‹ Dictionnaire des sciences philosophiques (volume 2)Chapitre 241 sur 439 · M1LT · texte numérisé non relu

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élogei à la doctrine du libre arbitre « qui donne à ses partisans un sentiment pratique beaucoup plus approchant de la vérité que ne le l'ont les nécessitariens, et des gages au déterminisme. » Il semble proscrire la liberté et la ramener en attribuant à l'homme le pouvoir de faire son caractère. Mais il ne semble pas avoir pesé toutes les conséquences de cette heureuse concession, et souvent il n'en tient pas compte. Il cherche seulement comment la raison peut réagir contre la fatalité des causes qui nous modifient. Nous ne pouvons pas, suivant lui, nous modifier nous-mêmes directement, mais les circonstances qui favorisent nos passions. Théorie contradictoire, quoique le conseil de morale soit excellent.

Un philosophe qui s'est évertué à refuseï à l'âme toute énergie native, ne peut considérer la société comme une institution de la nature, ni la regarder comme soumise à des lois qu'elle n'a point faites et qu'elle ne peut défaire. Il croit que la raison peut se donner libre carrière dans l'organisation de l'humanité, et qu'après avoir passé par les époques théocratique et métaphysique la civilisation atteint déjà, comme l'a dit A. Comte, le seuil d'une ère positive. Il attend la nouvelle croyance qui doit réunir les générations futures dans une même foi. Aux inductions hasardées, aux spéculations mathématiques dont son père lui a transmis le goût, il mêle parfois les espérances presque mystiques d'un enthousiaste. Ses idées sur l'indépendance de la femme, inspirées par des sentiments personnels, trahissent des vues un peu courtes, une grande hardiesse dans le raisonnement, l'habitude de s'en tenir aux comparaisons abstraites, et le dédain des rapports institués par la nature. Comme il pousse l'analyse à outrance, et s'appuie sur des faits isolés dont il n'a pas achevé la synthèse, on le voit tour à tour exalter la liberté individuelle, et appeler de tous ses vœux la communauté socialiste. Son aversion raisonnée contre les principes lui porte malheur, et son expérience, qui n'est pas gouvernée par une idée morale, lui montre le changement comme incessant, et comme toujours possible. Quand il abordé l'économie politique, il prodigue encore des idées justes et profondes, mêlées à des erreurs singulières. 11 élargit le domaine de la science en y faisant entrer non-seulement la théorie de la production des richesses, mais encore celle de la répartition considérée dans ses conséquences sociales. Après s'être tenu sur ce terrain scientifique, et avoir éclairci un certain nombre de questions, il se livre à son imagination, et s'abandonne à des rêveries humanitaires. C'est ainsi qu'il condamne la propriété au nom des avantages de la production et des intérêts des salariés. Quant au problème du droit, c'est-à-dire des rapports fondés sur la nature humaine, il l'ignore ou le néglige, pour rester conséquent avec sa psychologie.

On peut consulter sur Stuart Mill : Ribot, la Psychologie anglaise, Paris, 1870; — Taine, le Positivisme anglais, Paris, 1864; — P. Janet, Mill et Hamilton, Revue, des Deux-Mondes, octobre 1869: — C. de Rémusat, Revue des Deux- Mondes, juillet 1859 : — Laugel, les Confessions de Stuart Mill, Revue des Deux-Mondes, décembre 1873; — R. Millet, J. Stuart Mill, Revue politique et littéraire, janvier 1874; — Lachelier, du Fondement de l'induction, Paris, 1871. E. G.

MILTON (Jean), né à Londres en 1608, mort en 1074, le chantre du Paradis perdu, s'était. beaucoup occupé de philosophie dans sa jeunesse. à l'université de Cambridge et en Italie. Dans sa vieillesse, aveugle et malheureux, il revint aux

études philosophiques. L'année qui précéda sa mort, il publia une logique nouvelle d'après la méthode de Ramus, Arlis logicœ plenior institutio, ad Pétri Rami m. il,, Juin concinnala (in-12, Londres, 1672).

