‹ Dictionnaire des sciences philosophiques (volume 2)Chapitre 225 sur 439 · MARE · texte numérisé non relu

MARE

échappé au déluge. Mais ce nouvel essai fut plus malheureux encore, puisqu'il fit perdre à l'auteur sa place de bibliothécaire. Plein de courage et de persévérance. Maréchal imagina alors de composer un Almanach des honnêtes gens, c'est-à-dire un calendrier où les noms des saints se trouvaient remplacés par les personnages les plus illustres ou les plus fameux des temps anciens et modernes. Bien que cette tentative ne lut pas neuve, elle eut des résulats aussi fâcheux que la précédente. V Almanach fut brûlé, par ordre du Parlement, par la main du bourreau, et l'inventeur détenu à Saint-Lazare pendant quatre mois. 11 venait d'être élargi, quand la révolution éclata. Depuis quelque temps lié avec Chaumette, Maréchal embrassa avec ferveur les principes qui dominèrent la Convention. Il s'exalta moins pour le culte de YÉtre suprême, quoiqu'il composât une hymne pour la fameuse fête ordonnée par Robespierre : c'est le culte de la déesse Raison qu'il désirait établir, et en l'honneur duquel il inonda les clubs, les théâtres et les salons de discours, de drames, de poésies fugitives et d'autres œuvres de sa féconde imagination. Ce qui l'honora toutefois, au milieu même de la terreur, c'est qu'il montra, non-seulement une noble tolérance pour les opinions de ses adversaires, mais un zèle généreux à servir, à sauver leurs personnes. Plusieurs soutiens du régime déchu, royalistes, prêtres, modérés des premières assemblées nationales, lui durent la vie. Peu à peu cette fièvre de travail et de fanatisme irréligieux affaiblit ses forces et ses organes. Il n'en persista pas moins dans sa carrière d'athée, et continua ses publications en 1797 par le Code d'une société d'hommes sans Dieu; en 1798, par le Culte et la loi des hommes sans Dieu; puis par les Pensées libres sur lesprêtres de tous les temps et de tous les pays ; en 1799, par le Dictionnaire des athées.

Dans ce Dictionnaire, entrepris à l'instigation et avec le concours de l'astronome Lalande, son intime ami, , Maréchal rassemble, avec une ardeur industrieuse et vraiment comique, les noms des philosophes et des théologiens de tous les siècles, et même de la plupart des grands hommes les plus distingués par leur piété. Saint Justin et saint Augustin sont cités en qualité d'athées, ainsi que Pascal et Bossuet, Bellarmin et Leibniz. Ce procédé n'avait pas même l'excuse d'être original. Au xvna siècle, on avait vu les Pères Garasse, Hardouin, Mersenne et autres savants dresser des listes d'athées, soit déclarés, soit déguisés, où figuraient tous leurs antagonistes, ici les jansénistes, là les jésuites, ailleurs les novateurs qui avaient critiqué l'Église ou l'École. Au commencement du xvme siècle aussi, un théologien protestant, le docteur Reimann, avait rédigé un catalogue d'athées rempli de noms catholiques. Le Dictionnaire de Maréchal laisse loin derrière lui les travaux de ses prédécesseurs : il accumule tous les genres de célébrités, païens ou chrétiens, philosophes et gens du monde. Le gouvernement d'abord, malgré son. indifférence en matière de religion, entrava la circulation de ce livre, et défendit aux journaux d'en rendre compte. Il ne put cependant empêcher Lalande d'y ajouter un ample supplément, où le nom de Bonaparte précède celui de Kant.

Dans les dernières années de sa vie, retiré à Montrouge, Maréchal ne publia qu'un écrit assez plaisant intitulé Projet de loi portant défense aux femmes d'apprendre à lire. Il mourut le 18 janvier 1803, âgé de cinquante-trois ans. La veille^ de sa mort, il avait encore dicté de jolis vers à sa femme, et philosophé à sa manière

avec l'ami qui lui ferma les yeux, et qui, depuis, fit tant d'efforts pour répandre ses écrits, Lalande.

Maréchal a beaucoup écrit. Ce qu'on appelle à tort ses Œuvres complètes ne l'orme pas le quart de ses productions. Tout ce qui est sorti de sa plume facile est empreint des mêmes qualités et des mêmes défauts: de l'esprit, de l'imagination, plus de verve que de goût, une diction élégante, mais sans nerf ni couleur, une érudition curieuse et flexible, mais surtout un manque singulier de bon sens. Aux ouvrages que nous avons déjà cités, nous ajouterons encore le Pour et contre la Bible, qui devait combattre le succès prodigieux qu'obtint, en paraissant, YAtala de M. de Chateaubriand; les Voyages de Pythagore (6 vol. in-8, Paris, 1799), tableau topographique et historique de tout le vie siècle avant l'ère commune, conçu sur le plan du Voyage d'Anacharsis, mais très-inférieur, pour le talent et la science, à l'œuvre de l'abbé Barthélémy; enfin, le Traité sur la vertu, recueil agréable de passages extraits de moralistes de tous les âges, commentés, loués ou blâmés avec une vivacité piquante.

Le mot de vertu joue, dans les œuvres et les pensées de Maréchal, un rôle aussi important que le terme d'athée. La tâche ingrate que Maréchal s'était proposée comme philosophe, ce fut précisément de prouver que l'homme peut être vertueux sans croire en Dieu. N'est point véritablement vertueux, à l'entendre, quiconque pour être bon a besoin d'admettre l'existence d'un législateur moral, juge et rémunérateur des consciences. D'un autre côté, qui répugne à vivre moralement n'est pas digne du privilège de se passer de Dieu.

L'homme vertueux, seul, a le droit d'être athée.

Aux yeux du sage, le théisme est une absurdité, le déisme est une hypothèse insoutenable. Affranchir l'espèce humaine du poids de cette croyance surannée, c'est en même temps affermir le pouvoir libre de la raison et l'heureux progrès des mœurs. Voilà ce que Maréchal répète sur tous les tons, mais ce qu'il ne démontre en aucune manière. Il ne suffit pas, en effet, de dire et de redire, avec saint Jean : « Aimezvous ! Aimons-nous ! » 11 faut faire voir qu'il est donné à l'homme d'inspirer l'amour du bien en même temps que le mépris de la religion naturelle et révélée ; qu'il lui est donné de faire adopter et exécuter une loi dénuée de sanction. Maréchal nous montre, par sa propre expérience, ce que devient la morale dépourvue de toute sanction et fondée sur l'athéisme. Nous avons déjà dit qu'il adopta les opinions les plus exaltées de la Convention, celles que Robespierre lui-même proscrivit dans la personne de Chaumette. Il ne s'en tint pas là. Après la dissolution de la Convention et sous le gouvernement du Directoire, il entra dans la conspiration de Babeuf, dont le but était de fonder en France, par la violence et par la terreur, le règne du communisme. Parmi les papiers qui ont été laissés dans la maison de Babeuf et publiés par les soins de la justice (3 vol. in-8, Paris, an V), on trouve plusieurs pièces rédigées par Maréchal, entre autres le Manifeste des égaux. On n'a jamais écrit de pages plus insensées. On y demande qu'il n'y ait plus d'autres différences parmi les hommes que celles de l'âge et du sexe, et que la même portion cl la même qualité d'aliments suffisent à chacun d'eux. M. Damiron a consacré un mémoire à Maréchal dans le tome XXXIX du Compte rendu des séances de l'Académie des se. mor. et politiques. C. Bs.

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