MAJO
qu'il s'arrête beaucoup plus à l'utilité qui peut résulter d'une doctrine dans son application à ce monde, qu'à ce qu'elle a de vrai en soi. « Combien d'hommes légers, dit-il, ont ri de la sainte ampoule, » ne croirait-on pas que de Maistre y croit fermement? « Sans songer, ' continue-t-il, que la sainte ampoule est un hiéroglyphe" (du Principe générateur, etc., p. 42, édit. de 1833). — C'est surtout dans son ouvrage sur le Pape que de Maistre a laissé voir cette disposition à considérer comme vrai ce qui est utile. Partout l'infaillibilité pontificale y est regardée comme un attribut qu'il faut regarder dans l'homme revêtu de l'autorité, que cet attribut lui appartienne ou non en réalite. C'est cette tendance du livre tout entier qui l'a rendu suspect au pouvoir même dont il s'est fait le défenseur. 11 semble, il est vrai, naturel d'admettre que la souveraineté doive être la conséquence de l'infaillibilité ; mais que l'infaillibilité soit nécessairement celle de la souveraineté!... un pareil excès ne peut être que la suite du renversement de tous les principes : car il faut, dans ce cas, se décider à admettre que l'ignorance et le vice, revêtus de la souveraineté, deviennent immédiatement lumière et vertu, et que des actions, criminelles dans tous les hommes, changent de nature lorsqu'elles sont accomplies par les dépositaires de la puissance politique et religieuse. On serait autorisé à conclure, d'après de semblables passages, que de Maistre n'avait du principe absolu de toute vérité qu'une idée confuse, et que, sous l'empire de ses préoccupations politiques, il confondait avec le droit tout ce qui pouvait affermir les pouvoirs traditionnels, et conserver l'ordre établi. C'est là, quoi que puissent prétendre ses disciples, le dernier mot de sa doctrine.
Deux célèbres philosophes, Locke et Bacon, ont été, en particulier, les objets de l'animadversion de de Maistre. L'histoire de la philosophie, plus sage que cet écrivain passionné, a marque la place de ces deux hommes dans le développement successif de l'esprit philosophique et de l'esprit scientifique. Elle n'a point méconnu leurs erreurs, mais elle en a assigné la cause, elle en a suivi les conséquences, elle a marqué avec précision le terme ou le progrès de leur influence. Elle a considéré Locke comme un des hommes qui se sont livrés les premiers, avec une grande sagacité, à l'observation psychologique, observation timide encore, incomplète, erronée souvent, mais qui, corrigée et développée, a ouvert la voie à d'importants travaux. Au milieu des écarts de l'imagination de Bacon, sans s'arrêter à ses découvertes le plus souvent hasardées ou suspectes, l'histoire des sciences a reconnu qu'il a, parmi nous, rendu le premier à l'induction son importance véritable, qu'il en a tracé les règles, et ■que le développement atteint de nos jours par les sciences physiques et naturelles est sorti de cette idée féconde. Dans l'examen fait par de Maistre on ne trouve rien de cette sage appréciation qui fait la part de l'erreur et celle de la vérité, de cette critique impartiale qui sait ce qu'elle doit accorder au temps, aux difficultés, aux lenteurs inévitables de l'observation et de l'analyse. Partout la passion, le sarcasme s'exerçant sur des erreurs de détail, sur des formes surannées, et passant à côté des vérités fécondes que la postérité s'est empressée de recueillir et d'étudier.
En résumé, le comte de Maistre a mis un talent remarquable de style au service d'une idée exclusive, peu originale, empruntée aux traditions de l'Europe catholique, et poussée par lui jusqu'à la dernière exagération. Si quelquefois un mot saisit l'attention par sa nouveauté ou sa violence, et
fait supposer à l'idée une portée extraordinaire, on ne tarde pas, le plus souvent, à s'apercevoir qu'on a été un instant dupe d'un artifice de style, ou d'une hardiesse de langage, et la raison 'fait bientôt justice de ce moment de séduction. Si la philosophie est la réflexion appliquée aux vérités premières, à celles qui, dans la religion comme dans la science, dominent tous les développements de la pensée ; si cette réflexion doit être calme et impartiale, il est impossible d'accorder à de Maistre le nom de philosophe. Mais comme, des matières qu'il a traitées, plusieurs appartiennent à la philosophie ; comme son nom et ses travaux sont célèbres, ses écrits très-répandus, nous avons dû lui consacrer quelques pages.
Les Soirées de Saint-Pétersbourg n'ont été imprimées qu'après la mort de l'auteur, en 1821.
Les ouvrages de de Maistre ont été imprimés complets de 1821 à 1836. La Revue des Deux- Mondes (t. III, 13e année) a publié sur cet écrivain un article rempli de précieux documents ; mais ce morceau, dû à la plume de Sainte-Beuve, est beaucoup plus biographique et littéraire que philosophique. Il peut néanmoins être lu avec intérêt et avec fruit. On peut consulter encore Baudrillart, Publicistes modernes, Paris, 1862, in-8 ; Ad. Frank, Philosophie du droit pénal, in-18, Paris, 1864. H. B.
MAJEUR, MAJEURE, voy. SYLLOGISME.
MAJOR (Jean), ou plutôt Jean MAIR, né à Hadington, en Ecosse, dans les dernières années du xve siècle, étudia les belles-lettres à Paris, au collège de Sainte-Barbe, et la théologie au collège de Montaigu. Reçu docteur en 1506, il enseigna la philosophie, dans cette dernière maison, avec un succès qui nous est attesté par tous les historiens. Il eut pour auditeurs et pour disciples principaux Jacques Almain, Robert Cenalis, Jérôme de Hangest. Il mourut en 1540, dans sa patrie. Des ouvrages que nous a laissés Jean Major, quelques-uns appartiennent à la théologie proprement dite : ce sont des commentaires sur les livres saints ; d'autres ont pour objet la nature et l'étendue de la puissance ecclésiastique. Nous ne désignerons ici que ses traités philosophiques. C'est d'abord un commentaire sur la Physique d'Aristote, publié à Paris, en 1526 ; des Opuscules imprimés à Lyon en 1514, et un commentaire sur les Sentences, divisé en quatre livres, qui furent d'abord publiés séparément, à Paris, en 1509, 1516, 1517, 1519, 1528, et reunis ensuite en un seul volume, par Jean Petit et Josse Bade, sous ce titre : Joannis Majoris, Hadingtonani, in primum magistri Sententiarum dispulationes et decisiones nuper repositœ, petit in-f°, 1530. Ce titre n'indique que des décisions sur le premier livre des Sentences; mais il n'est pas exact.
Jean Major est compté par Tennemann dans la légion des scotistes. Il se pose souvent, en effet, comme défenseur de Duns-Scot, mais avec le dessein d'atténuer par des explications ce qui, dans les écrits du maître, peut sembler tr dd résolu. Or, il y a, dans ces explications tard venues, beaucoup plus de jeux d'esprit que de bonnes raisons : pour s'en convaincre, on n'a qu'à parcourir les chapitres du commentaire sur les Sentences dans lesquelles Jean Major aborde les questions si délicates de l'univocation de l'être et des idées divines (Inprim. Sent., dist. 3, quaest. 5, et dist. 36, quaest. unica). Nous nous arrêterons plus longtemps sur ce docteur, pour rappeler quel fut son sentiment sur la question des espèces sensibles, des intermédiaires de la sensation. Saint Thomas avait formellement nié l'existence de ces espèces, admettant, toutefois, comme intermédiaires de la perception intellectuelle, les fantômes, et, comme produits des opérations finales de l'en-