Dans ce livre, qui fit sensation en Angleterre, où Ramus comptait encore de nombreux partisans, Milton combat ceux qui méprisaient la logique, ou qui la déclaraient inutile. A Bacon il oppose le célèbre Philippe Sidney, grand admirateur de Ramus. Il combat aussi les écoles où l'on mêlait la logique à la physique et à la morale, comme si elle ne formait pas une étude distincte. Il s'élève surtout contre certains théologiens qui allaient jusqu'à ranger parmi les questions de logique les doctrines sur Dieu, sur la Trinité, sur les sacrements. S'il préfère Ramus à Aristote, c'est qu'il trouve ses enseignements plus simples, plus conformes aux besoins de la raison et des sciences.

La logique est, selon Milton, le premier des arts : car la matière ou l'objet d'un art consiste en une série de préceptes. Or, c'est la logique qui nous apprend quels doivent être ces préceptes. Ils sont de trois sortes : la définition, la distribution et la déduction. En logique comme en peinture, il y a un original qu'on cherche à imiter ou à reproduire. Il est donc permis de distinguer deux sortes de logique : l'une naturelle, qui n'est pas autre chose que la raison même dont Dieu a pourvu l'esprit humain, facilitas ipso, ralionis in mente hominis; l'autre artificielle, qui se règle sur la première. Mais, naturelle ou artificielle, la logique a quatre auxiliaires : les sens, l'observation, l'induction et l'expérience.

La forme d'un art ne consiste pas tant dans la disposition des préceptes que dans l'indication de la fin, de l'utilité qu'il doit rechercher. Ainsi la forme, la fin de la logique consiste à bien disserter; son but est la prescription de ce qui est profitable à la vie, du bien : d'où dérive la nécessité d'unir l'exercice à la méthode. Cet exercice est ou analyse, ou genèse. L'analyse sert à ramener les exemples à leurs principes, les détails à leur règle. La genèse a lieu quand on produit ou compose suivant les préceptes de l'art.

Les arts, considérés en général, sont ou généraux ou particuliers. Ils sont généraux, lorsque leur matière est générale; or, la matière générale des arts est ou la raison, ou la parole : la raison cultivée donne naissance à la logique, la parole observée donne lieu à la grammaire et à la rhétorique. Ils sont particuliers, quand leur matière est particulière, c'est-à-dire quand elle se rapporte soit à la nature, soit à la société : rapportée à la nature, elle engendre la philosophie naturelle ; rapportée à la société, elle engendre la philosophie morale.

Si la logique n'est autre chose que l'art de raisonner, et si pour raisonner il faut trouver de bonnes raisons et les bien disposer, la logique se compose de deux parties, Vinvention et la disposition. De là deux livres dans l'ouvrage de Milton. Dans le premier, Milton enseigne à former des arguments, en montrant quels sont leurs éléments, leur objet, leur matière et leur forme. Dans le second, il apprend à disposer les arguments. « L'invention, dit l'auteur, est à la disposition ce que l'étymologie est à la syntaxe. » Le dernier chapitre n'est pas le moins intéressant : il traite de la méthode. La méthode, en général, c'est la disposition régulière de différentes propositions homogènes, c'est-à-dire de propositions appartenant à la môme classe d'idées et relatives à la même fin. Elle réside aussi dans l'art de passer

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de l'universel au particulier, de ce qui précède et de ce qui est parfaitement connu à ce qui suit et à ce qui est encore ignoré. Appliquée à inventer, la méthode s'appelle synthèse; appliquée à exposer, elle se nomme analyse. « Les auteurs modernes, ajoute Milton, ont interverti l'ordre de ces dénominations et de ces définitions. »

Quelque jugement que l'on porte sur cet ouvage, on est forcé de reconnaître qu'il se distingue par un avantage auquel l'école de Ramus a, d'ailleurs, toujours attaché un grand prix : l'heureux choix des citations, une grande abondance d'exemples tirés avec goût des poètes et des prosateurs classiques. C. Bs.

MINEUR, MINEURE, voy. SYLLOGISME.

