‹ Dictionnaire des sciences philosophiques (volume 2)Chapitre 214 sur 439 · M AU IL · texte numérisé non relu

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étudié avec ardeur et avec fruit. Mais son influence sur les hommes d'État, les Médicis, Richelieu, Mazarin^ CromwelL, Louis XIV, Frédéric II, Napoléon, a été moins étendue, moins profonde peut-être que l'action qu'il a exercée sur les métaphysiciens et les publicistes, Hugues Grotius, Hobbes, Spinoza, Bossuet, J. B. Vico, Montesquieu, J. J. Rousseau, Herder, Jean Muller, Fichte,Bentham.

Machiavel est, en effet, l'un des fondateurs de cette science qu'on appelle la philosophie historique et politique. Les problèmes qui sont l'objet de cette philosophie furent, comme on sait, posés et discutés dès le premier *éveil des lettres; et l'une des choses qui nous intéressent le plus dans le xvie siècle, c'est précisément la lutte soulevée par les idées'd'État et d'autorité, de liberté et de commandement, d'obéissance et de résistance, de pouvoir et de nationalité. D'un côté, l'on voit les défenseurs des princes; de l'autre, les avocats des peuples; entre les deux partis extrêmes, des modérateurs et des conciliateurs, diverses sortes d'utopistes: mais, dans tous les camps, on aperçoit quelques esprits supérieurs, appliqués à remonter aux origines et aux raisons de ces idées importantes, ardents à analyser les éléments de la chose publique, les bases de la société et du gouvernement, désireux enfin de découvrir les rapports nécessaires et naturels de l'individu au corps, du particulier au pouvoir, du citoyen à l'État. Les facultés et les droits de l'homme, pris isolément, doivent-ils être toujours subordonnés aux devoirs du citoyen et aux exigences de cet être général et abstrait qui se nomme l'État? Le bien privé est-il destiné à être sacrifié, de tout temps et de tout point, au bien commun et collectif? La personne humaine n'est-elle qu'un membre docile de cet individu à mille têtes, que représente la nation? Qui sera chargé de déterminer la mesure de ces sacrifices? Quelle est la meilleure forme d'État et de gouvernement ? Quelle est l'organisation civile et politique la plus conforme aux besoins et à la destinée de l'homme, aux vœux d'un certain nombre d'hommes réunis sur une même étendue de terrain, sous l'empire des mêmes mœurs et des mêmes lois? Quels sont les droits inaliénables, quels sont les devoirs certains des gouvernants? A quelles conditions un État peut-il se constituer, subsister, fleurir et se perfectionner? Quel est, enfin, le but de la vie sociale? Voilà comment l'examen fut introduit, dès le commencement des temps modernes, dans les matières politiques et historiques; et Machiavel contribua puissamment, tantôt par d'audacieuses assertions, tantôt par des observations profondes ou fines, au développement de cet esprit nouveau, instrument et cause des plus terribles révolutions.

Bien que la vie de Machiavel soit très-connue, il est indispensable ici d'en rappeler les traits principaux, ceux qui servent à expliquer .ses ouvrages et ses doctrines.

Nicolas Machiavel naquit à Florence, en 1469, dans une des plus anciennes familles de la Toscane. Sa jeunesse s'écoula active et studieuse, mais remplie aussi de plaisirs, durant l'époque la plus heureuse du règne des Médicis. De bonne heure, il sévit élevé au poste de secrétaire d'Etat, et, pendant quatorze ans, il s'y signala surtout comme diplomate, et notamment en France. La chute du gonfalonier Soderini et le retour des Médicis entraînèrent, en 1512, la proscription de Machiavel. On ignore néanmoins s'il avait pris pari à la conjuration de Roscoli ; ce qu'on

