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ment l'imparfait démiurge pouvait-il créer des êtres capables d'assez de perfection pour devenir des anges supérieurs à leur créateur? Cela s'explique dans d'autres systèmes qui le font agir au nom du Dieu suprême, et lui l'ont exécuter dans ses œuvres des desseins supérieurs aux siens; cela ne s'explique pas dans le système tronqué de Marcion. Qu'il soit tronqué, cela se voit dans une aspiration qu'il prête à son démiurge, celle de vaincre le mal avec le secours de son peuple ; aspiration dans laquelle il suit évidemment une idée supérieure, mais dans laquelle il succombe, le mal étant trop puissant, et se trouvant jusque dans le corps de l'homme. Marcion, qui a rejeté avec hardiesse des chaînons essentiels dans la série des théories gnostiques, comble les lacunes avec confiance au moyen de l'ascétisme. C'est par l'ascétisme que l'homme s'élève au-dessus du monde matériel et fini, qui ne peut lui suffire. Marcion est hors d'état d'expliquer autrement que par l'enseignement de l'Éon Christos, l'origine de cette aspiration au monde supérieur, que ses prédécesseurs expliquaient par l'intervention du Dieu suprême dans la création de l'homme. L'homme s'élève au-dessus du monde matériel, et finit dans le monde intellectuel, qui est infini comme Dieu. Aussi l'ascétisme de Marcion fut-il plus rigoureux que celui des autres gnostiques. 11 interdit le mariage d'une manière absolue; nul néophyte ne fut admis à moins de prendre l'engagement de renoncer à toute union charnelle. Cette austérité du docteur de Sinope, nourrie par ses prédilections pour le stoïcisme, accrut le nombre de ses partisans au point d'effrayer l'Église, si nous en croyons Tertullien, dont le langage est d'ailleurs empreint d'une exagération singulière. Ce qui est certain, c'est que les marcionites, qui de tous les gnostiques se rapprochaient le plus du christianisme, étaient aussi ceux qui imitaient, le mieux l'organisation, la discipline et les cérémonies de l'Église. Toutefois, leur influence spéculative fut plus grande que leur importance numérique. Un système qui proclamait des principes aussi exclusifs, séparait le gouvernement de la Providence et les trois principales doctrines de l'humanité d'une manière aussi absolue, et appliquait aux codes sacrés une critique aussi sévère, dut produire une vive commotion dans les esprits. Il eut du moins de nombreux adversaires. Bardesane le Gnostique le combattit comme Justin le martyr. Il fut réfuté avec colère par Tertullien et saint Irénée, avec chaleur par Clément d'Alexandrie, Origène, saint Épiphane, Théodoret, saint Ephrem. Les divisions des marcionites attestent aussi le mouvement issu des leçons de leur chef. Apelle paraît avoir apporté à la cosmologie et à la christologie de son maître des modifications profondes, plus acceptables pour le gnosticisme alexandrin. De ces modifications se rapproche une composition anonyme trèsimportante pour l'histoire philosophique des premiers siècles, les Clémentines, ou les homélies ; de saint Clément, qui sont de prétendus dialogues entre saint Pierre et Simon le Magicien. Cette œuvre, dirigée contre certaines doctrines du système rigoureux et absolu de Marcion, paraît être émanée d'un marcionite mitigé, d'un marcionite alexandrin; du moins, les idées déposées dans cet écrit n'ont mûri qu'à la suite de celles de Marcion. Les fameuses Récognitions, dites de saint Clément, ne sont peut-être qu'une rédaction antérieure des Clémentines (Ililgenfeld, les Récognitions et les Homélies de saint ni. p. 22, Iéna, 1848). Le système des marcionites a peu survécu aux partis qui le pro-
fessaient et qu'ont anéantis les lois de l'Empire. Consultez Néander, Histoire ecclésiast., 2' partie, t. II, p. 681; — Esnig, évoque arménien du vc siècle, Système religieux de Marcion, traduit par Neumann; — J. Matter, Histoire critique du Gnosticisme, Paris, 1828, 3 vol. in-8. voy. Gnosticisme. J. M.
MARÉCHAL 'Pierre-Sylvain), un des derniers partisans du matérialisme; tel que Diderot et d'Holbach l'avaient compris, appartient à l'histoire de la philosophie par deux côtés : il a cherché, avec la plupart des philosophes français du xviii' siècle, à populariser une métaphysique irréligieuse; puis à fonder une morale indépendante des idées de Dieu et d'une vie à venir. Un caractère particulier le distingue encore des autres prédicateurs d'athéisme, ses contemporains : c'est qu'il avait coutume de répandre ses tristes principes sous forme de poèmes. Le surnom de Lucrèce français fut le but de son ambition.
Né à Paris le 15 août 1750, Maréchal fut d'abord avocat au Parlement. Une extrême difficulté de parler le jeta dans la profession d'écrivain. Les succès de son début dans la poésie légère, et particulièrement dans le genre pastoral, l'engagèrent à prendre le nom de Berger Sylvain que l'on rencontre à la tête de plusieurs de ses ouvrages. Devenu sous-bibliothécaire au collège Mazarin, il se livra à son goût pour les recherches littéraires et historiques. Doué d'une mémoire très-puissante, il acquit bientôt une érudition variée, mais plus étendue que profonde et plus agréable que solide. De plus en plus initié et attaché à la philosophie du temps, il voulut changer de modèle, et quitta Virgile pour Lucrèce, se proposant de peindre la nature, non pas en auteur bucolique, mais en philosophe et en moraliste. Dans ce dessein, il publia, dès 1779, son Pibrac moderne; en 1781, ses Fragments d'un poème moral sur Dieu.
Le Pibrac moderne, ou le Livre de tous les âges, est une imitation des fameux Quatrains du président de Pibrac. 11 se compose de cent quatrains, dont chacun est accompagné d'un commentaire en prose. Au fond, ces quatrains sont des lieux communs rimes, où la pensée n'est pas moins vulgaire que la forme. On y trouve l'éloge de la vertu, de la bienfaisance, de la modestie, etc. Maréchal n'ose pas encore se prononcer ouvertement pour les tristes doctrines qu'il embrassa plus tard ; il se montre seulement sceptique.
Les Fragments d'un poè'me moral sur Dieu, publiés deux ans plus tard, marquent un notable progrès en athéisme, comme Maréchal s'exprime lui-même avec satisfaction. Lucrèce y est fidèlement suivi, bien que le copiste ne l'égale ni en vigueur, ni en grâce. En tête du livre est placé le résumé de la théologie qui est commune aux deux poètes :
L'homme dit : Faisons Dieu, qu'il soit à notre Dieu fut, et l'ouvrier adora son ouvrage, [image;
Le Dieu de Maréchal, c'est l'univers, c'est la nature, c'est tout ce qui tombe sous les sens et la conscience. De là, une admiration enthousiaste pour le vertueux Spinoza, mais une admiration que le philosophe hollandais eût désavouée et dédaignée, tant son panthéisme est devenu frivole et superficiel entre les mains de son prétendu disciple.
Comme ce recueil de vers n'excita guère la curiosité publique, Maréchal s'avisa, trois ans après, d'imiter le style des prophètes, le langage symbolique et figuré de l'Ancien Testament dans une grossière parodie intitulée Livre