MIRABAUD (Jean-Baptiste de), qu'il ne faut pas confondre avec les deux Mirabeau, naquit à Paris en 1675, et embrassa de bonne heure la profession des armes : mais, se sentant plus de vocation pour les lettres, et cette prédilection ayant encore été augmentée en lui par le commerce de La Fontaine, il entra, pour s'y livrer avec plus de liberté/ dans la congrégation de l'Oratoire. Il n'y était pas depuis longtemps qu'il en sortit comme secrétaire des commandements de la duchesse d'Orléans et précepteur de ses filles. Quelques années plus tard, le succès qu'obtint sa traduction de la Jérusalem délivrée (2 vol. in-12, Paris, 1724) lui ouvrit les portes de l'Académie française, et en 1742 cette compagnie le nomma son secrétaire perpétuel, à la place de l'abbé Hauteville. Il mourut à Paris le 24 juin 1760. Outre la traduction de la Jérusalem délivrée et celle du Roland furieux (4 vol. in-12, Paris, 1758) qui forment avec V Alphabet de la fée gracieuse (in-12, ib., 1734) ses œuvres littéraires, Mirabaud a laissé deux ouvrages de philosophie inspirés par l'esprit de son temps, et publiés par Dumarsais. L'un est intitulé : Sentiments des philosophes sur la nature de l'âme, (il a été inséré dans les Nouvelles libertés de penser, in-12, Amsterdam, 1743, et dans le Recueil ■philosophique de Naigeon, 2 vol. in-12, Londres, 1779), et l'autre : le Monde, son origine et son antiquité (in-8, Londres, c'est-à-dire Amsterdam, 1751). C'est un fait aujourd'hui parfaitement reconnu que Mirabaud n'est pas l'auteur du Système de la nature, qui lui a été longtemps attribué; mais Naigeon [Encyclopédie méthodique, Philosophie ancienne et moderne, t. III) assure avoir eu entre les mains un autre écrit de Mirabaud, ayant pour titre : Des lois du monde physique et du monde moral, et dont le sujet comme les principes auraient été les mêmes que ceux du triste manifeste de la société d'Holbach. Cet écrit n'ayant jamais vu le jour, nous nous bornerons à caractériser sommairement ceux dont Dumarsais a été l'éditeur.

Dans le premier, Mirabaud s'attache d'abord à démontrer que les anciens n'ont eu aucune idée de la spiritualité de l'âme et que son immortalité a trouvé parmi eux beaucoup de sceptiques et d'incrédules. Passant ensuite aux modernes, il examine les preuves sur lesquelles ils fondent ces deux croyances et s'efforce de les ruiner, l'une après l'autre, par les objections ordinaires du matérialisme. La seule ebose qui soit à remarquer dans celte dissertation, oesl la tentative faite par L'auteur pour plao nions

le patronage de Descartes, i du plus terme représentant du spirituali Parce que Descai tes s dit, avec beaucoup de bon sens, que Bur l'état de L'&me, après qu'elle