qu'il subit inutilement la torture, et qu'il

§agn euse sympathie du cardinal

c Médicis, depuis Léon X. La pauvreté fut la

suite de ce bannissement, mais la postérité la bénit, parce qu'elle lui valut plusieurs chefsd'œuvre. Retiré malgré lui dans sa petite terre de San-Casciano, Machiavel chercha dans l'étude des consolations et des encouragements, et passa plusieurs années dans un commerce fécond avec Platon et Aristote, avec Tite-Live et Tacite. Ses Discours sur Vart de la guerre, sur la première Décade de Tite-Live ; ses Histoires de Florence ; ses Comédies ; son traité du Prince, telles sont les principales productions écloses dans cette retraite illustre. Les qualités et les mérites les plus divers et les plus distingués caractérisent le fond et la forme des ouvrages de Machiavel ; et ceux mêmes qui lui refusent tour à tour les talents de politique, d'historien, de poète ou de penseur, sont du moins forcés de lui accorder le titre de grand écrivain. Il n'est pas un seul don propre aux auteurs du premier ordre qui n'apparaisse dans les écrits de cet homme d'Etat, un des élèves les plus heureux des classiques anciens. Aussi sa réputation s'accrul-elle rapidement par toute l'Italie. Plusieurs princes s'empressèrent de le consulter de nouveau dans les affaires les plus graves. Les Médicis eux-mêmes lui confièrent d'importantes missions et le rappelèrent à Florence dans les derniers jours de mai 1527. Il y expira subitement le 22 juin, âgé de cinquantehuit ans.

Le plus célèbre des écrits de Machiavel, le traité du Prince, n'était pas destiné à l'impres.sion; composé en 1514, il ne fut du moins publié que quatre ans après la mort de l'auteur, en 1532. Composé en forme de mémoire, pour Laurent de Médicis, il présente de nombreuses traces d'adulation, et manifeste bien clairement le désir qu'avait Machiavel de sortir de l'abaissement où il gémissait, et de rentrer à tout prix dans les affaires. Ces dispositions suffisent pour expliquer les faiblesses où l'on voit tomber quelquefois un caractère si courageux et si inflexible. Cependant on formerait plusieurs volumes en réunissant les écrits composés à diverses époques pour interpréter les intentions de Machiavel : selon les uns, le Prince est un système complet d'irréligion et de despotisme, le code d'une politique infernale, le bréviaire des assassins couronnés, le catéchisme des plus horribles ennemis du genre humain; selon d'autres, c'est une satire, c'est le portrait du tyran habilement tracé pour inspirer la haine du despotisme et appeler les peuples à s'affranchir d'un joug odieux. Bacon pensait que Machiavel avait voulu montrer ce que les gouvernants ont coutume de faire, non pas ce qu'ils doivent faire; une triste image de la réalité, non pas un tableau idéal ; la prudence politique, et non pas la sagesse d'État. Frédéric II, en composant lAnti-Machiavel, affectait aussi de croire que le Prince n'était que le portrait de César Borgia, monstre affreux, présenté en modèle aux souverains qui prétendent gouverner par eux-mêmes. Due lecture attentive et impartiale instruit mieux: elle apprend que le Prince développe une double doctrine, l'une durable et permanente, l'autre passagère et momentanée. La première est libérale et patriotique, la seconde est à l'usage du despotisme; et celle-ci même est patriotique encore. En effet, si Machiavel, recourt aux mains dures et sévères, aux cruelles rigueurs du tyran, c'est pour ; factions qui déchirent sa

patrie, c'est pour ramener l'ordre, la paix, le bien commun et le dé enl de toutes les

puissances particulières et publiques. On est surpris que tant do critique usé de re-

connaltre que Machiavel . e toujours

d'une désapprobation plus ou uicins éclatante

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l'exposé des principes pervers qu'il a développés. Tout en conservant, pour certaines crises sociales l'emploi des remèdes les plus violents, l'usage do moyens immoraux, l'auteur du Prince ne cesse pourtant pas de distinguer ce qui est moral de ce qui ne l'est pas, ce qui est bien de ce qui est mal, ce qui est juste de ce qui est injuste. «Si les hommes étaient meilleurs, dit-il plus d'une fois, vous n'auriez pas besoin de force ni de fraude. » Elles sont de lui, ces paroles énergiques : « Vous ne pouvez pas appeler vertu égorger ses concitoyens, trahir ses amis, vivre sans foi, sans pitié, sans religion; cela peut faire acquérir l'empire, mais non de la gloire! » (Liv. I, ch. vin.)

