MAKI
MARIANA mérite un souvenir dans l'histoire de la philosophie, tant par l'influence qu'il a exercée sur les écrivains politiques, que par les réflexions auxquelles lui-même s'est livré sur la nature de l'homme et de la société.
Né à Talavera, dans le diocèse de Tolède, en 1537, mort en 1624, le jésuite Jean Mariana honora son ordre par un esprit vif et des connaissances étendues, par un enseignement théologique distingué à Rome, en Sicile, à Paris et à Tolède, mais surtout par ses travaux sur l'histoire d'Espagne. L'ouvrage où il a déposé ses principes de philosophie est très-fameux; c'est celui qui a pour titre : De rege et régis instit Uione libri très. C'est là que Mariana discute la question tant agitée au xvie siècle entre les philosophes et les théologiens, les publicistes et les historiens, la question de savoir s'il est permis de destituer un monarque et même de le tuer. Mariana penche pour l'affirmative, dans le cas où le prince renverse la religion, les mœurs et les lois publiques, lorsqu'il blesse le sentiment national après en avoir méprisé les légitimes remontrances.
Cet ouvrage, qui se répandit en Europe vers l'époque de l'assassinat de Henri IV, provoqua une vive polémique dans divers camps, une polémique qui rappelait la guerre suscitée par le Prince de Machiavel. Bornons-nous à retracer les principes sur lesquels Mariana prétend établir son Education d'un roi.
L'imperfection de l'homme, ses nombreux besoins, son absolue dépendance, sont la source de ses qualités, les fondements de la vie commune et de l'indépendance morale, de la religion et de la politique. Rien n'est plus beau que l'affection mutuelle des hommes ; rien n'est plus sacré que ce qui sert à l'inspirer et à l'enchaîner, la réunion en société. C'est en vue de cette réunion que Dieu nous a donné le langage, et, avec le langage, l'instinct de nous en servir pour communiquer nos pensées et nous rapprocher de nos semblables. L'homme doit aider l'homme; tous doivent faire une alliance offensive et défensive contre tout ce qui n'est pas humain ; et pour que cette alliance soit assurée, ils doivent choisir des chefs, c'est-à-dire des hommes éprouvés pour leur force et leur amour de la justice, capables de protéger les faibles, de contenir les méchants, de maintenir chacun dans les limites du droit commun et sous l'empire de la même loi. Ainsi, c'est le besoin, la nécessité de notre nature, qui est le principe de la société, de la législation et du gouvernement.
Voilà quant aux devoirs des sujets. Quels sent ceux du souverain? Celui qui, par sa probité ou sa sagesse, est devenu le guide et le maître des autres, ne peut, à lui seul, suffire à une tâche si difficile. 11 a besoin, d'abord, du soutien et du frein des lois. La loi, c'est la raison calme et droite, une émanation de l'Esprit divin ; elle est la plus puissante sauvegarde de la royaulé, comme de la nation. Elle s'applique et s'exécute le mieux dans une monarchie, et confirme dans l'idée que la monarchie est la forme la meilleure d'un gouvernement humain. En effet, le monde entier est une vaste monarchie. L'univers n'a qu'un seul dominateur; notre corps n'a qu'un principe de vie; le concert le plus merveilleux n'est que le développement d'un seul ton. Au surplus, là où régnent plusieurs hommes, le conflit de leurs intérêts particuliers trouble aisément la marche des affaires communes. Concentrée dans une main unique, la puissance suprême est plus directe, plus constante, plus fixe, plus certaine. L'hérédité dans une famille choisie garantit le repos et la paix de l'État : de sorte
que le bien commun est là où se trouve l'unité et l'uniformité. Toutefois, un roi, digne de ce titre, doit s'éclairer sans relâche en s'entourant des lumières des meilleurs citoyens, et en se préservant, par leurs conseils, des passions, de l'ignorance, des préjugés. S'il se livre aveuglément à d'égoïstes inspirations, s'il devient arbitraire, despote, il perd les droits que la nation avait conférés, soit à lui, soit à ses ancêtres. Un roi qui est devenu l'ennemi du peuple cesse d'être le dépositaire du pouvoir suprême. La nation ne doit plus obéissance à qui s'est affranchi des lois; elle est autorisée à se défaire d'un tyran : un tyran n'est plus un homme, c'est une bête féroce.
Nous ne nous arrêterons pas à discuter cette doctrine si souvent controversée et si facile à redresser; mais nous nous contenterons de citer, comme énergiques et parfois éloquents, les deux portraits que Mariana met en regard l'un de l'autre, celui du bon prince qu'il admire, et celui du despote qu'il accable des plus violentes imprécations. Son livre a été utile, malgré ses erreurs, parce qu'il a fait penser.
L'ouvrage de Mariana, qui fait le sujet de cet article, a eu plusieurs éditions; mais la plus recherchée est l'édition originale, in-4, Tolède, 1599. C. Bs.
MARINUS, philosophe néo-platonicien, né à Flavia Néapolis, en Palestine, disciple, puis successeur de Proclus dans l'école d'Athènes, vécut à la fin du ve siècle et au commencement du vi" avant notre ère. 11 avait composé : 1° une compilation intitulée Recherches des philosophes, dont il ne nous est parvenu que le titre; 2" un commentaire sur le Philèbe de Platon, qu'il brûla lui-même après la mort de Proclus, un de leurs amis lui ayant franchement déclaré que le commentaire de ce dernier sur le Philèbe était bien suffisant ; 3° un commentaire sur le Parménide, qui faillit avoir le même sort, et qui, du reste, ne nous est pas parvenu ; 4° un recueil de morceaux choisis dans les commentaires de Syrianus sur les chants orphiques, ouvrage qui s'est également perdu ; 5" enfin une Vie de son maître Proclus, que nous lisons encore aujourd'hui. On peut croire qu'il ne manque rien à cette liste des livres de Marinus, car un auteur contemporain, dont Photius nous a conservé le témoignage, atteste que ce philosophe écrivit peu.
La Vie de Proclus, intitulée Proclus, ou du Bonheur, est un monument curieux à beaucoup d'égards : outre les détails authentiques qu'il nous a conservés sur la personne du célèbre penseur, la forme même du récit y offre un intérêt particulier. De tout temps, les Grecs ont aimé ces biographies louangeuses où, comme dans une peinture, dans une œuvre de statuaire, l'idéal a une large part, où la figure d'un personnage célèbre est présentée à l'admiration des hommes comme un type d'héroïsme et de vertu. C'est ainsi que Xénoplioii peignait Agésilas, c'est ainsi qu'il faisait de Cyrus le héros d'un véritable roman d'cducalion. La même forme se retrouve, avec le même titre, dans un ouvrage de Nicolas de Damas, sur l'empereur Auguste (llspi àyiDyr,!; Kai<7ocpGE AûyovijTO'j) ; et un siècle plus tard, le rhéteur Dion Chrysostome, voulant louer Trajan, commençait par tracer l'idéal d'an grand prince, pour en montrer ensuite la parfaite réalisation dans l'empereur son ami. Telle est aussi la méthode de Jamblique dans sa Vie de Pylhagora, celle de Marinus dans sa biographie de Proclus. Après un préambule où la modestie revêt une forme assez ingénieuse, il analyse, définit et classe toutes les vertus dont l'assemblage formait, selon les alexandrins, la perfection du