a quitté le corp . i b ne | irons fai

lu ib iud conclut qu'il n h î.i faculté d'établir le dogme de l'immor- •

Dans son second ouvrage, le Monde, son origine et son antiquité, Mirabaud se propose une tâche beaucoup plus vaste, où reparaissent, avec un caractère systématique, ses considérations sur la nature et la fin de l'âme. 11 entreprend d'exposer successivement les opinions des anciens sur les questions suivantes : 1° Le système général du monde ; 2° son origine; 3° sa fin; 4' les révolutions particulières de la terre ; 5° l'origine, la nature et la fin de l'homme. Mais l'on s'aperçoit immédiatement que l'histoire n'est ici que le moyen ou le prétexte, et que le véritable but de ce livre est de ruiner tout ensemble le spiritualisme et le christianisme, la religion naturelle et la foi qui invoque le témoignage des Écritures. Voici, en effet, les conclusions où aboutissent les recherches de Mirabaud sur les différentes questions que nous venons d'énumérer. L'immense majorité des philosophes et des sages de l'antiquité regardaient le monde comme éternel, non-seulement dans sa substance, mais dans sa forme, c'est-à-dire dans l'organisation qu'il présente à nos yeux et dans les lois qui le gouvernent. Il n'y a qu'un trèspetit nombre d'esprits chimériques et isolés, tels que Platon et Anaxagore, qui aient fait remonter à une cause intelligente l'ordre et le mouvement qui régnent dans son sein. Quant au dogme de la création ex nihilo, aucun peuple ancien ne l'a connu, pas même les Juifs : car la Bible ne dit pas que le monde ait été fait de rien; elle parle d'un chaos d'où sont sortis tous les éléments par une force inhérente à la matière. Cette force aveugle est l'esprit qui plane sur la face des eaux. Le monde n'est pas plus destiné à rentrer dans le néant qu'il n'en est sorti. L'idée de la fin du monde était particulière à la Syrie et à la Phénicie, d'où elle a passé plus tard aux stoïciens et, aux Juifs, mais elle ne s'appliquait qu'à une révolution astronomique et nullement à une destruction absolue. Le terme de cette révolution variait suivant l'opinion qu'on avait sur la constitution et l'origine du monde. Chez les Juifs, elle devait s'accomplir au bout de six mille ans, c'est-à-dire après une période sabbatique, comme celle que nous représentent les six jours de la création. Passant du monde en général à notre globe en particulier, Mirabaud établit que les bouleversements et les révolutions auxquels il est soumis ont pris dans l'imagination de tous les peuples anciens des proportions exagérées et un caractère surnaturel. D'après ce principe, l'embrasement de Phaéton est placé sur la même ligne que la submersion de Sodomc et de Gomorrhe ; le déluge de Noé n'est pas plus extraordinaire que celui de Deucalion. Arrivant enfin à l'homme, Mirabaud oppose à l'opinion spiritualislc et chrétien! e systèmes de l'antiquité interprétés à sa façon. Parmi les anciens, les uns ne reconnaissent à l'homme que des facultés semblables et même inférieures à celles des animaux ; les autres, ceux qui lui accordaient une âme immortelle, croyaient à la métemj sychose, qui suppose implicitement le même avantage chez les b Du reste, il soutient, comme dans son premier ouvrage, que 1rs anciens n'avaient aucune idée d'une substance spirituelle. Platon, le seul phiphe spiritualiste de l'antiquité, aurait confondu, d'après lui, l'âme avec la pensée, et aurait léré la pensée humaine comme une portion de la pensée divine, comme notre corps esl portion de la matière éternelle. Les P les de l'Église sont loin d'être d'accord ^r ce point. Tcrtullien, Arnobe , Tatien regardaient

c me un principe matériel, et l'K

tout entière, en consacrant le dogme de la ré-

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surrection des corps, nous montre que la distinction absolue de l'esprit et. de la matière n'a jamais passé dans son sein pour un article de loi. Mirabaud va encore plus loin : il prétend que le spiritualisme de nos jours aurait passé pour une hérésie dans les premiers siècles du christianisme.

Outre les écrits que nous venons de citer. Mirabaud a laissé ces deux dissertations qu'on a publiées après sa mort : Opinions des anciens sur les Juifs; — Réflexions importantes sur V Évangile (un seul volume in-12^ Amsterdam, 1769). On peut s'en faire une idée par ce que nous venons de dire et la bonne opinion qu'en avait Naigeon (t. III de son Recueil de philosophie ancienne). On peut consulter sur Mirabaud la notice que lui a consacrée d'Alembert dans le tome I de l'Histoire des membres de V Académie fran ça ise.

MIRANDOLE°(Jean Pico, comte de la), prince de la Concorde, né en 1463. élevé dans la maison paternelle avec beaucoup de soin, et destiné par sa mère à l'Église, apprit d'abord le droit canon sous les professeurs de Bologne, et se laissa bientôt entraîner dans les études générales de la renaissance par les hommes célèbres de son temps, surtout par Marsile Ficin, qui le traita toujours comme son fils. La philosophie, encore engagée dans la théologie scolastique, le mena à celle-ci, et il les étudia ensemble quelques-uns des maîtres les plus renommés des Académies d'Italie et de France. Il visita ces écoles en théologien et en philosophe encore imberbe, dit son neveu François. Après avoir pris connaissance de tout le savoir de son temps, mpris la méthode de Lulle, qu'il employa pour des disputes de parade, il en sentit si vint le vide, qu'il résolut et se flatta, trop ment, de le combler, en fournissant une doctrine forte et positive aux partis qui se clispul tient les intelligences. Ce qui, suivant lui, faisait la faiblesse et entretenait les disputes des .-.tiques, théologiens comme philosophes, c'est que ni les uns ni les autres, scotistes ou thomistes, platoniciens ou péripatéticiens, ne pénétraient jusqu'à la source commune où était leur conciliation. Ce fait était vrai ; mais, comme il est également vrai à toutes les époques (car nul ne s'élève à la vérité absolue qui, seule, mettrai t fin aux divisions des partis) . il n'expliquait rien. La vraie cause de la faiblesse des scolastiques était ailleurs ; elle était dans leur ignorance,non de la source inaccessible, mais des sources accessibles, des textes et de l'expérience, de l'observation interne ou externe. Toutes leurs discussions roulaient sur des questions plus ou moins anciennes, questions faussées par des terminologies peu intelligibles, et résolues d'après des textes qui n'étaient plus reconnaissables dans les versions employées. En effet, sacrés ou profanes, les textes étaient négligés pour d'infidèles traductions ou d'obscurs commentaires, et souvent pour des traductions de traductions, pour des commentaires de commentaires. Au lieu d'Aristotc. on consultait des versions latines, la plupart faites sur des versions arabes; au lieu de Platon, les alexandrins ou les mystiques de L'école plotinienne, et leurs commentateurs. La réforme radicale à faire, c'était de rappeler à la vraie science, à l'étude directe, à l'observation et aux textes. Le jeune Mirandoie, qui sentait si bien le mal, en ignora la vraie cause, et chercha le remède dans une vieille tentative renouvelée à cette époque, la conciliation de Platon et d'Aristote. qui devait donner une seule et véritable philosophie conforme à la théologie chrétienne. la î euvre que le jeune érudit prétendit

