à la vie; il faut imposer de telles charges ou de telles entraves à la transmission et à la mutation des biens, qu'ils finissent par passer tous entre les mains de l'État; les testaments même seront abolis à une époque un peu plus reculée ; on ruinera systématiquement le crédit public, un des plus grands fléaux de notre ordre social ; le commerce, s'il ne succombe pas de loi-même sous de pareilles mesures, sera sévèrement interdit; l'industrie périra faute d'aliments ; il n'y aura plus ni capitalistes, ni artisans, ni fermiers, ni propriétaires; chacun sera obligé de cultiver lui-même la terre qui le nour-

rit; et quant aux autres occupations sur lesquelles se fondent notre conservation et notre bien-être, au lieu d'être choisies par ie caprice, ou par l'égoïsme, ou par la nécessité, ce sera la loi qui les distribuera entre tous pour le bien de tous. Les croyances et les idées seront mises en rapport avec la nouvelle situation des fortunes. On fermera les musées, les théâtres, les académies. Une éducation parfaitement conforme, semblable à celle des jeunes Spartiates, et plus physique que morale, maintiendra tous les esprits au même niveau. Une religion d'Etat, qu'il sera défendu de discuter ou de contredire, fera régner l'unité et la discipline parmi les consciences. « Le gouvernement, dit Mably, doit être intolérant; » et celui qui a écrit ces mots est le même que nous avons vu tout à l'beure sacrifier son avenir pour défendre contre le cardinal de Tencin les droits de la tolérance. C'est que, si la conscience quelquefois l'emporte sur nos intérêts, l'esprit de système est encore plus fort que la conscience. Nous en trouverons une nouvelle preuve dans la superbe indifférence avec laquelle Mably sacrifie à ses principes l'immense majorité du genre humain. Il comprend que la propriété une fois détruite, le travail a perdu ses plus puissants aiguillons. Vainement cherche-t-il à les remplacer par le patriotisme, l'amour de la gloire, le plaisir qu'apporte avec lui le travail en commnn, il ne réussit pas à se faire illusion ; il sait bien, et il le dit dans son livre du Gouvernement el des lois de la Pologne (in-12, Paris, 1781), que la servitude frappe les hommes et la terre de stérilité ; aussi laisse-t-il échapper cet aveu : « Il vaut mieux ne compter qu'un million d'hommes heureux sur la terre entière, que d'y voir cette multitude innombrable de misérables et d'esclaves qui ne vit qu'à moitié dans l'abrutissement et la misère. » {Principes de législation, liv. I, ch. m.)

Qu'est-il besoin de faire la critique de ce système ? Tout ce qu'on peut lui reprocher ne se fait-il pas une loi de l'avouer? Il fait mieux que d'avouer, il démontre par une logique irrésistible que le principe de la communauté, ou l'abolition de la propriété, n'est admissible qu'avec l'abolition de la liberté, qu'avec la tyrannie des consciences, l'abrutissement des esprits, la ruine de tous les sentiments élevés, une vie de misère et de privations au sein de l'ignorance, le retour de la barbarie et de l'état sauvage. Le principe de Mably est au fond de tous les systèmes socialistes : car tous, par des vues et sous des formes différentes, attaquent la propriété et sont fatalement poussés aux mêmes conséquences.

Aux ouvrages de Mably que nous avons cités plus haut, il faut ajouter les Principes des négociations, in-12, la Haye, 1757 ; la Manière d'écrire Vhistoire, in-12, Paris, 1782; les Droits et les devoirs du citoyen, et la suite des Observations sur Vllistoire de France, publiés après sa mort. On a publié la Collection complète de ses œuvres, en 15 vol. in-8, Paris, 1794-1795. On trouve en tête de cette collection X Éloge historique de Mably, par l'abbé Brisard, couronné par l'Académie des inscriptions, en 1787, avec une notice de ses ouvrages par ordre chronologique. Consultez Ad. Franck, Notice critique et historique sur Mably, dans le compte rendu de l'Académie des sciences morales et politiques, année 1849.

MACHIAVEL, un de ces hommes rares qui, par leurs erreurs, comme par leur génie, ont vivement agité et glorieusement servi l'esprit humain, sans avoir élevé, à proprement parler, un monument philosophique, a, plus qu'aucun autre publiciste ou historien, occupé les penseurs et les moralistes. Les uns en l'approuvant, les autres en le combattant, tous en l'admirant, l'ont

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