On a cherché à soutenir que Machiavel démentait dans le Prince ce qu'il avait avancé dans ses Discours sur Tite-Live. C'est là une erreur facile à rectifier pour qui veut lire de suite les deux ouvrages, sans prévention ni préjugé. Un même esprit anime le Prince et les Discours. Dans les Discours, l'auteur montre comment un peuple naturellement sain et bien organisé s'élève et grandit par l'effei de son amour pour la chose publique. Dans le Prince, on voit de quelle manière un seul homme puissant suffit, pour rétablir, au milieu d'âmes dépravées, l'unité de pouvoir et la liberté civile. Dans les Discours, Machiavel propose comme modèle la vie politique de la république romaine; dans le Prince, il appelle, il instruit un caractère hardi à s'ériger en réformateur de la nation. Comme il a pleine foi dans la vertu des exemples, il parcourt l'histoire de Rome, et, à l'aide des récits de Tite-Live, il essaye de prouver que la grandeur des Romains avait pour sources le libre mouvement des citoyens, la publicité de leurs actes et de leurs paroles, et surtout l'unité de la vie politique. Dans ces tableaux saisissants, éloquents, il insiste avec prédilection sur la nécessité de la liberté, et sur la valeur du sentiment populaire. La voix du peuple est la voix de Dieu; le tiers état, lo stato civile, fait la force et l'avenir de l'État, et garde mieux la chose publique que ne pourraient faire l'aristocratie et l'oligarchie : à chaque page des Discours, c'est le républicain, c'est le compatriote et le disciple de Dante, qu'on entend et qu'on admire. D'où vient cependant, encore une fois, que Machiavel attend et prépare la venue d'un despote? C'est qu'il lui tarde de remplacer la confusion par l'ordre, et l'esprit de parti par l'esprit public; c'est parce qu'il a reconnu que les temps de confusion civile ne peuvent cesser que par le bras d'un réorganisateur armé, d'un restaurateur impitoyable, d'un instrument de fer et de feu ; c'est pour cela qu'il souhaite à Florence et à l'Italie un monarque absolu, un seul et unique maître qui, dans l'intérêt dii bien commun, au profit de la patrie, n'hésite po ut à user tour à tour de la force et de la ruse, à frapper comme à protéger, à marcher dans 'le mal comme dans le bien, chaque fois que l'exige le but de l'État, l'unité. Un tel prince est, si l'on veut, un mal; mais c'est un mal nécessaire, comme l'est la guerre ; c'est un mal passager, car l'ordre rétabli rendra à chacun la libre disposition de toutes ses facultés. Ce prince, au surplus, doit imiter Moïse, Thésée, Romulus. Cyrus, plutôt qu'Agathocle ou César Borgia. César Borgia n'est véritablement à suivre qu'en ce qui regarde la conséquence inflexible de sa volonté. Ce prince doit s'efforcer de se concilier la sympathie dû peuple et son admiration, par de belles actions, par des exemples de courage, de vigueur, d'habileté et d'intelligeive. Il doit secourir et défendre la vertu et le génie; il ne d"it sévir que contre les factions qui mi-

nent le corps social, qui en sont les plaies et les maladies, et qui, si on ne les arrête, en causent la mort.

On le voit donc, le Prince et les Discours ne se contredisent pas. Au fond, dans l'un et l'autre ouvrage, Machiavel expose la même doctrine, celle qui lui est personnelle et naturelle, et que font éclater ses plaintes fréquentes sur l'abaissement de sa patrie. Il y a deux manières, selon lui, de vaincre et de gouverner : l'une emploie les lois, l'autre la force : l'une convient aux nommes, l'autre aux brutes; mais chaque fois que la première ne suffit pas, il faut bien se servir de la seconde. Le prince doit savoir tirer parti de la nature animale, comme de la nature humaine. En présence de la nature animale, qu'il se montre lui-même animal, lion et renard: renard pour connaître les pièges, lion pour épouvanter les loups! Traiter les méchants comme les gens de bien, c'est se préparer de cruelles déceptions. Tous les moyens sont permis, lorsqu'ils servent à sauver l'État, la vie et la propriété publiques. La nécessité politique est la loi suprême; le salut de l'État est le premier et le dernier besoin de l'homme ; le défenseur de l'État est donc autorisé à disposer de tout ce qui peut sauver l'État.

C'est ce droit suprême et absolu de l'État qui est la conviction la plus forte de Machiavel, et ses principaux écrits n'ont d'autre but que de répandre et d'affermir cette conviction parmi les Italiens. L'État, sa centralisation et son unité, sa puissance souveraine et son indépendance complète, voilà les notions que Machiavel ne cesse d'éclairer, comme il dit, de l'expérience des anciens, et d'observations modernes.