accomplir. On conçoit la vanité d'une telle entre prise. Le seul moyen de concilier toutes les doctrines; c'est de se persuader qu'elles sont toutes émanées d'une seule source ; puis, d'effacer les caractères distinctifs de chacune d'elles et de forcer la ressemblance par la dissimulation des différences. Quoiqu'un tel accord ne puisse jamais être que la paix des tombeaux, l'espoir de l'établir a séduit quelquefois même des esprits distingues. Mirandoie, entraîné par l'ascendant de Marsile Ficin, le plus illustre conciliateur de son temps, ébloui par ce nouveau platonisme où se rencontraient toutes les écoles, même celles de l'Orient, suivit ce guide sans défiance, et allia le christianisme et le polythéisme, s'appuyant de la fameuse assertion de Numénius d'Apamée, répétée depuis par tant d'autres, que « Platon était Moïse parlant grec "• Mirandoie se jeta avec ardeur sur les langues de l'Orient, l'hébreu, le chaldéen, l'arabe, et se passionna surtout pour les doctrines secrètes de l'antiquité, principalement la kabbale. Mais il ne puisa pas aux sources les plus pures, un imposteur lui ayant fait acheter pour cette étude de prétendus manuscrits d'Esdras. qui l'égarèrent singulièrement (YVolf, Bibliotheca hebraica. t. I, donne le catalogue des manuscrits kabbalistiqûes de Pic). Persuadé que les livres de Moïse, ouverts aux intelligences moyennant la kabbale et le nouveau platonisme, leur apparaîtraient comme la source commune de toute la science spéculative, il rédigea une explication de la Genèse, selon lés sept sens qu'il y admettait avec quelques exégètes de son temps. Mais cette œuvre, peu étendue pour une telle matière et un tel dessein, n'est en réalité qu'une pâle imitation, même pour le titre, des travaux de quelques Pères, et voici un exemple de la manière d'interpréter qu'on y suit. Les mots D'ieu créa le ciel et la terre, dit l'auteur, signifient aussi qu'il créa l'âme et le corps, qui se désignent fort bien par les noms ciel et terre. Les eaux, sous le ciel, sont l'image de notre faculté de sentir, et leur réunion en un même lieu indique celles de nos sens au sensorium commun. Ces interprétations, empruntées à Origène, ou plutôt à Philon, remontent probablement au delà de ce dernier, et il est évident que là ne se trouvait pas le moyen de concilier la philosophie avec la théologie, deux sciences qu'on est plus sûr de concilier en avançant qu'en reculant. En général, Mirandoie, dont le génie fut si précoce, si brillant et si souple, composa trop jeune et trop vite, avec trop de confiance en une érudition de seconde main, et une imagination trop féconde pour ne pas l'empêcher de satisfaire la raison. Tous ses travaux sont empreints de cette instruction générale qu'on possède au sortir des écoles, mais rien n'y accuse la profondeur ou l'originalité que donnent la méditation et l'étude vigoureuse des sources. Le comte Jean fut un prodige de mémoire, d'élocution, de dialectique : il ne fut ni un écrivain, ni un penseur. Les neuf cents thèses qu'il publia, à l'âge de vingt-quatre ans, pour un tournoi scolastique, et que sa vanité frappa de discrédit par cette addition qui devait les signaler à l'admiration publique, de omni re scibili, sont un témoignage irrécusable de la faiblesse de son jugement. Ces thèses, écrites, dit-il, à la mode de Paris, roulent sur les mathématiques, la dialectique, les sciences naturelles et divines, et, selon l'assertion de son neveu, elles doivent renfermer soixante-douze dogmes nouveaux en physique et en métaphysique ; mais, prises en grande partie dans les scolastiques, les philosophes arabes, les néo-piatoniciens et les péripatéticiens les plus célèbres,

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elles n'offrent lien d'original. D'autres, empruntées aux oracles dits des Chaldéens. à Zoroastre. à Orphée, à Hermès Trismégiste, à d'autres écrits supposés, à la magie et à la kabbale, présentent pêle-mêle des opinions bizarres ou superstitieuses. Ainsi, la kabbale et l'astrologie doivent démontrer qu'il est plus convenable de fêter le dimanche que le samedi, et la kabbale seule, confondre les ariens et les sabelliens. Si treize de ces neuf cents assertions furent censurées à Rome, et provoquèrent la défense d'y soutenir publiquement les autres, ce n'est pas qu'elles fussent nouvelles, c'est qu'elles étaient condamnées depuis longtemps. L'apologie qu'en publia l'auteur, n'ayant pour but que de désarmer des adversaires, n'a pour caractère que cet esprit de concession et de ménagement qui efface en voulant adoucir; et si Mirandole, vivement blâmé plutôt que persécuté, se réfugia en France, ce n'est pas qu'il ait préludé réellement aux fécondes hardiesses de Galilée, ou partagé celles de son contemporain Pomponace : c'est que son arrogance avait déplu. Sa philosophie, loin de provoquer l'intolérance, était essentiellement dévouée au dogme de l'Église. En tout cas, la supériorité de son esprit, qui était incontestable, lui valut d'éclatantes amitiés, et fut proclamée avec exagération par Marsile Ficin, Ange Politien, Laurent de Médicis, et plusieurs autres. Son plus grand mérite est d'avoir jeté dans les agitations scolastiques du temps l'amour des langues orientales, et particulièrement celui de la kabbale, amour dont héritèrent quelques-uns de ses compatriotes, ainsi que le célèbre Keuchlin. Le véritable caractère de son esprit, c'est de subordonner constamment ses recherches et ses travaux aux intérêts de sa théologie. Tous ses traités, y compris le plus métaphysique, celui de Ente et Uno, quoique en partie puisé dans Plotm ou Platon, appartiennent plus à la religion qu'à la philosophie. Dans son traité de Hominis dignitate, il démontre que c'est le rapport intime de l'homme avec Dieu, la piété, qui constitue sa dignité naturelle. Sa jeunesse avait été orageuse; sa conversion fut entière, et il s'appliqua particulièrement, dans ses dernier. ^ années, à fournir des armes saintes, c'est-àdire à tracer les règles nécessaires à l'homme pour vaincre le monde dans le combat s/jiriluel.

Mirandole, qui avait brûlé ses chants d'amour, rompu ses liaisons galantes, et cédé ses domaines à son neveu, vécut quelque temps dans une maison de campagne de Laurent de Médicis. et mourut à Florence, âgé de trente-deux ans. le jour même où Charles VIII, qui l'avait accueilli à Paris, fit son entrée en cette ville. Dans une lettre que Marsile Ficin écrit sur sa mort à Gcrmain de Ganoy ses travaux sont ainsi résumés : Moliebatur quotidie tria : coneordiam Arislo-

cum Plalone, enarralione

cra, confulationes astrolcgorum. 11 avait mis.

en effet, beaucoup de soi» à combattre les illu-

i de l'astrologie; il les avait réfut< es dans un

traité de douze livres. Ses œuvres furent publiées

■ en 1 196, deux ans après - i mort (voy. l'article suivant). Il a lais alien,

une espèce de commentaire en l sur la

Canzone d<- Benh iei i don taies Boni tirées du Banquett C'est

celai de ses travaux qu'on lit aujourd'hui avec le plus de plaisir, quelque mal qu'on en ait dit. Cellarius a publié ses leltrcs, écrites, «l'un style verbeux i I

ire, in-8, Iena, 1682. On trouve sa . les Biographies de savants célèbres de la Renaissance, de Meiners, t. IL, et de

curieux détails sur sa vie dans Tiraboschi, liibliothéca modenese. t. IV. J. M.