Sur quoi fonde-t-il la doctrine de l'unité publique ? La condition du progrès, c'est l'harmonie; point d'harmonie, point de suite sans unité, sans accord, sans un centre fixe et immuable. Une seule et même pensée, une seule et même volonté, un seul et même sentiment, telle est la base de l'ordre, comme l'ordre est le fondement de la prospérité. Tout ce qui existe ensemble dans les limites d'un même pays, toutes les individualités doivent aboutir à la communauté. La communauté est le terme et la fin de tout développement particulier et privé. Toute vie individuelle, toute sphère personnelle n'est qu'un élément de la vie générale, qu'un rayon du cercle commun, qu'un membre, enfin, de l'État. Tous les membres, sous peine de dépérir, doivent obéissance et assistance au cœur qui les anime, à la tête qui les gouverne : un seul chef, par conséquent ; un seul fondateur^ un seul directeur, un seul souverain. Homère l'a dit : « Qu'un seul homme soit le maître! » Le bien commun, c'est-à-dire le bien de chaque particulier, sera le résultat infaillible de celte organisation énergique. 11 y a plus : chaque citoyen imitera dans sa vie privée la marche de l'État; l'État sera le modèle du citoyen, de même que la durée de l'État dépend de la grandeur des citoyens. Que chaque sujet soit un État en petit, et l'État sera un citoyen en grand.

Voilà pourquoi Machiavel veut que le citoyen développe toutes ses facultés et ses ressources, avec toute la vigueur dont il se trouve capable, et s'élève à la plus haute puissance possible; voilà pourquoi il considère le besoin, la nécessité, comme la véritable école de la civilisation et de la félicité publique. Travailler, souffrir, lutter, braver tous les genres de difficultés et d'orage, c'est là ce qui forme l'homme et le prépare aux solides victoires. La dignité humaine consiste dans le courage, dans la puissanc sacrifice, à ne jamais désespérer de soi ni d

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trui. Il vaut mieux se repentir d'avoir agi que de n'avoir point agi. L'action, voilà ce qui honore l'homme; l'inertie, l'oisiveté le dégrade et l'énervé. Le destin favorise les fortes volontés et les caractères intrépides; et si Rome a été immortelle, c'est parce qu'elle a eu le génie de l'action, et si les Sybarites sont méprisés, c'est parce qu'ils n'ont su que jouir. Chez Machiavel, l'homme se confond avec le citoyen, et le citoyen n'est vraiment tel qu'en se concentrant tout entier dans la vie active, dans la vie publique.

Mais est-il possible d'absorber ainsi l'homme dans le citoyen? Un tel progrès n'est-il pas audessus ou en dehors de la nature humaine? L'instinct du progrès, répond Machiavel, est un fait manifeste. La nature a créé les hommes de manière qu'ils désirent tout sans pouvoir tout atteindre. Le désir, qui n'est jamais entièrement satisfait, entretient une continuelle tendance à de nouveaux efforts, à des conquêtes plus brillantes. De là le mouvement moral et politique, de là ce magnifique déploiement de force et de talents, de là cette ardente émulation, de là enfin l'accroissement du bien commun et de la chose publique. Les lois et les mœurs naissent de ce même mouvement, qui les rend indispensables. Les lois améliorent l'homme, de même que la pauvreté le îend industrieux et laborieux. Les bonnes mœurs ont besoin des lois pour durer, et les lois les meilleures ont besoin des mœurs pour être sérieusement observées. La loi est le nerf et l'âme des existences libres et grandes. Un État qui veut subsister aura soin de mêler heureusement toutes les puissances de la nation, de les unir sagement par le lien des mêmes lois, des mêmes mœurs, et de faire en sorte que les différentes formes de gouvernement, ailleurs successives et hostiles, se pénètrent les unes des autres et constituent un ensemble harmonieux. Et de tout cela résultera, suivant Machiavel, un perfectionnement tel que les individus se trouveront, pour ainsi dire, égaux et identifiés à l'État, aussi grands, aussi dévoués que l'Etat, et non moins durables que lui ni moins immortels.

L'immortalité, la durée des nations, la continuité du genre humain a aussi occupé l'auteur des Discours et du Prince; et cette grave question, il l'a résolue dans le sens de Jordano Bruno et de J. B. Vico, à d'autres égards encore ses disciples et ses imitateurs. L'histoire de l'humanité, l'histoire des peuples, ne suit, à ses yeux, qu'une marche pareille à celle des corps terrestres et célestes, une marche circulaire. Les choses de ce monde n'ont point de permanence ; elles sont entraînées par un flux et reflux sans fin, par un va-et-vient sans terme : rien n'est vieux, rien n'est neuf; le fond persiste, les formes varient et se renouvellent. Le désordre succède à l'ordre, l'ordre au désordre, le bien au mal. le mal au bien, l'activité à l'oisiveté, l'oisiveté à l'activité, en un mot, le mouvement au repos et le repos au mouvement. Toujours un excès appelle un excès contraire. Plus un peuple possède de sources d'énergie et de principes de grandeur, plus il répète fréquemment ces alternatives et ces retours. Il périt, il disparaît, dès qu'il perd la force de réagir et de se préi ipiter de l'excès contraire dans l'excès où il est tombé. 11 restait encore à .Machiavel, à la fois anatomiste des États et leur législateur, à décrire les <us de se maintenir le plus loin possible des mouvements extrêmes, pour mieux avancer. nient un État menace de décadence peut-il se relever et rentrer dans les voies du progrès? l.u aspirant sans cesse à revenir à son principe.

Se renouveler en retournant à son point de départ, à son dessein primitif et idéal, à son signe; c'est là l'unique condition de durée pour les nations, aussi bien que pour les individus. Comme tout être et toute institution contiennent quelques germes de puissance et de bien, de prospérité et de gloire, il ne s'agit pour chaque institution, pour chaque être, que de développer ces germes, de les faire éclater et de les féconder ; que de les rajeunir et de les raviver, lorsqu'ils commencent à s'épuiser ou à s'obscurcir.

Tels sont les traits distinctifs de la théorie de M ichiavel sur l'État et ses rapports avec l'individu, sur le développement de l'homme social et sur les enseignements que la politique doit tirer de l'histoire. Ils sont empruntés à l'étude comparative des Discours et du Prince. et à l'examen de la polémique dont le Prince dès le xvie siècle a été le sujet. Cette polémique où paraissent d'abord les noms célèbres de Gentillet, de Possevin, de Campanella, de Gaspard Scioppius, a mis en lumière un dernier service rendu par le secrétaire de Florence aux sciences morales et politiques. Elle a constaté un progrès de l'esprit moderne, accompli par le génie de Machiavel, à savoir l'émancipation des études politiques. Durant le moyen âge, ces études avaient été envisagées comme une branche de la théologie, comme un simple corollaire du dogme, tributaire et justiciable de l'Église. A dater des travaux de Machiavel, elles furent considérées, malgré les réclamations de leurs anciens juges, comme une partie distincte et libre de la science humaine, comme un ordre de connaissances laïques et séculières. Machiavel en avait appelé, dans tous ses jugements, non pas à l'autorité ni à la tradition, mais à l'expérience et au raisonnement. Il était allé plus loin encore; il n'avait pas seulement séparé la religion et la politique, l'Église et l'État, en renfermant l'Église dans les choses divines et en constituant l'État maître unique des choses terrestres; mais il avait distingué jusqu'à l'excès la politique et la morale, ce qui intéresse une situation passagère et ce qui importe à la nature éternelle de l'homme. Il avait revendiqué pour l'esprit humain le droit de construire un système d'Etat, une doctrine politique, indépendamment de l'Église et de l'école. Enfin, quoiqu'il eût le tort, sévèrement expié, de trop détacher la politique de la morale, Machiavel eut le grand mérite d'exiger que l'on concédât aux sciences politiques un domaine à part, propre à elles seules, distinct et indépendant. Machiavel, sans annoncer expressément un si grand dessein, a accompli, pour les sciences historiques et politiques, ce que Galilée, Bacon, Descartes et Leibniz ont effectué dans l'intérêt des sciences expérimentales, exactes et spéculatives. C'est à ce titre surtout que son nom mérite d'être inscrit dans les annales de la philosophie.

Tous les ouvrages de Machiavel n'ont été imprimés qu'après sa mort. La première édition de ses principales œuvres parut à Florence, 1531- 1532, en trois parties, in-4. La meilleure édition complète a été publiée à Florence, 1813, 8 vol. in-8, et 1818, 10 vol. in-8. Il existe plusieurs traductions françaises à peu près complètes; celle de Têtard. la Haye, 1743, 6 vol. in-12; celle de Guiraudet et Hochet, Paris, 1779, 10 vol. in 8; celle de Prias, Paris, 1823-1826, 12 vol. in-8. VAnti-Machiav&l de Frédéric II publié par Voltaire, parut à la fois la même année 1740, en plusieurs villes d'Allemagne et de Hollande, in-8. La publication d'Aimé Guillon sous ce titre : Machiavel commenté par Napoléon Bonaparte, manuscrit trouvé dans le carrosse de Bonaparte

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