MIRANDOLE (François Pico de la), neveu du précédent, et héritier de son amour pour l'él mais non pas de ses talents, inclina encore davantage au mysticisme biblique, et s'éluitma d'autant de la philosophie ancienne, de la kabbale et même de la scolastique. La Bible est à ses yeux la vraie, l'unique source de toute doctrine supérieure; seulement il admet une lumière interne qui en éclaire la lettre, mais qui l'éclairé si activement, que, sous son influence, l'esprit peut demeurer passif. Malgré ses tendances contemplatives, François de la Mirandole fit souvent la guerre, et mourut assassiné par un de ses neveux, l'an 1533. Ses couvres, réunies à celles de son oncle, ont été publiées à Baie en 1573 et 1607, en 2 vol. in-f°. On y distingue le traité de Studio divince et humanœ sapientice. que Buddeus a recommandé à la jeunesse studieuse par une édition spéciale (in-8, Halle, 1702). Les neuf livres de Prœnolionibus, imités du traité de son oncle, contre l'astrologie, combattent également cette vaine science. Les six livres intitulés Examen doctrine; vanitatis gcnlilium sont dirigés contre Aristote en faveur de Platon, dont l'auteur n'admet pas. cependant, toutes les idées fondamentales. François donne lui-même, dans une lettre à Giraldi, une liste très-étendue et trèsvariée des ouvrages qu'il avait composés ou traduits, en vers ou en prose, treize ans avant sa mort. Son meilleur écrit n'est pas la biographie de Jérôme Savonarole : c'est celle de son oi qu'il croyait très-impartiale : Xiliil hic amie datum. nihil familiœ, nihilque benefîciis fictilia laude repensum. Et cependant, pour honorer son célèbre parent, il reproduit en sa faveur jusqu'aux fables dont l'antiquité aimait à décorer le berceau de ses personnages les plus illustres. Une flamme orbicidaire vint un instant éclairer la mère de Jean de la Mirandole. au moment où elle lui donnait le jour, afin d'indiquer, par sa forme, la perfection du savoir qu'il déploierait, et, par sa courte apparition, le rapide passage de la lumière qui venait éclairer le monde stupéfait. C!'. Niceron, t. XXXIV, p. 147 ; Brucker. Htsloria critica philosophiœ, t. IV, p. 60. J. M.

MODALITÉ. Ce mot, dérivé de mode (voy.

plus loin); est employé dans un sens beaucoup plus limite et plus précis pour désigner les points de vue les plus génatraux sous lesquels les différents objets de la pensée peuvent se présenter à notre esprit. Or. tout ce que notre intellig peut concevoir, elle le conçoit nécessairement ou comme possible, ou comme contingent, ou comme impossible, ou comme nécessaire. Le possible, c'est ce qui peut également être ou n'être pas. ce qui n'est pas encore, mais peut être ; le contingent, ce qui est déjà, mais pourrait ne pas écessaire, ce qui est toujours, et l'imible, ce qui n'est jamais. Ce sont, en effet, ces différentes idées que l'on comprend sous le nom de modalité ou qu'on appelle les modalités de - trouvent nécessairement leur

e, et, m l'on peut parler ainsi, elles imprinii'iit le cachet de leur présence dans le lang comme dans la pensée, dans la proposition coi dans le jugement. 1 > < ■ là la division des propositions au point de vue de La modalité, ou les quatre propositions modales, qu'Aristote définit et oppose l'une à l'autre dans son traité ITepi i^ur,vcfa< (ch. xii-mv). Cependant nous ne voyons pas qu'Aristote se soit servi du mot que nous émis, et qu'on ne rencontre que beaucoup plus tard chez les commentateurs h dans la lande la scolastique. Kant, en adoptant les mômes idées et la même expression, les a appliquées

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